‹ Les années romantiques, 1819-1842Chapitre 55 sur 185 · A GOETHE · texte numérisé non relu

A GOETHE

[Paris], 10 avril 1829.

Monseigneur ,

Depuis quelques années, Faust étant devenu ma lecture habituelle, à force de méditer cet étonnant ouvrage (quoique je ne puisse le voir qu'à travers les brouillards de la traduction) il a fini par opérer sur mon esprit une espèce de charme ; des idées musicales se sont groupées dans ma tête autour de vos idées poétiques, et, bien que fermement résolu de ne jamais unir mes faibles accords à vos accents sublimes, peu à peu la séduction a été si forte, le charme si violent, que la musique de plusieurs scènes s'est trouvée faite presque à mon insu.

Je viens de publier ma partition, et, quelque indigne qu'elle soit de vous être présentée, je prends aujourd'hui la liberté de vous en faire hommage. Je suis bien convaincu que vous avez reçu déjà un très grand nombre

Il LES ANNÉES ROMANTIQUES.

de compositions en tout genre inspirées par le prodigieux poème ; j'ai donc lieu de craindre qu'en arrivant après tant d'autres, je ne fasse que vous importuner. Mais dans l'atmosphère de gloire où vous vivez, si des suffrages obscurs ne peuvent vous toucher, du moins j'espère que vous pardonnerez à un jeune compositeur qui, le cœur gonflé et l'imagination enflammée par votre génie, n'a pu retenir un cri d'admiration.

J'ai l'honneur d'être, monseigneur, avec le plus profond respect, votre très humble et très obéissant serviteur,

HECTOR BERLIOZ

Gœlhe Jahrbuch, 1891 (vol. XII, pp. 99-100).

Goethe, après avoir reçu avec sympathie la partition du jeune musicien français, voulut avoir l'avis d'un professionnel ; il le demanda à Zelter, le professeur de contrepoint de Mendelssohn. Ce maître répondit en qualifiant la musique de Berlioz « d'expectorations bruyantes, de croassements, de vomissements, d'excroissance et de résidus d'avortement résultant d'un hideux inceste ». (Voir un article dfc M. A. Boutarel dans te Ménestrel du 29 février 1003.) Ainsi renseigné sur la valeur de l'œuvre qui était le germe de la Damnation de Faust et en contenait plusieurs parties déjà formées, Goethe laissa sans réponse l'envoi déférent de Berlioz.

a humbert ferrand, 3 juin 1829 (Let. int., 3G). « Faust a le plus grand succès parmi les artistes. » — « Le poème des Francs-Juges vient d'être refusé par le jury de l'Opéra. » Désespoir de l'abandon de miss Smithson.

au Même, 45 juin 1829 {ld., 41). Sur Faust. « J'attends tous les jours la réponse de Goethe. » Affaissement nerveux.

A HCMBERT FERRAND

Paris, ce 29 juin 1329.

Mon cher ami.

Le concours de l'Institut commence après demain ' ; l'imprimeur m'a promis les titres pour ce soir, je vous les enverrai avec un exemplaire de Faust. Je ne puis vous en envoyer deux, parce que je ne les ai pas ; je ne ferai faire un autre tirage que plus tard. Je suis étonné, d'après ma dernière lettre, de n'avoir pas encore reçu votre réponse ; peut-être n'est-elle que retardée; j'en suis vexé à cause de ces absurdes formalités de l'Institut que vous connaissez.

Marescot est revenu; il m'a demandé l'argent des exemplaires que j'ai fait remettre à deux francs, malgré son intention de hausser; ainsi il s'agL de savoir combien d'exemplaires, sur le nombre que je vous ai envoyé, sont destinés gratis à l'auteur et combien sont payants;

1. Au sujet de la participation de Berlioz au concours de 1829, par lequel il mit en musique la cantate de Cléopâtre, voy. M<: moires, XXV, et les lettres des 2 et 21 août ci-après.

je crois qu'il n'y en a que quinze payants; vous me direz cela dans votre prochaine lettre1. Je compte sur le prix de l'Institut pour vous rendre ce que je vous dois ; les exemplaires de Faust que Schlésinger2 a vendus couvrent déjà une partie des frais, mais il ne m'a pas encore payé : ce n'est que plus tard, m'a-t-il dit, à cause des crédits qu'il est obligé de faire.

Voilà une lettre qui prend une tournure furieusement plate; je suis aujourd'hui d'une stupidité sans égale. Je vous écris du café Richelieu, sur une table près du boulevard ; Jawurek 3 vient de paraître sur son balcon, ce qui me fait penser que ce pauvre Gounet * n'est pas trop bien non plus. Il y a demain un examen au Conservatoire; je vais leur montrer le concert des Sylphes; je suis curieux de savoir ce qu'ils vont me dire,

Du Boys est ici ; je crois que nous verrons aussi bientôt Auguste 5, qui est à Blois.

Adieu.

Collection de M . Gaston Caltnann-Lévy.

1. Il s'agit, dans ce paragraphe, de la publication d'un Stubat d'un M. Dupait (musicien de province), déjà mentionné dans la lettre de Berlioz à H. Ferrand du 18 février 1829. — Marcscot était un copiste et graveur de musique, grand dérangeur de chefsd'œuvre, auquel Berlioz a consacré quelques pages humoristiques dans ses Soirées de l'orchestre (p. 62).

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