‹ Les années romantiques, 1819-1842Chapitre 85 sur 185 · Voir ci-dessus, p · texte numérisé non relu

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foulard que j'avais acheté à Nice; il m'a dit qu'il le donnerait à sa ragazza, parce que c'était trop joli pour lui. Toute la nuit nous l'entendons sérénader saragazza qui demeure près de chez nous ; tantôt il chante avec la musette, tantôt avec mandoline, guitare et triangle ; l'air est une espèce de grand cri plaintif de dix mesures au plus, sur lequel il improvise les paroles Ml y a beaucoup de mœurs sauvages dans ce pays-ci. Les femmes travaillent, portent les fardeaux, pendant que les maris se reposent. Quand on va tuer une bête à cornes, avant de la mener à la boucherie on la fait courir dans les rues en l'accablant de pierres, de bâtons, de boue, en la faisant tomber dans les ruisseaux et la tourmentant de mille manières; absolument comme les Hurons quand ils sacrifient un captif. La misère est extrême, et la saleté aussi grande que possible. Il y a des femmes d'une beauté rare, presque toutes blondes, ce qui est fort étonnant en Italie; on croit qu'une colonie de Saxons s'était autrefois établie à Subiaco et a peuplé le pays de têtes blondes.

J'espère recevoir incessamment de vos nouvelles ; un sculpteur est venu de Rome il y a quatre jours et m'a dit que je n'avais pas de lettres, ce qui m'a un peu étonné. . . mais, j'y suis fait à présent, et je sais que

1. Sur Crispino, cf. Mémoires, Voyage en Italie. Le chapitre xxxviii donne la notation de la sérénade, dont Berlioz a reproduit la mélopée dans Benvcnulo Cellini (chœur des fondeurs : « Bienheureux les matelots »).

bien souvent il ne dépend que de vous de m'éviter ces retards.

H. BERLIOZ

Les Annales dauphinoises, août 1903. L'original de cette lettre a été communiqué par mademoiselle Thimont, de Vienne (Isère).

A SA SOEUR ADELE

Rome, ce 7 août 1831.

Ah! enfin... il y a quinze jours que je suis de retour de Subiaco et que j'attends avec une impatience diabolique la réponse à mes trois dernières lettres, car la vôtre, chère maman, que j'ai trouvée ici, ne m'annonçait pas même la réception de la première. Vous êtes trois ou quatre et vous ne pouvez pas vous tenir au courant de la correspondance de l'exilé tout seul. Je m'ennuie à en devenir fou ; j'ai quitté les montagnes parce que je n'avais plus d'argent, je suis revenu à Tivoli monté sur un âne, par la route des rochers en gravissant et en descendant un sentier au prix duquel l'escalier le plus difficile n'est rien ; de retour ici, l'ennui m'a repris comme jamais il ne s'en était encore avisé: habitué à une vie morale extrêmement active, je me trouve cloué dans un pays où il n'y a ni livres, ni musique,

ni spectacles ; je compose et ne puis pas seulement trouver un pianiste capable d'accompagner proprement une romance ; il est au-dessus de mes forces d'aller souvent aux soirées de madame Horace. C'est toujours la même chanson; on danse, on dit des riens, on regarde les gravures, on lit de vieux journaux, on boit du thé fade, puis on va à la croisée qui domine Rome, on fait au clair de lune quelques vieilles réflexions bien usées, bien rebattues, bien académiques, bien bêtes ; on parle du choléra morbus, des émeutes de Paris, des Polonais qui succombent, de la défaite des Français à Alger, du feu d'artifice, de l'illumination de Saint-Pierre, de la danse de mademoiselle Horace, de la gaieté insouciante de son père, des intrigues d'un cardinal, des bains du Tibre, et je m'en retourne plus seul, plus ennuyé qu'auparavant, souhaitant que le diable ou le choléra morbus les emporte tous, ce qui ne tardera peut-être pas d'arriver, et que redoute déjà toute la volaille du pays. ïl n'y a pas de montagne à gravir ici, il n'y a pas de torrent, pas d'ombres fraîches, mais des rues, des places brûlantes comme le pavé d'un four, un petit fleuve d'eau jaune et boueuse, des habitants qui ont toujours l'air endormi, puis des abbés et des moines en haut, en bas, à droite, à gauche, dehors, dedans, chez les pauvres, chez les riches, à l'église, au bal, dans les cafés, les amphithéâtres, en cabriolet avec les dames, ù pied avec les hommes, aux soirées de M. Horace, dans son atelier, dans notre jardin, partout.

Puis vous ne pouvez faire une lieue hors des murs sans rencontrer à tout instant de petites croix de bois plantées dans un las de pierres qui marquent la place d'un assassinat; on demande au voiturier ce que c'est, et il répond avec le plus grand sang-froid : « C'est une femme qui a assassiné son amant », ou : « C'est un Français qui avait insulté la Madone et qu'on a tué d'un coup de fusil », ou bien : « C'est un Anglais tué par des brigands », etc., etc.

Il n'y a que deux choses pour lesquelles ce peuple romain puisse vraiment se passionner ; ce qu'il appelle l'amour et sa madone. On croit généralement qu'il a un sentiment vif des arts (comme si ce sentiment pouvait exister chez des êtres dépourvus de tous les autres, et pour lesquels la vie ne consiste que dans la satisfaction des sens externes). Je parlais, l'autre jour, à un modèle, de Raphaël: il me dit qu'il ne connaissait pas ce peintre et qu'il n'avait jamais posé chez lui. Pour lamusique!... Et il faut vivre ici !... Il n'y a que Paris pour tout ; mais, puisque je ne puis y être, je voudrais voyager, courir, voir quelque chose de vraiment nouveau, parcourir le plus grand segment possible du cercle si borné de la vie, essayer deux, trois, dix, trente manières de vivre, jouer à la roulette ; peut-êlre qu'une semaine ou deux de contentement complet pourraient sortir de la combinaison de toutes ces chances et on aurait toujours l'amusement du jeu, ou celui, si on ne gagne pas, de voir jusqu'où s'étend la mystification dont les quatre- vingt-

dix-neuf-centièmes des êtres sensibles et intelligents sont victimes. Ce n'est pas que je veuille tenter d'imiter Byron, ce serait pitoyable; mais je voudrais voir l'Amérique, les îles de la mer du sud, la grande nature à catastrophes, de jeunes peuples, des villes fraîchement sorties de terre. Je voudrais essayer de tout, me faire planteur aux Antilles, philanthrope aux États-Unis1,... au Pérou, quaker à Otaïti, pionnier à la Nouvelle-Hollande, puis, revenir en Europe, voir si la vieille décrépite radote toujours, si sa fièvre chaude est passée, et si elle est parvenue à savoir ce qu'elle veut. Au moins, si la vie m'avait échappé à la fin, ce ne serait pas sans que je l'eusse vigoureusement poursuivie. Et il faut pourrir ici !

Je ferais quarante lieues à pied au soleil pour me procurer des livres qui m'aillent : Notre-Dame de Paris, les intimes et autres ; mais pas moyen 1 Nous avons une bibliothèque à l'Académie, il faut voir... Vous vous ennuyez aussi, vous autres, je le veux bien, mais au moins vous avez des livres.

Adèle m'apprend le mariage de Ferrand; je savais qu'il avait obtenu l'assentiment de ses parents, mais je n'ai pas eu de ses nouvelles depuis le 24 mai ; je lui écrivis en partant pour Subiaco, il ne m'a pas répondu.

Je pars cette nuit avec un de mes camarades qui m'a proposé de venir à la chasse à une dizaine de lieues de

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