‹ Les années romantiques, 1819-1842Chapitre 46 sur 185 · AU VICOMTE SOSTHENE DE LA ROCHEFOUCAULD · texte numérisé non relu

AU VICOMTE SOSTHENE DE LA ROCHEFOUCAULD

Paris, 27 avril 1828.

Monsieur le vicomte, Veuillez avoir la bonté de nïaccorder un instant d'entretien particulier dans le courant de cette semaine, s'il vous est possible ; je serai extrêmement reconnaissant de celte faveur.

J'ai 1 honneur d'être, monsieur le vicomte, avec le plus profond respect, votre très humble et très obéissant serviteur.

HECTOR BERLIOZ

Élève de l'École royale de musique (composition).

Archives nationales.

Cette lettre et les trois suivantes, de même origine, ont été publiées par M. H. de Curzon, dans le Guide musical des 6 et 13 juillet 1902.

Taris, ce 3 mai 1828.

Monsieur le vicomte.

D'après la réponse obligeante que vous avez bien voulu faire à M. Chenavaz, député de l'Isère, jeudi dernier, j'ai lieu d'espérer qu'il vous sera possible de m'accorder la salle des Menus-Plaisirs pour y donner mon concert. Mais n'étant pas assuré qu'elle fût libre pour le dimanche 48 mai, vous n'avez pu lui donner de réponse définitive. Vous trouverez peut-être importune la nouvelle démarche que je fais auprès de vous pour cela ; mais, monsieur le vicomte, j'y suis forcé par ma situation, et je vous prie de m'excuser si je n'attends pas votre décision avec plus de patience. Un concert de la nature de celui que je veux donner exige des démarches et des précautions infinies : il faut que je prenne jour avec mes chanteurs et avec les chœurs pour les répétitions partielles ; je ne puis obtenir des instrumentistes une promesse positive qu'en leur indiquant le jour et l'heure de la répétition générale. Comme je n'ai pas

encore votre consentement pour la salle, je ne puis rien faire, rien arrêter, et je crains que le temps ne me manque pour vaincre les difficultés innombrables qui se trouvent sur ma route. Ce concert, étant destiné uniquement à me faire connaître, est pour moi de la dernière importance; il y va de mon existence musicale tout entière. Si j'obtiens de vous la salle de l'École royale, j'y trouverai de grands avantages sous tous les rapports ; si, au contraire, vous ne pouvez me l'accorder, il est urgent que je prenne des mesures pour m'en assurer une autre.

J'ose donc vous prier, monsieur le vicomte, de me faire connaître le plus tôt que vous pourrez votre détermination à cet égard.

Le dernier concert de l'École royale est invariablement fixé au dimanche 11 mai. Celui de la Société des Enfants d'Apollon a toujours lieu le jour de l'Ascension, 15 mai. Conséquemment, à moins de quelque demande antérieure à la mienne, la salle doit être libre le 18. Si toutefois ellene l'était pas et qu'il vous fût possible de me l'accorder pour le 25 ou 26 mai, fêtes de la Pentecôte, j'attendrais jusque-là.

Veuillez, monsieur le vicomte, prendre en considération la position difficile où je suis et me continuer la bienveillante protection que j'ai toujours trouvée en vous toutes les fois que j'y ai eu recours. La carrière des compositeurs devient de jour en jour plus épineuse, et si une main puissante ne vient à mon secours, malgré mon inébranlable constance, je crains bien de me

consumer en stériles efforts et de ne jamais atteindre le but où je tends avec tant d'ardeur.

J'ai l'honneur d'être, monsieur le vicomte, avec le plus profond respect, votre dévoué serviteur.

HECTOR BERLIOZ

Archives nationales.

Le même dossier contient ensuite la minute d'une lettre du Surintendant des Beaux-Arts à Cherubini (6 mai), la réponse de celui-ci, entièrement défavorable à la demande de Berlioz (7 mai), une nouvelle lettre du Surintendant informant Cherubini qu'il passe outre à son opposition (13 mai), puis une troisième lettre de Berlioz. Notons, avant de reproduire le texte de celle-ci, que cet échange de correspondances officielles atteste de la façon la plus péremptoire l'exactitude du chapitre XVIII des Mémoires, compris sous ce titre sommaire : Opposition comique de Cherubini. — Sa défaite.

Paris, ce lundi 12 mai (1828).

Monsieur le vicomte, M. Cherubini m'a appris ce matin qu'il avait eu l'honneur de vous écrire pour vous dissuader de m'accorder la salle de l'École royale de musique pour mon concert. Je viens me justifier à vos yeux du mensonge dont vous devez me croire coupable. En effet, vous ayant demandé

ri LES ANNEES ROMANTIQUES.

la salle en affirmant que M. Cherubini m'avait engagé à faire auprès de vous cette démarche, il doit vous paraître extraordinaire que lui-môme s'oppose aujourd'hui à ce que vous m'accordiez cette faveur. Cependant, rien n'est plus vrai, et je puis vous assurer que s'il ne m'avait pas dit positivement : « Il faut demander à M. le vicomte de La Rochefoucauld », je ne vous aurais pas importuné de mes lettres comme je le fais.

Les raisons qu'il m'a données ce matin sont bien faibles : « Je crains, m'a-t-il dit, que vous ne fassiez pas vos frais, à cause de la saison avancée; vous n'aurez personne. — Monsieur, lui ai-je répondu, je veux en courir les risques. — Mais, après nos concerts, vous ne pouvez pas vous présenter sans un orchestre formidable! — Je suis sûr de mon fait, j'en aurai un au moins aussi beau que le vôtre. — Au reste, ces concerts dérangent les classes et font perdre leur temps aux élèves. — Monsieur, nous ne répéterons avec l'orchestre qu'une fois, et le concert aura lieu un dimanche, jour de repos à l'École. — D'ailleurs, a-t-il ajouté, je veux faire démolir l'amphithéâtre qui existe maintenant sur la scène; il faut qu'on enlève les pupitres. — Il me semble, monsieur, qu'il ne vous en coûterait pas beaucoup de laisser encore subsister cet amphithéâtre pendant quelques jours, afin que je puisse en profiter. — Enfin, si monsieur de La Rochefoucauld vous accorde la salle, je ne m'y opposerai pas; mais je lui ai adressé mes observations. »

Je l'ai quitté là-dessus péniblement affecté et forcé de reconnaître que, bien loin de trouver un protecteur dans le directeur de l'École royale de musique, moi, doublement élève de cet établissement, puisque je fais partie des classes de MM. Lesueur et Reicha, ne rencontrais en M. Cherubini qu'un homme disposé à entraver mes pas et apporter des obstacles à l'accomplissement de mon dessein.

Si ma lettre arrive trop tard et que votre détermination soit déjà prise, ce sera la seconde fois que vos bienveillantes intentions pour moi auront été paralysées par la volonté d'un agent subalterne.

Il vous souvient peut-être encore de la lettre que vous daignâtes écrire à M. Kreutzer, il y a trois ans, pour l'engager à examiner une partition que je désirais faire entendre au Concert spirituel. Malgré votre recommandation, avant d'avoir lu mon ouvrage, il me refusa en disant que l'Opéra n'était pas fait pour les jeunes gens et qu'on n'avait pas le temps d'apprendre des ouvrages nouveaux. Il résista aux instances qui lui furent faites par MM. Lesueur, Gardel, Prévost, Valentino, Du Boys, etc., etc.

Aujourd'hui, après avoir employé inutilement tous les moyens de me faire connaître en musique dramatique, je veux essayer de donner un concert. J'ai déjà vaincu les principaux obstacles ; tout est prêt, les chanteurs, les chœurs et l'orchestre. Mais le seul local favorable pour moi est celui que je demande. Faudra-t-il

que, par la mauvaise volonté de M. Chcrubini, j'aie perdu mon temps et mon repos pendant un mois et demi et quatre cents francs de copie, pour ne recueillir que dégoûts et découragements ?. . .

Il ne m'est plus possible d'être prêt pour dimanche 18 mai. D'ailleurs, les courses du Champ de Mars, qui auront lieu ce jour-là, me feraient un tort immense ; en conséquence, je désirerais obtenir la salle pour le 25 mai, dimanche suivant. Je vous en conjure, monsieur le vicomte, ne me la refusez pas, et veuillez me faire savoir votre décision le plus tôt possible. Vous me tirerez d'une position vraiment cruelle.

J'ai l'honneur d'être, monsieur le vicomte, avec le plus profond respect, votre très humble et très obéissant serviteur.

HECTOR BERLIOZ. Archives nationales.

AU MEME

Mercredi, 14 mai 1828.

Monsieur le vicomte, J'ai l'honneur de vous remercier de la bonté que vous avez de m'accorder la salle de l'École royale de musique pour mon coneert. M. Cherubini ne m'ayant

fait connaître votre décision qu'aujourd'hui mercredi à onze heures, je lui ai fait envisager l'impossibilité où je serais de faire tous mes préparatifs pour dimanche 18 mai; en conséquence, il m'engage à vous adresser une seconde demande tendant à obtenir la même faveur pour le lundi de la Pentecôte 26, jour de repos à l'École.

J'ai l'honneur d'être, monsieur le vicomte, avec le plus profond respect,

Votre dévoué serviteur,

HECTOR BERLIOZ

Archives nationales.

Le dossier est complété par les minutes de deux lettres du Surintendant des Beaux-Arts, l'une à Cherubini, l'autre à Berlioz, fixant le concert au 2G mai.

L'avant- veille du concert, Berlioz écrivit au Surintendant des Beaux-Arts la lettre personnelle suivante :

A U MÊME

Paris, ce 24 mai 1828.

Monsieur le vicomte, A tant de bontés oserai-je vous prier de joindre encor celle de me faire l'honneur de venir m'entendre ?

D'après la dernière répétition qui a eu lieu aujourd'hui, j'espère que je serai bien exécuté ; mais à quoi me

servirait même un grand succès, si je ne l'obtiens pas sous vos yeux?...

C'est votre suffrage que je désire le plus vivement obtenir ; c'est de vous seul que dépend le sort des artistes en général, mais plus particulièrement des compositeurs.

Je vous prie donc instamment, monsieur le vicomte, d'assister à mon concert. Sans vous je n'aurais jamais pu vaincre les difficultés qui m'ont été suscitées de toutes parts. Il me serait difficile de vous peindre ma reconnaissance; puissé-je prouver un jour que je n'étais pas indigne de la protection dont vous m'avez honoré ; c'est le vœu le plus ardent de mon cœur.

J'ai l'honneur d'être, monsieur le vicomte, avec le plus profond respect

Votre dévoué serviteur,

HECTOR BERLIOZ

P. -S. — Nous commencerons lundi 26 à deux heures et demie.

Bibliothèque du Conservatoire (Autographes).

Quelques jours avant ce concert, Berlioz fit insérer dans la Revue musicale (Fétis), le Corsaire, le Figaro et la Pandore une lettre développant cette idée :

Une rumeur de blâme s'élève contre moi ; on m'accuse de témérité, on me prête les intentions les plus ridicules. A tout cela je répondrai que je veux tout simplement me faire connaître... (Corresp. inéd., 65.)

La lettre suivante, écrite trois jours après le concert, en expose les résultats.

A SON PÈRE

Paris, 29 mai 1828.

Mon cher papa,

Le retard que j'ai mis à vous rendre compte du résultat de mon concert vous a peut-être inquiété; je m'empresse de vous annoncer que j'ai obtenu le plus grand succès. Si je ne l'ai pas fait plus tôt, c'est que j'attendais que les journaux en fissent mention ; comme il n'y en a encore que deux qui ont émis leur opinion sur moi et que pour l'ordinaire les autres ne s'occupent des concerts que huit jours plus tard, j'attendrai à la semaine prochaine pour vous les envoyer.

Je n'avais presque aucune crainte du public d'après le prodigieux bonheur que j'avais eu aux deux répétitions générales; les artistes avaient paru si étonnés, ils m'avaient si fort applaudi, que, lors môme que mon concert n'eût pas eu lieu, les répétitions auraient suffi pour me faire une réputation dans le monde musical. J'avais le plus bel orchestre qu'on puisse peut-être trouver en Europe ; malheureusement les chœurs étaient

de beaucoup inférieurs, et la partie vocale de mon concert était écrasée par l'instrumentale, et par la qualité et par la quantité. Quoi qu'il en soit, j'ai réussi autant qu'il est possible et plus même que je n'avais espéré. Plusieurs personnes redoutaient pour moi le souvenir des symphonies de Beethoven, qu'on avait entendues dans le même local quinze jours auparavant. Néanmoins ma première ouverture 1 a été applaudie à plusieurs reprises et le chœur final de la première partie du concert 2 a produit un tel effet que les artistes même n'ont pu se contenir. Malgré l'usage qui ne permet de donner aucune marque d'approbation ou d'improbation devant le public, l'orchestre, le chœur, les chanteurs se sont levés en masse et les bravos qui partaient du théâtre ont couvert ceux de la salle. Il est difficile de se faire une idée de ce que j'éprouvais dans ce moment-là.

Mon ouverture des Francs-Juges était moins à la portée du public qui l'entendait pour la première fois, aussi n'a-t-elle obtenu qu'une salve tandis que les autres morceaux en ont eu jusqu'à trois. Quand nous l'avons répétée le premier jour, elle a excité par ses formes étranges et ses allures gigantesques une sorte de stupeur dans l'orchestre ; au milieu de l'introduction, un de mes violons, frappé d'étonnement s'arrête et s'écrie: « Ah! ah! L'arc en ciel joue du violon, les vents jouent de l'orgue, le temps bat la mesure! » Cette

Page 1