Père de Casimir et Amédée Faure
Mon oncle Victor1 a dû recevoir sa lampe le lendemain ou le même jour que papa a reçu la sienne; elles sont parties ensemble. Il m'avait remis soixante francs :
La lampe bleu Lapis coûte Fr. 47 »
Plus un globe en sus 3 »
Emballage 4 »
total. . . Fr. 54 »
J'ai envoyé pour le reste de la somme des romances
et de la musique de guitare que mon oncle m'avait demandée pour Odile2.
Commissions pour la maison :
Une chaîne en fer pour toi Fr. 8 »
Deux croix 4 »
Une paire de boucles d'oreilles pour Adèle . 6 »
Lampe bronze 45 »
En plus un globe 3 »
Emballage . 4 »
Dans la caisse de la lampe il y avait :
En livres pour 57 75
Plus un pot de savon et un rasoir 5 »
J'ai expédié par la poste :
Les Mille et une Nuits Fr. 18 »
A reporter 150 75
1 Victor Berlioz, frère cadet du docteur Louis Berlioz.
2 Odile Berlioz, fille du précédent, plus tard madame Caffarel, puis madame Amédée Burdet, morte en 1899.
Report. . . . Fr. 150 75
Mémoire sur la Corse 2 »
Un volume de Loréal 2 50
Un volume de Destull de ïracy . ... 2 50
Frais de la poste . 7 20
total . . . Fr. 164 95
A présent laissons les chiffres.
Ta lettre m'a fait un bien grand plaisir, ma chère Nanci, et je te dirai en confidence qu'Adèle m'en a adressé une par Alphonse, qui était également charmante. Je t'avoue que j'ai été fort étonné du style et des pensées et j'étais loin de croire qu'elle écrivît aussi bien. Vraiment elle mériterait qu'on la traite un peu moins en enfant, surtout toi. Elle m'avait recommandé de ne pas dire qu'elle m'avait écrit, mais je crois que c'est un enfantillage de sa part ; je ne vois pas pourquoi elle ferait un mystère de notre correspondance. — Mon oncle est donc enfin arrivé; j'ai vu ici dernièrement un monsieur de Meylan, ou des environs, qui est venu me voir et avec qui j'ai beaucoup causé de mon oncle et du grand-père. C'est M. Mollard, le fils de cette certaine dame Chausson que nous avons vue à Meylan. Il m'a invité fort poliment à aller chez lui, en m'engageant à me servir de sa famille et de ses nombreuses connaissances à Paris s'il se présentait une occasion où je puisse en avoir besoin.
Dernièrement, après la réouverture du théâtre de l'Odéon, les musiciens, pour remercier M. Bloc, leur chef d'orchestre1, de la manière énergique dont il avait défendu leurs intérêts pendant la débâcle administrative, lui ont offert un grand banquet, auquel ils m'ont également invité. Après les toasts de circonstance, M. Bloc s'est levé et a porté celui-ci : « Messieurs, je bois aux succès d'un artiste qui ne fait pas partie de l'administration de l'Odéon, mais que nous serions fiers de posséder, c'est M. Berlioz. » La motion a élé reçue avec applaudissements, cris et embrassades, au point que j'en étais tout bouleversé. Je m'attendais si peu, ou plutôt j'étais si loin de m'attendre à recevoir un pareil témoignage d'estime et d'intérêt que j'en ai été excessivement ému. Immédiatement après j'ai porté le toast à la mémoire de Weber et de Beethoven; tu peux penser comme il a été reçu ; et pour couronner l'œuvre on a choisi ce moment-là pour apporter à M. Bloc la collection complète des œuvres de Beethoven dont l'orchestre lui faisait présent; c'étaient des applaudissements à n'en plus finir.
A propos de ce pauvre immortel, je t'ai envoyé une petite composition de Weber qui est bien la chose du monde la plus ravissante de grâce et de fraîcheur. Je ne sais si tu parviendras à apprendre la Walze au
1. Bloc avait dirigé l'exécution du premier concert de Berlioz au Conservatoire.
chalet, car elle est fort difficile ; il n'y a qu'un moyen, c'est d'apprendre par cœur mesure par mesure et surtout de ne pas t étonner des étrangetés qu'elle contient; les sol # dans le ton de ré et les ut £ dans le ton de sol ne sont là que pour donner à la mélodie une couleur locale ; car tu sauras que les instruments dont se servent le3 bergers suisses ont la quatrième noie du ton trop élevée, ce que Weber a rendu par un £ et à quoi on s'accoutume au bout d'un instant. Le mouvement est très vif et Y expression celle d'une gaieté franche et naïve. Figure-toi une montagne suisse, un soleil couchant, un bal champêtre, l'odeur du thym et du serpolet, une belle soirée calme. 0 Weber, Weber !... mourir à trente-cinq ans, seul, à Londres, éloigné de sa femme et de ses deux enfants, lui qui ne demandait pas mieux que de vivre 1
Je suis lié avec un jeune Allemand qui avait beaucoup connu Weber ; dernièrement nous passâmes cinq heures de suite devant un piano à faire entendre à M. Lesueur des morceaux du Freisc/UUz, d'Obéron et d'Euryanthe, qu'il ne connaissait pas le moins du monde ; nous exécutions tout cela de mémoire, Schlôsser accompagnait en chantant les morceaux allemands et je chantais ceux dont la traduction française existe : M. Lesueur était aux anges ; ces formes nouvelles lui faisaient éprouver des sensations inconnues.
Notre liaison avec ce jeune homme est assez originale. Je me trouvais chez M. Lesueur le jour où il s'y pré-
senta pour la première fois, avec une lettre de recommandation ; cette lettre était de son frère aîné qui, en passant à Paris, il y a cinq ans, avait pris quelques leçons de composition de M. Lesueur, et que j'avais connu aussi à cette époque1. Nous trouvant ensemble quelques jours après, la conversation tomba sur les compositeurs modernes ; je le voyais tergiverser pour donner son avis sur Rossini, dont il me croyait, sans aucun motif, partisan passionné. Moi, par la raison même qu'il ne s'énonçait pas franchement, je pensais qu'il n'osait pas m'avouer qu'il était rossiniste, et pendant une demi-heure nous employions toutes les formes détournées pour voiler une opinion que nous pensions mutuellement qu'il eût été malhonnête d'émettre dans sa crudité. Enfin je lui dis : « Que pensez-vous du Comte Ory? — Ma foi ! ce n'est pas... — Fameux, n'est-ce pas? — Au contraire c'est détestable. — Vous n'êtes donc pas rossiniste? — Moi, Dieu m'en garde ! Comment voulez-vous qu'un admirateur de Weber, de Beethoven et de Spontini soit rossiniste? c'est ce qui m'étonne en vous, permettez-moi de le dire. — Ah bien! lui dis-je, si Rossini n'avait d'autre partisan que moi... où avez-vous donc pris cela?... » Là-dessus, rires inextinguibles de nos précautions oratoires. Puis la conversation s'est animée, il sait l'anglais, admire Shakespeare, a vu Goethe en passant à Weimar, déteste