A SES SOEURS
[Paris, vers le 18 avril 1830. [
Mes chères sœurs, Edouard vous remettra une lettre qui devait être longue et détaillée, mais qui sera courte et sèche ; c'est bien mal, mais c'est comme ça. Je suis dans un de mes accès de haine générale. Hier, j'étais tout autre : la joie d'avoir terminé ma symphonie m'avait fait oublier la fatigue que j'éprouvais de cette énorme composition. A présent, je rentre en moi-même, et puis il fait un temps qui me fait souffrir comme si on m'arrachait la peau depuis la tête jusqu'aux pieds ; un temps superbe. . . J'aurais dû t'écrire en particulier, Nanci, et à toi aussi, Adèle, mais que vous dire d'agréable à l'une et à l'autre?... Adèle conjugue le verbe rire, Nanci celui de s'ennuyer, et moi plusieurs autres moins gais et moins tranquilles; par exemple, je grince des dents.
À propos de grincements de dents, je me rappelle Firmin dans Hernani; tu m'as demandé, Nanci, mon opinion sur Hernani1 ; la voilà! Je trouve des choses et surtout des pensées sublimes, des choses et des idées ridicules, peu de nouveauté dans tout cela, mais quant aux vers, comme je les déteste au théâtre, ces enjambements de l'un à l'autre, ces hémistiches rompus qui font donner au diable tous les classiques me sont entièrement indifférents, parce que, quand on parle, cela ressemble exactement à de la prose ; à cet égard même, je les aimerais mieux ; toutefois, je trouve que, puisque Hernani a été écrit en vers, et que Hugo sait bien les faire quand il veut, il était plus simple de faire des vers suivant les règles du goût de la masse, cela aurait épargné bien de la fatigue aux poumons des merles du parterre; c'est une innovation qui ne mène à rien. Mais Hugo a détruit l'unité de temps et l'unité de lieu; à ce titre seul, je m'intéresserais à lui comme au brave qui, à travers les balles, va mettre le feu à la mine qui doit faire sauter un vieux rempart. La pièce moderne par excellence, pour moi, c'est Trente ans ou la Vie d'un Joueur.
J'ai demain rendez-vous avec le directeur de Feydeau pour lui demander une lecture d'un opéra qu'un
1. Représenté pour la première fois quelques semaines auparavant, le 25 février. L'auteur de Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie nomme Berlioz parmi les spectateurs de cette mémorable représentation.
auteur me confie et qui me convient assez ; il faut vingt cérémonies pour voir ce grand seigneur ; celui de l'Opéra n'est pas si fier. Oh ! que je voudrais avoir une immense réputation pour amener toute cette canaille de directeurs à mes pieds me demander des partitions et pour les renvoyer à coups de boites !
Amen.