‹ Les années romantiques, 1819-1842Chapitre 84 sur 185 · Citation de la Vestale · texte numérisé non relu

Citation de la Vestale

de fracas sinon autant de majesté que la grande cascade de Tivoli.

Et puis des montagnes! Ah des montagnes 1 J'en arrive il y a une heure. J'ai gravi ce matin une masse élevée que les peintres paysagistes appellent la Baleine, parce qu'elle ressemble en effet à une immense baleine sortant de la mer pour respirer. A une heure après-midi je suis arrivé à la pointe de la pointe, j'y ai bâti avec des quartiers de roc une petite pyramide terminée par une pierre plate en forme d'autel druidique l. Oh ! comme j'ai respiré, comme j'ai vu, comme j'ai vécu! pas un nuage. Je montais des pieds et des mains pendant une demi-heure, puis je me couchais sur des touffes de buis, et un vent bienfaisant me berçait mollement. Avant d'arriver dans les hauteurs sublimes, j'ai trouvé une petite maison inhabitée, j'ai traversé un jardin rempli de vignes et de maïs et, franchissant le buisson de clôture, je me suis trouvé dans une charmante prairie en plate -forme plantée d'oliviers... Aussitôt j'ai cru entendre maman, il y a quinze ans, chantant ce couplet :

Que je voudrais avoir une chaumière Dont un verger ombrage l'alentour, Pour y passer la saison printanière Avec ma mie et ma muse et l'amour.

1. 11 est fait mention de cette pyramide au chapitre xxxvu des Mémoires et dans une lettre à la princesse Wittgenstein, écrite le 23 décembre 1863; Berlioz y dit que, l'année précédente, elle existait encore; des peintres l'avaient baptisée de son nom,.

Plus haut, aux lieux où finit la végétation, j'ai trouvé des paysans qui moissonnaient quelques épis clairsemés. Ils paraissaient inquiets de me voir gravir tout seul et sans but apparent (j'avais laissé mon fusil à Subiaco) : il y a ici une superstition sur les jeltatores (gens qui jettent un sort). Je crois qu'ils me prenaient pour un jettatore; ils m'ont demandé avec humeur où j'allais et ce que je voulais faire là-haut ; heureusement il m'est venu une bonne idée : je leur ai répondu que j'avais fait un vœu à la madona et que c'était pour l'accomplir que je montais. Alors ils se sont remis à moissonner sans s'inquiéter de moi. En arrivant, j'ai vu à mes pieds le couvent de Saint-Benoît où j'étais allé la veille. Ce couvent m'a rappelé notre vieux curé Durand qui nous parlait souvent de saint Benoît se cachant sous les ronces pour éviter les tentations du mauvais esprit. J'ai vu la caverne où saint Benoît a combattu le démon. On a bâti la chapelle de manière que cette caverne se trouve derrière l'autel. A côté est un petit bois de rosiers; il y a dans un coin un monceau de feuilles de roses que les moines bénédictins donnent aux malades qui ont des visions ; les feuilles les font passer. Dans l'église, sont suspendus les débris de deux carabines, preuves palpables de deux grands miracles : des chasseurs avaient trop chargé leur arme, mais ils invoquèrent saint Benoît pendant qu'elle éclatait et ils n'en furent point blessés. Ces messieurs Bénédictins ne sont pas comme les Chartreux, car ils ne m'ont pas seulement offert un verre

d'eau, malgré le besoin que j'en avais. Subiaco est un sale village dédié à saint André (second point de ressemblance avec la Côte) et bâti autour d'un pain de sucre couronné par un petit fort. Au bas coule le torrent mugissant qui ferait la richesse d'un autre peuple, mais qui ne sert ici qu'à laver des haillons.

Il n'y a à manger ni pommes de terre, ni lait de vache, ni figues, ni oranges, mais force chèvres et noisettes; c'est tous les jours le même régal. Il y a dans la maison où je suis plusieurs paysagistes français, venus pour copier la belle nature de Subiaco ; nous dînons ensemble, l'un d'eux est un de mes camarades de l'Académie. L'autre auberge est pleine de Suisses, d'Irlandais, de Français paysagistes ; nous nous connaissons déjà tous.

Hier soir, les enfants de la maison dansaient la saltarelle au son du tambour de basque joué par une petite voisine : je suis venu les regarder ; alors la fille aînée, qui a douze ans, prenant l'air caressant : Signore, oh ! signore; pigliate la chitarra francese. J'ai pris la chitarra francese, et lo ballo a recommencé de plus belle. Ces messieurs les peintres ont entendu notre ballo et sont venus y prendre part ; toutes les petites paysannes étaient d'une joie folle et dansaient avec un abandon délicieux, pendant que la voisine agitait son tambour de basque et que je m'écorchais les doigts en improvisant des saltarelles sur la chitarra francese!

Tout le pays sait déjà qu'il y a un maestro dell' Academia di Francia ; on commence à me faire circonve-

nir par le peintre que je connais et qui est répandu dans la belle société de Subiaco, pour me faire prendre part aux réunions musicales du cru. Hier, pendant déjeuner, le maître de chant est venu avec un des élégants du pays, pour me sonder, mais Gibert (c'est le nom de mon académicien) ! a tâché de leur faire entendre que j'étais un sauvage et qu'il serait bien difficile de m'apprivoiser ; ils n'ont pas osé me faire de propositions directes et j'espère qu'ils s'en abstiendront. Il y a de belles daines qui chantent les chœurs, mais je les ai vues à la promenade, ce n'est pas assez bien pour compenser le mal que me ferait leur musique, et je ne leur servirais à rien.

17 juillet.

Oh ! comme Nanci serait enchantée de ce pays-ci, et comme Adèle pourrait briller en gravissant les montagnes ! (Je me rappelle notre course au Saint-Eynard, Adèle nous devançait toujours de trente pas.) A présent que je suis en train de travailler, je défie l'ennui, qui me tourmente si fort quelquefois. Nous avons souvent la pluie, et, quand il fait trop chaud dans Subiaco, j'ai la ressource d'aller dans le torrent, aux sinuosités que le soleil ne brûle pas, et là, on dort sur quelque ro-

1. Sur Gibert, grand prix de 1826 pour le paysage historique, et demeuré à Rome, voir les souvenirs, postérieurs de quarante ans, qu'a racontés M. Henri Maréchal dans son livre : Rome (l904ï, pp. 90 et suiv.

cher creux, étourdi plutôt qu'endormi par le fracas des eaux. Hier les paysagistes qui travaillent au torrent m'ont emmené avec eux, j'ai porté ma guitare (elle va devenir bientôt comme la fameuse harpe de madame de Genlis qui la traînait partout et en parlait sans cesse) et nous avons chanté tant et plus « Sur les Alpes, ah ! quel délice s1, et la grande « chasse des Bardes »,et ma ballade d'Hélène, que je suis obligé de leur répéter régulièrement deux fois par jour, et Orphée, et que sais-je encore ; c'était charmant, mais le bruit du torrent était un peu près de nous et empêchait de bien entendre. Ce bon M. Lesueur ne se doute guère que sa musique a été admirée à Subiaco. Sa « chasse des Bardes », que nous chantions en marchant au pas dans la montagne, transportait notre auditoire, et de petits paysans qui nous suivaient manifestaient leur plaisir par des mouvements rythmés pleins d'expression. J'ai reçu une lettre de lui au moment de mon départ de Rome ; je lui avais écrit de Nice. M. Horace lui a porté une seconde lettre où je lui donne les détails qu'il m'avait demandés sur mes travaux.

C'est aujourd'hui grande fête de la Madoaa del Carmino, on a illuminé et tiré les boîtes hier soir. Demain, nous irons à la noce d'un jeune brigand nommé Crispino, qui n'est plus à la montagne depuis trois mois, et qui nous a tous invités. Je lui ai fait cadeau d'un beau

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