‹ Les années funestes, 1852-1870Chapitre 40 sur 53 · SERENITE DES CHOSES · texte numérisé non relu

SERENITE DES CHOSES

Vous me dites

— Pourquoi cet éternel courroux?

Le ciel n'est pas autant en colère que vous. Est-ce que ce forfait qui vous indigne, empêche Le soleil de nulrir le raisin et la pèche Et de verser la vie et la lumière aux bois Pleins d'éblouisscments, de parfums et de voix? Est-ce que, renonçant à la molle verdure, Depuis vingt ans bientôt que cet empire dure, Les arbres ont cessé de croître un seul instant? Est-ce qu'en son labeur le chêne haletant, Las d'ajouter sans fin des branches à des branches, S'est arrêté, disant : Ramiers, colombes blanches. Bouvreuils, allez-vous-en, je ne veux plus de vous, J'ai fini! — Quel est donc, sous l'azur calme et doux, Le lilas qui s'abstient, le hêtre qui retire Son murmure à Virgile et son ombre à Tityre?

Quel frône a pris parti pour vous? quel peuplier S'est dispensé de vivre et de multiplier? Contre Aman Bonaparte et pour vous, Mardochée, Quelle branche de saule ou d'ormeau s'est fâchée? Quel marronnier, sachant que l'on ne doit pas voir Les nids tremblants, renonce à faire son devoir, Et refuse aux oiseaux d'épaissir son feuillage? Tous les ans, aussi beau qu'Achille et que Pelage, Une flamme à la main, Mai,, ç,e^ libérateur, Apparaît, cuirassé d'azur, sur la hauteur. Rit, chasse ce tyran l'hiver aux yeux moroses. Redore l'aube, met hors de prison les roses. Et tire le verrou glacé qui retenait Captifs l'acacia, la ronce et le genêt ; Depuis vingt ans, toujours de plus en plus charmante, La forêt pousse, et verte, et vieille et jeune, augmente Son frais tumulte, au bruit d'une cité pareil. —

Je suis juste, et, c'est vrai, je constate, ô soleil. Sous ce ciel où, superbe et tranquille, tu montes. Le lent grandissement des arbres et des hontes.

8 mai 1869.

DKTENTB

On est ce personnage étrange, fait d'acier,

D'azur et d'idéal, le rêveur justicier.

Le poëte chargé de foudres, le nuage

Poussé dans la lumière et l'ombre par ce sage

(jui seuible fou, le vent, assainisseur du ciel;

On a l'empire infâme et pestilentiel

Sous soi, très bas, très loin, dans une brume impure;

On voit la conscience humaine qui suppure,

Des tedeums rampant à tâtons dans l'enfer,

Et, sous ce poids, sénats de fange, lois de fer.

L'honneur las qui frémit, morne cariatide...

Mais Avril, qui refait tous les ans l'Atlantide,

Prend peu souci de l'homme, et, pendant que descend

Toute l'àme d'un peuple, il monte éblouissant.

Il emplit rhori«on d'églogues et de fêtes;

On contemple, on oublie, et, comme les prophètes.

Comme les mages, pleins d'orage et de douleurs,

Sombre, on se laisse aller à regarder les fleurs;

On a des yeux; on a, malgré César, une âme;

On se laisse dorer par cette immense flamme,

La vie; et le printemps vous entre malgré vous

Dans le cœur, et vous fait presque paisible et doux,

Avec des grondements pourtant par intervalles ;

On écoute chanter les fauvettes, rivales

Du divin rossignol, qui, lorsque l'aube luit,

Prolongent dans le jour sa chanson de la nuit;

Juvénal transparent laisse entrevoir Virgile ;

Devant la Némésis la Galatée agile

Surgit, folle, et d'un geste aimable et souverain

Jette en riant sa pomme au noir masque d'airain;

Et le masque effrayant sourit. Que faire, ô lyre?

Tout est parfum, tout est rayon, tout est délire;

L'abîme est nuptial et les flots sont lascifs;

L'écume est de l'amour qui baise les récifs;

La rose au papillon se livre toute nue,

La violette aussi rêve, et cette ingénue

S'offre, et partout l'idylle ouvre de vagues yeux.

0 femmes, baignez-vous dans l'océan joyeux.

Soyez les nudités adorables du rêve;

Homère veut Vénus et Moïse veut Eve;

Le reflet de la femme est sur tous les grands fronts.

0 vivants, nous aimons parce que nous souffrons;

Donc l'amour est sacré. Sans peur, sans fin, sans nombre.

Aimez! vous tous là-bas, tout le ciel, toute l'ombre.

Aimez, vivez, créez! Mondes, atomes, nids.

Oiseaux, soleils, soyez les amants infinis,

Car l'immensité veut être continuée !

Et voilà comme on flotte, esprit, barde, nuée! Et voilà comme on va, tout furieux qu'on est, Dans l'azur, dans ce beau floréal qui renaît.

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