Op. cit., cap. qnartum
128 l'élaboration historique du « COGITO »
firme ces vues, en nous montrant la conception de l'universel étroitement liée chez l'homme à la perception sensible du singulier \ d'où elle est extraite par comparaison et abstraction, et ainsi la vie de l'âme intellective étroitement solidaire des mouvements de l'àme sensitive et de l'âme végétative ^.
Le problème est donc posé de telle façon que pour affirmer contre les arguments des philosophes naturalistes la spiritualité et l'immortalité de l'âme, la tâche des apologistes devra consister nécessairement à leur opposer l'existence d'opérations propres à la partie purement spirituelle de celle-ci, indépendantes de la réception d'espèces sensibles et de toute représentation de l'imagination, et puisque la conscience de soi, d'après Saint-Augustin, est une connaissance de ce genre, quoi d'étonnant à ce que tous aient compris l'inestimable profit qu'ils pourraient retirer de cette notion ?
Celle-ci du reste pouvait être utilisée non seulement dans la polémique contre les sectateurs de Pomponace, mais pour combattre l'enseignement plus- dangereux encore de Télésio et de Campanella. Ces deux philosophes en effet, le premier toute sa vie ^, le second jusqu'aux rétractations trop souvent intéressées qu'il insère dans des ouvrages écrits dans les prisons de l'Inquisition*, avaient énergiquement refusé toute opération indépendante, tout pouvoir propre, et même toute activité à cette âme immatérielle (mens) dont ils maintenaient encore l'inutile existence au-dessus de l'âme matérielle (spiritus), principe purement organique des fonctions nerveuses et cérébrales. P,our les réfuter, il suffisait de leur opposer le caractère original et purement spirituel de la connaissance de l'âme par elle-même, et bien commode en vérité était pour les apologistes l'usage d'une preuve qui confondait en même temps
1. Op. cit., cap. nonum. — « Sed semper universale in singulari speciUatur [anima], ut unusquisque in se ipso experiri potest ».
2. Cf. Léon Blanchet, Campayiella, Deuxième Partie, chapitre premier.
3. Notamment dans le livre VIII du De reritm natura juxta propria principia libri IX, Neapolî, apud Horatium Salvianum, 1586. — Cf. L. Blanchet, Campanella, Deuxième Partie, chapitre cinquième, ï.
4. Cf. Campanella, Deuxième Partie, chapitre V, 2 ; chapitre VI, 2 ; — et surtout : Quatrième Partie, chapitre II : L'immortalité de l'âme et l'existence de Dieu.
l/ÉLAHOnATl<».\ IH.'îTtiHIMrK DL « COGITi» H 129
Télésio el Campanellu, ennemis des « espèces inlentionnelles »>, et les péripulétiricns à tienii païens restés asservis à cette concej)tion. Anssi voyons-nous cpi'ils ne manquent fias d'y reconlii. surtout lorsqu'ils s'attaquent nommément à l'omponace, comme le Père Sirmond par exemple. Examinons donc l'expression dont ils révèlent dans leurs écrits la conception augustinienne.
Le ton de la La Molhc le Vayer, dans son l'clit Discours chrétien de riinntortalilc de l\hne, dédié à Richelieu ^ et qui dut servir à l'éducation du Daui)hin, dont il fut le précepteur, se ressent du scepticisme dont il fait profession, ainsi que de la tiédeur de ses sentiments chrétiens. Il expose, sans enthousiasme el sans vigueur, d'un ton indifférent et détaché, toutes les preuves qu'il a pu recueillir de côté et d'autre dans les écrits des anciens et des modernes, et il ne se prive pas de mainte allusion à leur faiblesse. La foi suffit après tout pour implanter le dogme dans notre croyance. « En effet les raisons théologiques le doivent emporter sur les naturelles, et la lumière divine sur l'obscurité du jugement humain » '^. La religion n'est pas fondée sur des syllogismes ni sur des principes de philosophie '. Si on lui objecte que pour convertir les infidèles, qui n'ont pas la foi, des preuves sont nécessaires, il répond que nul n'en dispose pour les persuader de la vérité des mystères comme la Trinité, la résurrection de la chair, l'Incarnation, et que le meilleur moyen de les convertir est en fin de compte de prier Dieu pour eux *. Il est extrêmement défiant vis-à-vis de toute apologétique, et il ne se fait pas faute de noter les variations de l'Eglise au sujet de la philosophie d'Aristote, d'abord combattue par les théologiens, puis deve nue par un accident historique curieux le rempart du dogme contre les attaques de la libre-pensée raisonneuse 5. Pourtant, comme il a pour adversaire Pomjionace ^, il n'oublie pas la
1. Petit discours chrétien de l'Immortalité de l'âme, Paris, Camusat, 1G37. — L'approbation de la Sorbonne est du i:l décembre 1636.