‹ Les années romantiques, 1819-1842Chapitre 98 sur 185 · II. BERLIOZ · texte numérisé non relu

II. BERLIOZ

Communiqué par madame Chapot.

A SON PERE

[Paris], 14 décembre 1832.

Cher papa, Je vous envoie aujourd'hui dix exemplaires de Mélologue avec quelques journaux ; je vous aurais adressé tous ceux qui ont parlé de moi, mais plusieurs n'étant pas timbrés, je n'ai pu les mettre à la poste ; je m'en procurerai d'autres que je vous enverrai avec ceux qui n'ont encore rien dit. Fétis, qui a reçu en plein sur la figure le soufflet que je lui avait adressé dans le Mélologue dans la tirade des arrangeurs et correcteurs, s'en est vengé aujourd'hui dans un article virulent du Temps où la passion perce de toutes parts. N'importe! le succès est immense, je reçois tous les jours une paco-

tille de lettres de gens inconnus qui me complimentent avec effusion. M. d'Argout m'en a écrit une charmante avant-hier. On redemande le concert de tous côtés et je vais le redonner ; je suis sûr d'avoir une brillante recette. Je reçois des coups de chapeau dans les rues, au théâtre, de gens que je n'ai jamais vus ; c'est un bruit de cliquetis de conversations dans les salons, à l'Opéra, au foyer, aux coulisses, il n'est question que de mon concert partout. Bocage, dans mon rôle de l'artiste, a été sublime de verve, de sensibilité, d'inspiration et de malice. Dans la tirade sur les arrangeurs et celle des brigands, il a été interrompu par des applaudissements sans fin. A celle: «Oh! que ne puis-je la trouver cette Juliette, cette Ophélie, que mon cœur appelle ! » les mouchoirs ont commencé à se montrer.

L'orchestre, composé des mêmes exécuteurs, sera fort et hardi la prochaine fois ; ce qui lui a manqué, c'est l'assurance. Avec une nouvelle répétition soignée et payée, tous les détails, toutes les nuances sortiront.

Je vous prie de donner un Mélologue à Edouard, un à Charles Bert, un à madame Pion qui me l'avait demandé, et deux à Laurent, qui en enverra un à Figuet à Beaurepaire, également promis. Hippolyte1 aussi, s'il est à la Côte.

1. Edouard et Hippolyte Rocher. — A. Figuet du Feuillant, ou simplement « Dufeuillant », de Beaurepaire, ami commun d'Hector Berlioz et de son futur beau-frère Marc Suât. — Beaurepaire, chef-lieu de canton de l'Isère, proche de la Côte Saint-André.

Adieu, mon cher père, je vous embrasse tendrement ainsi que maman, Prosper, et la bonne Adèle.

Je n'avais point envoyé de billets à Castil-Bhze, ainsi j'ai évité le feuilleton du Constitutionnel.

Communiqué par madame Chapot.

A FRANZ LISZT

[Paris,] 19 décembre [1832 1.

Mon cher Lilz (sic),

Vous m'avez donné une grande preuve d'amitié hier matin ; mais il eût mieux valu pour moi que ce fût sur un autre sujet. Depuis que je vous ai quitté, j'ai eu avec H. S. une scène qui, sans vous, m'aurait noyé dans un bonheur sans mélange, dans une ivresse qu'aucune langue ne peut exprimer; cette joie, cette rage d'amour, ont été empoisonnées, mais je bois le tout ensemble, dussé-je mourir au bout.

Tout en elle me ravit et m'exalte; l'aveu franc de ses sentiments m'a consterné et rendu presque fou. Je vous demande, au nom de notre amitié, de ne plus reparler ni à moi ni à d'autres de ce que vous m'avez dit. Nous n'en sommes pas encore au mariage.

Je ne la quitterai jamais. C'est mon étoile. Elle m'a compris. Si c'est une erreur, on doit me la laisser; elle embellira les derniers temps de ma vie, qui, je l'espère, ne sera pas longue. On ne peut résister longtemps à de pareilles émotions. Éteignez, je vous prie, tout entretien là-dessus avec Dumas, et Hiller quand il sera ici ; dites même le contraire de votre pensée, il le faut, je vous le demande à genoux.

Oui, je l'aime! je l'aime! et j'en suis aimé. Elle me l'a dit hier devant sa sœur; oui, elle m'aime, mais je n'en parle qu'à vous, je veux enfouir mon bonheur, s'il est possible. Ainsi, silence! Il n'est rien aujourd'hui qui puisse nous séparer. Elle a su l'aventure de mademoiselle Moke, il a fallu lui tout raconter; c'était elle, elle, H. S. qui me manquait; mon existence est complète, voilà le cœur qui devait répondre au mien. Ne prenez pas en pitié ce que je vous écris ; il faut respecter l'amour et l'enthousiasme quand ils sont aussi profonds et aussi intimes que ceux que je ressens.

Adieu, mon ami, vous devez comprendre aujourd'hui ce que mon cœur attend du vôtre.

HECTOR DERLIOZ.

P. -S. — Notre concert est remis au dimanche 30 décembre.

Communiqué par M. Emile Ollivier (publié ou partie dans son roman Marie-Magdeleine).

Berlioz et Liszt avaient fait connaissance lors <\c la première audition de la Symphonie fantastique (voy. Mémoires,

ch.xxxi, confirmés par la lettre ci-dessusdu6décembre 1830). Cette lettre est la première de leur longue et précieuse correspondance qui nous soit parvenue. On peut remarquer que le tutoiement amical, qui n'a jamais cessé par la suite, n'est pas encore en usage entre eux.

En ce qui concerne le fond de cette lettre, disons dès maintenant que Liszt, un peu enclin à colporter certains propos, tint à honneur de réparer le tort que ceux-ci auraient pu causer à miss Smithson en acceptant d'être témoin de son mariage avec Berlioz, lorsqu'il fut célébré dix mois plus tard. La lettre que lui écrivit son ami au lendemain de la cérémonie, et la confidence qu'elle contient, dut achever de dissiper ses dernières inquiétudes s'il en avait encore. (Voir ci-après, lettre du 7 octobre 1833).

Sur l'exubérance de la passion de Berlioz pendant cette période de crise, on peut comparer à ces lettres le récit rapporté par Ernest Legouvé dans ses Soixante ans de souvenirs. D'après cet écrivain, Eugène Sue et lui-même auraient été promus par l'artiste aux emplois, l'un de « conseiller ordinaire », l'autre de « confesseur adjoint ». Il est bien vrai que cet amour romantique ne connut jamais le mystère, non pas même la plus simple discrétion!

A ALBEKT DU BOYS

Paris, 5 janvier 1833.

Mon cher Albert, Je profite d'un moment de liberté et d'isolement pour vous répondre : ces moments-là sont rares aujourd'hui

dans mon tourbillon. Je vous remercie d'abord de l'intérêt affectueux que vous prenez à ma carrière musicale. Oui, sans doute le succès du premier concert et celui du second ont été fort grands, mais un suffrage dont je vous parlerai tout à l'heure est venu s'y joindre et m'a noyé, submergé de bonheur. J'ai failli devenir fou. Avant de vous dire ce que c'est, vous saurez que votre charmante traduction a été chantée et qu'on la grave en ce moment-ci1. Je vous en enverrai avec la Captive d'Hugo et le Chant du Bonheur lorsque tout cela aura paru. Seulement je crois que vos dames ne pourront chanter que la Captive, le reste étant écrit très haut pour un ténor, et d'un genre qui ne leur plaira pas. Je vous adresserai aussi un exemplaire du mélologue si vous n'en avez déjà.

Assez parlé de la terre, voilà mon ciel. Quel roman invraisemblable que la vie ! Henriette Smithson a été amenée à mon concert, ignorant qu'il était donné par moi ; elle a entendu l'ouvrage dont elle est le sujet et la cause première, elle en a pleuré, elle a vu mon furieux succès. Cela est allé droit à son cœur, elle m'a fait témoigner après le concert tout son enthousiasme, on m'a présenté chez elle ; elle m'a écouté tout en larmes, lui racontant comme Othello les vicissitudes de ma vie depuis le jour où je

1. La ballade du Pécheur, d'après Goethe, chantée dans le Retour à la vie.

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l'aimais, elle m'a demandé grâce pour les tourments qu'elle m'as ait fait souffrir (sans le savoir, car elle ignorait presque tout) et enfin le 18 décembre, en présence de sa sœur, j'ai entendu ces mots : « Eh bien, Berlioz... je vous aime. » Depuis lors tous mes efforts se sont bornés à éteindre le volcan de ma tête, j'ai cru perdre la raison. Oui, elle m'aime ! elle a un cœur de Juliette ; c'est bien là mon Ophélie ! Quand je ne puis la voir, nous nous écrivons jusqu'à trois lettres par jour, elle en anglais, moi en français i ; oh ! mon cher, il y a donc une justice au ciel ! je ne le croyais pas. Mon art, ma pensée, c'est à vous deux que je dois d'être ainsi ! Ma chère symphonie ! je voudrais la mettre sur un autel et lui brûler des parfums ! Quel amour, Albert, quelle idolâtrie ! quanti palpiti ! vous avez été témoin de mes angoisses, vous figurez- vous ce que je dois éprouver?... Ce n'est pas un amour des sens, non, c'est le cœur seul et la tête qui sont parfumés de ce sentiment sublime. Mais elle est dans un moment de chagrins et de peines cruelles que tous mes efforts ne peuvent alléger; cela me désespère; je voudrais au prix du sang de mes veines lui épargner un instant de souffrances et je ne le puis. j\e croyez pas, Albert, que notre amour, nos entrevues soient d'une autre nature que ce que l'honneur d'une femme peut lui permettre; non, vous vous trom-

1. Sauf un unique billet, rien n'a été conservé de cette correspondance, qui ne devait pas manquer d'ètregrandementintércssanlc.

periez. Au contraire, elle est d'une réserve dans nos tête-à-tête qui me tue. Mon Ophélie !!!... Je demeure quelquefois des heures entières à genoux devant elle, tenant ses mains dans les miennes, regardant naître lentement des larmes dans ses yeux, jusqu'à ce qu'un baiser descendant sur mon front, je me lève, je rugis, je la brise dans mes bras, nous nous promenons à grands pas dans le salon, nous récriant sur l'étrange destinée qui, des deux bouts de l'Europe nous a fait accourir à Paris au même moment pour nous réunir. Elle doit jouer bientôt dans une grande représentation le Roméo de Shakespeare, il est convenu que j'y assisterai (pour toutes les autres représentations, elle a exigé que je n'y parusse pas, ma présence pouvant la troubler). Oui, j'y serai, et après la tragédie le véritable Roméo, celui qu'a créé Shakespeare, moi enfin, oui moi, je serai aux pieds de ma Juliette prêta mourir, prêt à vivre même si plie veut...

Oh!!! parle donc, mon orchestre...

Adieu, cher bon Albert. Jusqu'au moment où il faudra bien que mes parents le sachent, gardez-moi le secret le plus absolu. D'Ortigue a eu l'imprudence de le dévoiler à demi dans ma biographie de la Revue de Paris1; avez- vous lu cela?... à présent, froidl

1. Premier article biographique écrit sur Berlioz, reproduit dans le Balcon de l'Opéra, livre de Joseph d'Ortigue qui parut dans la même année 1833. Berlioz a contribué à la rédaction par des notes dont l'original, écrit de sa main, appartient à la Biblio > théque du Conserva toi re.

Je réponds à vos questions pour votre ouvrage ; il ne faut pas songer à imprimer à Paris sans être présent, cela est sûr, vous manqueriez votre succès.

Adieu, mon cher ami, tout à vous, vous ne m'en voudrez pas de vous avoir désigné dans le mélologue sous le nom d'Horatio, ami d'Hamlet1.

H. BERLIOZ

P. -S. — Écrivez-moi tout de suite et dites- moi un peu comment on jase de tout cela à Grenoble. La Revue de Paris aura produit son effet.

Un amour de cinq ans concentré, qui a résisté atout, même à une passion épisodique 2 ! Le fer était rompu dans la plaie.

Mon Dieu ! qui est-ce qui pourra jamais exprimer?... rien, pas même la musique.

Communiqué par M. P. Du Boys.

1. « Je ne me trompe pas : c'est la ballade du Pêcheur de Gœtlie qu'Horatio traduisit et dont je fis la musique pour lui plaire il y a quatre ou cinq ans. Nous étions heureux alors. Son sort n'a pas changé; et le mien... » (Le Retour à la vie).

2. « Passion épisodique» : autre expression de ce que Berliuz qualifie ailleurs: «distraction violente », voire «épisode bouffon ».

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