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CHAPITRE III

Reproduction chez l'homme, par l'anatomie anormale, de toutes les dispositions simiennes.

L'étude des rapports qui existent actuellement entre l'homme et les Singes, n'a été que fort rarement entreprise, avec cette froideur et celte indépendance qu'il convient d'apporter lou-

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jours dans les questions scientifiques; de là, dans les conclusions des naturalistes, des divergences considérables qui n'existent nullement dans la réalité des faits. C'est que les préjugés ont bien souvent ici remplacé la saine raison et que de longs travaux ont été entrepris parfois, non pas pour chercher une solution quelconque, mais pour accumuler péniblement des faits en faveur d'une conclusion arrêtée d'avance. «La crainte des conséquences, a dit avec beaucoup de raison C. Vogt, ne doit jamais avoir aucune influence sur les conclusions scientifiques. » Que de philosophes, que de naturalistes même qui n'ont jamais tenu compte d'un pareil principe !

Une nouvelle source de divergences nous est fournie par les points de vue diff'érents où se sont placés les observateurs. Tandis que les uns ont considéré avant tout, dans le parallèle à établir entre l'homme et le singe, la nature et le développement des facultés mentales, d'autres ont exclusivement demandé leurs éléments d'appréciation à la morphologie générale, c'est à dire aux caractères extérieurs et aux caractères anatomiques révélés par la dissection.

On conçoit combien la classification zoologique a dû se ressentir d'un pareil écart dans les méthodes d'étude. Isidore- Geoffroy Saint-Hilaire et, après lui, M. de Quatrefages se sont arrêtés à l'étude des facultés intellectuelles et morales : ils ont constaté sur ce point, et je le conçois, la supériorité incontestable de l'homme et ils ont créé pour ce dernier un règne à part, le Règne humain. Une pareille appréciation paraîtra cer-» tainement peu fondée à tout anatomiste qui, laissant de côté les phénomènes fonctionnels, étudie avant tout la morphologie des organes et des appareils. Elle se trouve cependant distancée par l'opinion de Gratiolet, qui voyait dans l'homme « l'image d'un dieu, » et, d'après Broca, « un dieu » lui-même.

R. Owen a cru devoir descendre l'homme de ce piédestal qu'il trouvait trop élevé, et, en vrai naturaliste, il en a fait un simple mammifère, qu'il range encore dans une sous-classe. Lucae et Bischoff, rejetant cette division secondaire comme plaçant un trop grand intervalle entre les autres mammifères et

l'homme, ont rangé ce dernier dans un simple groupe ordinal (Bimanes), à côté de l'ordre des Quadrumanes. Huxley et Broca, amoindrissant encore la distance qui sépare les hommes des Singes, ont réuni les uns et les autres dans un ordre unique, l'ordre des Primates.

C'est bien là en effet la place qui est assignée à l'homme par ses caractères anatomiques. Je n'ai pas à reproduire ici les fai^s de morphologie comparée sur lesquels les deux illustres analomistes précités ont basé leurs conclusions; je dois me borner à faire connaître, sous la forme d'un résumé sommaire, l'appui que trouve un pareil rapprochement de l'homme et des Singes, dans l'étude raisonnée des anomalies musculaires. L'anatomie anormale reproduit en effet, dans le système musculaire de l'homme, toutes les dispositions simiennes et vient pour ainsi dire combler toutes les distances qui séparent, à l'état normal, l'homme des autres Primates. 11 est facile de le démontrer :

1° Tronc. — Les muscles du tronc diffèrent peu chez l'homme et chez les Singes; il n'est pas rare de rencontrer chez les Singes inférieurs la fusion du grand pectoral soit avec le deltoïde, soit avec le grand pectoral du côté opposé ; j'ai constaté plusieurs fois la même disposition chez l'homme. J'ai rencontré le faisceau abdominal du même muscle, complètement distinct, chez plusieurs cercopithèques ; mais j'ai observé chez l'homme un isolement absolument semblable. La disparition du faisceau claviculaire enfin, qu'on ne rencontre exceptionnellement que chez Vorang, parmi les Anthropoïdes, a été notée par Cruvei- Ihier, Gruber et autres anatomistes.

Le petit pectoral présente en général, chez les Singes, des insertions Ihoraciques plus étendues que celles de l'homme; mais nous avons vu le petit pectoral de l'homme dépasser soit en haut, soit en bas, les limites que lui établissent les auteurs classiques et venir chercher des insertions anormales soit sur les l""^ et %^ côtes, soit sur la et la 7^. Quant à son insertion externe, elle diffère, dans la plupart des espèces simiennes, de celle de l'homme; elle se fait en effet sur la capsule humérale et sur l'humérus chez le chimpanzé, sur la tête huméraje chez

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le cynocéphale, le cercopithèque, le macaque, etc. Ces différentes dispositions nous les avons mentionnées chez l'homme, et déjà parmi les Singes, le gorille et Vorang nous présentent l'insertion coracoïdienne de l'homme. Le petit pectoral du Pithecia liirsuta (BischofF), constituant un intermédiaire, s'insère en partie sur l'apophyse coracoïde, en partie sur la tête de l'humérus,

Quant au faisceau costo-huméral qu'on est convenu de désigner, en myologie simienne, sous le nom de troisième pectoral, il a été retrouvé chez l'homme par bon nombre d'anatomistes, par S. Pozzi notamment, avec des caractères très comparables à ceux que présente le même organe chez les Singes.

Les variations numériques des intersections aponévrotiques du grand droit de l'abdomen se retrouvent chez l'homme, et quant à l'extension sur le thorax au delà de la 5^ côte de l'extrémité supérieure de ce muscle, elle nous est fournie chez l'homme par les observations de Boerhave, de Meckel, de Cruveilhier et les nôtres.

%° Cou et nuque. — Le COU du singe diffère essentiellement, au point de vue du système musculaire, de la région similaire de l'homme par la présence de deux muscles qui font entièrement défaut chez nous à l'état normal : le muscle cléidotrachélien et le muscle scalène intermédiaire. Le premier s'étend de l'apophyse transverse de l'atlas à différents points de la ceinture thoracique, clavicule (anthropoïde) , acromion (hapale), épine de l'omoplate (macaque). Nous en avons rapporté de nombreux exemples observés chez l'homme. Quant au scalène intermédiaire, qui sépare l'artère sous-clavière des cordons du plexus brachial, je l'ai observé et décrit moi-même, en 18821, chez un sujet boschiman.

Il y a quelques jours à peine (janvier 1884), je l'ai retrouvé chez un sujet européen, disséqué dans les laboratoires de la Faculté. Chez ce dernier sujet, la masse intermédiaire aux deux scalènes était constituée par deux muscles bien distincts, l'un interne et volumineux (scal. intermédiaire interne), l'autre externe

et relativement grêle (scal. intermédiaire externe) : a.) le scalène intermédiaire interne se détache, en haut, de la masse du scalène postérieur, par deux faisceaux qui ne se rejoignent qu'à 3 centimètres au-dessous de leur origine et entre lesquels passe le 7*^ nerf cervical. Les deux faisceaux, après s'être fusionnés en un corps musculaire unique, se jettent sur un tendon qui vient s'insérer au bord interne de la 1''^ côte, un peu en arrière de l'insertion du scalène antérieur; entre ces deux muscles se trouve un espace, traversé par l'artère sous-clavière; i/S) le scalène intermédiaire externe est plus long que le précédent, mais beaucoup plus grêle ; il mesure à peine 9 millimètres de largeur. Il prend également naissance sur la face antérieure du scalène postérieur, dont il se sépare à la hauteur de la 5*^ vertèbre cervicale, et se dirige obliquement en bas et en avant. Dans ce trajet, il passe entre le 5® et le 6® nerf cervical, croise ensuite les autres nerfs cervicaux et le premier nerf dorsal, en passant au devant d'eux, et finalement vient s'insérer à la F" côte, au niveau et un peu en arrière de l'insertion du scalène intermédiaire interne. Ces deux formations musculaires anormales reproduisent donc encore, en l'exagérant, une disposition simienne.

L'insertion singulière du digastrique à l'angle du maxillaire inférieur que nous offre Vorang, se rapprochant ainsi des Carnassiers, nous est signalée chez l'homme par Platner et M. Whinnie.

A la nuque, le rhomboïde des Singes s'étend plus haut que celui de l'homme du côté de l'occipital. Il atteint même cet os chez les Singes inférieurs. Mais le muscle rhomboïde de la tête, comme l'a appelé Cuvier, se reproduit de temps à autre chez l'homme, où il a été longuement décrit par le professeur Wood. Langulaire de l'omoplate, descendant chez le plus grand nombre des espèces simiennes beaucoup plus bas que chez l'homme, arrive à se confondre avec les faisceaux supérieurs du grand dentelé, de façon à ne former avec ce dernier qu'un muscle unique; mais nous avons déjà noté chez l'homme des cas oii Yangulaire, se rapprochant de celui des Singes, envoie des

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faisceaux surnuméraires sur la 6"^ et même la 7*= vertèbre cervicale.

3'' Membre supérieur. — Au-clessous des Anthropoïdes, quelques espèces simiennes (Cercopithèques, Macaques, Lémuriens) présentent au-dessous du coraco-brachial ordinaire, un coracobrachial surnuméraire ou court coraco-hrackial, qui, partant avec le précédent de l'apophyse coracoïde, vient se terminer sur le col de l'humérus; j'ai reproduit à la page 357, plusieurs faits de court coraco-brachial, observés chez l'homme dans nos salles de dissection.

La longue portion du triceps présente en général, chez tous les Singes, des insertions scapulaires plus étendues que chez l'homme, dont le muscle homologue confine ses insertions supérieures sur cette petite facette triangulaire qui se trouve au-dessous de la cavité glénoïde de l'omoplate ; mais nous avons vu qu'à l'état normal, le long triceps peut s'étendre sur le bord antérieur du scapulum et y prendre des insertions surnuméraires, dans une étendue de près de 4 centimètres.

Tous les Singes possèdent, comme nous l'avons vu, un muscle spécial, muscle dorso-épitrochléen, qui, se séparant du grand dorsal au moment où ce dernier muscle va s'attacher sur l'humérus, vient se terminer, suivant les espèces, sur l'épitrochlée, l'oiécrâne, l'aponévrose antibrachiale, etc. Dans un article inséré dans le Journal d'Histoire naturelle de Bordeaux de 1882, j'ai rapporté des faits nombreux de cette formation musculaire observés chez l'homme.

A Yavant-bras et dans la région des extenseurs, les Singes présentent quelques dispositions qui leur sont propres, telles sont : oc) Vextenseur propre de l'index, s'insérant à la fois sur l'index et le médius (orang, chimpanzé), sur les trois doigts moyens (gibbon), tandis que, chez l'homme, il s'insère exclusivement sur l'index ; (S) \ extenseur propre du petit doigt, s'insérant à la fois sur le petit doigt et l'annulaire (orang), tandis que, chez l'homme, il s'insère exclusivement sur le petit doigt; y) le court extenseur du pouce, existant encore chez le gorille, comme chez l'homme, mais faisant défaut, d'après Bischofî, chez tous

les autres singes; le long abducteur du pouce, envoyant au trapèze, soit un tendon, soit un véritable petit muscle surajouté, manquant chez l'homme; s) la présence dans quelques espèces (Hapale, Cebus faluellus) d'un faisceau que j'ai décrif^ en raison de ses insertions, sous le nom d'extenseur propre du pouce et de l'index. Toutes ces dispositions se reproduisent, chez l'homme, à l'état d'anomalies; je les ai déjà décrites et interprétées (p. 546-574) avec suffisamment de détails pour ne pas avoir besoin d'y revenir ici.

L)e toutes les dispositions anatomiques qui difîérencient l'avant-bras de l'homme de celui des autres Primates, l'une des plus importantes est, sans conteste, la présence chez l'homme, l'absence chez les Singes, d'un long fléchisseur propre du pouce, complètement distinct des autres fléchisseurs. Tous les anthropologistes qui, à la suite de Gratiolet et de son école, ont cherché à battre en brèche la théorie de l'Évolution, n'ont pas manqué d'insister sur ce grand fait anatomique ; ils l'invoquent à tous les instants, comme constituant un caractère différentiel d'une importance capitale; et c'est en se basant principalement sur lui, on peut le dire, qu'ils ont cru devoir jeter un « abîme » entre l'homme et les différents groupes simiens. Le muscle long fléchisseur propre du pouce fait défaut, il est vrai, en tant qu'organe indépendant, chez tous les Singes. Comme nous l'avons déjà dit plus haut, les éléments de ce muscle se fusionnent entièrement, dans la plupart des espèces, avec le fléchisseur commun profond; de là, une masse plus ou moins indivise, fournissant en bas cinq tendons pour les phalanges onguéales des cinq doigts de la main. Le tendon externe destiné au pouce, assez développé chez les Singes inférieurs, s'atténue considérablement chez la plupart des Anthropoïdes (gorille, chimpanzé, gibbon). Chez Vorang, la masse musculaire des fléchisseurs profonds ne fournit, en bas, que quatre tendons pour les quatre derniers doigs ; le pouce est entièrement dépourvu de fléchisseur antibrachial.

Ici encore l'analomie anormale reproduit, chez l'homme, toutes ces dispositions caractéristiques des Singes; j'ai rapporté

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plus haut (p. 477-487) un certain nombre de faits qui légitiment une pareille conclusion et qui démontrent qu'il est « des membres humains présentant, dans les rapports de leurs fléchisseurs profonds, des dispositions anatomiques auxquelles s'appliqueraient exactement les descriptions de ces mêmes muscles chez le gorille, chez Vorang, chez les Cercopithèques » .

4° Membres inférieurs. — Dans la région fessière, le muscle grand fessier est incomparablement plus développé chez l'homme que chez les Singes; il est, chez ces derniers, extrêmement réduit. Mais nous avons vu le grand fessier perdre parfois chez l'homme quelques-uns de ses faisceaux, et je rappellerai ici l'observation de Macalister, relative à un muscle grand fessier qui ne prenait insertion que sur les deux dernières vertèbres sacrées.

Il existe dans la même région trois faisceaux musculaires caractéristiques des espèces simiennes; ce sont le scansorius ou petit fessier antérieur, le caudo- fémoral ou coccy-fémoral des Singes à queue, ïischio- fémoral, bien décrit par Duvernoy chez le gorille, et par Gratiolet et Alix chez le chimpanzé. J'ai retrouvé tous ces muscles chez l'homme et j'ai consacré à cette reproduction un article tout entier, auquel je renvoie le lecteur (Voyez IIP partie, chap. I, art. YI, p. 594).

A la cuisse, la myologie simienne diffère peu de la myologie de l'homme. Nous avons ici une similitude exceptionnelle y) , pour employer les expressions de M. Alix. L'indépendance des deux portions du biceps crural a bien été notée chez le gorille par Duvernoy, chez Vorang par Bischolî, chez le chimpanzé par Champneys, mais elle a été rencontrée également chez l'homme par Macahster.

A la face postérieure de la jambe, le soléaire présente une configuration bien différente chez l'homme et chez les Singes ; chez l'homme, il prend naissance à la fois sur les deux os de la jambe et se fusionne avec le tendon des jumeaux, pour former le tendon d'Achille; chez la plupart des espèces simiennes, il se détache exclusivement du péroné et vient se terminer directement, par des faisceaux charnus, sur le calcanéum. Cette

indépendance du soléaire jusqu'au calcanéum a été observée chez l'homme par Bankart, Pye-Smilh et Philips; j'ai rencontré moi-même non pas la disparition totale des insertions tibiales, mais leur transformation en une simple lame aponévrotique. Ce n'est pas tout à fait la disposition simienne, j'en conviens, mais c'est du moins un acheminement très marqué vers cette disposition.

L'absence du plantaire grêle, qui est notée par Bischoff comme caractérisant les quatre Anthropoïdes, est très fréquente chez l'homme. Nous avons déjà vu que les différents modes de connexions des tendons des deux longs fléchisseurs des orteils ou fléchisseurs perforants, s'observaient également chez l'homme et chez les Singes (p. 676). Quant au fléchisseur plantaire ow fléchisseur perforé, il se détache en entier, chez l'homme, de la face inférieure du calcanéum, tandis que chez les Singes quelques-uns de ses faisceaux seulement prennent naissance sur le calcanéum, les autres se détachant des tendons des fléchisseurs perforants. J'ai rapporté plus haut (p. 686) des observations similaires observées par Turner, par Wood et par moi-même.

\J accessoire du long fléchisseur ou chair carrée fait défaut chez un grand nombre d'Anthropoïdes, comme aussi chez la plupart des Singes inférieurs. Le même muscle s'atténue fréquemment chez l'homme par la disparition de quelques-uns de ses faisceaux; il faisait totalement défaut sur deux sujets observés l'un par Chudzinski, l'autre par Bradiey.

Dans le groupe péronier, nous rencontrons chez certaines espèce? simiennes une formation musculaire qui manque chez l'homme, du moins à l'état d'isolement, et que j'ai décrite plus haut sous le nom de péronier du 5^ orteil; mais cette formation s'observe aussi dans certains cas, chez l'homme, et je me suis déjà (p. 744) suffisamment étendu sur ses divers modes de réapparition, pour me dispenser de tomber ici dans des redites inutiles.

Sur la face d'extension du membre, des dispositions analomiques importantes séparent l'homme des différentes espèces simiennes. Les Singes présentent en effet, dans cette région.

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comme caractères différentiels de premier ordre : oc) l'absence du péronier antérieur, /3) la présence d'un long abducteur du gros orteil, inséré sur l'extrémité postérieure du premier métatarsien, y) la présence d'un court extenseur propre du gros orteil, inséré sur l'extrémité postérieure ou proximale de la première phalange du gros orteil. Il suffît de parcourir le chapitre VII de la Quatrième Partie de cet ouvrage, consacré aux anomalies de la région antérieure de la jambe, pour voir l'anatomie anormale reproduire chez l'homme ces différentes dispositions. En effet, la disparition du péronier antérieur n'est pas chose rare, et quant au long abducteur et au court extenseur du gros orteil, qu'on considère parfois à tort comme des formations surajoutées dans le système musculaire des Singes, ce ne sont que des portions plus ou moins différenciées du jambier antérieur et du pédieux. Ils existent chez l'homme tout aussi bien que chez les Singes. Ils s'y trouvent seulement confondus avec les éléments anatomiques de deux muscles voisins; voilà toute la différence. Du reste, comme je l'ai déjà démontré, cette différence disparaît parfois elle-même, les deux muscles précités s'isolant dans certains cas, chez l'homme, pour acquérir une individualité plus ou moins complète et rappelant de tous points les dispositions homologues de quelques espèces simiennes.

Comme on le voit, toutes les dispositions considérées comme caractéristiques des espèces simiennes se reproduisent chez riiomme à l'état d'anomalies. J'en conclus iramédialement que si les hommes en général diffèrent des Singes sur bien des points de leur système musculaire, il en est quelques-uns qui sur certains points leur ressemblent entièrement, et si nous avions à la fois le pouvoir de construire un corps humain, et le loisir d'emprunter à un nombre de sujets indéterminé les divers matériaux de son système musculaire, à l'un son cléido-trachélien, à l'autre son dorso-épitrochléen, à un troisième son scalène intermédiaire, à un quatrième telle autre disposition simienne, etc., nous arriverions ainsi à constituer un système musculaire simien avec des organes empruntés exclusivement à lliomme.

On nous objectera peut-être qu'avec son système musculaire simien, un pareil sujet sera encore un homme et non un singe; assurément ce ne sera pas un singe, puisqu'il possédera le squelette d'un homme, les viscères d'un homme, un cerveau humain. Mais si les autres systèmes organiques se comportent, dans leurs variations, comme le système musculaire, je veux dire, s'ils reproduisent par anomalies, comme ce dernier, les divers détails de la morphologie simienne (et à priori une pareille analogie me paraît très probable), on pourrait arriver en choisissant ses matériaux pour les divers autres systèmes, comme je l'ai fait tout à l'heure pour le système musculaire, on pourrait arriver, dis-je, à constituer, avec des organes exclusivevement humains, un sujet qui différerait fort peu du singe.

Je me place ici, bien entendu, à un point de vue purement anatomique; je considère l'homme à l'état de cadavre et non comme sujet vivant, négligeant par conséquent, et à dessein, tout ce qui se rattache à la vie fonctionnelle et, à fortiori, aux facultés intellectuelles et morales.

L'anatomie anormale vient ainsi combler toutes les distances qui séparent l'homme des Singes. Les dispositions dites caractéristiques de ces derniers, perdent ainsi de leur importance; le mot di abîme, jeté entre telle disposition simienne et la disposition homologue chez l'homme, devient ridicule; et si l'on veut conserver encore ce mot d'abîme entre Thomme et les Singes, il faut nous accorder au moins que cet abîme n'est pas sans fond, qu'il est, de loin en loin, des endroits parfaitement guéables et quelquefois même un pont large et solide, réunissant l'un à l'autre les deux bords. L'abîme, en ce point, a totalement disparu; l'anthropologiste peut hardiment s'y engager et, sans craindre de faire de faux pas, passer de l'une à l'autre des deux rives.

Le professeur Huxley, comparant entre eux les organes homologues des divers groupes simiens, et trouvant qu'il existe moins de différence entre l'homme et les Singes anthropoïdes qu'entre ces derniers et les Singes inférieurs, s'est cru autorisé à fondre ensemble les deux premiers ordres de la classification

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ancienne et à réunir Hommes et Singes dans un ordre unique, l'ordre des Primates. L'étude des anomalies musculaires vient de nous conduire, par une nouvelle voie, à des conclusions identiques : elle légitime largement le rapprochement tenté par l'illustre naturaliste anglais entre l'homme et les Singes, et assigne ainsi à l'homme, dans la série des êtres, une situation vraie, au-dessus de laquelle tendent vainement à l'élever ses préjugés ou son orgueil : «Il est souvent difficile, dit Broca, de rester impartial lorsqu'on est juge et partie dans sa propre cause. L'orgueil, qui est un des traits les plus caractéristicpies de notre nature, a prévalu dans beaucoup d'esprits sur le témoignage tranquille de la raison. Comme ces empereurs romains qui, enivrés de leur toute-puissance, finissaient par renier leur qualité d'homme et par se croire des demi-dieux, le roi de notre planète se plaît à imaginer que le vil animal, soumis à ses caprices, ne saurait avoir rien de commun avec sa propre nature. Le voisinage du singe l'incommode; il ne lui suffit plus d'être le roi des animaux; il veut qu'un abîme immense, insondable, le sépare de ses sujets; et, parfois, tournant le dos à la terre, il va réfugier sa majesté menacée dans la sphère nébuleuse dn règne humain. Mais l'anatomie, semblable à cet esclave qui suivait le char du triomphateur en répétant : Mémento te hominem esse, l'anatomie vient le troubler dans celte naïve admiration de soi-même, et lui rappelle que la réalité, visible et tangible, le rattache à l'animalité. »

Je n'ai pu résister àu plaisir de transcrire en entier cette belle page, si pleine à la fois d'éloquence et de vérité. Je n'ajouterai qu'un mot : c'est que ce rôle pondérateur, assigné par Broca aux études anatomiques en général, appartient bien plus encore à cette partie de l'anatomie qui s'occupe des variations morphologiques de nos organes, l'anatomie anormale.

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