PAR
CH. AVADDIXGTON
rUoFRïiSSl R AG-.tLUli À I.A i iCL'LTH DtS I.bTTRKi
A en croire certains hisloriens de la philosophie, la Renaissance aurait été un événement soudain, une sorte d'explosion d'idées nouvelles ou plutôt renouvelées de l'antiquité grecque après la prise de Conslantinople : aventure brillante, mais peutêtre assez malencontreuse de Tesprit humain (jui, en rompant brusquement avec le passé, ruina une grande tradition philosophique, sans rien mettre d'utile h la ])lace.
Ce sont ces appréciations erronées que je me suis attaché jusqu'ici à combattre, en démontrant par l'exameii sérieux des faits que la Renaissance n'a pas été dans l'histoire de la philosophie un i'[)isode sans lien avec ce (]ui ie précède et ce qui le suit, et (ju'on doit encore moins la considérer comme une interruption entre deux âges d"activit(3 philosophique dont l'un Unirait à Gerson et Tautre commencerait avec Descartes^ de même (ju'enlre Roëce et Alcum se placent deux siècles de barbarie séparant la philosophie ancienne de la scolastique. En réahié, le quinzième et le seizième siècle marquent dans les annales de la pensée une époque de travail énergique et fructueux
où la société européenne achève à l'école de Tanliquilé classique une éducation commencée à celle môme école durant les siècles précédents. Les érudils et les libres penseurs de celle époque furent à la fois les fils du moyen âge et les cnnnnis déclarés de la scolasliciuc, les héritiers de la science grec(iue et les ancêtres directs de la philosophie moderne. Avant de les étudier sous ce dernier point de vue, laissez-moi vous rappeler encore une fois par où ils se rattachent à leurs prédécesseurs et comment dans l'Europe occidentale, mais surtout en France et h Paris, dans cette capitale du monde intellectuel au moyen âge, le mouvement philosophi(]ue des écoles prépara peu à peu une ère nouvelle el, dv progrès en progrès, tantôt a;i prix de luttes trèsvives, tantôt à la faveur de certaines circonstances, sans eiïort apparent et par une évolution naturelle, aboudf ;i une renaissance générale des lettres, des sciences et de la [)liilu-()[)liie.
Le savant îlallam s'est moqué fort agréablement (jnoique part (1) de ceux qui pensent avoir tout dit sur h* moyen âge et sur la Renaissance, (juand ils ont [>arlé de nuit el de ItMièbres, puis d'aurore et onrni de pleine lumière. N*en déniaise à l'ingénieux critique, (jui du reste n'a pu lui-même s'en défendre, nulle part ces mt'taphores ne s'appliijuent avec plus de justesse, ({uci(jue sans doule il coînioiiiic de n'en pas abuser. (Juui de plus sombre et de i)lus allVeux dans rhiston'o de riiumanité (prune éclipse même passagère de la civilisation; et par contre, (juoi de plus oblouissanl que les grâces de respnl, Tepanouissement de la l)eauté littéraire et le libre rayonnement de la pensée au sortir de la barbario?
La socit'te païenne se mourait de decropilude et de corruption, quand les barbares du Nord vinrent lui porter le dernier coup; les Alaric, les Attila et le Ilot toujours grossissant (h^> envahisseurs passèrent sur l'empire romain, el Von [)ut croire (jue c'en était lait pour toujours du monde ancien, de ses idces, de sa science et de sa littérature. Mais dans ce chaos et sous ces ruines le vieux fond sul)sistai{, recou\crt iTune couche, épaisse de grossièreté et d'ignorance brutale, et on même temps pénétré d'une sève plus jeune et plus forte, destinée à faire lot ou
(1) flisioire de la litt&nturc en Europe, t. I, ch. ii, ]». 127 de la tra<]nclion française.
tard germer et reverdir ce ([ui semblait murl à jaaiais. Oui, la nuit s'est faite un moment >ur l'Europe; partout les lumières ont été éloufTées; regardez bien pourtant : voici comme un premier crépuscule qui apparaît.
D'abord, dans l'Europe orientale, il reste un point lumineux, un foyer presque éteint, mais encore un foyer : Constanlinople est debout avec ses monuaients et ses archives qu'elle ne lit plus guère, mais qu'elle peut léguer à d'autres. Les lettres grecques" ont un asile : elles ne sont donc pas perdues pour l'humanité. Puis, tandis que l'empire grec se survit à lui-même, deux souverains à demi barbares, mais qui soupirent après un ordre nouveau, essayent aux deux extrémités du monde connu de faire revivre les lettres et les sciences de l'antiquité : Haroun al Uaschid et Charlemagne, les deux héros civilisateurs, l'un de rOri(^nt, l'autre de TOccident. Les Arabes ont achevé leurs conquêtes; ils sont établis fortement en Asie, en Afrique, en Espagne. Leur |)uissance est à son apogée, leur génie dans toute sa ileur. Leur culture intellectuelle, favorisée par une suite de princes éclairés, est plus précoce et d'abord plus complète que celle des peuples chrétiens. Les (Irecs et les Syriens leur ont fait connaître la philosophie d'Aristote, et ils s'y appliquent avec passion. Il y a donc la aussi un foyer d'études qui, lorsque le moment sera venu, répandra au dehors sa chaleur et sa lumière.
Maisrev(Mions en Occident, au centre de ceîtecivilisalion chrétienne qui ne date véritablement que de Charlemagne. Le roi franc, le puissant empereur, ne se contente pas de dicter des lois à ses sujets. Frapj)é, comme |)lus lard Pierre le Orand, de ce qui manque à son pays, il amljitionne pour ses peuples et pour luimême les bienfaits de l'instruction. Il s'enquierl de ceux qui passent encore pour savants: il les tire de ler.rs cloîtres et de leurs monastères, derniers refuges de la littérature latine; il les fait évêques; il les ])rend pour ministres el pour maîtres, apl)renant a\ec l'un la grammaire, avec un autre la nmsique, avec d'autres la rln"tori(]ue, la dialectique et l'astronomie; embrassant enfin de son mieux le TriviumrA le Qaadrivium^ c'est-à-dire le cercle entier des sept arts libéraux dont Alcuin, sous sa haute direction, trace les programmes [)our les écoles où ils seront enseignés d'une manière plus ou moins élémentaire, mais sans interruption, à l'ombre des églises, des abbayes et des sièges épiscopaux. Tels turent les humbles débuts de la ^colastique ou
philosophie des écoles : car la philosophie y était ensei.izaée sous le nom de dialectiipie, d'après Cassiodore, Martiaïuis Capella el Bcde le Yénéral)!e, derniers abréviateurs (rAristole ci de Ciccron, et d'après un petit rcsunié lausscnieiit attribut' à saint Augustin. Les plus habiles r('tudinient dans Hoëce, traducUMir et commentateur dt' 17.sY/ryn(/(' de lVr[)hyre et d'une grande partie
de VOnjanon.
Dès la seconde nicitii' du neuvième siècle, on était déjà loin de ces faibles comimtMHH^ments, témoin Jean Srot Kri.iiène, th-'olouien el libre penseur des [)lus remaripiabie- pour le temps, qui enseiiina h Paris et à la cour de Charie- le Chauve, puis en AnL^leterre sous la î)rolection (TAlfred le Crand, traduisit et mit en honneur les œuvres du prétendu Denys r.\réo[)agite, et créa pour ainsi dire ce vaste courant de mysticisme (pii circule à travers tout le moven a2;c et où les idées néoplalnmciemies ontrèrcnt souvent pour une si grande part, sans jamais élouncr l'esprit nouveau et les préoccupations morale.-^ que le christianisme a introiluites dans le monde (l).
Le clergé catholique, sous Charlemagne et ses successeurs, avait toute la ehar^e de rensei2:nenie!il. Les seuls letlrés d'alors, maîtres ou élèves, étant des ecclésiastiques, ceux-ci étaient seuls ou à peu près seuls à entretenir quelipie hieur de science au milieu de Tignorance universelle (2). Heureux si du moins ils eussent ete libres de poursuivre en paix cett»^ œuvre de régénération î Mais à peine s'(Mait-il formé umî piMile [)li'iade de ces savants dont Scol Erigèneest demeurr le ty[)ele [dus original ipie des guerres civiles et étraimères, des desordres et des bouleversements de touti^s sortes arrêtèrent ce j)remier élan de la pensée et, replon.ueant TEurope dans la plus noire barbarie, tirent du dixième siècle un siècle de fer.
J'ai h'àte d'arriver a des temps meilleurs et de constater comme une seconde renaissance, plus riche et [)lus dural)le que la première; car ce second a.Lie de la scolastiipie dure près de deux siècles, de Gerbert a lierre Lombard, et dans cet intervalle il produit dc> savants el des docteurs du [)remier ordre, des mystiques énnnenls, des méla[)hysiciens et des dialecticiens
(l)Potir plus de détails, voir K^ savant ot intéressant travail de M. Saint-H-i!.; Taillandier sur Jean Soot LriL;ene.
(2j L-\\ Ciiarpenlier, Essai <ur r/iistoire littéraire au moyen dge (Pans, 1833],
ch. VI, VII tt via.
[)leins de subtilité et de hardiesse. Il me suffira de nommer Lanfranc de Pavie, saint Anselme de Cantorbéry, saint Bernard, Hugues et Richard de Saint-Victor, Roscelin, Guillaume de Champeaux, Pierre Abélard et son spirituel disciple Jean de Salisbury. En présence de pareils noms, comment |)arler encore de ténèbres? Avouons du moins, avec M. Charles de Uémusal, que ce n'i'tait pas là une nuit sans étoiles (l). Deux b.izures attirent [)articulièreme!it nos regards : saint xVnselme, moine vertueux, archevé(jue intrépide, champion libéral de la théocratie, que n'intinndent ni l'exil ni les disgrâces royales, auteur d'une [)hiloso[)hie de la religion, on rinspiralion chrétienne est colorée de platonisme; et cet autre platonicien, ce professeur incomparable, Abélard, cpii, en ap[)liipiant hardiment la dialectique à la théologie, fixa pour plusieurs siècles la forme, sinon le fond de la scolasticpie. Pn-curseur des humanistes de la Renaissance, Abélard cite souvent comme autorités dans ses leçons Horace, Virgile, Ovide et Lucain et, tout en suivant le péripatéticien Hot'ce, il salue dans Platon, qu'il ne connaît guère, le plus grand des j)hilosoj)hes ; il voudrait même platoniser la dialectique d'Aristote. Ce rare et brillant esprit n'avait pas l'étofle d'un héros ou d'un martyr; il oflVit le triste spectacle de ces rétractations (pie les lèvres prononcent et (pie le cœur dément; mais ce fut en somme un véritable initiateur, il contribua plus (pi'aucun autre en ces tem[)s malheureux à l'émancipation des intelliLiences, et c'est par la surtout (ju'il mérita la gloire populaire qui n'a [)as cessé d'entourer son nom.
Ces docteurs du onzième et du douzième siècle donnèrent à la philosophie trois choses précieuses (jue je me borne à mentionner. D'abord une grande institution, l'université de Paris, organisation iiou\elledes anciennes écoles, jusquedà isolées et réunies à partir d'Abelard en un corps puissant, dépositaire respecté de la science, (pii se ht bient(jt une place dans l'Etat et dans l'Eulise et servit |)lus d'une fois la cause de la liberté et du prugrt's. En second heu, l'arbitrage de la raison étant introduit d'une manii'n^ officielle dans les questions théologicjues, la philoso[)hie (pii la représente devint elle-même une autorité et vit croître son crédit. Enfin, ce qui lui valait mieux que le crédit
(1) Voir it'sdenx hr-aiix ouvrages intitulés : An-^flmc de Cantorbéry, Paris, Didier, Didier. 1853, in-8", et .4 V7r7;Y/, Paris, Lidran^^»'. 18U.2 vul. ii.-S^
auprès des princes et clos puissants de lu lerri,', elle avait acquis une conscience plus claire d'elle-même et des problèmes (ju'elle agite : la querelle des universaux, le célèbre argument de saint Anselme, la théologie morale d'Abéhird, faisaient assez voir que les esprits cultives ser.nent désormais en (Uat d'entendre la grande métapli\si(jue, s'ils rencontraient un guide capable de les conduire sur les hautes cimes de la pensée.
Malheureusement, la pt'umrie de livres était toujours la même, et après ce vi.uoureu\ ellort [)our éditier la science avec de si faibles ressources, la scolastique, réduite à do sèches formules et à une argunientalion monotone j)ar les autours de sommes ou manuels (jui parurent alors en grand nombre, risijuait de demeurer emprisonnée dans un cercle étroit de (luestions et de conclusions toujours les mêmes.
Cependant, chose singulière, à peine Abtlard a-t-il imprimé a l'étude de la j)hilo^ophie une direction, (|ue tous les maîtres suivent a l'envi; a [)eine son disci[)lc Pierre Lombard, i'uracle des écoles, a-t-il tracé les limites de la curiosité humaine dans ce fameux Livre des sentences dont les érudits ont com|)téplus de quatre cents commentaires manuscrits ou imprimes, et (]ui fut longtemps pour les théologiens la j)remière autorité après les saintes Ecritures; au moment même ou le fond et la toruje de la scolastique dans ses deux branches essentielles, théologie et dialectique, semblaient à jamais fixés : voilà cpie des idées nouvelles font irruption de toutes j)arts; des livres ignorés jus(pie-là circulent de main en main; lise trouve des maîtres {)our accueillir les unes, pour interpréter les autres; et, si vous [)renez l'université de Paris un demi-siècle plus tard, vous voyez tout C(^la se faire sous les yeux, (pie dis-je? avec l'approbation et le concours de la puissance publapie et du clergé, tant séculier que régulier.
Cette révolution, qui manjuc la principale étape de l'Europe vers la Renaissance, s'o[)éra, tout U) monde le sait, sous Tintluence des Arabes, élèves intelligents des (irees et iidmirateurs enthousiastes d'Aristote, dont ils i)ossédaient toutes les ceuvres. Deux hommes surtout, Avicenne au onzième siècle. Averroès au douzième, s'étaient illustrés parmi eux comme' médecins, comme érudits et comme j)hilosophes : l'un plus orthodoxe, subordonnant Aristote au Koran et retenant les doctrines dun monothéisme spintualiste ; l'autre mo\u> circonspect, pi'ofessant un
culte pour le Stagynte et corrompant le péripatélisme par des commentaires hasardés, par une fausse science et par des hypothèses dangereuses, celle entre autres d'une intelligence unique et universelle, dont tous les hommes participent et en dehors de iaipielle ils ne sont rien. Dans ce système, mélange incohérent du dualisme aristot(''li(pie et du panthéisme alexandrin, riiomme parvenu au phis haut degré de son développement peut dire : Je suis Dieu, mais ce dieu est mortel. L'auteur de ce système était en mémo temps le Boéce des Musulmans ou, mieux encoie, leur Alexandre d'Aphrodite, surnommé comme lui le Commentateur. On disait proverbialement : « La nature inter{)rétée par Aristote, Aristote interprété par Averroès. » C'est vers la lin du douzième siècle que les écrits des Arabes, traduits en latin, pénétrèrent en France, où ils furent propagés par des Espagnols et i\(}> Languedociens, mais surtout par des docteurs juifs, dont le plus éminent était le fameux Moïse Maimonide.
La science grecque, arabe et juive trouva toutes choses préparées pour la recevoir. A Paris même, au centre de la scolastujue, les nombreux collèges de l'université se peuplaient d'élèves laïques, venus de tous j^ays et accessibles aux idées nouvelles, en même temps que l'hérésie des Cathares ou Albigeois grandissant chaijue jour passionnait des multitudes à Test et au midi de TEuropo et entretenait partout une indépendance religieuse favorable à l'émancipation philosophique. Dans de telles circoiistances, jugez de reflet (jue produisirent ces traductions et ces commentaires d'Aristote, semés de physique et de médecine, dhistoire naturelle et de chimie, sous le nom d'alchirnie, d'astronomie et d'astrologie, voire même de m^cromaneie. de connais>ances soluies et de vues chimériques, d'erreurs de toutes sortes, de rêveries et de superstitions insensées, le tout domiiié par une conception essentiellement et très-claireineiil {)anthéiste.
Uemanp]ez que, depuis le pape Gcrbert qui avait étudié à Cordoue et rapporté de là les chiffres arabes, le savoir musulman était trè.>-renommiî en Europe et que cette fois il ne s'agissait plu< de quelques échantillons pour ainsi dire; c'était cette science tout entière qui s'ofTniit à une jeunesse studieuse et a des maîtres dont ipielques-uns pouvaient bien avoir été atteints de l'esprit du jour. Pour tout le monde, à vrai dire, c'était un
événement merveilleux. (Juoi î au lieu de quelijues lambeaux de VOrganon, tenir dan> ses mains Arislule tout entier! Passer du tioiide et ausière Hoëce a ce c;énic audacieux et intem|)('ranl d'Averroës, el n'être plus n'-dui' a de sèdies notions de logicjuc pour unique aliment, mais possckler une \('rilal)le enryclopédie et les fruits les plus rares de la science! Les hommes de ce temps-la n'auraient pas été de la même race cpio nous, si ces perspectives et cette situation nouvelle ne leur avaient [)as cause quelque surprise et (]uel([ue émotion, un vif dt'sir do s'approprier tant de trésors, même un peu (reni^ouement pour les idées qui entraient à tlots par cette porte dorée.
C'est ce qui fui lieu en efTet. ci, (|uoiqne l'autorité employât contre les erreurs plnlosopliuiues des j)rocod(''S de destruction analogues à ceux par lesquels elle s'elTorçait d'exiirper les hérésies, il nous est resté des traces du mouvement (jui se lit (dors dans certains esprits. L'histoire a conserv»' les noms crun [)rofesseur en théoloizie, Amaury de Chartres, et (run maître es arts, David de Dinan, qui lurent accusés d'enseigner une doctrine suspecte, et, à défaut h^ Imirs livres détruits, nous savons, par la réfutation lovale (ufen ont donnée Albert le (irand, Thomas d'Aquin et Gerson, que cette doctrine n'était autre que la confusion en une seule substance de Dieu, de rinti^liL^ence et de la matière, c'est-à-dire le panthéisme dans sa cruditt- la plus révoltante. Ainsi présenté, ce système a toujours répugne aux bons esprits : on peut aisément deviner ce (jiren pensa la société catholujue au moment où l'hérésie plus innocente d<'s Cathares alarmait si fort les papes et les rois.
Les répressions ne se tirent pas attendre. Los juifs furent, comme toujours, les premières victimes de rintoltTanre. De 1182 à 1200, leurs écoles et leurs svnairoizues de l\iris. sounçonnées d'avoir introduit le poison des Arabes, t'urenl supprimées. En 1204, Amaury, atteint et convaincu d'averroïsmc, dut se rétracter publiquement (H en mourut de chagrin. Vax 1:200, on fit un [)rocés à sa mémoire, on le déchira héretupie et Ton déterra ses os, pour les jeter à tous les vimts; les écrits de ses disciples et entre autres les Qnalernuli de David de Dinan furent condamnés au feu ; les ouvraizes d'Arisioie lui-même, à l'exception de sa Lofjique, fuient bannis des écoles, et l'on fit monter sur un bûcher pour y être brûlés vifs quatorze malheureux étudiants coupables d'avoir erré en philosophie.
Quel temps. Messieurs, et (luellcs mœurs! Sans doute les opinions jKmthéistes importées d'Espagne renconlrèrent bientôt d'autres contradicteurs que le bourreau ; elles furent combattues avec d'autres armes (pie la (lamme des bûchers, et le noble enseignement d'Albert le Grand et de Thomas d'Aquin forme un heureux contraste avec les atroces rigueurs de la génération précédente; mais l'histoire nous olTre ici une leçon qu'il importe de recuei'liret (pu me paraît Si)rtir avec évidence d'un rapprochement d'ailleurs tout naturel entre le treizième siècle, le plus grand du moyen Age, et le dix-septième, le plus grand di}^ Temps modernes, au moins pour la France. Ces deux siècles ont succède l'un el lautre à une époque tourmentée, à des essais d'indépendance violemment refoulés, à des hérésies repoussées par le ter et par le feu, et noyées dans des flots de sang. Serait-ce donc là pour une nation le chemin delà vraie grandeur? A Dieu ne plaise ! Non, il n'en est pas ainsi : car l'Espagne, sous Philippe 11, a usé ;i outrance de ces moyens-là, et sa grandeur y a péri, nuant aux splendeurs du dix-septième siècle, ce n'est certes pas a la Saint-Barlhélemy, à la Ligue, ou aux guerres de rclicion que nous en sommes redevables : tant d'horreurs et de crimes ne pouviuent ipie ruiner le sens moral, affaiblir les intelligences en abaissant les caractères et préparer le règne des doctrines de décadence, le scepticisme et le matérialisme. C'est Descaries, avec son Discours de la mcilwilc, et aussi Richelieu, avec une certaine riMorme du catholicisme français et une instruction supérieure donnée à son clergé, qui ont coupé court à ces funestes tendances et ramené les esprits aux saines traditions du siiiritualisme. 11 en avait été de même au moyen âge. x\u lieu de continuer comme il avait commencé sous Innocent 11!, par la terreur et jiar des bûchers allumés pour les hérétiques et pour leurs livres, le treizième siècle sous saint Louis a concédé à Tesprit humain un peu de liberté: il lui a a[)porté quelque chose de nouveau dans les lettres, les arts et les sciences; il a notablement accru la somme de ses connaissances; et v^ila poe.rquoi c'est aussi un grand siècle, je veux dire un siècle de luujières et de progrès pour la soci^été civile, politique et religieuse, pour la culture générale des esprits, enfin pour la philosophie.
La Franœ est alors à la tête de la chrétienté ; elle exerce une triple hégémonie par les armes, par l'intelligence, par la puissance murale, et c'est chez elle surtout qu'éclate le progrès en
tout genre. L'abolition aradiiclle du serva.ize, la formation des communes, la naissance de la bourgeoisie, rinlroduclion du droit civil, la langue nationale maniée avec succès par de nombreux écrivains, de remanjuables essais d'histoire (Mi prose, les romans, contes et fabliaux des troubadours et des trouvères, des é{)0[)ées naïves et grandioses dont s'nispirerent les jxxMes des autres nations : vodà, ])armi beaucoup d'autres, les œuvres de cet esprit français aimable et pratiijue, solide et gracieux tout ensemble, (pii enfante les merveilles de Part improprement surnommé gothique, en même tempsqu'il cr<*e de nouveaux moyens d'instruction et organise pour les besoins croissants de renseignement un corps essentiellement si'culier, modéh^ et pépinière des autres uiuversités de l'Europe, et cui rch'ment laïqu*^ est admis à ensi^igner à côté des théologiens sinon a leur place, dans les faculti's de droit et de médecine, (juehpiefois aussi dans la facullé des arts ou faculté philosophitpie.
C'est en [)hilosophie (jue le treizième siècle a le mieux servi res[)r!t humain et d('[)loye le plus de fécondité. Pour b"(in convaincre, il sufbt de comparer les di'but^ de ce siècle avec ses dernières années. Vers Tan 1200, la science grec({ue, introduite clandestinement dans les écoles, excite les soupçons et une sorte de crainle superstitieuse; Aristote est proscrit avec ses commentateurs; ses moilernes disciples sont brriK'vs avec leurs livres. A partir de 1200, ce même [)hilosophe esl lu, estime, aLlnnré, et sous son nom toutes les sciences qu'il a cidfivées sont enseignées publiquement par tous les docteurs soit de runiversiié, soit des deux ordres reliiiieux (pii vinrent alors rajeunir cL fortilier l'enseignement : les domiinVains et les fr.mcisnjns. C'e<t à ces maîtres eux-mêmes (pra[)j) irtient tout h^ mérite de ('(3 progrès, tardivement acccpt'' par iaut'M-iti' ecclésiasti(pie. (Ir.Ve à Tinitiative gom'reuse et inlidli.^cnte de (luillaiimtî d'AuM-rgne et d'Alexandre de Haies, j)uis(rAll)i'rt le Grand cl de Thomas d'A- (juin, les clîri'tiens d'O.Hident euri'nt enjin la liberté d\''tudicr Aristote ctAvicenne, corrigrs il e>l vr.ii .«iir (pichpies [)oiiits et conciliés tant bien (juc mal avec les principes du christianisme et avec les dogmes ('e TEulise catholKjue. De là un di'velopjjement varié et à certains égards original de la philosuphie. Ce siècle si orthodoxe ne compte pas moin^ de cin([ on six écoles ou systèmes dans la seule imiversité de Paris. En face des scolasti(|ues attardés, tels (pie Pierre d' Espagne avec ses fameuses
formules mnémotechni(jues, il y a les nouveaux péripatéticiens, divisés en deux sectes célèbres : les thomistes et les scotistes; puis les mystiipies modérés comme le séraphi(]ue saint Bonaventurc, ou exaltés comme Raymond Lulle, qui fait école aussi par sa curieuse t(Mitative de transformer la logique en une espèce de machine \\ raisonner, appropriée à la conversion des infidèles; puis encore une école scientifique, représentée par Robert de Lincoln, jiar Pierre de Maricourt, Tinventeurde la boussole, et par son illustre élève Ro.uer Bacon qui, dans son O^us, majus, plus de trois siècles avant le chancelier Bacon, trace comme une l)reraière ébauche du yovum Onjanuni (1).
Il n'apj)arlient pas à mon sujet d'exposer ou même de caractériser en détail les doctrines de ces divers groupes; mais je ne puis me dispenser de faire remanjuer combien l'émulation (\cs< ordres mendiants (Mitre eux c[ avec l'université contribua au [)rogrès de renseignement j)hiloso|)hi(]ue.
L'école dominicaine fut celle (pii jeta d'abord le plus d'éclat sous Albert le (irand et Thomas d'Aipiin. Le premier, avec une activité infatigable et une érudition extraordinaire pour son temps, conçut et exécuta le d(\>sein de faire connaître Aristote tout entier et sans mélange de doctrim^s étrangères; mais son meilhMir titre, conmie Ta si l)ien dit AL Cousin, est d'avoir formé pour son ordre, pour l'université et pour la philosophie un (lisci[)le tel (ju:) saint Thomas d'Atpain. Celui-ci, en ellet, plein d'élévation et de bon sens, joignant la piéti' au libéralisme et hi plus irré[)roch;d)le orthodoxie à une vive admiration pour Ari^tote et à une profonde connaissance de ses écrits, eut la gloire de porter la scolastiijue à sa plus haute puissance dans un système où les conceptions essentielles du piîripatélisme sont nn'ses au service de la religion chr<''lienne, et où l'esprit philosojihique se donne libre carrière à la faveur d'une distinction fondamentale entre les vérités de la foi et les vérités de l'ordre naturel. Ce système, approuvé par TEglise, fut adopté par les dominicains et enseigné par eux ;ivc^^ un ensemble et une discipline aux([uels, il faut le dire, rinterél de l'ordre n'était pas étranger (2).
Les franciscains ne sont m moiin orthodoxes en intention que
(1) Voir rexcellent travail do M i:. Charles sur RoJ,ev Hacon Paris, 18G1).
(2) Cil. Jourdain, La Philosophie, de saint Thomas d\iquin, t. H, p. 51 et sniv.
les dominicains, ni moins attaclu's à l'Eglise calholiqiic. m moins disciplinés pour leur pro[)re compte; mais ils sont plus raffinés en philoso[)hie comme en religion ; ils ont plus d'ambition, une curiosité [)lus subtile, souvent téméraire, et leur ensei2:nement a moins d'uniformité (lue celui de leurs ri\aux. On y distiîiizue sans j)ein(^ trois directions principales et assez divergentes : 1" la scolastique proprement dite ou l'enseiLMiement d'après Aristole : Alexandre de Haies au commencement du treizième siècle, DunsScot à la lin, personnifient celte tendance; 2" le mysticisme, l'cprésenti' (Tune manière énnnenle [)ar saint Bonaventure, (jui fut iiiuiéral de Tordre, et plus tard par rinpénieux et paradt>\al lîaymond Lulle; 3" la curiosité scientiliijue et Tesprit trinvention dont Uoger Bacon donna un exemple malheureusement trop peu suivi par ses frères en religion.
Voilà certes une assez grande diversité, et cependant, chose remarquable, l'unité n'en stnilTrait pas; car toutes ces écoles, t0!is ces docteurs, en lutte les uns avec les autres sur tant de (juestions, s'accordaient, sauf des exceptions rares (^t anonymes, pour s'incliner de\ant Tiiutorité d'Aristole en philosophie et de\ant l'autorité \)\\\> haute et M'aiment souveraine a Umrs yeux de la foi catholique.
Sup{)osons donc Alexandre de Haies, Albert le Grand, Thomas d'Aijuin se survi\aiit .i eux-mêmes et assistant aux dermers jours du siècle dont ils furent les maîtres; combien ne se seraient-ils pas félicités d'avoir osé lire Aristote et d'avoir si vaillamment défendu la philoso[)hie contre le taiiatisme et Tobscurantisme de (piel(|ues-uiis de leurs contempor.niis ! Uuelle réponse victorieuse à ceux (jui alors (comme d'autres le font encore aujourd'hui) prétendaient cpie la pit'té exclut la science! Les saints docteurs n'auraient (ni (pi'a montrer le résultat de leurs ellorts pour fairt' voir que le christianisme bien com[)ris est une reliizion (''minemmenl civibsalrict; et (pie, même comme caiholupjes, ils n'avaient nullement failli à leur devoir en tia\aillant à la diibision des luimères, en détruisant des [irejuges, en répandant rmstruction l\ pUnnes mains.
Le treizième siècle e>t Tàge classi(jue de la scolastique, celui qui ex[)rime le mieux l'esprit de la société calholiquc et féodale. En passant au (piatoi'ziiMue siècle, on assiste à la deconq)osition du moyen âge et au déclin de la scolastique. Est-ce à dire que ce
soit absolument une époque de décadence? Loin de là, c'est aussi, à tout prendre, une époque de progrès, non pas toujours ])our la Erance, (pie la guerre de Cent ans éprouva cruellement, mais jKMir l'Europe et pour Tesprit humain en général.
Vn siècle peut être grand de plus d'une manière : il peut l'étrii par exemple à la manière de notre dix-septième siècle, où l'on admire Turuté, l'ordre et Diarmonie, une originalité s(îvère pour elle-même, une puissance r(''glée, des génies sublimes obéissant v«)lontiers à la discipline commune, la pureté et l'élévation de la pensée, la beauté des (ï^uvres, le goulet la mesure, le calme dans la force. Mais après le dix-septième siècle le dix-huiti('me a été grand aussi, (pioique d'une autre manière: grand par l'accroissement de la culture moyenne et par la préoccupation de la vie prati(pie; g:': nd '• r fon amcar de la liberté rA par ses révoltes généreuses cciVtre .'c^s les abus et toutes les injustices; grand même par le mouvement confus, immense et mal réglé où son énergie se déploie; le génie y est plus rare, le niveau de la pensée y paraît moins élevé, mais il est plus généralement atteint, et lorsque l'élite intellccluelle et morale d'une société est devenue j)lus nombreuse, assurément cette société a réalisé le plus désirable de tous les progrès.
Tels furent au moyen âge, avec les dilïérences que tout le monde connaît, le treizième et le quatorzième siècle. Au treizième, l'ordre règne dans les esprits et dans les âmes; les philosophes les ])lus hardis, les Roger Bacon et les Baymond Lulle marchent d'accord sur tous les points importants avec l'Eglise et avec les docteurs les plus circonspects. Au quatorzième siècle, cet accord n'existe plus; à la paix a succédé une profonde agitation; une révolution se prépare, et, comme le disait naguère notre ancien et vénéré doven feu M. V. Le Clerc, dans son savant Discours suri état des lellres au quatorzième siècle, si ce siècle n'a pas laissé des traces aussi brillantes (pje le précédent, « il a cependant contribué par ses eiïorts et ses soulTrances au progrès de la pensée humaine. » J'ajoute, avec le même auteur, que la Erance, malgré ses malheurs, prit encore une large part «à un mouvement intellectuel qui n'a pas fini le moyen cage, mais qui du moins a prépare les âges futurs. )>
Le philosophe le plus nimanjuable de cette époque fut sans contredit Guillaume Occam, dont l'œuvre et l'influence ne me semblent pas avoir été appn^ciées à leur juste valeur par les his-
loriensde la philosophie. Occam, Anglais de naissance et Fimiiçais par adoption, nnissait en (|nelqiie sorte les tein|)(Taments des deux nations, la iinrdiessc l(),izi([ue de lesprit français et la ténacité l)ritanni(jn(\ engagé de bonne heure dans la société démocrati(iue, remuante et mystique {\q> franciscains, il en partagea toutes les passions et soutint |)endaiit plus de cirKjuafilo ans une double lutte : dans ïraAc d'abord, ou il releva contre son maître DunsScot et contre Tccole deminiraine le drapeau du nominalisme, et ensuite dans le monde, ou d prit parti pour lliilip{)e le Bel contre Boniface VIH, pour Louis de Bavière contre Jean XXII et ses successeur^, el en général [)i)ur le prim i[)e de TEtat laïque contre les prétentions de la théocratie papale ou, comme le porte le titre d'un de ses ouvrages, contre (( les (mtcments de la hiérarchie. » IM'otégé dans celte lutle i)ar dus monarques qui voyaient en lui un alliV". il se nnidit redoutable à ses adversaires [)ar sa parole et par sa plume deuil il se servait connue d'un iziaive, ])ar son génie entrcprenani. par son ('-nergie intrépide. lYM'secute, excommunie, crraiil. mais t<)U)nurs et partout indomptable et indom[)le pis(]ua la tin, (pioi (pTon en ait dit, il mérita d'être surnommé le Docteur invincible, Ductur invincibills.
Formé à r(''cole de DunsScot, le Docteur subtil, rompu à toutes les habiletés et à toutes les (inesses de l'escrime dialectKjue, doué d ailleurs d'une forte imagination, d'une volonté ferme, dun esprit ingénieux, pénétrant et hardi autant (pie souple, Occam détendit ses idéesavecson cœur aussi biencju'avec son intelliL'ence. Ecrivain barbare, souvent même ol)scur, il n'avait m le sentiment ni le besoin de la perfection liltr-raire. mais il savait, suivant les circonstances, varier la iorme de ses écrits, tantôt usant du dialogue et tantôt recourant a la méthode compassée des scolasliques, lançant tour a tour de volumineux et lourds traites dont la pensée générale ne se dégage qu'avec peine, des lettres (|ui sont de véritables manifestes, des harangues passionnées, ou des pamphlets courts, piquants, incisifs, dont le titre >cu\ épouvantait la cour d'Avignon (1).
Si on laisse de cote la théologie, où Ton peut dire qu'il fraya la route à laBéforme en revendupiant contre des papes, toujours faillibles suivant lui et ipielquefois héréti(]ues, l'autorité seuil) Voir, entre autres, le De enortàus papa Joarvus XX! I.
— iT) —
veraine des Ecritures en matière de foi, la mémoire d'Occam est liée dans l'histoire à deux idées dont il fut le théoricien et le courageux défenseur, et (lui ont fait depuis une assez belle fortune : l'Elal lauiue et le nominalisme. De ces deux thèses révolutionnaires, la première annonçait des temps nouveaux et un état social bien diOerenl de la théocratie féodale rêvée par Boniface VIII et Jean XXll : l'autre, en renouvelant une célèbre controverse pour la trancher d'une manière déiinitive, mettait en échec la scolasticpie tout entière dans ses |)lus illustres représentants et la condamnait à un inévital)le discrédit.
La philosophie nominalisle conquit toul d'abord dans les écoles en France et en Europe une prépondérance marquée. L'université de Paris en j)articulier, de Buridan à Gerson, lui prêta un appui efficace. Elle rencontra des partisans enthousiastes dans l'ordre des franciscains, heureux de pouvoir enfin opposer aux dominicains et à leur saint Thomas un système dont la subtilité n'excluait j)as le bon sens, et dont Fidée mère était simple, facile à saisir, et paraissait s'imposer par son évidence. D'autres ordres religieux, et même plus d'un dominicain, furent gagnés à la nouvelle doctrine jiar son tour mystique qui donnait satisfaction à l'un des besoins du temps, et du même coup fortifiait Fopposition à la scolastique.
La scolastique avait toujours eu ses dissidents, qui allaient être bientôt ses adversaires victorieux : j'entends par là surtout les mystiques, si nombreux durant toul le moyen âge, et dont le rôle philosophi(pie mérite d'être mis en lumière.
Le mysticisme en général n'est pas précisément en faveur de nos jours dans le monde savant et lettré. Plusieurs le regardent comme un fruit do Fimagination orientale, et le relèguent volontiers dans les pays de la chaude lumière et des mirages décevants. D'autres veulent bien admettre qu'il se produise ailleurs, mais suivant eux, il n'est bon que pour des hommes d'un tempérament maladif et mélancohque, si même il n'est pas le partage exclusif des femmes et des enfants. Encore quelques-uns espèrent-lis dans Téducation laùiue pour faire disparaître ce qu'ils considèrent comme une faiblesse d'esprit. Cependant le mysticisme se rencontre à toutes les é[)oques de l'histoire et en tous lieux comme en tous temps, sans que rùgc, le sexe, l'organisation, la difierence des races ni la culture intellectuelle ou scientifique paraissent faire obstacle à son apparition et à son déve-
loppement. C'est une erreur, si Ton veut, mais qui semble tenir au fond mOme de la nature humaine; c'est Texcrs «le ([UrKjue chose d'admirable et d'excellent en nous, je \eu\ (Vm' la lacullé du divin, de TinTmi, d(î la perfection, dans un r.lvc (|ui se sait borné, contingent et im[)arlait. C(s deux aspects de riiomme >e retrouvent toujours dans le système on, si vous Taimcz mieux, dans la disposition intime (ju'on a|)[)elle m\>ti(isnie. D'un coté, en effet, le mysticisme fait peu de ri\> do l;i wc piMliipie, des intérêts présents et des apparences muiidanics, des buMis visibles, des joies et des affections do la terre, voire même de la science, de la raison et des facultt's de llionune : cet oubli ou ce UK'pris de soi-même, ce dégoût du monde, cette défiance ii l'égard de la nature, ce scepticisme en un mol e.-l la condition prcalable du mysticisme; c'est aussi sa fcublesse, et c'est par l;i qu'il a toujours donné prise à ses adversaires. Mais d'un autre coté, le mystique regarde en haut, vers le ciel et vers Dieu ; il croit a l'invisible, à l'avenir, à l'idéal, à une sainteté et à une science parfaites, à l'amour pur, au bonheur su|)réme : cette foi de l'ame aux n'alités supérieures est la seconde et la meilleure raison d'être du mysticisme, et c'est l.i ipi'il ()uise sa force: c'est par là ([n\\ attire, je ne dis pas seulement la foule des âmes religieuses, dont il ex[)rime les aspirations ave<* une merveilleuse puissance, mais encore ceux d entre les savants et les phdosoplies à ([ui les faits ne suffisent pas, qui ne se résignent pas h se payer de moîs vides de sens en appelant solides et positives toutes ces choses fragiles, périssables, éphémères t[ui nous entourent, et les nobles intelligences qui, comme Pyihagore, Socrate, Platon et Proclus, ou comme Kepler. Maltd)ranche, Fider, Swedenborg et Maine de Biran, trouvent dans l'astronomie et les mathématiques, dans lanalyse de l'àme lumiaine, dan< la botanique, la mini'ralogie et la médecine, non des objections, mais dc^ preuves en faveur de l'ordre, de 1" harmonie, de la sagesse, de la bonté partout présente du Créateur, de son intime union avec toutes ses créatures, et singulièrement avec celle (pi'il -i faite à son image. En résumé, le mysticisme n'est [)as la religion, il est encore moins la philosophie; mais de même (|u'il n'y a guère de religion sans un peu de mysticisme, on peut affirmer c]uc la pensée dont s'inspire le mysticisme et qu'il exagère est au fond de toute grande philosophie.
Les causes qui favorisèrent le mysticisme dans la société eu-
ropéenne du neuvième au (juatorzième siècle, ne sont pas difficiles a découvrir. On doit sans hésiter placer au premier rang la multiplication des couvents. Que faire en un couvent, à moins que Ton n'y songe ? A rOcrident comme à rextrême Orient, chez les peuples catholiques comme chez lerf bouddhistes de l'Inde et de la Chine, les couvcmiIs ont toujours été des foyers de rêveries mysti(pies : ici, c'est la joie, l'espérance, les ravissements, la sérénité de l'amour triomî)hant par la foi; là-bas, la tristesse, la morne résignation, la recherche désespérée du néant. Rappelezvous ensuite les mœurs de fépoijue, la grossièreté et la violence des conquérants, les misères de toutes sortes qui pesaient sur les |)opulalions 0{){)rimées, et représentez-vous la condition humaine durant cette longue suite de siècles employés à l'apprivoisement de races barbares et au relèvement des races conciuises, et qu'il plaîl encore à certaines personnes d'appeler le bon vieux temps. Jania"^ peut-être les ann's de l'idéal, jamais les cœurs épris de sainteté, de justice et d'amour ne durent éprouver un plus impérieux besoin de réagir contre une réalité si peu conforme à Tobiet de leur culte. Cherchaient-ils un refuge dans l'étude? Les sciences humaines étaient dans l'enfance; les livres manquaient ; une seule étude digne de respect par Ui grandeur des problèmes et par la beauté des solutions, la théologie attirait naturellement à elle les intelligences d'élite. Aussi n'est-ce pas dans la logique, comme on l'a si souvent répété, Cjue consistait essentiellement la scolaslique, mais dans la théologie naturelle ou positive. Comment les âmes pieuses qui s'y adonnaient n'auraient-elles pas eu du penchant pour les spéculations mysticiues; et comment se seraient-elles toujours préservées des écueils, en poursuivant le divin irléal tantôt par l'effort périlleux de la pensée, tantôt sur les ailes délicates de l'amour?
Dès le début de la scolastupje, nous avons vu ScotErigène toml)ant sans le vouloir, presque sans le savoir, dans une sorte de [)anthéisme idéaliste, mais toujours retenu par un sentiment chrétien dont le sérieux et la sincérité sont tout à fait hors de doute. Plus lard, au douzième siècle, saint Bernard, qui n'aimait pas la dialeclitjue (\e<s écoles, favorisa la théologie mystique en fondant plus de soixante et dix monastères; mais sa sévère orthodoxie et le caractère pratique de sa piété ne lui permirent que ce mysticisme sage et régulier où, grâce à un heureux équilibre des facultés, la raison est comme échaufiee par l'amour et l'amour