‹ Les années funestes, 1852-1870Chapitre 53 sur 53 · GRONDEMENTS A L'HORIZON · texte numérisé non relu

GRONDEMENTS A L'HORIZON

L'Empire atroce avorte en Empire plaintif.

Sénat, conseil d'état, et corps législatif,

Va, Babel ! continue I emplis-toi de harangues !

Parle- neuf cents patois avec tes neuf cents langues I

Entasse lois, projets, rêves, décrets perdus !

Bâtis, avec le bien et le mal confondus.

Avec le plomb et l'or, le granit et l'argile.

Avec Dupin, Franklin, Voltaire et l'Évangile,

Ton monument que Dieu jamais ne protégea,

Pas encore édifice et ruine déjà I

Sois au maître quelconque ! aboie aux hommes libres l

Du peuple douloureux froisse toutes les fibres I

Va 1 Dieu tient seul le peuple et seul dicte la loi. Le soir mystérieux se fait autour de toi. L'ombre qui vient du fond des mornes solitudes Et qui mêle l'espace avec les multitudes

T'enveloppe, ô Babel, et baigne tes degrés.

Devant tes bras tendus et tes cris eflfarés

L'auguste conscience éternelle reculé.

Tu trembles comme un arbre au vent du crépuscule,

Tandis que l'avenir approche avec le bruit

D'un déluge, ô terreur ! qui monte dans la nuit.

Mai IS-ÎO.

Soufflez-moi vos rages, Soufflez-moi vos cris, Justices, outrages.

Tragiques mépris!

Soufflez la huée î Penchez-vous sur moi, Venez, ô nuée Des faces d'efifroi,

Raison qui m'éclaires.

Gloire au rude accent, 0 dents populaires Dans l'ombre grinçant,

Droit, force imperdable, Sarcasme qui mords, Rire formidable, Plaie au flanc des morts,

Logique implacable, Honneur déserté, Loi qu'un crime accable, Et toi. Liberté,

Pâle, en proie aux fièvres Du vil Lambessa, Essuyant tes lèvres Que Judas baisa,

Grands devoirs sévères Fiers de rester seuls.

Douleurs des calvaires.

Trous noirs des linceuls.

Haine incorruptible Du mal châtié, Et toi si terrible, 0 sainte pitié,

Vérités farouches Dont tremble Néron !

Vous êtes les bouches, Je suis le clairon !

COUPS DE CLAIRON, r 173

Quolle est cette ville Haute sous les cieux Et qui semble vile, Bien qu'énorme aux yeux?

Cette ville est celle Qui commande ici; Le vin y ruisselle, Et le sang aussi.

Cette citadelle Sur cet horizon Règne, et n'est fidèle Qu'à la trahison.

Ce burg où Ton monte Luit dans la vapeur, Le mont en a honte Et l'arbre en a peur ;

Car ces tours damnées.

Hostiles aux cieux, ' Sont les cheminées D'un feu monstrueux.

Vois sur la colline, Sous les lourds barreaux, La lueur féline De leurs soupiraux.

Une flamme noire, Où l'honneur, les lois, La vertu, la gloire.

Brûlent à la fois,

Dans cette bastille, Peuple î aux yeux de tous, Flamboie et pétille; La cendre, c'est vous.

Cette cité veille Du haut de ses forts, Au dedans vermeille.

Sinistre au dehors.

Ses maîtres jouissent, Brigands potentats.

Fiers, ils s'éblouissent De leurs attentats.

Fêtes décevantes I Heureux et hideux !

Des lyres servantes Rôdent autour d'eux;

Ces apothéoses Cachent des remords.

C'est un tas de roses Sur un tas de morts.

Ils ont pour trophée Un glaive félon.

La tombe étouffée Est sous leur talon.

Clameurs jusqu'aux nues, Faux dieux évoqués ; Les femmes sont nues, Les cœurs sont masqués.

L'affreuse prière Du prêtre effronté Chante et rit, derrière Leur iniquité.

La horde sans culte, Sans foi, sans laurier, Emplit de tumulte L'antre meurtrier.

Il leur faut des belles, Il leur faut des lys; Ces tyrans rebelles, D'un vin sombre emplis.

Font cette chimère D'unir sous le ciel La fleur éphémère Au crime éternel.

Ils se prostituent ; La couronne au front, Ils boivent, ils tuent, Et, repus, ils ont

Dans leurs noirs refuges, A leur vil foyer, La robe des juges Pour tout essuyer.

L'homme est lâche et souple; A leur déshonneur Le destin s'accouple ; Et ce long bonheur

Que nul coup ne brise, Que voit le ciel bleu.

Sera la surprise Du réveil de Dieu.

Le choc de leurs verres Sous les grands arceaux, Fait sur les calvaires Remuer des os.

On voit des Électres Dans l'obscurité.

L'œil fixe des spectres Est sur leur gaîté.

Dans l'ombre où leurs faces Semblent des clartés, On voit des audaces Et des nudités.

On voit par la vitre Ce flagrant délit, Le casque et la mitre Dans le même lit.

L'Église se livre, Pâmée, au plus fort; Le Sacerdoce ivre Épouse la Mort.

Effroyables noces l On dirait les voix Des bêtes féroces Chantant dans les bois.

Ils vivent en hâte.

C'est l'éden enfer Que la foudre tâte Avec un éclair.

Le roi de Sodome Est là, l'œil en feu, Et, crachant sur l'homme, Écume sur Dieu.

On a tant de fêtes Sous cet empereur Que les blancs prophètes Frémissent d'horreur !

Dans ce crépuscule, Brume où Dieu s'abstient, Le lion recule Et le serpent vient.

COUPS DE CLAIRON. Xl^

Ce tas de complices Est en sûreté.

Hélas! des supplices Sort la lâcheté.

Toujours fut muette La ville où tombait L'odeur du squelette, L'ombre du gibet.

Eux, que leur importe A ces impudents.

Puisqu'ils ont leur porte Barrée en dedans!

Qu'est-ce donc — • ô proie!

0 fortune ! ô sort ! — Qui manque à leur joie?

Tout n'est-il pas mort?

Les créneaux sans nombre, Le long mur dormant Font un monceau d'ombre Sur leur flamboiement.

Visible en ces brumes, L'aigle menaçant Passe entre ses plumes Son bec teint de sang.

Leur dédain féroce Nargue l'ennemi.

Leur tour est colosse, Le reste est fourmi.

Sous ce mur immense Se mettre en arrêt !

Dieu même en démence Y réfléchirait.

Jamais dans la Grèce, Jamais dans Rama, Ville ou forteresse Si bien ne ferma.

L'écureuil qui saute Tremblerait de voir Une tour si haute, Un fossé si noir.

L'entrée est oblique.

Le rempart est sûr.

Et quiconque applique Son oreille au mur

Jamais ne s'en vante, Et, pâle, éperdu, Garde l'épouvante Du rire entendu.

J'ai la foi, la flamme, La religion Par laquelle une âme Devient légion !

Qu'en mon cœur se forme Et déborde à flot La parole énorme Qui semble un sanglot!

Que de mes entrailles Sorte le grand mot Qui court aux murailles Et donne l'assaut ;

Le mot que le bonze Craint plus, mage impur, Qu'un bélier de bronze Au pied de son mur;

18i LES ANNÉES FUNESTES.

Le mot qu'à Florence Dit Dante irrité ; Le mot Espérance !

Le mot Liberté l

Que chaque vers chante Et soit un guerrier!

Que la strophe ardente Se mette à crier !

Que ce fier poëme, Apre, ouvrant son flanc, Semant l'anathème, Bondissant, mêlant

Au choc de l'épée Le pas du lion.

Semble une épopée En rébellion !

Que, hors de la tente, Devant l'escadron, L'Idée éclatante S'allonge en clairon!

Que l'hymne s'élève.

Clair, rude, inclément.

Chanson qui s'achève En rugissement !

Ah ! la ville est forte, Et ses lourds remparts Pour chiens à leur porte Ont des léopards ;

La ville est fermée Et le mur hautain Abrite une armée Et couvre un festin ;

Dans la forteresse Rit le camp vermeil ; Ainsi la tigresse Se sèche au soleil.

Mais les fêtes cessent Si soudain le soir Des clairons se dressent Sur l'horizon noir.

Le vil prêtre avide Jette son coran ; Tout devient livide Autour du tyran ;

Et le maître même Pâlit, bégayant, Quand un cri suprême, Un chant effrayant

Éclôt, populaire, Fauve et souverain, Dans de la colère Et dans de l'airain !

Trompettes terribles, Chantez et sonnez !

Sur ces tours horribles, Clairons indignés.

Clairons et trompettes.

Jetez votre bruit, Car ces tours sont faites De crime et de nuit.

Votre voix de cuivre,^ Quand vient le moment, Gronde, et se fait suivre Par l'écroulement.

Jetez votre insulte Comme un vent des cieux, Jetez le tumulte Des chants furieux

Sur les tours altières.

Des fourbes vainqueurs, Sur ces sombres pierres, Sur ces affreux cœurs,

Sur Davus ministre, Sur César Typhon, Sur le nain sinistre, Sur le nain bouffon,

Sur l'enfer qui grince Et qui triomphait.

Sur le bandit, prince De tout ce forfait!

Jetez l'harmonie Qui hurle et hennit Sur la tyrannie Bâtie en granit.

Sur l'âpre muraille, Sur le burg lascif Où le festin raille Le tombeau pensif!

Ils ont beau, ces traîtres, Bénis des faux dieux Et chers aux faux prêtres, Être monstrueux ;

Leur alcôve obscène, Douce à leurs sommeils, Le matin est pleine De rires vermeils;

Gais, ils peuvent prendre, Bourreaux en chaleur, Des baisers de cendre Aux bouches en fleur;

Les prostituées Dans leurs alhambras Comme des nuées Passent dans leurs bras ;

Mathan les encense ; Ils ont, à huis clos.

Tout, Tor, la puissance, Et la fange, à flots;

Clairons! vomitoires!

Votre acharnement Remplace ces gloires Par le châtiment !

Courage ! courage ! Guerre à l'antre obscur !

Que l'immense outrage Soiiiflette ce muri

Guerre au nid pirate!

Dénoncez au ciel Cette scélérate Qu'on nomme Babel I

Que dans l'air qui tremble Votre hymne écumant Vole, éclate, et semble Un déchaînement 1

Votre souffle d'ombre Déjà donne aux tours Un penchcment sombre, Effroi des vautours,

Et fait, sous l'opprobre, Mieux crouler les murs Qu'un soleil d'octobre Ne fend les fruits mûrs.

Sonnez î tout s'effare.

Sonnez, voix du sort!

De votre fanfare Une flamme sort.

Malheur à la joie !

Au maître, au seigneur Sous qui le sort ploie !

Malheur au bonheur !

Malheur au roc chauve, Au donjon des loups, Au parapet fauve Hérissé de clous !

Malheur aux prunelles Du lynx, du chacal.

Et des sentinelles Qui gardent le mal!

Malheur aux chlamydes Des archers postés Sur des pyramides Autour des cités !

Malheur aux mosquées Aux portes des rois, Aux tours attaquées La nuit par des voi?^.

L'essaim d'hirondelles Fuira de leur front ; Des battements d'ailes S'évanouiront.

On verra des rides Aux murs blancs de chaux, Et les chambres vides S'empliront d'échos.

Que les Babylones Et que les Memphis Dressent des colonnes Comme des défis:

Qu'on fasse une ville A triple fossé ; Que tout soit servile Ou soit terrassé;

Que le roi barbare Sorti des limons Mette une tiare De tours sur les monts;

Sur les lois qu'il foule Il luit, foudroyant; 11 règne ; et la foule Demande, en voyant

Que tout le contemple, Prêtres et valets, S'il est dans un temple Ou dans un palais ;

Il est grand, superbe, Et, sous ce voleur, L'homme est comme l'herbe.

C'est bien, mais malheur,

Malheur à ce temple, A cette impudeur, A ce crime, exemple D'ombre et de grandeur ;

Malheur à ce groupe De murs factieux Que le soir découpe Sur le clair des cieux;

Malheur à ces fêtes. Aux grands dômes lourds Qui, montrant leurs faîtes Plus hauts que les tours,

Difformes, immondes, Noirs avec splendeur.

Des ténébreux mondes Semblent la rondeur ;

Malheur aux armées Jetant dans les champs, La nuit, des fumées Et, le jour, des chants ;

Malheur à ces fastes, Aux jeux, aux concerts, A ces palais vastes, A ces donjons fiers,

Emplissant l'espace, Dans l'ombre aperçus...

Si quelqu'un qui passe Vient souffler dessus l

Clairons ! ceux qui saignent Ont l'air de dormir ; Les âmes s'éteignent.

On n'ose frémir.

La morne patrie Se laisse accabler.

Que votre furie La fasse parler!

Que toute souffrance, Que tout droit meurtri, Reprenne espérance Et jette son cri !

Que Tespace immense Soit plein de clartés.

Et d'une semence De cœurs irrités !

Que chaque âme envoie Son éclair sanglant!

Que dans l'ombre on voie Jaillir, s'envolant

Sur les bois, les haies, Les champs, le lac bleu, Des lèvres des plaies Les langues de feu!

Sonnez sans relâche !

Racontez aux cieux A quel point ce lâche Fut audacieux.

COUPS DE CLAIRON, m

Frappez riiomme blême 1 Faites en ce lieu Un bruit de blasphème En l'honneur de Dieu !

Frappez la muraille Du crime impuni î Que votre appel aille Droit à l'infini !

Que ce chant s'enfonce Et, deuil, foudre, affront, Force à la réponse L'Inconnu profond!

Du soir à l'aurore Criez au secours J Et sonnez encore, Et sonnez toujours !

Quand par la pensée, Souffle aérien, La roche est poussée.

Elle dit : hé bien I

La tour la plus flère Sous ce vent périt, Qu'est-ce que la pierre Peut contre l'esprit?

Qu'après la tempête De vos sombres chants, Le spectre, la bête, Les mages méchants,

Demandent aux nues, Au vent qui s'enfuit :

— Que sont devenues Les tours de la nuit?

Où donc, ô vallée, 0 brume, ô mistral.

S'en est-elle allée, La ville du mal?

La ville ivre et fière D'où Dieu fut banni.

Qui choquait son verre Contre l'infini,

Qu'on entendait rire.

Et qui sur les monts Le soir faisait luire Des yeux de démons ?

COUPS DE CLAIROiN. |^

Qu'ils cherchent, funèbres.

Écoutant Técho, L*amas de ténèbres Qui fut JériçJio !

Qu'ils cherchent les arbres, Les chars, les pavois!

Qu'ils cherchent les marbres, Qu'ils cherchent les voix !

Qu'ils cherchent le jnaîire, Le chef, le gardien, Le psaume du prêtre, L'aboiement du chien!

Et les hallebardes, Et l'encensoir d'or, Et le pas des gardes Dans le corridor l

Les thyrses de lierre, Les murs teints de sang, Et la fourmilière Des femmes dansant :

Les belles fantasques, A l'œil tendre et fou, Qui nouaient des masques Derrière leur cou !

L'herbe et l'alouette, Et l'aigle en son nid, Et la silhouette Des sphinx de granit 1

Les donjons épiques.

Les grands arsenaux!

Qu'ils cherchent les piques Entre les créneaux!

Qu'ils cherchent les rampes, Les jardins, les cours, Le reflet des lampes Aux rondeurs des tours 1

Quelle nuit profonde, O vent syrien J Qu'ils cherchent un monde, Et ne trouvent rien!

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