‹ Les années romantiques, 1819-1842Chapitre 99 sur 185 · A MONSIEUR LE MINISTRE DU COMMERCE ET DES TRAVAUX PUBLICS · texte numérisé non relu

A MONSIEUR LE MINISTRE DU COMMERCE ET DES TRAVAUX PUBLICS

[Paris, 1 19 janvier [1833].

Monsieur le iMinistre,

Les encouragements donnés aux Beaux-Arts par un gouvernement éclairé et protecteur n'ont guère été appliqués jusqu'ici qu'à la littérature et aux arts du dessin ; la musique n'y a jamais eu qu'une faible part. Il semble cependant qu'elle tienne assez de place dans les habitudes des peuples civilisés pour être admise plus largement au partage du bienfait.

Ce qui arrête le plus souvent l'artiste dans son essor et le fait reculer devant le pénible travail d'une grande composition, c'est la difficulté des moyens d'exécution. Rien que les frais de papier et de copie pour un ouvrage de quelque étendue s'élèvent à des sommes considérables.

J'ai tenté, monsieur le Ministre, et avec de fort minces ressources, une entreprise qui pouvait justement passer pour téméraire. J'ai composé une œuvre musicale remplissant exclusivement la durée ordinaire d'un concert, trois heures ; et par mes soins elle a été exécutée. Le succès a dépassé mes espérances sous le rapport de

l'art; j'ai recueilli des témoignages précieux. C'est ce qui m'enhardit, monsieur le Ministre, à réclamer de votre bienveillance une indemnité pour les dépenses premières qui m'ont amené à pouvoir produire ma composition. Os dépenses ne s'élèvent pas à moins de cinq cents francs. Je regarderais le remboursement de celte somme . comme un encouragement snflisant pour me livrer de nouveau au travail avec ardeur. Élève de l'école française, j'ai le devoir et le désir de justifier de mon mieux cette honorable qualité. J'ai l'honneur d'être respectueusement, monsieur le Minisire, votre très humble serviteur.

H E CTO H B B R L I G Z .

Communiqué par M. Albert Geloso.

Une note inscrite au crayon en marge de cette pétition indique la matière de la réponse, dont la minute (également conservée par M. Geloso) donne la teneur complète. Elle est datée du 3 février. Nous en détachons ces mots :

« Je n'ai à mu disposition aucun fonds sur lequel je puisse imputer une dépense de cette nature, et je vous en témoigne mes regrets.

» Je saisis ent te occasion pour vous rappeler qu'ayant remporté le grand prix de composition musicale en 1832 et étant à ce titre pensionnaire du Roi, vous devez, aux termes des règlements qui régissent l'Académie, être en Allemagne depuis le 1er janvier de l'année courante, et je vous engage à vous y rendre sans délai. »

Il y a une erreur assez grave dans ce document officiel. Ce n'est pas on 1832, mais en 1830, que Berlioz remporta le grand prix de composition musicale. Quant, au voyage

en Allemagne auquel l'obligeait le règlement, nous verrons par les lettres qui vont suivre que, jusqu'au commencement de septembre il n'avait pas renoncé à la perspective de l'effectuer. Pourtant il ne l'accomplit pas. Les Mémoires (xlv) disent à ce sujet: «Le ministre de l'Intérieur m'avait dispensé du voyage en Allemagne. » Nous ne connaissons aucun document relatif à cette dispense.

Notons que, d'après cette dernière lettre et sa réponse, le bureau des Beaux-Arts était alors rattaché an Ministère du Commerce et des Travaux publics, troisième bureau, tandis qu'en 1823 et 1830 (voir ci-dessus) il dépendait de l'Intérieur; c'est d'ailleurs à ce dernier Ministère que les Mémoires attribuent la dispense du voyage en Allemagne en cette même année 1833.

a d'ortigue, Paris 19 janvier 1833 (Corresp.iuéd., 107). «. Je vous parle de chants tandis que Rome brûle... Jamais plus intense douleur n'a rongé un cœur d'homme ! Je suis au septième cercle de l'enfer. — A propos, je vais faire un opéra italien fort gai, sur la comédie de Shakespeare. Beaucoup de brait pour rien. — Oh ! oh ! Damnation ! je broierais un fer rouire entre mes dents!... »

A SA SOEUR ADÈLE

23 janvier 1833.

Chère Adèle, Tu as dû voir que nos dernières lettres s'étaient croisées; je te remercie de ta tendre inquiétude, mais je n'étais pas malade.

Je suis excessivement préoccupé de mille manières.

J'ai demeuré quinze jours sans rien faire, et à présent mon activité me reprend. Je suis obligé de surveiller les graveurs, les imprimeurs, les éditeurs ; Schlesinger grave trois morceaux de mon mélologue; j'enverrai tout cela à Nanti avec la ballade de la Captive, quand tout aura paru.

Mon début dramatique est à peu près fixé. Il faut que toute ma carrière soit bizarre. Je débuterai par le Théâtre Italien. Je suis fort bien vu à cette administration, et comme on n'y joue que des ouvrages déjà connus en Italie, je suis seul à écrire du nouveau pour elle.

Je viens de ce pas de porter au théâtre le plan du librelto, dont j'ai moi-même choisi et arrangé le sujet l. Ces messieurs vont le lire, et, s'il leur convient, ils me mettront immédiatement en rapport avec un poète italien qui l'écrira sous mes yeux. Il n'y a point de droits d'auteur à ce théâtre ; mais ils me donneront une représentation à bénéfice dont le produit moyen est de cinq mille francs, et qui peut s'élever à huit mille.

Je contracterai un engagement écrit, sans quoi, rien. Ce serait pour le mois d'octobre prochain, dans neuf mois.

Si tout cela se conclut, comme je l'espère, je vous en informerai2.

1. Beaucoup de bruit pour rien (voir lettre du 19 janvier, à d'Ortigue).

2. Cela ne se conclut pas. Il fallut près de trente années pour que Berlioz réalisât son projet de mettre en musique (avec un livret français cette fois) la comédie de Shakespeare: on sait qu'il lui emprunta le sujet de Béatrice et Bénédict, sa dernière œuvre.

Comment va-t-on à la maison?... Il y a terriblement longtemps que Nanci ne m'a écrit.

Mon oncle est arrivé en garnison ici depuis trois jours. Son régiment a seulement fait son entrée ce matin. Je les ai vus passer sur le boulevard, ils sont superbes.

Adieu, ma bonne, mon excellente sœur, aime-moi toujours comme je t'aime.

H. BERLIOZ

Communiqué par madame Chapot.

a d'ortigue, 5 février 1833 (Corresp. inéd., 108). a Je n'ai rien que du bonheur à vous annoncer. Le soleil luit en ce moment-ci du plus vif éclat... Henriette et moi avions été mutuellement calomniés vis-à-vis de l'autre d'une manière infâme. Tout est éclairci. Son amour se montre fort. Il y a une opposition formidable. J'ai écrit à mon père. Le dénoûment approche... »

Il n'a rien été conservé des lettres que Berlioz écrivit à ses parents pendant cette période difficile. On verra par la suite de cette correspondance que la rupture à. laquelle donna lieu avec eux son mariage avec miss Smithson ne fut que momentanée, et qu'après la naissance de l'enfant les relations de famille redevinrent aussi affectueuses que par le passé. C'est avec la sœur aînée, Nanti, que le refroidissement fut le plus durable. En revanche, même au moment des plus graves difficultés, Adèle resta toujours fidèle à l'affection de son frère, ainsi qu'en vont témoigner, et parfois de la façon la plus touchante, plusieurs des lettres ciaprès.

22<> LES ANNÉES l\ OM A NT 1Q UKS

A THOMAS GOUNET

[Paris] Jeudi matin [7 février 1833].

Mon cher Gounet,

Pourriez-vous me faire le plaisir de venir me prendre ce soir chez Desmarest après votre dîner sur les six heures ?

J'aurai beaucoup à causer avec vous. Vous vous êtes, nous nous sommes étrangement trompés sur le compte d'H. S..., mon bon et cher ami, je suis immensément heureux; jusqu'à nouvel ordre. Les persécutions commencent du côté de ma famille et ne cessent pas de la part de la sienne. Mais elle me promet du courage et de l'énergie; pour moi, je suis sûr de n'en pas manquer, et nous vaincrons les difficultés; bientôt, j'espère.

Adieu, mon cher et bon ami. J'ai fait preuve d'un courage infernal après vous avoir quitté l'autre jour ; cet effort m'a été largement payé.

Mais je vous dirai tout. Adieu.

u. RERLIOZ Lettres à Gounet.

a humbert ferrand, 2 mars 1833 {Let. int., 124). « Je suis entièrement absorbé par les inquiétudes et les chagrins dévorants de ma position. Mon père a refusé son consentement et m'oblige à faire des sommations.

» Henriette, dans tout cela montre une dignité et un caractère irréprochables; sa famille et ses amis la persécutent plus encore que les miens pour la détacher de moi. Quand j'ai vu à quel point cela était porté et les scènes journalières dont j'étais la cause, j'ai voulu me dévouer : je lui ai fait dire que je me sentais capable de renoncer à elle (ce qui n'était pas vrai, car j'en serais mort), plutôt que de la brouiller avec ses parents. Bien loin d'accepier ma proposition, elle n'en a éprouvé qu'un chagrin cruel, et un redoublement de tendresse pour moi en a été le résultat. Depuis lors, sa sœur nous laisse tranquilles, et quand je viens, elle s'en va.

» Ces tête-à-tète sont quelquefois bien pénibles; comme vous pensez bien, je suis obligé de me consumer en efforts pour me contenir. Un rien l'effarouche, elle a peur de mon exaspération; mes caresses, si réservées qu'elles soient, lui paraissent trop ardentes; elle me brûle le cœur : moi, je l'épouvante; nous nous tourmentons mutuellement. Mais mes propres inquiétudes, mes craintes de ne pas l'obtenir me rendent le plus malheureux des hommes. Il ne manquait plus que son malheur à elle pour compléter le mien!

» Ses affaires ont très mal tourné; elle allait avoir une représentation à son bénéfice, qui pouvait les remonter un peu ; je lui avais arrangé un concert assez beau dans un entr'acte; tout allait assez bien, quand, hier, à quatre heures, en revenant du Ministère du Commerce en cabriolet, elle a voulu descendre sans que sa femme de chambre lui donnât la main ; sa robe s'est accrochée, son pied a tourné dans le marchepied, et elle s'est cassé la jambe au-dessus de la cheville. Elle a souffert horriblement cette nuit; ce matin encore, quand Dubois fils a revu l'appareil, elle n'a pu retenir ses cris ; je les entends encore. Je suis désolé. Vous dire mon chagrin est impossible. La voir souffrante et si malheureuse et ne pouvoir rien pour die est affreux!

» Quelle destinée sera donc la nôtre?... Le sort nous a évidemment faits pour être unis, je ne la quitterai pas

vivant. Plus son malheur deviendra grand, plus je m'y attacherai. Si elle perdait, avec son talent et sa fortune, sa beauté, je sens que je l'aimerais également. C'est un sentiment inexplicable; quand elle serait abandonnée du ciel et de la terre, je lui resterais encore, aussi aimant, aussi prosterné d'amour qu'aux jours de sa gloire et de son éclat. »

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