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AU VICOMTE SOSTHENE DE LA ROCHEFOUCAULD

Paris, ce 3 mars 1829.

Monsieur le vicomte,

Je publie en ce moment la partition de huit scènes du Faust de Gœthe dont j'ai composé la musique; c'est le premier ouvrage que je livre à l'impression ; veuillez, monsieur le vicomte, me faire l'honneur d'en accepter la dédicace.

Je vous dois beaucoup et je serai bien heureux si vous daignez recevoir cet hommage de mon faible talent comme un témoignage de ma vive reconnaissance.

J'ai l'honneur d'être, monsieur le vicomte, avec le plus profond respect, votre dévoué serviteur,

HECTOR BERLIOZ

Bibliothèque du Conservatoire (Autographes).

Rapprochez une lettre de Berlioz au même vicomte de la Rochefoucauld, demandant à composer la musique d'un ballet de Faust: « J'ai mis en musique la plus grande partie des poésies de Gœthe ; j'ai la tête pleine de Faust, et si la nature m'a doué de quelque imagination, il m'est

impossible de rencontrer un sujet sur lequel cette imagination puisse s'exercer avec plus d'avantages. » Notice de la Corresp. inéd., 19-20; mention dans plusieurs catalogues.

A SA SOEUR NANGI

Paris, ce 29 mars 1829.

Je rentre à huit heures et demie; j'ai l'intention de me coucher tout de suite, ma soirée étant libre, pour échapper par le sommeil à ce fléau obstiné du dégoût et de l'ennui ; je trouve trois lettres, de mes deux sœurs et de Charles Bert. J'avoue que j'ai trouvé qu'il valait mieux ne pas dormir. Celle de Charles m'a fait rire avec plaisir, celle d'Adèle m'a fait plaisir sans rire, et la tienne m'a fait pleurer sans plaisir. Au lieu de me coucher, je veux te répondre, te parler, non pas de ce qui ne regarde que moi, mais de ce qui me touche parce qu'il te concerne. Je crois qu'il en est de l'amitié comme du véritable amour, l'absence la grandit ; chaque fois que je reçois une lettre de toi, il me semble que tu m'es devenue plus chère. Que je voudrais te voir heureuse! — A mesure que je crois découvrir quelques ressemblances sympathiques entre nos deux caractères, je sens redoubler mes inquiétudes pour ton avenir. Il n'est pas douteux que plus l'intelligence et la sensibilité

se développeront en toi, et plus les chances de peines augmenteront. Tu n'as pas comme moi la ressource des distractions fortes, tu n'en as pas à la vérité un besoin aussi pressant, aussi impérieux ; mais je crois pourtant que le séjour de Paris, cette atmosphère de sensations neuves, serait d'un grand prix. Peut-être plus tard... C'est vraiment une existence dont tu n'as pas d'idée. Seulement cette délicieuse liberté dont je jouis ne te serait pas dévolue. Quelquefois seul deux ou trois heures quand il fait ce beau soleil qui me supplicie, je me trouve sans occupations pressantes sur le boulevard ou au milieu du jardin des Tuileries... De quel côté vais-je avancer? Au sud, que trouverais-je de ce côté?.. Rien... Et à l'est, et à l'ouest? — Rien. Et au nord?... c'est au nord que se trouve la patrie des brouillards, des glaces, des vents et des tempêtes... — Rien...

Je m'aperçois que la boîte de Pandore commence à s'ouvrir à mon insu; allons, qu'elle se referme !... Je veux dire seulement qu'il est fort agréable de pouvoir se dire: j'irai où je voudrai, ou bien je n'irai pas, je ne ferai rien.

Je t'avoue, ma chère sœur, que je suis intérieurement affecté du silence qu'on a gardé avec moi jusqu'à présent sur tout ce qui concerne ton établissement. J'ai su par des voix étrangères qu'il en avait été question plusieurs fois; je conviens qu'il était inutile de m'en parler, mais on n'aurait peut-être pas dû me montrer une pareille réserve ; on m'a traité là-dessus tout à fait

comme un étranger. Cependant ne parlons pas de tout cela, le langage du reproche est d'une mesquinerie pitoyable.

Eh bien , je n'ai plus d'idées...

Ah! tu me parles du beau, du grand, du sublime... en voilà une foule... toutes sombres. Mais le sublime n'est pas sublime pour tout le monde. Ce qui transporte certains individus est inintelligible pour d'autres, quelquefois même ridicule. Et puis les préjugés d'éducation, et puis les diverses organisations. A mesure que les Génies s'élèvent dans leur vol, ils se mettent plus loin de la portée des êtres qui prétendent qu'ils sont faits pour eux. Cela se voit surtout en musique et en littérature dramatique. L'autre jour j'ai entendu l'un des derniers quatuors de Beethoven. M. Baillot le faisait entendre dans l'une de ses soirées. J'y ai couru pour voir l'effet que cette incroyable production produirait sur l'assemblée. Il y avait près de trois cents personnes, nous nous sommes trouvés six à demi morts à la vérité de l'émotion que nous éprouvions, mais les seuls qui ne trouvassions pas cette composition absurde, incompréhensible, barbare... Il est monté si haut que la respiration commence à manquer... Il était sourd quand il écrivit ce quatuor ; et pour lui comme pour Homère, « l'univers s'enferma dans son âme profonde ! ». C'est

1. Ces paroles sont d'environ quarante années antérieures à celles que prononça Wagner, inspiré parle même sujet, sur la t bienheureuse surdité » de Beethoven,

de la musique pour lui ou pour ceux qui ont suivi la progression incalculable de son génie. Il y en a un autre qui vole à peu près dans la même région, c'est Weber. Spontini le suit de près ; mais il a le malheur d'être né en Italie, quoiqu'il ait complètement abjuré le style trivial. Je crois que les premières impressions ont conservé quelque influence sur la direction de ses idées ; ensuite il n'a écrit que dans le genre dramatique ; oh ! la Vestale!... Et loi-même, tu ne comprends pas Shakespeare, Moore ne te transporte pas. C'est peut-être mieux. Ce qu'il y a de sûr, c'est que tu t'efforces de te dire : « Je suis heureuse !» et tu ne l'es pas. Tandis que moi, je me dis sans effort: « Je suis malheureux ! » et je le suis. Ris donc, c'est drôle. Va, ce n'est qu'une plaisanterie.

As-tu lu Le Dernier jour d'un condamné? C'est là qu'il y a des pleurs et des grincements de dents. Et Jean Paul, voilà un penseur ! il n'est pas froidement pédant comme tant d'autres que je connais et que je déteste.

Tu me parles de mon oncle: je l'ai vu ici la semaine dernière; il m'a quitté avant-hier. Je pourrais t'en parler bien longuement.

Adieu; quel nuage d'idées confuses, n'est-ce pas? Cependant elles tiennent toutes par quelque point à une seule, c'est mon amitié pour toi.

H . BERLIOZ

Communiqué par madame Reboul.

a humbert ferrand, 9 avril 1829. (Let. int., 34). Malgré ses espérances, miss Smithson l'a abandonné. « Je vous envoie Faust, dédié à M. de la Rochefoucauld; ce n'était pas pour lui. » Composition des Francs-Juges. Désespoir d'amour.

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