Son petit frère, âgé de neuf ans
Je n'ai pas pu faire la commission de l'alcarazas; quand je suis sorti de loge, la caisse de livres était déjà repartie. Je ne puis pas encore aller vous voir. Je veux terminer quelques arrangements avec Feydeau qui me donneront la latitude de demeurer plus longtemps auprès de vous. Je vous écrirai encore dans peu. Il faut, ce soir, que j'aille passer la soirée chez Boïeldieu. Il me l'a fait promettre pour reprendre notre conversation. Il veut, dit-il, m'étudier.
Adieu, mon cher papa, je vous embrasse tendrement.
H. BERLIOZ
Communiqué par madame Chapot.
a humbert ferrand, 21 août 4829 (Let. int., 44). Récit du concours de l'Institut ; propos de Boïeldieu, Auber; citation musicale de la cantate ; critique de Guillaume Tell ; admiration pour Spontini.
au même, 3 octobre 1829 (id., 50). Préparatifs d'un concert.
au même, 30 octobre 1829 {id., 52). Même sujet.
Le second concert de Berlioz eut lieu au Conservatoire le 1er novembre 1829.
A SON PÈRE
Paris, ce 3 novembre 1829.
Mon cher papa,
D'abord, pour vous tirer d'inquiétude, vous saurez que j'ai obtenu un succès d'enthousiasme des artistes et du public, que j'ai couvert les frais du concert et que de plus j'y gagne cent cinquante francs. J'ai mieux aimé ne pas vous parler de ce concert avant de l'avoir donné. Je vous aurais encore trop inquiété. Quoiqu'il m'ait donné beaucoup moins de peine que le premier, néanmoins, après la dernière répétition, je ne pouvais plus me tenir. La fatigue m'accablait. Je ne m'en ressens presque plus. Cherubini s'est contenté, cette fois, de ne pas trop me contrarier. Il m'a refusé d'abord, et accordé, l'instant d'après, tout ce que je lui ai demandé.
Enfin, le concert a eu lieu. Mon orchestre de cent musiciens a été dirigé par Habeneck. A part quelques fautes, qui venaientdu défaut de répétitions, mes grands morceaux ont été exécutés d'une manière foudroyante. Il n'y a eu que mon sextuor de Faust que je n'ai pas eu le temps d'apprendre aux exécutants et au public.
J'ai été mis à une épreuve effrayante à laquelle je n'avais pas réfléchi. Hiller, ce jeune Allemand dont
je vous ai parlé, jouait dans mon concert un concerto de piano de Beethoven1, qui est une composition vraiment merveilleuse. Immédiatement après venait mon ouverture des Francs- Juges. En voyant l'effet du sublime concerto, tous mes amis m'ont cru perdu, écrasé, anéanti, et j'avoue que j'ai éprouvé un moment de crainte mortelle. Mais aussitôt que l'ouverture a été commencée, je me suis aperçu de l'impression qu'éprouvait le parterre et j'ai été complètement rassuré. L'effet a été terrible, affreux, volcanique; les applaudissements ont duré près de cinq minutes, avec des cris, des trépignements. Après que le calme fut un peu rétabli, j'ai voulu me glisser entre les pupitres pour prendre une liasse de musique qui était sur une banquette du théâtre (car l'orchestre est sur la scène). Le public m'a aperçu. Alors, les cris, les bravos ont recommencé ; les artistes s'y sont mis, la grêle d'archets est tombée sur les violons, les basses, les pupitres. J'ai failli me trouver mal; cette bourrasque inattendue m'a bouleversé. Je tremblais comme vous pouvez le penser ; mais vous me manquiez. J'étais seul de la famille dans un tel moment; tout le monde m'embrassait, excepté mon père, ma mère, mes sœurs 1 . . .
La séance a été terminée par mon chœur du Jugement dernier 2 , qui a produit presque autant d'effet que
1 . Le Concerto en mi bémol, dont la première audition à Paris fut donnée à ce concert.
2. Resurrexit de la Messe exécutée pour la première fois en 1825.
l'ouverture des Francs-Juges. Je n'avais pas assez de voix; l'orchestre les écrasait.
Quand tout a été fini, que j'ai cru les issues libres, je suis sorti ; mais les artistes m'attendaient dans la cour du Conservatoire, et, en me voyant passer, les cris ont recommencé de plus belle. Hier soir, à l'Opéra, quand j'ai paru à l'orchestre, tous les musiciens sont venus me complimenter, me fêter de mille manières. Enfin, j'ai obtenu un grand succès qui m'a complètement satisfait. Le Figaro d'aujourd'hui a rendu compte de mon concert; je vous l'enverrai avec les autres journaux.
Depuis hier, je suis d'une tristesse mortelle; j'ai toujours envie de pleurer ; je voudrais mourir. Je sens que le spleen va me reprendre plus fort qu'auparavant. Il faut, je crois, que je dorme beaucoup.
Je ne puis lier mes idées.
Adieu, mon cher papa, j'embrasse maman, et vous, et mes sœurs et frère.
H. BERLIOZ
Communiqué par madame Chapot.
a humbert ferrand, G novembrel829 (Let. int., 54). Même sujet.
A SA MÈRE
Paris," 20 novembre 1829.
Je vous envoie, ma chère maman, les journaux que vous me demandez ; je n'y joins pas la Gazette de France ni les Débats parce que je pense que vous les avez à la Côte. Il est très difficile de faire venir aux concerts les directeurs de ces grands journaux, il n'y a qu'un théâtre privilégié pour obtenir d'eux de longs et fréquents articles, c'est le Théâtre Italien : comme c'est celui que la mode affectionne, les grands journaux se croient obligés de le prôner ; ainsi ils vous écriront deux colonnes surla rentrée d'une cantatrice et ne diront pas un mot de tout ce qui intéresse véritablement l'art musical. J'avais envoyé des billets àM.Soulié, rédacteur des feuilletons de la Quotidienne, il a annoncé mon concert et n'y est pas venu ; j'ai su qu'il avait donné ses billets à des gens inutiles. Il faudrait dans ces circonstances pouvoir s'occuper exclusivement des journaux ; j'en ai oublié plus de la moitié. J'étais tellement abîmé de fatigue que les deux derniers jours j'avais toutes les peines du monde à me lever pour aller aux répétitions. Je me traînais comme je pouvais jusqu'aux
Menus-Plaisirs * ; mais une fois que mon orchestre était lancé, les forces me revenaient, une espèce de feu électrique me ranimait et je devenais à peu près comme un homme qui a trop bu d'eau-de-vie ; les applaudissements des artistes m'enivraient moins que l'effet de ma musique. Il est impossible aussi de se faire une idée d'un pareil orchestre ; le moral des artistes disposés en ma faveur donnait à leur exécution un feu et une précision qu'ils n'apportent pas souvent dans leurs occupations habituelles.
Puisque mon succès vous a fait plaisir, je vous dirai, ma chère maman, qu'il continue à faire sensation. Je suis allé dans plusieurs soirées, chez des personnes que je ne connaissais pas et chez lesquelles j'étais présenté; partout, quand les assistants venaient à savoir mon nom, j'étais accablé de compliments et de félicitations.
Je suis bien aise que vous ayez eu occasion de vous distraire un peu à Grenoble, mais je parierais presque que vous avez plus eu de peine que de plaisir. Papa a dû être bien seul pendant tout ce temps. Vous ne m'avez pas dit si les vendanges avaient été bonnes ou mauvaises. La caisse de livres a dû vous arriver il y a longtemps, elle est partie d'ici le 6 ; le libraire m'a dit de demander à papa ce qu'il veut pour le prochain envoi, afin de ne pas le faire attendre.
1. Le Conservatoire avait repris, sous la Restauration, ce nom de l'ancien régime.
Dans ma prochaine lettre je vous donnerai les détails que vous me demandez sur mon équipement. Adieu, ma chère maman.
Je vous embrasse.
Votre affectionné,
H. BERLIOZ
Mille choses à Edouard et à Charles. — J'ai déjeuné chez M. Rocher dimanche dernier.
Communiqué par madame Chapot.
Au graveur barathier1, 20 novembre 1829 (Catalogue d'autographes, J. Charavay, 201). Il lui annonce qu'il est invité à dîner par M. Kalkbrenner, et qu'il a reçu de M. de La Rochefoucauld une gratification de cent francs pour son dernier concert.
ahumbertferrand,, 4 décembre 1829 (Let. int., 56J.
au même, 27 décembre (id., S7J. Envoi des Mélodies Irlandaises, op. 2, et du Ballet des Ombres, op. 2 2. Spleen.
au même, 2 janvier 1830 (id., 59). Correspondances interceptées ; embarras d'argent ; il corrige les épreuves de Guillaume Tell pour deux cents francs.
1 . Cet artiste avait composé pour Berlioz une vignette, dans le goût romantique, qui orne le titre de ses Mélodies Irlandaises, op. 2.
2. Le Ballet des Ombres, composé sur des vers d'Albert Du Boys, œuvre d'un caractère romantique ultra-renforcé, ne tarda pas à ne plus satisfaire son auteur, qui détruisit la presque totalité de l'édition.
A SA SOEUR NANCI
Paris, le 30 janvier 1830.
Ma chère Nanti, J'aurais dû répondre plus tôt à ta dernière lettre ; j'avais mille choses à te dire qui me sont passées de la tête et dont par conséquent je te ferai grâce. Je mène une vie excessivement active tout cet hiver ; je suis occupé constamment; depuis quelques jours surtout, j'ai à peine le temps de respirer. Je viens d'arrêter le projet de donner un grand concert au Théâtre des Nouveautés, dans trois mois et demi. Le jour de l'Ascension, tous les théâtres étant fermés, j'aurai une grande latitude pour mon entreprise : les Nouveautés viennent de se constituer un appareil musical ; un orchestre excellent, dirigé par un artiste du plus grand talent et qui m'est tout dévoué S sera à mes ordres. Il ne me restera plus qu'à le doubler par des auxiliaires. Pour accomplir mon dessein, je prépare beaucoup de musique nouvelle : entre autres une immense composition instrumentale
1 . Bloc, précédemment chef d'orchestre de l'Odéon (voir cidessus, lettre du lor no\embre 1828, et Mémoires, XXVI).
d'un genre nouveau1, au moyen de laquelle je tâcherai d'impressionner fortement mon auditoire. Malheureusement c'est très considérable, et je crains de ne pouvoir être prêt pour le 23 mai, jour de l'Ascension ; d'un autre côté, ce travail de feu me fatigue excessivement ; quoique depuis longtemps j'aie le squelette de mon ouvrage dans la tête, il faut beaucoup de patience pour en lier les parties et bien ordonner le tout.
Enfin il faut toujours aller; nous verrons bien.
Ah ! ma sœur, tu ne peux te figurer le plaisir du compositeur écrivant librement sous l'influence directe de sa seule volonté. Quand j'ai tracé la première accolade de ma partition, où sont rangés en bataille mes instruments de différents grades, quand je songe à ce champ d'accords que les préjugés scolastiques ont conservé vierge jusqu'à présent et que depuis mon émancipation je regarde comme mon domaine, je m'élance avec une sorte de fureur pour y fourrager. J'adresse quelquefois la parole à mes soldats : « Toi, grossier personnage, qui jusqu'à présent n'as su dire que des sottises, viens çà que je t'apprenne à parler ; vous tous, gracieux follets musicaux, que la routine avait relégués dans les cabinets poudreux des savants théoriciens, venez danser devant moi et montrez que vous êtes bons à quelque chose de mieux qu'à des expériences d'acous-
1 . La Symphonie fantastique, dont il est fait pour la première fois mention positive dans cette lettre (cf. ci-dessus, lettre à Humbert Ferrand du 2 février 18'29).
tique ; et surtout, dis-je à mon armée, qu'on oublie les chansons de corps de garde et les habitudes de caserne... »
Mes Mélodies de Moore paraîtront dans trois jours1. Quoiqu'il y en ait peu pour des voix féminines, que tu n'aies point de piano, et que quelques-unes soient avec chœur, si tu en veux un exemplaire, parle, je te l'enverrai.
Plusieurs des grands chanteurs de Paris viennent de les adopter pour les chanter dans les soirées musicales. Cela exercera ta patience, et sur le nombre il y en aura peut-être bien une ou deux que tu déchiffreras tant bien que mal.
Les commissions de papa ont toutes été faites avec la plus scrupuleuse exactitude ; s'il a éprouvé un retard dans l'envoi de son avant-dernière caisse, il n'y a certainement pas de ma faute; quand le libraire me dit: « L'expédition a été faite, c'est en route », que puis-je faire? il faut bien que je le croie. La dernière caisse est partie il y a trois jours; j'y avais joint le volume de M. Say que je n'avais pu avoir avant la semaine dernière.
Vous avez sans doute entendu parler du testament d'Anatole qui, pour frustrer ses neveux de sa succession, donne tout son bien au beau-fils de M. Guernon de Ranville, et à deux hommes de loi de Grenoble. Que la
1. Les Mélodies Irlandaises, op. 2, dont il était déjà fait mention dans la lettre du 27 décembre 1829.
rancune est une chose hideuse ! Ainsi, toutes les belles protestations qu'il avait faites avant de se tuer étaient des faussetés ! . . .
Adieu, Embrasse Adèle pour moi, et dis-lui que je lui écrirai une longue lettre dans peu.
Ton affectionné frère,
H. BERLIOZ
Communiqué par madame Chapot.
A humbert ferrand, 6 février 1830 {Let. int., 63). Sur Y Élégie en prose, n° 9 des Mélodies Irlandaises (cf. Mémoires, xvm). Désespoir d'amour. La Sijmphonie fantastique : « Je l'ai toute dans la tête, mais je ne puis rien écrire. »
catalogue d' autog r aphes, J. Charavay, 179 : 25 février 1830. Reçu de cent francs à titre d'encouragement (de la Direction des Beaux-Arts?).
a Ferdinand hiller, mars 1830 1 (Corresp. inéd., 67). Amour désespéré. « Qu'est-ce que cette faculté de souffrir qui me tue? Demandez à votre ange, à ce séraphin qui vous a ouvert la porte des cieux!... » Cet ange était mademoiselle Camille Moke, qui va bientôt tenir une place importante dans les préoccupations de Berlioz.
1. Cette lettre, la plus désolée de toute cette correspondance romantique, est, dans la Corresp. inéd., datée par à peu près « 1829 ». Il est facile d'en préciser la date par les observations suivantes. Elle contient cette phrase : « Il y a aujourd'hui un an que je la vis pour la dernière fois. » Or, le 9 avril 1829, Berlioz écrivait à Ferrand : a II y a trente-six jours qu'elle est partie. * La séparation avait donc eu lieu le 5 mars 1829, et la lettre à Hiller peut être ainsi datée du 5 mars 1830, — huit jours exactement après la première d'Hernani.
a humbert ferrand, 16 avril 1830 (Let . int., 65). Rupture avec miss Smithson. « D*affreuses vérités découvertes à n'en pouvoir douter... » Programme de la Symphonie antastique. « Je viens d'en écrire la dernière note. Si je puis être prêt le jour de la Pentecôte, 30 mai, je donnerai un concert aux Nouveautés. »