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CHAPITRE IV

De la valeur des anomalies musculaires en Anthropologie zoologique ; évolution et atavisme.

Les variations du système musculaire de l'homme, qu'elles portent sur les muscles existant normalement ou qu'elles soient constituées par des formations surnuméraires, se confondent toutes dans une explication commune : elles ne sont point l'effet

du hasard, le produit de quelque accident du développement embryonnaire, des jeux de la nature (lusus naturœ), comme on les appelle quelquefois; elles sont la reproduction complète ou incomplète, mais toujours significative, d'une disposition anatomique que l'on rencontre normalement dans la série animale.

§ I. — Nous devons établir, d'autre part, que ces productions anormales ne sauraient être rapportées, en général, à une adaptation nouvelle; je veux dire se produire sous les efforts de l'organisme tendant à s'élever à une modalité anatomique plus parfaite. Sauf quelques rares variations qui constituent assurément pour l'homme une organisation meilleure et auxquelles j'ai cru pouvoir donner le nom de variations progressives (voyez p. 4G7, 541), la plupart des anomalies n'influencent que d'une quantité bien négligeable la mécanique animale. Qu'importe à l'acte respiratoire que le petit pectoral prenne insertion sur les 2% 3'' et côtes ou se détache des 3°, 4" et S''? Qu'importe à l'abaissement de l'os hyoïde que l'omo-hyoïdien prenne oui ou non une insertion sur la clavicule? Qu'importe à l'adduction du membre thoracique l'absence ou la présence d'un faisceau abdominal du grand pectoral, plus ou moins complètement différencié et longeant le bord inférieur de ce dernier muscle? Il existe un grand nombre d'anomalies, comme le fait remarquer avec beaucoup de raison M. Pozzi, qui « entravent plutôt qu'elles ne favorisent les fonctions » . Sont de ce nombre : l'insertion du digastrique à l'angle de la mâchoire, les faisceaux anastomotiques jetés entre l'un et l'autre des deux fléchisseurs profonds des doigts, ou même la fusion plus ou moins complète de ces deux muscles. Il est même quelques formations anormales auxquelles on ne saurait raisonnablement attribuer une fonction quelconque : telles sont la disparition d'un des ventres de l'omo-hyoïdien, l'autre se perdant sur l'aponévrose cervicale ou même dans le tissu cellulaire ; le faisceau pronateur Iransverse de la jambe {peroneo-libiaîis de Gruber) reliant entre eux deux os immobiles l'un sur l'autre; ce faisceau singulier du

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jambier antérieur, observé par Blandin, qui, se détachant du tibia, vient se terminer également sur le tibia, etc., etc.

Beaucoup de ces faisceaux, anormaux, à fonction mal définie ou nulle, arrêtés dans leur développement, ne sont que des débris de muscles, de vrais reliquats organiques, assimilables de tous points aux organes dits rudimentaires (muscles de V oreille, peaucier du cou, membrane clignotante); ils en ont toute la valeur en Anthropologie zoologique, et je n'hésite pas, pour ma part, à leur appliquer dans leur ensemble les lignes suivantes, empruntées à Hœckel : « Ces organes (organes rudimentaires) sont autant de preuves établissant la vérité de la conception mécanique de la nature, autant de foudroyantes réfutations de la conception téléologique. Si, comme le prétend celte dernière doctrine, l'homme ou tout autre être organisé avait été construit dès le principe en vue d'un but à atteindre; s'il avait été appelé à la vie par un acte créateur, alors l'existence de ces organes rudimentaires ne serait plus qu'une énigme inexplicable; on ne comprendrait pas pourquoi le Créateur aurait imposé un fardeau inutile à la créature, déjà fort embarrassée sur le chemin de la vie. Au contraire, la théorie de la descendance donne fort simplement la raison d'être de ces organes. Elle nous apprend que les organes rudimentaires sont des parties du corps qui, dans le cours des siècles, sont graduellement devenues hors de service. Ces organes avaient des fonctions déterminées chez nos ancêtres animaux, Tiiais chez nous ils sont absolument sans valeur physiologique. De nouvelles adaptations les ont rendus inutiles, mais ils n'en ont pas moins été transmis de génération en génération, et ont ainsi rétrogradé lentement. » Les organes auxquels fait allusion le savant naturaliste d'Iéna sont des organes rudimentaires permanents ; les faisceaux musculaires anormaux dont il s'agit et que je leur assimile peuvent être considérés comme des organes rudimentaires accidentels.

§ II. — L'anatomie anormale du système musculaire, en nous montrant l'apparition dans un groupe zoologique de dis-

positions organiques considérées comme caractéristiques d'un groupe zoologique voisin ou éloigné, fournit un argument puissant contre la théorie de l'espèce et celle des créations successives et indépendantes, cpii lui est intimement connexe. On connaît le sens qu'on attachait autrefois au mot espèce : l'espèce était une collection d'individus semblables entre eux, produisant des individus toujours semblables aux générateurs et avant tout immuables dans leurs caractères essentiels. Chacune des nombreuses espèces qui ont vécu ou vivent encore sur notre planète avait été l'objet d'une création particulière et leur nombre se calculait exactement par celui des actes créatem^s qui leur avait donné naissance : « Il y a autant d'espèces diverses, a écrit Linné, que l'Etre infini a créé de formes distinctes originairement. » Species tôt sunt diversœ quotdiversas formas ab initio creavit injinitum Eus. De toutes ces espèces, les unes ont disparu dans les cataclysmes dont le globe a été le théâtre, les autres se sont perpétuées jusqu'à nous; mais les unes et les autres ont conservé, dans toute leur intégrité, les caractères qu'elles avaient reçus au jour de leur création, séparées toujours des espèces voisines par la distance initiale.

Lorsque des observations nombreuses eurent établi, contrairement à l'assertion de Linné, que les caractères morphologiques de l'espèce se modifient parfois, sous l'influence de la sélection artificielle ou naturelle, dans des proportions souvent fort étendues; lorsqu'il fut démontré que ces modifications acquises par l'individu étaient susceptibles de se transmettre par hérédité et de devenir le point de départ de races ou de variétés aussi dissemblables, dans certains cas, que les espèces elles-mêmes, on abandonna dans l'idée d'espèce la notion d'immutabilité et réléguant l'étude des caractères extérieurs à un rang tout à fait secondaire, on définit l'espèce : une collection d'individus capables de donner, en s'accouplant, des TproàvLÛ^ indéfiniment féconds. Transportée sur ce nouveau terrain, la conceplion de l'espèce se heurte encore à un certain nombre de faits qui, pour être encore peu nombreux, n'en possèdent pas moins une haute signification. Ces faits constituent deux

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groupes distincts : le premier nous montre des individus d'une même espèce donnant naissance à des produits (ex. Lepiis Huxleyi) qui, au bout d'un certain temps, ne peuvent plus donner aucun métis, par l'accouplement avec leurs ancêtres directs ; et, dans le second, nous voyons au contraire des sujets d'espèces ditîérentes produire, par l'accouplement, des métis indéfiniment féconds (ex. Lepus Darwinii, Capra ovina).

Le mot d'espèce nous apparaît donc actuellement, en Sciences naturelles, comme dépourvu de toute signification bien précise; il possède, pour ainsi dire, une valeur purement subjective, et si on le conserve encore dans le langage usuel et dans nos Traités classiques, c'est parce qu'il sert de base à une classification commode pour l'étude. Il disparaîtra peu à peu de la Zoologie philosophique, cédant le pas à la conception nouvelle de l'espèce, telle que l'a formulée l'école transformiste, à savoir : les espèces sont susceptibles de se transformer sous l'influence d'agents modificateurs dont je n'ai pas ici à faire l'étude, et proviennent toutes, par voie d'une évolution lente et graduelle, d'un type unique ou tout au moins d'un petit nombre de types primitifs.

On conçoit sans peine combien est considérable l'appui que trouvent, sur ce point, les idées évolutionnistes dans l'anatomie anormale, faisant pour ainsi dire voyager, d'une espèce à l'autre, des dispositions organiques qui n'ont ainsi rien de fîœe, rien d'essentiel, rien de caractéristique.

§ III. — L'affaissement des barrières élevées par Linné et son école entre des groupes zoologiques, appelés à tort groupes naturels, nous amène directement à la théorie de V Unité de plan dans la nature vivante, théorie aussi brillante que féconde, découlant comme un corollaire de l'observation des analogies substituée à l'observation des différences et dont personne, peut-être, n'a mieux fait ressortir les avantages que I. Geoffroy Saint-Hilaire : «Admettez pour chaque être, dit l'illustre naturaliste, l'existence d'un plan propre et distinct, et vous réduisez la science à la stérile observation des faits, sans lien réci-

proque, sans analogies rationnelles, sans conséquences possibles. Admellez l'unité de plan pour toutes les espèces d'un même genre, d'une même classe, d'un même embranchement; ramenez le nombre immense des variétés du règne animal à mille, à cent, à dix types; embrassez ainsi un horizon moins étroit : vous pouvez saisir des rapports, déduire des conséquences, fonder des théories, mais seulement des théories, des conséquences, des rapports partiels; car vous n'avez encore que les fragments épars d'une science et non la science ellemême. Élevez-vous au contraire à l'idée de l'unité de plan; ne voyez, dans la multitude des êtres de la série animale que les innombrables parties d'un immense tout, que les manifestations diversifiées à l'infini d'un seul et même type; concevez l'unité de l'effet visible, comme de la cause suprême et inconnue ; puis, en marchant à la recherche de cette grande vérité, appliquez à la solution des difficultés qui se présenteront à chaque pas, la théorie des inégalités de formation et de développement, facile et admirable clef de la zoologie, comme de la tératologie, dès lors l'horizon s'étend immense devant vous, les obstacles tombent, les rapports se manifestent comme d'eux-mêmes, et bientôt apparaît cette vérité vraiment fondamentale, qu'une ou plusieurs métamorphoses en plus ou en moins, quelquefois un simple changement dans le mode d'évolution d'un organe, expliquent toutes ces variations qui, au premier aspect, semblaient accuser d'innombrables différences de nature et d'essence. »

Il serait oiseux de démontrer longuement combien est favorable à l'Unité de plan l'étude méthodique et raisonnée des anomalies musculaires: en voyant la nature reproduire chez l'homme des muscles simiens, des muscles de Rongeurs, de Carnassiers, de Chéiroptères, de Didelphiens et autres Vertébrés plus inférieurs encore, nous voyons, du même coup, s'écrouler le piédestal sur lequel on a voulu isoler l'espèce humaine, et des liens de parenté manifestes s'établir entre l'homme et les autres mammifères, à quelque ordre qu'ils appartiennent. Et si les anomalies musculaires sont tout aussi fréquentes et tout

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