A SON GRAND-PÈRE MARMION
Rome, ce 15 septembre 1831.
Cher papa,
Je serais bien coupable de ne vous avoir pas encore écrit depuis mon départ de France, si je n'eusse été persuadé que lorsque mes lettres con tenaient quelque chose d'intéressant maman s'empressait de vous les envoyer; j'ai pris l'habitude de n'adresser spécialement mes lettres ni à l'un ni à l'autre des membres de la famille, mais à tous, et je suis bien fâché que l'éloigne-
1. Le grand-père Marniioo, de Meylan ; voir Ja lettre ci-après.
ment ait été cause d'une exception pour vous. Je vous connais trop bien pour craindre que vous n'attribuiez à légèreté de caractère mon silence si longtemps prolongé.
On vous aura au moins instruit, je pense, des nouvelles agitations qui ont accueilli mon arrivée en Italie, et du déchirement de cœur que m'a fait éprouver celle de qui j'avais si peu droit d'en attendre; l'amour profond s'est changé en un profond mépris... je ne reviendrai pas là-dessus.
Il me reste au moins l'amour de mon art, qui ne me quittera jamais ; malheureusement je suis forcé de vivre dans un pays où le dieu que je sers est inconnu. Si jamais Rome fut le pays de la musique, on peut dire aujourd'hui avec vérité : Rome n'est plus dans Rome. Les autres villes que j'ai vues jusqu'à présent, telles que Gênes et Florence, sont dans le même cas ; je n'y ai trouvé que de détestables ouvrages plus détestablement exécutés, et un public qui ne se doute pas même qu'il existe quelque chose de mieux. Il faut sortir de Paris pour sentir son immense supériorité en tout, et une fois en Italie, il faut renoncer à la plupart des jouissances intellectuelles qui font le charme de notre capitale. Il y en a d'autres, il est vrai, que j'apprendrai peut-être à apprécier ; on m'avait beaucoup parlé du beau ciel d'Italie, il est beau effectivement pour les gens à qui sa constante uniformité peut plaire; mais j'avoue que j'aime le vent, la pluie, le tonnerre, les orages qui font ressortir la beauté calme des jours de soleil ; et ces
rayons ardents qui ne sont presque jamais voilés et qui font que pendant des mois entiers tous les jours se ressemblent, m'ennuient au suprême degré ; c'est la différence d'une figure vivante qui pleure, rêve et sourit, à une statue de marbre parfaitement régulière, mais dont les yeux toujours ouverts n'expriment rien. Aussi me suis-je plu bien davantage dans les montagnes sauvages des frontières du royaume de Naples où j'ai déjà passé près d'un mois et où je retourne incessamment.
Je trouve délicieuse cette vie isolée, ces courses dans les rochers, ces bains dans le torrent, cette société de paysans dont quelques-uns sont pleins d'une affectueuse bonhomie, séparé entièrement du tracas insipide de la ville. Je prends les mœurs agrestes d'autant plus volontiers que la contrainte imposée par celles du monde civilisé (de Rome s'entend) ne se trouve compensée par rien. Je comprends mieux que jamais le plaisir que vous trouvez dans votre solitude de Meylan, surtout avec votre goût pour l'agriculture ; on ne vous rompt pas la tête de Chambre des députés, de pairie, de budget, de choléra morbus, de Don Miguel l, du Pape, etc., ou, si vous en entendez parler, ce n'est pas assez fréquemment pour en être obsédé. Vous êtes le véritable philosophe de Bernardin de Saint-Pierre, et vous pouvez dire comme lui : « Je contemple de ma solitude les orages qui frémissent dans le reste du monde et mon repos