‹ Les années romantiques, 1819-1842Chapitre 145 sur 185 · Voir la lettre précédente · texte numérisé non relu

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Le voyage d'Italie vous sourit beaucoup, madame, et pourtant ce sera, je crois, votre première visite à ce beau pays ; si vous en étiez à la seconde, votre joie de le retrouver dépasserait de beaucoup l'empressement que vous montrez de le connaître. Dieu vous garde seulement des ciceroni, des douaniers, des Autrichiens, des touristes, des conversations romaines, des traductions de Scribe et des opéras de Vaccaï.

Je ne saurais en vouloir à Liszt de ne pas venir à Paris au mois de juillet, comme il me l'avait fait espérer; les séductions qui l'entraînent au delà des Alpes sont trop fortes et je suis heureux de son bonheur. Quand vous serez à Naples, quand Liszt sentira le besoin d'une de ces grandes émotions, à la poursuite desquelles nous nous sommes tant fatigués l'un et l'autre, et que l'art italien ne donnera jamais, qu'il gravisse un soir le Pausilippe, que du sommet de cette colline chère à Virgile, il écoute les arpèges infinis de la mer, pendant que le soleil, ce fastueux soleil si différent du nôtre, descendra lentement derrière le cap Misène, colorant de ses derniers rayons les pâles oliviers deNisida... voilà un concert digne de vous et de lui, et le seul que je vous recommande.

Vous avez bien raison, madame, de regarder la vie de Paris comme une lutte désespérée; mais quelques heures de calme passées à Caprée ou à Amalfi vous auront bientôt fait oublier et la Grand-Ville et les pauvres galériens que vous y laissez.

Ils n'en forment pas moins des souhaits bien sincères pour votre voyage.

J'ai l'honneur d'être, madame, votre dévoué serviteur,

H. BERLIOZ

P.-S. — Je prie Liszt de ne pas oublier mon manuscrit du Roi Lear en m'envoyant le sien. J'attends son article sur Schumann avec impatience.

Communiqué par M. Emile OUivier.

La partition autographe du Requiem (appartenant à la Bibliothèque du Conservatoire) est datée de Paris, 29 juin

L'œuvre terminée, les parties copiées et les répétitions commencées, il vint un ordre de surseoir à l'exécution. Les lettres suivantes se rapportent à ce contre-temps.

A BOTTÉE DE TOULMON1

18 juillet 1837.

Mon cher Bottée, Vous êtes mille fois bon d'avoir pensé à m'écrire. Il est de fait que la vague était cette fois haute et longue

1. Bibliothécaire du Conservatoire ; a écrit dans la Gazette musicale un long et élogieux compte rendu du Requiem de Berlioz, après sa première audition.

et que, malgré mon habitude à en laisser passer sur ma lùte sans craindre de me noyer, j'ai cru un instant que la respiration allait me manquer. Mais c'est fini,... prêt à recommencer. L'ouvrage existe, c'est toujours ça. Nous trouverons bien l'occasion de le faire entendre plus tard. Les répétitions partielles des voix marchaient si bien ! En vérité il faut que l'enfer s'en mêle.

Mille tonnerres 1!

Mais, je vous l'ai dit, je les défie à la patience.

Mille amitiés bien sincères.

H. BERLIOZ

Communiqué par M. Ch. Malherbe.

A UIETSC11

[Paris, juillet, 1837.]

Mon cher Dielsch, Vous savez sans doute déjà que toute mon allàire est renversée jusqu'à nouvel ordre par une décision ministérielle qui annule la cérémonie funèbre des Invalides. Je vous en préviens encore dans le cas où vous n'en seriez pas instruit, pour vous éviter la peine de venir du Conservatoire avec vos gamins demain matin.

Vous imaginez dans quelle situation d'esprit cet infernal contre-temps à dû me mettre. J'en suis malade dans toute la force du terme.

Adieu, je vous reverrai ces jours-ci ; tout à vous,

H . BERLIOZ

Bibliothèque publique de New-York, Collection Drcrcl.

Dietsch, plus tard, chef d'orchestre à l'Opéra et auteur de la musique du Vaisseau fantôme (d'après le poème de Wagner), fut d'abord maître de chapelle à Saint-Eustache, puis à la .Madeleine.

a brizeux, 27 juillet 1827 (Catal. d'autogr. J. Charavay, 39o). Il l'informe que le ministre, pour raison politique, vient d'interdire l'exécution de son Requiem. « On m'a interrompu au milieu de mes répétitions. C'est infâme. »

A FRANZ LISZT

[Par's.J 20 juillet 1837.

.Mon cher ami,

J'ai fait ta commission auprès de M. Bertin. Armand fera remettre les cinq cents francs chez ta mère.

Remercie mille fois pour Henriette et pour moi madame Sand de sa gracieuse promesse, en attendant

que nous puissions lui en parler directement. Yiendrat-elle bientôt à Paris ?...

Tu sais peut-être déjà le nouveau coup de massue que je viens de recevoir! Heureusement j'ai la tète dure, et il faudrait un fameux tomahawk pour me la casser. Le Conseil des miuistres, après trois jours d'indécision, a décidément supprimé la fête funèbre des Invalides. Qu'il ne soit plus question des héros de Juillet ! Malheur aux vaincus ! et malheur aux vainqueurs ! En conséquence, après trois répétitions partielles des voix, j'ai appris par hasard (car on me laissait faire) que la cérémonie n'aurait pas lieu et que mon Requiem, par conséquent, ne serait pas exécuté. Dis-moi s'il n'y a pas là de quoi souffler comme un cachalot ! Tout marchait à souhait, j'étais sûr de mon affaire, l'ensemble des quatre cent vingt musiciens était disposé et accordé comme un de tes excellents pianos d'Érard, rien ne pouvait manquer, et je crois qu'on allait entendre bien des choses pour la première fois.

La politique est venue y mettre bon ordre. J'en suis encore un peu malade. Voilà à quoi s'expose l'art en acceptant l'aide d'un pouvoir aussi mal assis que le nôtre. Mais, faute d'autre, il faut bien admettre cet appui, tout incertain qu'il soit. Oh les gouvernements représentatifs, et à bon marché encore, stupide farce !

Mais ne parlons pas de ça, nous nous entendrions, je crois, assez peu. Heureusement nos sympathies sont les mûmes pour tout le reste.

Adieu ! adieu ! Mille amitiés. Mes hommages à ces dames.

J'attends la musique et ton article sur Schumann.

Communiqué par M, Emile Ollivier (reproduit dans le Gaulois du 2 janvier 18%).

Al

A SON PERE

29 juillet 1837.

Cher père,

J'ai tardé jusqu'ici à vous faire part de la nouvelle gredinerie ministérielle que je viens d'essuyer, parce que j'espérais toujours avoir à vous apprendre quelque chose de propre à en adoucir l'effet. Mais rien ne se termine, et je ne veux pas vous laisser plus longtemps dans l'inquiétude.

Voilà le fait : deux cent mille francs ont été votés par les Chambres pour les fêles de Juillet, la cérémonie funèbre en avait sa part, j'en suis sûr ; M. Gasparin m'a montré le procès-verbal de la séance de la Chambre des députés.

J'avais, comme vous savez, un arrête bien en règle.

c'est-à-dire un contrat passé entre le gouvernement et moi, pour la composition de ce Requiem ; il en assurait l'exécution au 28 juillet. Malgré cela, la cérémonie des Invalides ayant été supprimée celte année par raison politique, on s'est dispensé d'exécuter mon ouvrage, bien que toutes les églises de Paris tendues de noir aient célébré des messes de morts pour les victimes de Juillet. Je demande en quoi la suppression de la cérémonie des Invalides et l'exécution de mon ouvrage étaient inconciliables, la fête funèbre n'étant pas supprimée? En aucune façon. Je ne demandais pas de catafalque de vingt mille francs, de tentures au dedans et au dehors ; loin de là, j'avais manifesté dès l'origine le désir qu'il n'y eût rien de tout cela, l'effet musical étant à peu près impossible avec cet appareil.

Les raisons véritables ne sont autres qu'une sale lésinerie et l'impudeur avec laquelle on se joue aujourd'hui des engagements contractés. On économisera de la sorte une quinzaine de mille francs, et Dieu sait où ils passeront.

M. de Montalivet m'a fait demander comment il pourrait me dédommager de ce contre-temps dont la raison politique est seule cause, protesle-l-il ; j'ai répondu que dans une affaire de cette nature il n'y avait pas de dédommagement possible autre que l'exécution de mon ouvrage.

Le Journal des Débats s'est fâché, Armand Bertin a écrit à Montalivet une lettre foudroyante que j'ai vue et

350 LKS ANNÉES ROMANTIQUES.

remise moi-même. Rien n'y a fait, toujours mêmes protestations; c'est une décision du Conseil des ministres, etc., et autres farces de même valeur.

Mais ce n'est pas tout ; il s'agit de me payer les frais faits; M. Mon talivet veut bien ne pas se refuser à les reconnaître. Il y a d'abord quatre mille francs pour moi, puis trois mille huit cents francs de copie, et de plus les frais de trois répétitions partielles des chœurs. Car je me préparais, tout marchait à souhait, je n'eusse jamais été exécuté de la sorte, et c'était merveille de voir comme ces masses vocales s'animaient. Malheureusement je n'ai pu aller jusqu'à une répétition générale de sorte que je n'ai pas même pu faire connaître aux artistes cette immense partition qui excite si fort leur curiosité. J'appelle une telle conduite du gouvernement tout bonnement un vol. On me vole mon présent et mon avenir, car cette exécution avait pour moi de grandes conséquences. Un ministre n'eût pas osé, sous l'Empire, se comporter de la sorte, et, l'eût-il fait, je crois que Napoléon l'eût tancé d'importance; car enfin, je le répète, c'est un vol manifeste.

On vient me chercher, on me demande si je veux écrire cet ouvrage, je fais mes conditions (musicales), on les accepte ; on me propose quatre mille francs, je ne les refuse pas; on me promet pur écrit l'exécution au 28 juillet; je finis ma musique, tout est prêt, et on refuse d'aller plus loin. Le gouvernement se dispense de tenir la clause importante de l'engagement contracté

avec moi ; c'est donc un abus de confiance, un abus de pouvoir, une saleté, un tour de gobelet, un vol.

A présent, me voilà avec le plus grand ouvrage musical qu'on ait jamais écrit, je pense, comme Robinson avec son canot : impossible de le lancer. Il faut une vaste église et quatre cents musiciens...

Rien n'est encore terminé quant au paiement des sommes dues, et je parie que je vais encore perdre un temps précieux en courses pour leur arracher cet argent.

Il est question de me nommer inspecteur général de l'enseignement musical dans les écoles primaires. Le ministre de l'Instruction publique, M. Salvandy, naguère mon collaborateur aux Débats (bien que je ne le connaisse pas), est disposé à créer cette place pour moi. Je n'y compte pas plus que sur le reste. A présent on n'est sûr que de ce qu'on tient.

N'importe! Le Requiem existe, et je vous jure, mon père, que c'est quelque chose qui marquera dans l'art ; je viendrai bien à bout, tôt ou tard, de le faire entendre.

Henriette et Louis se portent bien; nous avons eu dernièrement un moment de vives inquiétudes pour le pauvre enfant que menaçait une congestion cérébrale ; combattue à temps, elle s'est dissipée et il est aujourd'hui parfaitement remis.

Henriette a été surprise, il y a quelques semaines, par une visite bien inattendue. C'était un chevalier d'honneur de la princesse Hélène qui venait de sa part la complimenter. La duchesse d'Orléans lui faisait témoi-

gner ses regrets de n'avoir pas pu, aux fêtes de Versailles, trouver l'occasion d'admirer son talent, et lui envoyait en môme temps un présent de cinq cents francs. Il y a quelque chose de gauche et de bon en môme temps dans cette démarche, que nous sommes encore à comprendre.

Le voyage de mes scieurs est donc ajourné indéfiniment? Je prie maman de m'écrira à ce sujet; je ne vois pas bien comment Camille n'a pu obtenir de congé.

Et vous, cher papa, la vie des champs vous plaît-elle toujours autant? Il y a bien longtemps, bien longtemps que vous ne m'avez écrit, et je serais bien heureux d'une lettre de vous.

P. -S. — Bonjour, Adèle.

Prosper, as-tu fait une bonne chasse?...

Communiqué par madame Chapot.

L'irritation ressentie par Berlioz se traduisit encore par la composition de la nouvelle : Un premier opéra, qu'il donna d'abord dans la Gazette musicale et reproduisit dans Les Soirées de l'orchestre. En voici le sujet : un artiste italien, Alfonso delta Viola, a reçu d'un grand seigneur la commande d'un opéra. Mais au moment où cette œuvre va être jouée, le seigneur décide que la représentation n'aura pas lieu : il a changé d'idée! La nouvelle, dans les développements de laquelle on reconnaît tous les épisodes de l'histoire du Requiem, s'achève par un récit imaginaire de la vengeance du musicien.

La prise de Constantine (14 octobre 1837) et la mort du général Damrémont furent l'occasion d'une cérémonie

funèbre dans laquelle, après les démarches dont témoignent les lettres suivantes, le Requiem de Berlioz put être enfin exécuté.

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