‹ Les années romantiques, 1819-1842Chapitre 73 sur 185 · II . BERLIOZ · texte numérisé non relu

II . BERLIOZ

Lettres à Gounet.

A SA SOEUR ADELE

Marseille, dimanche (12 février 1831).

Ma chère Adèle, Je n'ai pas écrit à maman de Belley comme nous en étions convenus parce que je n'y suis pas allé. J'avais

1. Les Mélodies Irlandaises, que les deux amis et collaborateurs avaient publiées à frais communs.

pourtant un bien vif désir dr> voir Ferrand ; j'avais même retenu ma place, mais l'impatience de partir est devenue si grande, le tourment de l'absence si cruel, que pour l'abréger de quelques jours je suis parti le lendemain de mon arrivée à Lyon. Le bateau à vapeur devant demeurer plus longtemps en route qu'à l'ordinaire à cause de son séjour de nuit à Valence et à Avignon, j'ai préféré prendre les diligences qui nous ont fait languir en route quatre jours.

Je partirai demain soir si le capitaine tient parole, car ils sont fort sujets à caution. Je ne vais que jusqu'à Livourne, de là j'irai à Rome par terre ou par mer facilement. J'ai fait une petite course en mer ce matin, je suis fort curieux d'en entreprendre une plus grande; c'est un monstre sublime que cette mer, j'étais ravi de la voir venir lécber mes pieds sur le rivage et les couvrir de son écume en rugissant comme une bête furieuse. Ce sera beau au large.

J'ai trouvé ici beaucoup de connaissances du Conservatoire de Paris, on m'a tout de suite donné mes entrées au grand théâtre, sans quoi je n'aurais su que devenir le soir; j'ai été reconnu par quelques musiciens de l'orchestre de mon dernier concert, ma musique avait fait bruit ici ; on m'a fait beaucoup de fêtes ; c'est vraiment une rencontre singulière.

Marseille est superbe; sans le tumulte affreux de mes pensées je l'aurais admirée.

Adieu, ma chère sœur, j'écrirai aussitôt après mon

arrivée à Rome : les vents peuvent la retarder, ainsi ne soyez pas inquiets.

H. BERLIOZ

Communiqué par madame Chapot.

A SON PERE

Florence, 2 mars 1831.

Je n'attends pas le terme de mon voyage, mon cher papa, pour vous en donner des nouvelles. Comme je le craignais, notre capitaine n'est parti de Marseille que deux jours après celui qu'il avait indiqué ; après avoir enfin mis à la voile, le brick sarde, sur lequel je me trouvais avec une dizaine d'Italiens parlant tous français, a demeuré toute une journée en panne, faute de vent ; puis nous avons cheminé tout doucement pendant huit ou neuf heures et le calme plat est revenu nous assommer ; nous en devions être vigoureusement dédommagés. Quoi qu'il en soit, pour une traversée de Marseille à Livourne on demeure quatre ou cinq jours avec le plus médiocre temps et nous en avons mis onze, tantôt à cause du calme, tantôt à cause du vent contraire. Arrivés dans le golfe de Gênes, nous avons été assaillis par un vent furieux venant des montagnes neigeuses

qui bordent la terre, nous mourions de froid ; toutefois,

le vaisseau, que le vent prenait par travers, cinglait assez bien pour notre impatience ; notre capitaine, bon homme qui n'est pas fort dans sa partie, avait fait mettre hors toutes les voiles, ce qui offrait au vent une telle prise que le bâtiment cheminait horriblement penché d'un côté, et nous inquiétait tous fort. Nous avions à bord un jeune capitaine de corsaire vénitien, fort instruit dans son art, qui, voyant la tourmente redoubler, ne cessait de nous dire : « Cet imbécile va nous faire couler à fond, avec toutes ces voiles. » Toutefois, nous en étions quittes pour voir les lames se briser sur le pont, l'inonder et repartir ; mais la nuit suivante, la tempête a redoublé, et comme je m'amusais dans la chambre à voir les contorsions des passagers qui voulaient sortir pour vomir et se ruaient les uns sur les autres (je n'ai pas le mal de mer) j'entendis notre corsaire crier aux matelots : « Corragio, corpo di dio, e mente ». Je compris de suite que c'était beaucoup, et j'avoue que le cœur commença à me battre d'une horrible manière en voyant la fureur de ce vent de travers donnant dans ces quatorze voiles étendues ; au bout d'un instant, les matelots désespérés commencèrent à murmurer : « Eh ! santa Madona, e tutto perduto ! » Notre vieux capitaine ne bougeait toujours pas et ne disait mot, quand l'autre s'écrie en italien : « Il ne s'agit pas de la Madona, sacredieu, carguez les voiles ou nous sombrons dans une minute ! » Alors quelques autres passagers qui

étaient avec moi sur le pont, nous cramponnant comme nous le pouvions aux agrès (car il était impossible de se tenir debout tellement le plan était incliné), s'écrièrent à la fois : « Capitaine Jermann, prenez le commandement ; vous voyez bien que ce vieil imbécile perd la tète. — Presto, presto al perroehetto tutti! ». Il était temps : tous ces matelots, jeunes et vieux, se précipitent sur le grand mât, et, pendant qu'ils montaient, un dernier effort du vent nous donne une telle secousse que tous les meubles, ustensiles, malles, etc.. qui étaient dans l'intérieur s'écroulent avec un horrible fracas ; sur le pont, les tonneaux tombent et roulent les uns sur les autres, l'eau entre par les écoutijles, par tout, le vaisseau craque comme une vieille coquille de noix, et nous nous croyons tous au dernier moment. Cependant l'oscillation du vaisseau ayant eu lieu néanmoins, pendant qu'il revenait sur lui-même, nos intrépides matelots sont parvenus à plier la plus grande voile, et, le vent reprenant haleine dans ce moment-là, nous nous sommes un peu relevés; enfin, en deux minutes, douze voiles ont été carguées et le vent sitïïant dans les cordages a cessé de nous épouvanter. Puis après l'eau intérieure, les pompes!... le feu dans un ballot de laine !.. l'enfer n'est pas pire qu'un pareil moment. Pour, moi je m'étais précautionné contre une agonie inutile, et pour m'empêcher de nager je m'étais entortillé les bras dans mon manteau de manière à aller au fond comme un sac de plomb. Je suis bien aise à pré-

sent d'avoir subi celle épreuve et vu par moi-même que la mort est plus laide de loin que de près. La vérité est que, dans le commencement de cette tempête nocturne, j'aurais fait de vains efforts pour ne pas trembler; mais quand j'ai cru que tout était fini pour nous, quand j'ai vu cette mer furieuse venir nous blanchir de son écume, comme les boas d'Amérique qui couvrent de leur bave leur victime avant de la dévorer, je n'ai plus regardé tout qu'avec une étrange indifférence ; je pensais au lendemain, il me semblait que ces vallées blanches, que je voyais écumer devant moi. allaient me bercer et m'endormir sans douleur.

Arrivés à Livourne, nous nous sommes logés six ensemble dans le même hôtel. Le lendemain matin nous avons reçu la visite de nos braves matelots qui venaient se féliciter avec nous d'avoir échappé à la mer et nous souhaiter bon voyage ; nous avons voulu leur donner de l'argent qu'ils ont refusé en disant « qu'ils ne voulaient pas nous laisser croire que leur visite avait un but intéressé «.Pauvre espèce humaine; faire un pareil métier ! passer sa vie dans une prison de planches, monter dans la nuit, au milieu de la fureur des éléments déchaînés, sur des mâts chancelants, s'accrocher à des vergues au-dessus de l'abîme comme des araignées pendues à leurs toiles, et le tout pour manger du biscuit dur comme du bois, assaisonné de morue crue et d'un peu de vin. Comme je leur en parlais (car ils parlaient tous français) : « Que voulez- vous que nous

fassions?.. Ça vaut encore mieux que d'être brigand en Calabre, ou de mourir de faim. »

Depuis que je suis à terre, je suis, et je puis dire : nous sommes harcelés par la police ; on visite les effets en entrant et en sortant; il faut cinquante formalités pour pouvoir séjourner dans une ville. Arrivés ici, mes compagnons de voyage m'ont quitté. Je suis demeuré dans la plus grande indécision; la révolution italienne se répand comme un torrent; le Nonce du Pape1 refusait de viser mon passeport pour Rome; j'ai écrit tout de suite à l'Académie de France, et Vernet 2 m'a fait répondre qu'il avait pris ses mesures pour assurer mon entrée, et m'a envoyé un bon de 175 francs à toucher à Florence pour mon mois de février. En attendant, tous les Français se sauvent de Rome, et il faut que j'aille me fourrer dans ce guêpier, parce que quarante radoteurs, grands prêtres de la routine, ont décidé que je ne serais habile qu'en sortant de ce cloaque musical.

J'ai vu ici un opéra nouveau du jeune Rellini sur Roméo et Juliette; ignoble, ridicule, impuissant, nul; ce petit sot n'a pas eu peur que l'ombre de Shakespeare ne vint le fatiguer pendant son sommeil ; il le mériterait bien. Et on met sur l'affiche: // célèbre Maestro

1 . Grégoire XVI, dont le pontificat fut troublé par des insurrections, l'intervention de l'Autriche, l'occupation d'Ancône par les Français.

2. Horace Vernet, alors directeur de l'Académie de France à Rome. Les lettres suivantes le désigneront fréquemment par son prénom : « M. Horace ».

Bellini! Il faut pourtant rendre justice aux Florentins: c'était la premier e représentation, et ils ont été d'un froid admirable; pas un applaudissement. Le grand duc y était ; il paraît très aimé, on l'a salué de plusieurs acclamations très vives.

J'ai retrouvé ici un jeune architecte danois que j'avais vu à Paris. Un Danois !.. C'est une idée shakespearienne qui se réveille ; nous avons parlé d'Elseneur et du château de Hamlet. . . Oh ! Hamlet ! J'ai beau être en Italie, mon ciel est sombre et nébuleux ; ma vie est à Paris et je souffre ce que rien ne peut exprimer ; il n'y a pas un instant, non pas un seul, nuit et jour, où je puisse mettre la main sur mon cœur et dire : « Je suis bien aise que tu battes encore. » Je regrette l'eau salée. Je n'ai d'occasion pour Rome que dans trois jours ; je brûle de savoir combien de temps Vernet compte me retenir absent. Et point de lettre de Camille!., s'il y en avait eu à Rome on me les aurait envoyées, je l'avais dit.

Mon adresse est :

Pensionnaire de l'Académie de France, villa Medici, Borna.

Je crois qu'il faut affranchir jusqu'à la frontière.

Adieu, mon cher papa, donnez-moi au plus tôt de vos nouvelles; je vous embrasse tous.

Communiqué par madame Cltapot.

Berlioz acheva son voyage et arriva à Rome dans le courant de mars. Mais il en repartit bientôt, dévoré d'inquiéude de ne recevoir aucune nouvelle de sa fiancée. Il revint à Florence où il séjourna pendant quelques jours.

a humbert ferrand, Florence, 12 avril 1831 (Let. int., 89). « Je suis parti de Rome pour retourner en France, abandonnant ma pension tout entière, parce que je ne recevais point de lettres de Camille. » L'ensemble de cette lettre, qui est fort longue, est d'un délire romantique très caractérisé.

La lettre attendue arriva enfin : elle n'était pas de Camille, mais de sa mère, et signifiait à Berlioz son congé, lui annonçant le mariage de la belle avec le facteur de pianos Pleyel. A cette nouvelle, Berlioz rêva une vengeance éclatante, qui devait se terminer par le suicide. Il partit. A Gênes, il se jeta à la mer. Il se ressaisit pourtant, et, pendant une halte dans un village proche de la frontière, il écrivit en ces termes au directeur de l'Académie :

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