ENCORE A L'OCÉAN
Je viens à toi.
La nuit sur ma tête descend.
0 toi le grand amer et l'immense innocent, Toi l'assainissement de la terre, et le juge De l'heure où les vivants méritent le déluge, Gouffre, tu te connais en gouffres ; vaste mer, Devant ton œil profond où passe un blême éclair, Les hommes sont depuis six mille ans misérables ; Tu vois tous les replis les plus impénétrables De nous qui ne pouvons voir jusqu'au fond de toi ; Tu reflètes la nuit, l'éternité, la loi. Toute la transparence à travers tous les voiles. Dieu guidant l'attelage énorme des étoiles Et, parmi les chaos, les enfers et les cieux, Menant le grand char sombre au but mystérieux.
Je me suis évadé de la honte publique. Puisque le succès donne aux traîtres la réplique,
Puisque l'autel, l'épée, et le dogme et la loi Demandent au forfait qui règne de l'emploi, Puisque je ne puis plus regarder sans colère Tout ce que le soleil sinistre et lâche éclaire, Puisque les plus abjects sont les plus forts, j'entends Ne pas rester parmi les hommes plus longtemps. Le bas, comme le haut de l'âme, a son vertige ; Ils me font peur. Veux-tu de moi dans ton prodige? Veux-tu me mêler, moi l'âme altière, à tes vents, A l'indignation de tes grands flots mouvants, A ta révolte, aux chocs sur les écueils sans nombre, A ta marée, espoir d'engloutissement sombre?
Septembre 1852.
Un peuple était debout, et ce peuple était grand.
Il marchait lumineux dans le progrès flagrant.
Les autres nations disaient : Voici la tête !
Il avait traversé cette énorme tempête
Quatrevingt-treize, et mis le vieux monde au tombeau;
Dans la lutte difforme il était resté beau;
Ce fier peuple, a.ssailli d'événements funèbres,
Avait fait des rayons de toutes ces ténèbres;
Il avait fait, démon, dieu, sauveur irrité,
De la combustion des siècles sa clarté.
Il avait eu Pascal, il avait eu Molière;
Il avait vu sur lui s'épaissir comme un lierre
L'amour des nations dont il était l'appui ;
Et, pendant soixante ans, sur sa cime avait lui
Voltaire, cet esprit de flamme armé du rire.
Ce titan qui, proscrit, empêShait de proscrire,
Ce pasteur guidant l'âme, enseignant le devoir
Et chassant le troupeau des dogmes au lavoir.
Ce peuple avait en lui la loi qui développe ;
A force d'être France il devenait Europe ;
A force d'être Europe il était l'univers.
Il savait rester un, tout en étant divers;
Chaque race est un chiffre, il en était la somme;
Et ce peuple était plus qu'un peuple, il était l'homme.
Dans la forôt sinistre il était l'éclaireur;
Son pas superbe était le recul de l'erreur ;
Il proclamait le vrai sur la terre ; une lave
Sortait de son esprit qui délivrait l'esclave
Et la femme et le faible et le pauvre inquiet
Et l'aveugle ignorant, de sorte qu'on voyait
Devant sa flamme, hostile au mal, au crime, aux haines,
S'enfuir la vieille nuit traînant les vieilles chaînes.
Il était entouré des ruines du mal.
D'abus tombés, monceau formidable et fatal,
De droits ressuscites, de vertus retrouvées
Et de petites mains d'enfants vers lui levées.
Au lieu de dire : Grâce ! il disait : Il le faut !
Il combattait la guerre, il tuait l'échafaud.
Père et frère, il donnait la vie, ôtait les maîtres.
Guetté, mais fort, trop grand, hélas! pour croire aux traîtres,
Il marchait aussi pur que l'aube en floréal, ,
L'œil fixé sur ce ciel qu'on nomme l'idéal...
Subitement, il est tombé dans l'embuscade, Et son cadavre est là sur une barricade !