‹ Les années romantiques, 1819-1842Chapitre 40 sur 185 · AUX EDITEURS JANET ET COTELLE · texte numérisé non relu

AUX EDITEURS JANET ET COTELLE

La Côte, le 25 mars 1819.

Messieurs, Ayant le projet de faire graver plusieurs ouvrages de musique, je me suis adressé à vous espérant que vous pourriez remplir mon but. Je voudrais que vous en prissiez l'édition à votre compte moyennant un certain nombre d'exemplaires que vous m'enverriez ; répondez moi au plus tôt, je vous prie, si vous voulez le faire. Alors je vous enverrai un pot-pourri concertant pour

flutte S cor, deux violons, allô et basse 2 . Suivant le temps que vous employerez à graver cet œuvre je puis vous envoyer des romances avec accompagnement de piano et divers autres, le tout aux mêmes conditions. J'ai l'honneur de vous saluer,

HECTOR BERLIOZ

Mon adresse est à la Côte-Saint-André, département de llsère.

A Messieurs Janet et Cotelle, éditeurs et marchands de musique, rueSaint-Honoré, n° 425, près celle des Poulies, à Pains.

Communiqué par M. Ch. Malherbe

Berlioz était âgé de quinze ans et trois mois quand il écrivit cette lettre, la première de lui qu'on ait conservée. La seconde, écrite douze jours après, a le même objet :

a ignace pleyel, la Côte-Saint-André. 6 avril 4819 (Corresp. inéd., 63; original exposé dans les salons de la maison Pleyel). Propositions analogues à celles de la lettre précédente (il n'est pas fait mention des romances).

Les destinataires de ces deux lettres furent d'accord pour répondre par un refus.

L'existence d'une lettre antérieure nous a été signalée à la Côte-Saint- André : Berlioz l'avait écrite à un de ses camarades

1. Nous avons conservé seulement dans cette première lettre l'orthographe surannée dont Berlioz a longtemps fait usage.

2. 11 est fait mention de ce « pot pourri à six parties sur des thèmes italiens » dans le chapitre IV des Mémoires.

d'enfance auquel il demandait de venir avec sa clarinette prendre part à une exécution musicale dans une procession. Ce détail nous a été donné par le fils de celui même auquel cette lettre était adressée, M. H. Favre, qui l'a détruite autrefois, ne se doutant pas de l'intérêt que ce document pourrait avoir un jour.

A la fin d'octobre 1821, Hector Berlioz quitta pour la première fois sa province. Son passe-port pour aller à Paris comme « étudiant médecin » est daté de la Côte-Saint- André, 26 octobre 1821 (collection de M. Maignien, bibliothécaire de la ville de Grenoble).

Les premières lettres qui nous aient été conservées comme postérieures à son arrivée dans la capitale sont adressées à sa sœur Nanci (Anne-Marguerite, d'après la généalogie dressée par le père), de deux ans et quelques mois plus jeune que lui. Encore écrites dans un style presque enfantin, elles révèlent comme déjà définitivement formées maintes particularités du caractère de Berlioz: son humeur sombre, sa vive tendresse pour les siens, sa répugnance pour les études médicales, et, par-dessus tout, son amour irrésistible pour la musique, qui apparaît déjà comme son unique et exclusive préoccupation.

A SA SOEUR NANCI

Paris, ce 13 décembre 1821.

J'ai bien attendu, ma chère sœur, de répondre à la charmante lettre, mais tu sais que j'ai ét<'' obligé d'écrire

à papa la semaine dernière, et, celle-ci, j'ai écrit à mes oncles Félix et Auguste et au grand-papa1; en outre, visites sur visites tous les dimanches.

Tu commences ta lettre par me prêter sur ton caractère une opinion que je n'ai certainement pas ; non, ma chère Nanci, je ne t'ai jamais crue froide ni indifférente pour moi ; quoique tu sois peu démonstrative, je ne t'ai pas jugée telle, et quand cela serait, ta lettre aurait suffi pour me désabuser. Tu me demandes quels sont mes plaisirs et mes peines; pour celles-ci, je te répondrai avec La Fontaine : « L'absence est le plus grand des maux » ; mais il s'en joint encore d'autres, causés, tantôt par une étude dégoûtante, tantôt par le découragement que j'éprouve souvent, lorsque après un travail opiniâtre je réfléchis que je ne sais rien, que j'ai tout à apprendre, que peut-être papa ne sera pas content de moi, que peut-être... que sais-je, moi? je ne finirais pas si je voulais te peindre toutes les idées tristes qui m'accablent.

Mes plaisirs même, qui sont en petit nombre, se réduisent toujours à faire frémir ou pleurer. Les seuls que j'aie encore connus jusqu'ici, c'est le cours d'histoire de M. Lacrelelle2 et le grand Opéra. A cause du nom de

1. Auguste Berlioz, médecin à Grenoble, frère du père d'Hector; Félix Marmion, officier, frère de la mère d'Hector ; Nicolas Marmion, père de ces derniers (Cf. Mémoires, chap. III). — Les lettres signalées ci-dessus n'ont pas été retrouvées.

2. L'historien Charles de Lacretelle, professeur à la Faculté des Lettres.

cours, tu ne te fais peut-être pas d'idée qu'il y ait du plaisir là ; cependant tu te trompes ; cet homme parle comme un Dieu. Le premier jour où je l'entendis, il nous fit à tous une impression je puis dire cruelle en racontant l'assassinat de Henri IV ; puis, après avoir peint sous des couleurs aussi vives les désordres et les troubles qui affligent le commencement du règne de Louis XIII, quel plaisir ne me fit-il pas éprouver quand il vint offrir le contraste de la tranquillité de Sulli dans sa retraite, déplorant en secret les malheurs de sa patrie. Il me sembla le voir lui-même, tellement il avait de dignité en racontant que ce digne ami de Henri IV, appelé à la cour de Louis XIII et s'y étant présenté avec un habit fait à l'ancienne mode, excita les ris et les sarcasmes des courtisans du jeune Roi ; lors Sulli s'approcha du trône, et, jetant un regard de mépris sur ces misérables qui se moquaient de lui : « Sire, dit-il, quand le roi votre père (d'honorable mémoire) me faisait l'honneur de m'appeler à sa cour, il avait soin, avant de m'introduire, de faire retirer les bouffons et les baladins. » Voilà sur quel ton se fait toujours ce cours ; je t'assure que c'est un grand plaisir que d'y assister, mais je ne le puis presque jamais.

Pour l'Opéra, à présent, c'est autre chose; je ne crois pas qu'il me soit possible de t'en donner la moindre idée. A moins de m'évanouir, je ne pouvais pas éprouver une impression plus grande quand j'ai vu jouer Iphigénie en Tauride, le chef-d'œuvre de Gluck. Figure-

loi d'abord un orchestre de quatre-vingts musiciens qui exécutent avec un tel ensemble qu'on dirait que c'est un seul instrument. L'opéra commence : on voit au loin une plaine immense (oh ! l'illusion est parfaite) et plus loinencor on aperçoit la mer ; un orage est annoncé par l'orchestre, on voit des nuages noirs descendre lentement et couvrir toute la plaine; le théâtre n'est éclairé que par la lueur tremblante des éclairs, qui fendent les nuages, mais avec une vérité et une perfection qu'il faut voir pour croire. C'est un moment de silence, aucun acteur ne paraît; l'orchestre murmure sourdement, il semble qu'on entend souffler le vent (comme tu as certainement remarqué l'hiver, quand on est seul, qu'on entend souffler la bise), eh bien, c'est ça parfaitement; insensiblement le trouble croît, l'orage éclate, et on voit arriver Oreste et Pylade enchaînés et amenés par les barbares de la Tauride, qui chantent cet horrible chœur : « Il faut du sang pour venger nos crimes. » On n'y tient plus ; je défie l'être le plus insensible de n'être pas profondément ému en voyant ces deux malheureux se disputant la mort comme le plus grand bien, et lorsque enfin c'est par Oreste qu'elle est rejetée, eh bien, c'est sa sœur, c'est Iphigénie, la prêtresse de Diane qui doit égorger son frère. C'est épouvantable, vois-tu; je ne pourrai jamais te décrire, seulement de manière à approcher un peu de la vérité, le sentiment d'horreur qu'on éprouve quand Oreste accablé tombe en disant : « Le calme rentre dans mon cœur. » Il est assoupi, et

on voit l'ombre de sa mère qu'il a égorgée rôdant autour de lui avec divers spectres qui tiennent dans leurs mains deux torches infernales qu'ils agitent autour de lui. Et l'orchestre ! tout cela était dans l'orchestre. Si tu entendais comme toutes les situations sont peintes par lui, surtout quand Oreste parait calme : eh bien, les violons font une tenue qui annonce la tranquillité, très piano; mais au-dessous on entend murmurer les basses comme le remords qui, malgré son apparent calme, se fait encore entendre au fond du cœur du parricide.

Riais je m'oublie ; adieu, ma chère sœur, pardonnemoi ces digressions et crois toujours que ton frère t'aime de tout son cœur.

HECTOR BERLIOZ

Embrasse bien pour moi tout le monde.

Communiqué par madame Reboul.

De la lettre suivante, il ne subsiste que le premier teuillet, qui, criblé de piqûres d'aiguilles, taillé aux ciseaux sur les bords, a visiblement servi de patron à un ouvrage de femme, destination à la faveur de laquelle nous pouvons être assurés d'en avoir dû la conservation.

A SA SOEUR NANCI

Paris, ce 20 février 1822.

Comment passes-tu ton carnaval, ma chère sœur? Comme un carême je gage ; le passage de l'un dans

l'autre ne sera pas bien brusque, n'est-ce pas... ? Je t'en puis bien dire autant ; j'ai pourtant reçu ces derniers jours quatre invitations de bal de la part de M. Teisseyre1, tant pour aller chez lui que chez des personnes de sa connaissance. Nous2 avons refusé les deux premières, mais lui étant allé faire une visite et ayant avoué que nous savions danser, il nous engagea pour le vendredi et le dimanche gras de manière à ne pas pouvoir refuser. Nous y allâmes donc. Tu crois peut-être que les bals de Paris sont bien différents des nôtres, et tu te trompes : toute la différence consiste en ce qu'on est beaucoup plus nombreux, qu'on danse à soixante au lieu de danser à seize comme chez nous, que malgré la grandeur des salons on est tellement jonché que les danseurs sont obligés de se tenir derrière les danseuses faute de place ; et de faire continuellement attention où on met les pieds pour ne marcher sur personne. Le costume est uniformément blanc pour les daines et noir pour les hommes. L'orchestre! Tu croiras peut-être qu'il est superbe? Eh bien, il n'est pas même comparable aux nôtres ; figure-toi deux violons et un flageolet; s'il n'y a pas de quoi faire pitié, deux violons et un flageolet! Oh! je n'en revenais pas. Encore ces trois malheureux jouèrent

1. De Grenoble. La mère de Camille Pal, futur mari de Nanti Berlioz, était une demoiselle Teisseyre.

2. Nous, c'est, outre Berlioz, son cousin Alphonse Robert, avec qui il était venu de la Côte-Saint-André à Paris pour étudier la médecine (voy. Mémoires, chap. iv, v). Ce parent est souvent mentionné par son prénom dans les lettres.

presque toute la soirée des contredanses tirées des ballets que j'ai entendus à l'Opéra; tu peux penser quel joli parallèle. Enfin nous n'y tînmes plus, nous partîmes à une heure en cherchant le moyen d'éviter la soirée de dimanche. L'occasion se présenta bientôt. Nous allâmes voir mon oncle1 qui nous dit qu'il fallait que nous dînassions ensemble le lendemain ; en conséquence nous écrivîmes à M. Tisseyre, comme si mon oncle ne faisait que passer, qu'il désirait passer la soirée avec nous, ce qui nous dégagea très bien.

Nous fîmes un dîner charmant avec le cousin Raymond2 et mon oncle ; après nous allumes à Feydeau entendre Martin3 ; on jouait ce soir-là Azemia et les Voitures versées; ah! comme je me dédommageais! J'absorbais la musique. Je pensais à toi, ma sœur, quel plaisir tu aurais à entendre cela. L^Opéra te ferait peutêtre moins de plaisir, c'est trop savant pour toi, au lieu que cette musique touchante, enchanteresse, de Dalayrac, la gaieté de celle de Boïeldieu, les inconcevables tours de force des actrices, la perfection de Martin et de Ponchard... Oh ! tiens, je me serais jeté au cou de Dalayrac si je m'étais trouvé à côté de sa statue, quand j'ai entendu cet air auquel on ne peut point donner d'épithète : « Ton amour, ô fille chérie. » C'est à peu près la même sensation que celle que j'ai éprouvée à l'Opéra

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