Directeur du Théâtre-Italien
(Le billet suivant était joint à cette lettre :
Dimanche, 26 juillet, à onze heures et demie,
Salle des concerts de la rue Neuve-Yiviennc.
Répétition générale de la Symphonie militaire
Composée par M. H. Berlioz .
Pour la fête funèbre du 28 juillet.
H. BERLIOZ
Bon pour deux personnes.
Marche funèbre, Hymne d'adieu, Apothéose.
Karlovicz, Souvenirs inédits de Chopin.
La Symphonie funèbre et triomphale fut exécutée publiquement le 28 juillet 1840, dixième anniversaire de la Révolution de Juillet, pour l'inauguration de la colonne érigée à cette occasion sur la place de la Bastille.
Le 1er novembre 1840. Berlioz dirigea un festival à l'Opéra, dont les Mémoires ont conté les incidents divers. La lettre ci-après donne un autre récit des mêmes faits.
A SA SOEUR ADÈLE
Lundi, 2 novembre (18-40).
Chère sœur, Je ne t'ai pas répondu parce que je préparais une grande bataille que nous avons gagnée hier soir. Vous
ne lisez donc rien à la Côte ? Je viens de monter un festival à l'Opéra ; quatre cent cinquante musiciens et choristes ont exécuté sous ma direction des fragments de mon Requiem, de mes symphonies, un acte d'Iphigénie en Tauride, une partie de YAthalie de Hacndel et un madrigal du vieux maître italien Palestrina. 11 y a eu, quinze jours à l'avance, cabales pour empêcher les musiciens de l'Opéra de se réunir à moi, injures dans les petits journaux, menaces, etc., etc. La répétition d'avant-hier ayant été horriblement fatigante et confuse, j'étais donc dans une anxiété que tu peux concevoir. Mais quand je suis entré hier soir sur cette immense scène de l'Opéra rendue plus immense encore par un plancher incliné qui descendait jusqu'au public, quand j'ai vu moiïarmée attentive, la salle pleine inondée de lumière, quand j'ai entendu le frémissement de l'auditoire au premier chœur des prêtresses de Diane (pendant l'orage), les applaudissements qui ont accueilli le chœur des Scythes, j'ai senti que l'affaire s'engageait bien. Aussi j'ai commencé mon Dies irœ avec confiance malgré les deux ou trois gredins que je savais être au parterre. L'effet de cette masse harmonique a été foudroyant, la salle tremblait sous l'effort des voixet des tonnerres et des trompettes ; cette peinture du jugement dernier les a écrasés, et trois fois au milieu du morceau les applaudissements et les cris du public ont couvert les sons de mon peuple chantant. A la fin de ce morceau, un cher ennemi a eu la stupidité de pousser un coup de sifflet,
que j'aurais payé mille francs s'il s'était agi de l'acheter ; à l'instant la salle entière s'est levée avec des cris de fureur, mes exécutants ont joint leurs applaudissements à ceux du parterre et des loges. Les femmes applaudissaient avec leurs cahiers de musique, les violons et les basses avec leurs archets, les timbaliers avec leurs baguettes, c'était, on peut le dire, un succès furieux.
La leçon a été bonne ; le gredin en question une fois jeté à la porte, le Lacrymosa, la Fête chez Capulet, et la Symphonie militaire tout entière ont été accueillis avec un enthousiasme qu'il est bien rare d'obtenir à l'Opéra, surtout d'un public qui a payé plus cher qu'à l'ordinaire, h' Apothéose a été interrompue cinq fois par les applaudissements, et au dernier retour du thème triomphal tout le parterre s'est levé debout en gesticulant, criant; c'était superbe. Je suis exténué, mais moins qu'avant-hier.
Henriette pleure de bonheur.
C'est pour moi un événement dont les suites sont incalculables.
Adieu, embrasse bien mon père.