CEUX DE LA DÉROGADE
qui montent de Combe-Nère :
Jane d'Aïmé,
Tu t'es matin levée;
Jane d'Aïmé !
Beau chevalier,
La lune m'a trompée;
Beau chevalier !
Dans la sonorité du crépuscule, les voix s'élèvent, distinctes.
Jean reconnaît celle de son père, âpre et rocailleuse, et l'autre par-dessus qui fuse, claire et douce comme une voix de paradis, il ne la reconnaît pas; il la devine.
Trompeuse la voix, comme celle qui chante, et la voici paraître, cette Jane, au sommet de la montée.
gS LES ANTIBEL.
Jolie, oh! très jolie! mais autrement que Jan ne l'avait imaginée. Pas coquette du tout, calme, presque grave, avec un air de bonté triste. Si l'honnêteté avait une figure, ce serait la sienne. Et c'est comme une fausseté de plus, une tricherie que Jan lui impute et pour laquelle il la déteste davantage.
Mette la suit, pareille presque à sa sœur, plus vive seulement, plus souple sous ses hardes qui flottent.
Antibel sort le dernier, la faux à l'épaule, alourdi de fatigue et de soleil.
Jan les regarde venir vers lui, inerte, comme dans un rêve. La fièvre le travaille. Il a à peine l'idée d'envoyer un bonsoir à Jane et à Mette qui s'arrêtent pour lui souhaiter la bienvenue; à peine la force de se lever pour recevoir l'accolade de son père.
accroche la faux au mur de l'étable; attentif et cordial, il dévisage son fils :
Eh cil! le voyage ne t'a pas engraissé.
mon garçon! Mince tu étais parti, plus mince tu reviens. Et noir de peau! Paraît que le soleil tapait dur là-bas. Et on vous nourrissait mal? Vous n'en aviez pas à votre suffisance .î^
JAN
Ce n'était pas la nourriture, c'était l'appétit qui nous manquait, père. La dysenterie a failli me faire passer le goût du pain.
ANTIBEL.
Enfin, te voilà libéré, c'est l'essentiel. Nous ne te tiendrions pas, sans doute, si tu n'avais pas été malade. Petite affaire I L'air de par ici te remettra promptement. Seulement je vois qu'il ne faut pas compter sur ton travail. Et c'est tant pis. Front
'0r»iv;rsuv3s
^ E^BLIOTHECA J
Ctîaviens\^,
lOO LES ANTIBEL,
est chez lui à soigner son père qui s'est cassé la jambe. Et si tu avais été valide...
On fera ce qu'on pourra. En tout cas, je n'ai pas perdu ma première journée.
Voyez ma besogne de tantôt.
De la main, il indique le champ de l'Igue :
Les sillons sont droits et à la profondeur qu'il faut; on peut les regarder de près...
ANTIBEL.
Puisque tu as encore la main au labourage, tu sauras bien manier la fourche.
Allons, viens m'aidcr à garnir la litière aux vaches.
Jan obéit. Ensemble, avec des mouvements appareillés, les deux hommes enlèvent le fu-
PREMIERE JOURNEE. lOI
mier, charrient la paille fraîche. Et tout en jouant de la pelle ou de la fourche, Antibel parle à son fils :
Je n'ai rien à l'expliquer; ce que j'avais à te dire, je te l'ai mis par écrit et envoyé au moment. Toi, tu ne m'as pas répondu. Fâché sans doute. De loin on voit mal les choses. Maintenant, le temps a passé et tu as eu l'aise de réfléchir. Moi aussi. Ce qui est fait est fait et je ne le regrette pas. Tu as vu Jane.î^ Elle est bien ce qu'il faut : honnête, vaillante et bonne ménagère.
Elle travaille beaucoup et dépense peu. Et c'est toi qui en profiteras, puisque tu es toujours fils unique...
Jan acquiesce d'un geste vague. 11 ne veut pas donner raison à son père; et cependant, il n'ose pas lui tenir tête.
La litière est garnie. Les deux hommes montent dans la chambre.
On soupe.
I02 LES ANTIBEL.
C'est le tourin traditionnel : de l'ail en gousse à peine cuit, du lard monté en goût, un peu rance. Oh! cette odeur coutumière, cette odeur de pays qui monte dans les soirs, invitante, avec la fumée des fermes! Jan la renifle dans une plénitude de bien-être attendri, presque sentimental.
Il renifle la soupe et il ne peut pas la manger, à peine y tremper les lèvres. L'estomac est fermé, la bouche sèche; pas moyen d'avaler.
JANE
verse une rasade à son beau-fils :
Bois, mon ami, ça fera descendre la poussière...
Jan fait signe qu'il ne peut pas parler. Il repousse l'assiette pleine, et demeure, les bras ballants, la tête et les reins appuyés au mui. Des gouttes de sueur coulent de son front; ses yeux se ferment.
PREMIÈRE JOURNÉE. Io3
MARTRIL.
Jésus! il va passer! Du vinaigre, vite!
Plus prompte que l'ancienne, Jane court au buffet, débouche la fiole. Mais Martril la lui arrache des doigts, la fait respirer au malade. Et, dressée contre la marâtre :
Le soigner, toi! mais tu ne comprends donc pas que c'est le chagrin de te voir ici, qui le fait tomber en faiblesse! Il n'a pas pu se le gagner, le pauvre enfant!
Antibel hausse les épaules, et ménine furieuse :
Je vous dis, moi, que c'est la honte et la colère qui l'ont mis dans cet état. Si vous ne voulez pas me croire, attendez, il saura bien vous le dire tantôt, lui-même, quand il en aura la force.
Jan rouvre les yeux comme si la connaissance lui revenait. Et l'ancienne le prend à témoin.
I04 LES ANTIBEL.
N'est-il pas vrai, fils, 'que ça t'a tourné le sang, de trouver cette femme installée ici à la place de ta mère?
JAN
écoute sans comprendre. La fièvre le tient toujours; le cauchemar lui brouille les idées. Des frissons le secouent, ses poings se crispent, des grimaces tordent sa bouche.
C'est le délire.
Le malade s'est mis debout. Il écarte Martril effrayée qui veut le retenir; il repousse son père. Les yeux égarés, la prunelle fixe, il va, les bras étendus vers l'image qui l'appelle. Bientôt ses yeux se mouillent; ses lèvres tremblent :
Maman I Maman!
MARTRIL.
Ne le touchez pas. La lièvre lui a donné
PREMIÈRE JOURNÉE. Io5
la double vue. Il voit l'âme de sa mère. Il lui parle...
Jan balbutie. Ce sont des appels à voix sourde; des paroles tronquées, gémissantes. Et l'ancienne explique :
Sans doute l'âme est en colère; elle lui demande des prières...
Martril parle et Jan s'éveille.
La fièvre est tombée, l'image a disparu.
Mais l'accès fini laisse le malade plus faible; les jambes lui manquent, ses mains cherchent le mur.
ANTIBEL.
Un doigt de vieux vin le remonterait.
Jane, vas-en tirer une bouteille.
Le vin tiré et versé,
JANE
tend le verre à Jan.
I06 LES ANTIBEL,
Bois; c'est ton père qui te le commande.
JAN
la regarde, hébété. Puis, brusquement il repousse le verre qui se casse en touchant les dalles.
Merci; je n'ai pas soif.
Et se tournant vers son père :
Excusez si ça vous fâche; mais c'est plus fort que moi; je ne peux pas rester ici.
ANTIBEL.
Et oij prétends-tu te retirer?
JAN
Chez ma mère à la grange de la Régaldie.
ANTIBEL.
A la grange? mais il y pleut dedans; il n'y a pas même une botte de paille à étendre par terre pour dormir. Voyons, ce n'est pas pour de bon; ou bien alors, il faut croire que la fièvre t'a changé les idées.
MARTRIL
intervient, rageuse :
Pas si fou que ça, ton fils! A qui la faute si le pauvre garçon se trouve de trop à la Dérocade? En tout cas, s'il se décide à partir, je connais quelqu'un qui lui tiendra compagnie.
ANTIBEL.
Pas tout de suite au moins, je vous en
108 LES ANTIREL.
prie. Vous ne voudriez pas me faire cet affront. Les mauvaises langues se sont assez occupées de nous, ces derniers temps.
Laissons-les en repos. Que dirait-on, si l'on venait à savoir que, le soir même de son arrivée à la Dérocade, mon fils a couché dehors ? La nuit porte conseil.
Demain, si Jan n'a pas changé d'idée, eh bien, nous irons tous chez le notaire de Saint-Vergondin, chez M. Sicre. Il tient nos papiers; il nous réglera chacun selon nos droits, équitablement, ainsi que cela doit se faire en famille. Et si nous devons nous quitter, nous nous quitterons sans ameuter le pays...
Antibol frappe sur Tcpaule de son fils, et, affectueusement :
C'est entendu, n'est-ce pas ? Ce soir, tu vas coucher dans ton ancien lit, à
PREMIERE JOURNEE. lOQ
rétable. C'est toi qui garderas les vaches. Et, quand tu auras bien dormi, à tête reposée, nous reparlerons de nos affaires.
JAN
s'obstine. Le doigt levé sur Jane.
Plutôt crever dehors, que de coucher sous le même toit que cette garce!
ANTIBEL
perd patience.
Allez-vous-en au diable, ta ménine et toi! mauvais sujet! Si tu n'étais pas en si triste état, je me serais chargé de te faire la conduite...
Jan s'est levé; mais il n'a pas la force de se tenir debout; la tête lui tourne; une faiblesse lui fauche les jambes; il retombe sur le banc évanoui.
I lO LES ANTIBEL.
JANE
aide Antibel à le porter sur le lit; elle le couche, le reborde et s'en allant, bas à l'oreille du père :
Tranquillise-toi, mon homme; ça s'arrangera, c'est moi qui m'en charge. Jan ne nous quittera pas.
A voix basse aussi, mains jointes,
METTE
implore une image de piété clouée à la porte, une Sainte Vierge noircie par la fumée et les mouches, qu'on avait affichée là, jadis, l'année du choléra, pour empêcher d'entrer la contagion :
Notre-Dame de Livron, je fais pacte
avec vous; si Jan guérit, je vous promets un cierge...
Elle se hausse pour baiser l'image, et bouche à bouche, très sérieuse, elle ajoute :
Un cierge de trois livres.
-<-^<^^ûQ^^^^i)j^>é^
T>EUXIEME JOURNÉE
DEUXIÈME /OURNÉE
N finit de souper à la Dérocade.
Les gens prennent le frais, assis dans la cour.
Seule Martril remue encore. Elle range les outils, verrouille la porte du poulailler.
Mette et Jane récitent le chapelet, un peu à récart, au bord de l'aire.
it6 les antibel.
Jan les observe, et devant lui, leurs figures s'affacent, se fondent dans le crépuscule; le sourire d'abord, le regard ensuite, disparaissent.
L'ombre descend.
Une abeille festonne autour du figuier; un angélus arrive de loin, lent et frêle, et le bourdonnement de l'abeille, le tintement de la cloche se brouillent un moment dans la tombée du silence.
Antibel et Jan parlent culture.
ANTIBEL.
L'angélus de Réquista tinte clair; signe que le vent va tourner en galerne. Beau temps pour demain. J'ai envie d'en profiter pour donner la seconde façon au guéret de la Régaldie... En commençant avant le jour, peut-être fînirai-je au soleil couché, surtout si tu me donnes un coup de main avec les jeunes vêles...
JAN
La terre est bien mal commode à travailler, par là, pour moi qui n'ai pas encore toute ma force. Si vous n'étiez pas contre, je pensais arracher le chanvre d'Escouloubre. La saison le demande. Il est temps de le faire rouir si nous voulons que les femmes aient de quoi filer aux veillées d'hiver. Mette et Jane m'aideraient toutes les deux. Qu'en dites-vous?
ANTIBEL.
Je dis... Tu sais mieux que moi ce que tu es capable de faire. C'est une besogne de femme, cet arrachage; Jane et Mette y suffiraient bien sans toi. Et tu me serais d'un grand secours à la Régaldie. La charrue te fait peur, vraiment ? Je n'y comprends rien. Voilà plus d'un mois que
Il8 LES ANTIBEL.
tu n'as pas eu d'accès, et tu muses, tu traînailles sans avoir le courage de travailler ni la force de guérir. Tu manges cependant et tu bois comme nous autres. Qu'est-ce donc qui te fait mal, mon garçon? Est-ce qu'après avoir eu la maladie dans le corps, tu l'aurais dans la tête, présentement?
lAN.
Mais non, père, je suis comme tout le monde...
ANTIBEL.
On dirait que non pourtant. Tu n'as pas l'air d'être dans ton aplomb. Un jour content, l'autre pas. Ce n'est pas pour te le reprocher, mon enfant; mais depuis que tu es revenu du régiment, tu n'es pas commode à vivre. Moi, ça ne me fait rien;
DEUXIEME JOURNEE. Iig
je suis ton père. Ménine non plus; celle-là, avant qu'elle se fâche!... Mais Jane.î^ Ça lui va bien d'être patiente. Oh! tant que tu as été malade, ça marchait tout seul : Mette par ci, Jane par là, tu ne pouvais te passer d'elles. A ce point, que ménine en était jalouse. Mais une fois sur pied, tu n'as plus été le même. Très bon enfant quelquefois. Et elles, toutes contentes.
Puis, brusquement, sans qu'elles t'aient rien fait, tu les méprises, tu leur tournes le dos. Elles ne s'en plaignent pas; mais moi, ça m'inquiète. Qu'est-ce que tu as contre elles, voyons .^^ Tes anciennes idées qui te reprennent, peut-être; comme le soir de ton arrivée; tu te souviens .î^
lAN.
Je me souviens d'avoir eu la fièvre, et peut-être qu'il m'en reste encore un peu à
I20 LES ANTIBEL.
des moments. Et ça me change le caractère. Ça passera, allez, tranquillisez-vous.
ANTIBEL.
Si tu commandais à tes mains de labourer, ta tête te laisserait en repos. Croismoi, si tu veux guérir tout à fait, viens avec moi demain matin.
JAN
Soit; à condition que je dorme cette nuit. Ah! si je pouvais dormiri
METTE et JANE
ont fini de réciter le ichapelet.
Elles se lèvent.
D'un mouvement mignard de toute petite, Mette se pend à l'épaule de sa sœur qui, maternelle, l'appuie à sa poitrine.
Ainsi enlace le couple va vers la maison.
Lentes, souples, elles passent devant les
hommes; et, ensemble, avec un mouvement de tête :
Bonsoir, JanI
JAN
Bonsoir, vous autres!
METTE
a déjà le pied sur la première marche de l'escalier. Elle se tourne vers Jan :
Tu veilles bien tard, toi, pour un qui vient d'être malade; à quoi penses-tu .î^
JAN
est allongé à terre, les deux mains en coussinet sous la tête. Il se soulève à moitié, s'appuie sur le coude, et les yeux levés vers Jane, il répond à Mette :
Veiller ici ou veiller au lit, c'est la même
chose. Je ne suis pas pressé de me retirer au chaud de l'étable, pour ne pas fermer l'œil...
METTE
Et qu'est-ce qui t'empêche de dormir .^^
JAN
La chaleur sans doute...
METTE
Ou autre chose... On sait bien quoi^.
pardi. Inutile de faire le secret avec moi. Veux-tu que je te le dise.»^
pose la main sur la bouche de sa sœur : ■
Assez parlé, petite 1 Tu bavardes et, moi,, je tombe de sommeil. Rentrons.
JAN
Pas avant qu'elle m'ait fait voir si elle est bonne devineuse. Parle, Mette, je t'écoute.
METTE
Tu penses à ta bonne amie. Voilà ce qui te tient éveillé. Ose dire que non...
JAN
Je ne dis rien. Mais puisque tu connais la maladie, tu devrais bien me donner le remède.
METTE
Le remède contre l'amour.^ Il n'y en a qu'un. Marie-toi, Jan, marie-toi. Comme ça nous aurons le plaisir de danser à ta
noce. Aimes-tu danser, toi? Moi j'en suis folle. Tiens, regarde :
Elle met la main à l'épaule de sa sœur et l'entraîne à tourner avec elle, et tout en tournant, elle fredonne à bouche fermée pour se marquer la cadence.
JANE
se désagrafe de son étreinte :
Assez I assez I petite! Si l'on t'écoutait, on passerait la nuit à sauter. Bonsoir I Je vais me mettre dans mes draps.
Et, se tournant vers son mari :
Toi, tu dors debout; il était presque jour quand tu t'es couché la nuit dernière.
ANTIBEL. M
Et, cette nuit encore, je tâcherai de tenir l'œil ouvert. Le peu de raisin que
DEUXIEME JOURNEE. I2b
cette mauvaise maladie a laissé à la vigne d'Escouloubre, je n'ai pas envie qu'on me le fasse passer sous le nez, la veille de la récolte. Et les amateurs ne manquent pas. Pas plus tard qu'avant-hier, on a vendangé de nuit, du côté de Réquista...
Qu'ils y viennent, tantôt!
JANE
Fais attention, au moins; ces maraudeurs ne sont pas toujours commodes.
ANTIBEL.
Sois tranquille; j'aurai tout ce qu'il faut pour les recevoir.
Mette et Jane finissent de monter; elles entrent, poussent la porte derrière elles.
Un moment après, Jean se lève, bâille et va s'allonger sur son lit, dans 1 etable.
Antibel et Martril sont seuls.
5^ uiT noire.
ANTIBEL
a décroché le fusil. Soigneusement, à la lueur de la lanterne que Martril vient d'allumer pour finir sa ronde, il vérifie les amorces :
Je l'avais chargé il y a un mois pour aller à l'espère du blaireau... Le gibier est plus gros celte fois; mais il a la peau plus tendre... >v
Il frappe à petits coups secs sur la culasse, pour faire descendre la poudre dans les cheminées. Il va se mettre en route.
MARTRIL.
Eh, dis-moi! tu n'as pas peur, pendant que tu seras à guetter les voleurs à Escouloubre, qu'ils viennent te visiter ici, à la Dérocade ?
ANTIBEL.
Comment sauraient-ils que je n'y suis pas? Et quand même ils tenteraient le coup! Mauvaise affaire pour eux. Jan est là. Et puis, que voulez- vous qu'on nous prenne .î^ Le grenier est vide. Et les vaches ne se laisseraient pas emmener sans vous avertir...
MARTRIL.
Les vaches meugleraient peut-être, si
on leur mettait la main dessus; mais le bétail à deux pattes quelquefois est plus complaisant.
ANTIBEL
déjà en marche, revient sur ses pas :
Que voulez- vous dire, mère?
MARTRIL.
Rappelle-toi le nommé Ittié de Saint- Bauzil et le voleur qu'il surprit une nuit dans sa grange. Quelqu'un lui avait ouvert la porte...
ANTIBEL.
Sa femme; oui, je sais l'histoire. Lui, un imbécile; elle, une catin. Tout le pays la connaissait...
MARTRIL.
Excepté lui...
ANTIBEL.
Et vous prétendriez... Ohl je vous vois venir; il y a longtemps que vous travaillez à me donner des idées...
MARTRIL.
Je ne prétends rien; je n'accuse personne. Tu es le maître ici; tes affaires te regardent. Je t'avertis seulement, parce que si je ne t'avertissais pas, plus tard, tu pourrais m'en faire le reproche : quelqu'un est venu la nuit dernière; on est entré dans le jardin. Pour qui, pour quoi? je ne sais pas au juste; mais on est entré, on s'est promené sous la treille...
l30 LES ANTIBEL.
ANTIBEL.
Vous l'avez vu?
MARTRIL.
Je n'ai pas vu l'homme; mais j'ai vu les traces; la terre était molle du dernier orage; les pieds s'y sont moulés; l'empreinte est là qui porte témoignage.
ANTIBEL.
Eclairez-moi, mère; je veux voir.
Ils vont, et la lanterne devant eux, mystérieuse, effarouchant le sommeil des oiseaux dans les feuilles, le trottinement des mulots en chasse dans les plates-bandes.
Le long du mur de la maison, dans l'argile grasse, tout à coup les pesées accusatrices apparaissent.
Antibcl les relève, et à voix basse :
DEUXIÈME JOURNÉE. l3l
C'est, bien un pied d'homme; il était seul; d'où venait-il?
La voie est doublée; elle a servi à l'arrivée et au retour. Les traces se perdent dans l'allée, se retrouvent dans une plate-bande, continuent jusqu'au mur qui sépare la cour du jardin. De l'autre côté, la terre rocailleuse se refuse aux empreintes.
Antibel revient à la treille, plus attentif. Entre le pilier et le mur, la terre est piétinée en tous sens.
Ah! voici deux foulées plus profondes.
L'orteil a appuyé avant le talon, signe qu'on a sauté, qu'on a grimpé d'abord.
Antibel lève la lanterne, la promène du haut en bas de la treille. Un pampre cassé jalonne l'escalade. Mais au-dessus, la muraille est intacte; il n'y a pas d'éraflure au mortier, ni à la mousse entre les pierres. L'individu a eu peur sans doute; il a déguerpi avant d'arriver au contrevent.
l32 LES ANTIBEL.
Antibel réfléchit. Et entraînant Martril à l'écart :
Personne de la maison n'est entré ici après l'orage? Vous en êtes bien sûre?
MARTRIL.
Très sûre.
ANTIBEL.
Et vous soupçonnez... Allons; inutile de faire la secrète avec moi; je vous entends sans que vous me parliez. On venait pour Jane, n'est-ce pas?
MARTRTL.
Je n'ai aucune preuve...
ANTIBEL.
Kl quand même vous en auriez! Les
DEUXIÈME JOURNÉE. l33
empreintes iraient-elles jusque dans sa chambre, je ne la condamnerais pas encore. Jane est une honnête femme, entendez-vous? Si elle ne l'était pas d'ailleurs, si elle avait voulu faire le mal, pourquoi n'aurait-elle pas ouvert la porte à son galant, au lieu de le faire entrer par la fenêtre.^
MARTRIL.
Peut-être à cause de l'étable toujours ouverte sous l'escalier. Et Jan aurait pu les voir. Mais non; je me trompe, c'est toi qui as raison, mon ami. Ce sera sans doute quelque voisin, curieux de goûter nos muscats, qui nous aura poussé cette visite. Et il aura été volé. La maladie n'a pas laissé un grain.
Assez badiné, mère, je n'ai pas l'hu-
l34 LES ANTIBEL.
ineur à rire. Si vous soupçonnez quelqu'un, nommez-le. Qui.^ Pas un homme n'a mis les pieds ici depuis le départ de Front.
MARTRIL.
Cherche... tu n'es pas cousu à ses jupes pour répondre d'elle. Personne, dis-tu .^^ Et au pacage, quand elle garde les ouailles, et à Saint-Vergondin, le jour du marché I Tu es un peu trop âgé pour elle, mon garçon; voilà le malheur. Quand une gaillarde de cette espèce n'a pas ce qu'il lui faut chez elle, on a beau la garder, elle trouve le moyen de se procurer ce qui lui manque. La jeunesse appelle la jeunesse.
ANTIBEL.
C'est mal, ce que vous faites, mère, vous accusez celle qui ne peut pas se défendre;.
DEUXIÈME JOURNÉE. l35
VOUS l'accusez au hasard, pour contenter votre rancœur. C'est très mal.
MARTRIL.
Mettons que je n'ai rien dit. Va-t'en à Escouloubre...
demeure une minute indécis; puis, brusquement :
Eh bien, non. Malgré moi, votre dénonce me tracasserait. L'individu reviendra cette nuit peut-être; je suis curieux de voir la couleur de sa figure. Je reste, et vous resterez aussi. A nous deux nous y verrons plus clair. Vous ici, derrière le laurier, entre la treille et le mur; moi dans ce buis. Les cachettes sont bonnes. Tout à l'heure, quand la lune montera, impossible de nous voir. Et nous, nous verrons
l36 LES ANTIBEL.
très bien. Vous, ne bougez pas, quoi qu'il arrive, avant que j'aie lâché le coup de fusil. Si l'individu va vers le poulailler, tant mieux, je tire en l'air; s'il grimpe à la fenêtre de Jane, qui que ce soit, c'est un homme mort.
La cachette est bonne en effet : un buis centenaire, jamais émondé, sauf pour en tirer les rameaux à bénir, une fois l'an, le jour de Pâques fleuries. Antibel s'y blottit à l'aise, et Martril, pas bien loin, rasée entre le laurier et le mur de la maison.
Antibel souffle la lanterne.
Le buis, le jardin se fixent dans l'immobilité de la nuit; la maison et les arbres plus noirs, et çà et là, des espaces légers, presque lumineux, où les étoiles éclairent.
Du vent souffle à bouffées courtes; les feuilles chantent un moment, puis se taisent, et d'en bas, des fonds de Combe-Nère, la rumeur des grillons s'élève, continue.
Antibel regarde. Il regarde sa maison, son jardin. Et il lui semble que ce n'est plus son
DEUXIÈME JOURNÉE. iSj
jardin, sa maison de tous les jours. Il y a quelque chose dessus qui lui gâte la joie de la possession habituelle. Il y a le soupçon, il y a les traces.
Ces traces 1 Dans l'obscurité de la nuit, il les voit aussi nettes que tout à l'heure, sous la lanterne. Il les voit, il les compte, il les suit. Dix fois, vingt fois, il refait en idée le mauvais chemin. Il franchit le mur, il traverse la platebande, il grimpe à la treille — comme l'autre y a grimpé la nuit dernière. — Qui, l'autre.^ Il est arrivé de ce côté, il s'est appuyé au mur, il a posé le pied sur la gueule de l'évier.
Et elle? à la fenêtre, les bras ouverts pour le recevoir!
Jane! ma Jane!
Elle est là, derrière ce contrevent; elle dort... non, elle attend. Là, dans mon lit, dans le lit où mon père est mort, oii Fabiane est morte! Et Mette à côté, dans la chambre mitoyenne, si près qu'elle aurait pu les entendre!
l38 LES ANTIBEL.
Est-ce vrai, est-ce possible?
Anlibel le croit, et, la minute après, il ne le croit plus; il juge, il se déjuge. Des soupçons le mordent, des attendrissements l'amollissent; des colères le soulèvent.
Oh! ce contrevent fermé sur la façade endormie!
Qu'il revienne! qu'elle se montre!
Aussi vrai qu'il y a un Dieu, je me vengerai!
DEUXiÈiME JOURNÉE. iS^
NTiBEL écoute dans le jardin, et
METTE
écoute dans son lit.
Soulevée sur le traversin, elle guette, troublée. .Tan l'aime; elle le croit, elle en est sûre. Deux mois qu'il les tracasse, qu'il les boude, qu'il les cherche, elle et sa soeur; sa sœur à cause d'elle :
Il ne m'a rien dit encore, pas la peine;
l/lO LES ANTIBEL.
sa figure parle. Mais pourquoi triste si souvent? Quel travail pour se déclarer, alors que personne ne l'en empêche! On dirait qu'il faute en m'aimant, et qu'il se reproche sa faiblesse. Sans doute, rapport à sa mère, à ses idées contre Jane; il lui en coûte de pardonner tout à fait. Mais il a beau faire, il est pris, il y passera. Déjà il ne s'appartient plus. La nuit dernière on marchait dans le jardin, c'était lui; je l'ai reconnu au clair de lune. Il était là, sous la fenêtre; un moment j'ai cru qu'il voulait escalader; il s'appuyait au pilier, se soulevait sur le coude, puis brusquement il a lâché prise et je ne l'ai pas revu de la journée...
Mette écoute.
En bas, dans l'étable, quelqu'un se plaint; une bête tracassée par les morts ou une âme en peine que le chagrin empêche de dormir.
DEUXIÈME JOURNÉE. l/|l
Oui, cette fois, c'est bien un soupir d'homme qui lui arrive.
Mette écoute et
JAN
soupire; Jan ne peut pas s'endormir. Il s'est tourné, retourné sur son matelas de bruyère; il l'a pétri de ses reins, labouré de son coude, défoncé de sa poitrine.
Le sommeil n'est pas venu.
Et, à côté de lui, dans son oreille, le ruminement paisible, le souffle égal des vaches, la douce mécanique toujours agissante. Supplice. Jan s'enrage; c'est cette figure qui l'obsède, toujours devant ses yeux.
Pas de chance! Je la détestais avant de l'avoir vue; je l'ai insultée la première fois que nous nous sommes rencontrés ensemble. Comment en suis-je venu à l'aimer .î^
Il se dresse à moite sur le lit, il appuie son front à la fraîcheur du mur.
C'est la maladie qui m'a perdu : la fièvre a tué la colère. Tout m'était égal. Et «lie était toujours là, secourable, avec sa voix si douce!
C'était elle que je voyais la première le matin, la dernière le soir. Quand je commençais de me lever, si faible encore, les jambes trop molles pour me soutenir. Mette d'un côté, Jane de l'autre, les deux sœurs me portaient, m'aidaient à faire mes dix pas dans la cour.
J'étais heureux alors, heureux comme un enfant. Nous étions toujours ensemble à bavarder, à rire. Toujours tous les trois. J'avais de l'amitié pour l'une autant que pour l'autre.
Quel malheur que je sois arrivé à en préférer une! Et pourquoi Jane? Mette est aussi jolie que sa sœur et nos âges sont mieux assortis. Elles se ressemblent d'ailleurs; les cheveux, les yeux pareils; Mette
un peu plus petite seulement et la peau plus blanche.
Et c'est l'autre qui me val
L'autre, la marâtre!
Quand ça a commencé? je n'en sais rien; le premier jour probablement, sans que je m'en doute.
Lorsque j'ai compris, il était trop tard; le mal était plus fort que ma volonté.
Je me suis défendu cependant, je me suis sevré de la voir toutes les fois que je pouvais l'éviter; je me suis privé de la regarder quand j'étais obligé de me trouver avec elle.
Et ça n'a servi à rien.
Je ne la regardais pas et je la voyais; je m'en allais et c'était comme si elle avait été avec moi, côte à côte; sa figure, le son de sa voix, l'odeur de sa peau, tout!
Jan soupire.
ll\[x LES ANTIBEL.
Gomment ça finira-t-il? J'ai peur. Si elle devinait jamais!... Et pourtant, de garder ça pour moi, je sens que ça m'étouffe.
Il faudra que je parle un jour ou l'autre, que je parle ou que j'agisse...
Oh! la prendre, la posséder de force l Perdu pour perdu, tant pis, me contenter une fois...
J'y ai pensé, j'ai guetté des occasions, je l'ai suivie, je l'ai attendue le soir à la lisière des bois.
La nuit dernière, une folie m'a pris, un besoin de la voir. Sa porte était verrouillée. Il s'en est manqué de peu que je n'escalade sa fenêtre...
Ça finira mal, bien sûr.
Jan se soulève pour observer l'ouverture de la porte béante à sa gauche, sur l'obscur de la cour. Il appelle le jour pour quitter le lit,
comme il avait espéré la nuit pour oublier dans le sommeil.
Le sommeil boude, le jour est lent à venir. Deux fois les coqs ont chanté, mais les coqs ne savent pas ice qu'ils disent. Les constellations en marche sur le noir de la porte marquent dix heures...
La lune monte à peine au-dessus des bois.
Jan n'a pas la patience d'attendre.
Il se lève, il se vêt, il sort.
L'haleine de la nuit lui souffle de la fraîcheur au visage, sa fièvre tombe; du sangfroid lui revient, il se consulte.
Malade, il l'est, et très malade, mais non pas au point de ne pouvoir pas guérir. Le remède, il le connaît :
Si je pouvais me tirer de devant, m'en aller trois mois, un an s'il le faut. Ce serait la guérison.
Ne plus la voir, alors?
Jan hésite, puis rapidement, à saccades :
l/t6 LES ANTIBEL.
Oui, il n'y a qu'à partir, et tout de suite. Je n'ai que trop attendu.
Il pense à un chantier qui vient de s'ouvrir du côté de Villeneuve; un chemin de fer en construction. On embauche des ouvriers :
J'irai me présenter. Demain, au soleil levé, il faut que je sois déjà loin.
Jan est décidé, et cependant il s'attarde à flâner dans la cour, et de la cour bientôt dans le jardin, vers la fenêtre de Jane.
La lune est cachée; mais une pierre qui roule avertit Antibel et Martril. Larron de volaille ou larron d'amour, le voleur est là; il leur appartient.
Jan s'avance, il longe la treille, il frôle le buis. Où va-t-il? il revient sur ses pas, il s'arrête, il s'assoit sur une pierre, le dos tourné à Antibel, la figure vers la fenêtre de Jane. Il songe...
Longtemps qu'il ne s'était senti le cœur aussi léger, la tête aussi libre. Cette résolution de partir, c'est déjà presque une délivrance.
DEUXIÈME JOURNÉE. ik'^
Il s'exalte, il s'applaudit de son courage. Il ne part pas. Pourquoi se presser? La nuit ne finit pas encore, et ic'est la dernière. Jan la passera près d'elle. Puis, à l'heure habituelle, il pansera les vaches. Pauvres bêtes! il n'est pas juste qu'elles pâtissent à cause de ces histoires. Et quand les vaches seront pansées, avant que l'aube pointe au bord du roc d'Anglar, il s'en ira par Gombe-Nère.
Jan songe, et la lune, oBscurcie jusque-là, s'affranchit des nuages. La vieille figure coutumière des logis, le feston noir du toit, l'enrochement du mur, et le jardin à côté, la treille sur ses piliers de pierre, les fruitiers rongés de mousse, le laurier, le buis, tout ce petit monde familial apparaît, attendri du mystère nocturne.
Jan ne regarde que la fenêtre. Le contrevent bâille; facilement on pourrait soulever le crochet; et peut-être, — il fait chaud, — Jane aura-t-elle laissé la croisée entr'ouverte. La tentation revient et les mauvaises raisons à -l'appui.
Mon père est loin, occupé à garder la
vigne d'Escouloubre; Martril est sourde; Mette doit dormir solide... Je parlerai, je confesserai ce qui m'étouffe depuis deux mois. Elle me plaindra peut-être... Et, si elle se fâche, qu'est-ce que ça peut me faire, puisque je suis résolu à partir I
C'est décidé. Jan se hisse. Un frisson de peur l'arrête une seconde; c'est un hibou qui le frôle et va se poser presque au-dessus de sa tête, sur une solive en saillie.
Il hésite. Ce témoin le gêne. La superstition comme une main froide le serre à la gorge.
Une seconde.
L'amour est plus fort que la peur.
Il grimpe, il s^appuie à l'évier; il va décrocheter le contrevent.
DEUXIÈME JOURNÉE. l^g
ANS l'obscurité, à dix pas, un craquement sec, un mouvement dans les feuilles. C'est Antibel.
Froidement, lentement, comme s'il visait un levron au gîte, il épaule, il couche en joue le voleur. Qui? il n'en sait rien; il n'a pas pu le reconnaître; il le saura, il le reconnaîtra tout à l'heure. Une branche le gêne, il l'écarté; le guidon tremble; il attend que sa main soit assez ferme. Et, quand il tient l'homme au
l5o LES ANTIBEL.
bout du canon, au moment de presser la détente, il se ravise. Tuer l'individu, c'est bien : ce serait mieux s'il pouvait faire coup double. Il le peut. Quand Jane paraîtra à la fenêtre, quand la catin et son amoureux se toucheront du museau, il tirera. Les galants finiront de s'embrasser dans l'autre monde.
Antibel attend.
Mais
MARTRIL
s'impatiente.
Elle a peur que sa vengeance lui échappe.
L'homme est là, presque à portée de sa main. Brusquement, elle s'élance, l'empoigne par la jambe.
Au secours! Je le tiens I au secours I
L'individu saute à terre, se débat, muet, lechapeau enfoncé sur les yeux. Dans un mouvement, le chapeau tombe. La lune l'éclairé en face : Jan!
L'ancienne lâche prise, et, rapidement, à voix basse :
DEUXIÈME JOURNÉE. l5l
Sauve-toi! ton père est là.
Il va fuir; mais
ANTIBEL
lui barre la route.
Jan! que fais-tu Ik?
Le malheureux n'a pas la force de répondre. Un .contrevent s'ouvre. La complice se dénonce.
Ce n'est pas Jane. C'est
METTE
Qui êtes-vous.^ Que se passe-t-il.»^
MARTRIL
S2 hâte de répondre :
Ce qui se passe, tu dois bien t'en douter
un peu. Tu le sais mieux que nous, toi, ce que Jan venait faire par ici.
Mette ne nie pas, se croyant trahie. Et Martril insiste.
Vous aviez à vous parler, sans doute .î^
ANTIBEL
rassuré un peu, un peu méfiant encore. II ricane :
A vous parler I Un drôle de moment pour causer, quand on a toute la journée pour se raconter ses affaires I Si Jan avait fini de grimper là-haut, vous n'auriez pas perdu votre temps en paroles. Pas vrai, mon garçon .î^
Jan se tait. Sauvé peut-ôtre; mais il a eu une telle honte tout à l'heure, une telle peur,
DEUXIÈME JOURNÉE. l53
ks dents lui en claquent encore. Impossible d'articuler.
Ce silence en se prolongeant inquiète son père. Antibel refronce le sourcil.
MARTRIL
alors :
Allons, petit; puisque ta bonne amie ne dit pas non, tu peux bien te confesser à ton père. Pas la peine de faire tant d'histoires. On se convient, on se parle; on se parle le jour, on se parle la nuit; ça ne fait de tort à personne, quand on est décidé à se marier. Un peu plus tôt, un peu plus tard, on finit toujours comme au couvent de Lauzerte : quatre pieds sous la couverte.
JAN
intervient :
Ce n'est pas ce que vous croyez, méninel Mette est sans reproche.
l5'( LES ANTIBEL.
Vous aviez l'intention de dire vos prières ensemble; c'est entendu. En attendant, vous avez failli faire arriver un malheur.
Il montre son fusil qu'il a gardé en main, et à mesure qu'il parle, il exécute les mouvements avec son arme, comme s'il allait tirer :
Pardi, un homme qui cherche à entrer par force dans une maison à cette heure de nuit, c'est un coup de fusil plutôt qu'un compliment qu'on est en droit de lui servir. Et ça n'a pas été loin : le fusil en joue, le doigt sur la détente! Oï! d'y penser seulement!
Il désarme le fusil soigneusement, le pose à terre, appuyé au mur de la maison.
Enfin! ça se termine mieux que ça n'avait commencé. Au lieu de comparaître
DEUXIÈME JOURNÉE. l55
devant les juges, entre deux gendarmes, on ira tous ensemble s'expliquer devant le curé et le maire. Ce sera moins triste. On boira à votre santé, les galants, et on vous portera le tourin au lit pour vous empêcher de dormir. Chacun son tour! C'est Jane qui va être étonnée! Eh Jane? Jane? Eh bien, elle a le sommeil dur, celle-là l Jane ?
JANE
saute du lit, pousse le contrevent :
Qu'y a-t-il? que faites-vous là, tous, dans le jardin?
ANTIBEL.
Descends, on t'expliquera...
Jane s'habille, descend à la hâte.
Mette après elle.
Antibel explique :
l56 LES ANTIBEL.
Ce sont des vendangeurs que j'ai dérangés au moment où ils allaient cueillir du raisin de lune à la treille.
JANE
Du raisin de lune.î^
ANTIBEL.
Eh oui, du beau raisin d'amour qu'on mord à pleine grappe, bouche contre bouche. Comprends-tu.»^ m
JANE
Qui est la vendangeuse?
ANTIBEL.
Cherche 1
JANE
Toi, Mette?
• Mette ne répond pas, mais son air contrit,. — contrit et radieux, — la dénonce.
Et Jane suffoquée :
Toi! C'est le loyer que tu paies à Antibel pour la bonté qu'il a de te nourrir à la Dérocade! Et tu oses me regarder encore! Un rendez- vous, la nuit, dans ta chambre 1 Et avec qui, s'il te plaît.»^
Mette pleure; une pluie de larmes qui tombent, changées en diamant par la clarté lunaire.
ANTIBEL
prend sa défense :
Tu te serais évité la peine de t'encolérer, si tu avais demandé d'abord le nom de son bon ami. Ta sœur n'est pas la plus fautive. Prends-t'en à celui-ci, à ce sournois qui fait ses coups sans prévenir. Et toi, mon garçon, tire-toi de ce mauvais pas comme
l58 LES AM'IBEL.
tu pourras; parle, dis ce que tu as à dire; tâche de t'arranger avec Jane...
JAN
résigné, l'air sombre :
Entre braves gens, en pareil cas, il n'est pas besoin de beaucoup de paroles. Tu étais ma marâtre, Jane; veux-tu être ma belle-sœur.^
JANE
Tu aurais pu t'y prendre autrement, mon ami. Enfin, puisque tu te déclares, je n'ai rien à dire : j'accepte.
après un silence :
Pardonnez-moi, toutes les deux. Il y a des moments où l'on n'est pas le maître
DEUXIÈME JOURNÉE. IÔQ
de ce qu'on fait. Pauvre Mette! On t'a secouée à cause de moi. Plus tard, tu te consoleras, j'espère.
ANTIBEL.
Pas plus tard; tout de suite. Puisque nous voilà tous d'accord, il est juste qu'on s'embrasse. Les promis d'abord. Avancez qu'on voie si vous faites une jolie paire. Là; donnez-vous la main; marchez. Un baiser pour conclure, et qu'on l'entende!
Mette saute au cou de Jan qui se laisse faire. Antibel réclame :
Eh bien, et moi, petite .^^ Tu me dois bien ça en paiement de ma nuit blanche. La barbe est vieille de trois jours; tant pis. On se fera plus beau le jour de la noce. Bien; Fautre joue maintenant.
l6o LES ANTIBEL.
Mette s'exécute, et Antibel :
A ton tour, Jan; tu dois quelque chose à ta belle-sœur. Allons, que j'aie le plaisir de vous voir amis, une fois. Embrassezvous devant moi.
obéit, tend la joue, paisible :
A ton aise, Jan, si le cœur t'en dit.
JAN
hésite une seconde, puis d'un brusque élan : De tout mon cœur, Jane.
Ils s'embrassent, observés de près par Antibel et par l'ancienne qui, chacun de son côté^ les dévisagent attentivement.
MARTRIL
giogne :
DEUXIÈME JOURNÉE. l6l
Pour la ménine, il n'y a donc rien?
Et pendant que le garçon met un baiser dans ses rides, bas, à son oreille :
C'était pour l'autre, dis? Malheureux I fais attention I
TROISIÈME iOURNÉE
E causse d'Anglar.
Du ciel et des pierres.
Des pierres émiettées en ossements sur le sol; des pierres alignées en murailles au bord des héritages, des pierres tassées au milieu des champs en de naïves pyramides.
Sur l'uniformité déclive à peine du terrain,
l66 LES ANTIBEL.
un pli brusque, un entonnoir de rochers et de broussailles et au fond la surprise d'une chanvrière...
C'est Vigue.
Rien autour.
Le relief d'un genévrier, l'effort d'une touffe de buis; et le buis se dessèche; le genévrier s'aplatit au ras du sol, souffleté par le vent, tondu par les troupeaux.
Rien...
La broussaille rampe, l'arbre se défigure. C'est un figuier chétif , pâle d'écorce, court de feuille, un érable émacié, sans substance, un chêneteau, avorton de chêne, pauvre être grimaçant et tortu qui s'obstine à l'orée d'une friche.
Un peu de t-erre arable se ramasse au fond des pentes; de quoi nourrir une ombre de récolte, un seigle transparent de maigreur.
Des rochers écroulés, comme des citadelle» en ruines, gardent ces solitudes, et, à côté d'eux, pareille de couleur et presque aussi immobile, se découpe sur le ciel la cape grise d'un berger.
Mette est là. Assise sur ses talons, à la mode
des pastoures quercinoles, elle tord le chanvre nouveau en paissant les ouailles de la Dérocade.
La quenouille de buis sous le bras, une mante informe, trop longue, trop large, comme un déguisement de vieille sur les épaules, elle file.
Autour d'elle, sous la garde de Finette la chienne, des brebis menues, à jambes grêles, mordent des lavandes calcinées, des squelettes d'immortelles...
Il fait tiède.
Des grives chantent au soleil. Un vent d'automne très doux promène des feuilles mortes. Elles roulent un moment et se reposent l'une après l'autre dans le même creux de rocher où les pluies d'hiver les aideront à pourrir.
Les brebis marchent, les feuilles roulent et
METTE
chante en faisant tourner son fuseau.
C'est son habitude de chanter au pacage; et quelquefois, ce sont des chansons à elle, sur trois notes comme des musiques d'oiseau;
l68 LES ANTIBEL.
d'autres fois, des romances anciennes. Et ellii s'applique à les pousser du haut du gosier, de toute sa force, contente d'entendre sa voix s'en aller vers le lointain des causses. Elle commence la chanson de la Morte :
La bague que tu m'as donnée, Reprends-la à mon petit doigt.
En riant, tu l'avais posée; En pleurant, tu la tireras.
Ne la donne pas à une autre, Elle se moquerait de moi.
Mais donne-la à une nonne Qui priera chaque jour pour moi.
Le second couplet envoyé, Mette écoute un moment.
La chanson est dialoguée; et peut-être Jan qui travaille avec son père à faucher une luzerne du côté de la Régaldie va-t-il lui répondre.
Mette écoute...
Les faucheurs sont là. On entend le choc de la faux sur la pierre à aiguiser; mais personne ne songe à lui donner la réplique. Peut-être
aussi le vent qui souffle à l'opposé empêchet-il la voix de descendre.
La chanteuse reprend alors d'un cran plus haut, en appuyant sur les finales. Il entendra sûrement cette fois. Et la dernière note lancée, elle écoute encore.
Silence. La combe n'a pas envie de icauser avec le causse. Et au lieu de Jan, c'est Mette qui entonne la réponse du fiancé à la morte :
Fût-il autant de jouvencelles
Ici que d'étoiles là-haut,
Je n'aimerai jamais que celle
Qui m'attend seule en son tombeau I
Mette a fini de chanter.
Elle songe, soucieuse :
Jan n'est pas ce qu'il devrait être avec moi. Qu'est-ce qu'il a donc, ce Jan.^^ C'est bien lui pourtant qui est venu me chercher. La folie le tenait sans doute. Et maintenant, la fantaisie est passée, il n'a plus rien à me dire. Une triste compagnie que la sienne! Il ne m'a pas promenée un
dimanche, il ne m'a pas fait danser une fois à Saint-Vergondin. On dirait qu'il a honte de sa promise!
Si c'est comme ça maintenant, qu'est-ce que ce sera plus tard, quand nous serons mari et femme?
Mette n'est pas contente. Tout à l'heure, lorsque Jan montera de la Régaldie pour soigner le bétail, elle l'obligera à s'expliquer.
E voilà; il vient.
La faux à l'épaule, il paraît au
sommet de la montée.
Le sentier devant lui coupe obliquement le
causse, gagnant la Dérocade, dont les bâtisses
noires et le pigeonnier blanc s'érigent, embas-
.tionnés, sur l'horizon, vers le couchant.
Le faucheur marche rondement, sans appuyer d'une semelle du côté de sa promise. Il va passer outre.
METTE
le hèle :
Eh, Jan?
JAN
Que veux-tu?
Il continue d'avancer.
METTE
Si tu n'es pas trop pressé, je voudrais que tu pousses jusqu'ici. J'ai à te montrer une brebis malade.
JAN
quitte le sentier et, arrivé devant Mette :
Vite, le soleil marque quatre heures; les vaches doivent bramer après leur pâture.
METTE
C'est celle-là, cette burelle à côté de la blanche; vois comme elle boite. C'est arrivé hier en paissant l'igue de Rastibel; elle a roulé du haut d'un rocher. Rien qu'une écorchure; mais le jarret a enflé pendant la nuit et la voilà en mauvais état. La plus grasse justement, celle qui profite le plus, et quand elle nourrit, la meilleure laitière. Ce serait dommage!
Mette a posé la quenouille, Jan la faux. Ils on saisi la malade, et, couchée sur le flanc, anhélante, avec ses gros yeux désorbités qui s'effarent, ils la tâtent, ils l'examinent.
JAN
se prononce :
L'enflure est en décroissance, le jarret plie : ce ne sera rien.
Il va repartir.
METTE
réclame :
Un moment encore, puisque nous voilà tous les deux seuls. Le soir, après souper, les autres sont là, on n'est pas libre. Une minute, à l'ombre, dans la cache I
Jan se résigne.
La cache est appuyée à un tas de grosses pierres ameulonnées au milieu du pacage. C'est une cabane rudimentaire, construite avec les blocs voisins par les pâtres de la Dérocade. Jan y a travaillé enfant. Sur les pierres noircies par la fumée, il a écrit son nom plusieurs fois, et les dates à la suite, déjà anciennes.
Des pierres plates forment siège au fond, et, dans l'épaisseur inégale des murs, des niches s'évasent, des chevilles s'accrochent, de quoi suspendre la panetière, faire sécher la cape après la pluie, enfermer les noix maraudées ou les châtaignes qu'on fait cuire sous la cendre, les jours d'hiver.
Mette et Jan sont assis côte à côte.
Ils se taisent.
METTE
Et après .^... C'est tout ce que tu as à me raconter.^ C'est comme on dit aux petits enfants : le chat t'a mangé la langue.
JAN
La tienne marche encore, heureusement, et moi je t'écoute.
METTE
Ecoute-moi donc, et des deux oreilles.
J'ai des choses sérieuses à te dire :
Elle lève la tête, et, regardant son fiancé dans les yeux :
Que t'ai-je fait.^^ qu'as-tu contre moi.»^ Réponds franchement, c'est la dernière preuve d'amitié que je te demande.
JAN
secoue la tête :
Contre toi? Rien...
METTE
Rien.^... Menteur!... Ose me le répéter en face...
lAN.
Je te regarde et je le répète : je n'ai rien contre toi.
METTE
Contre qui, alors .^ Voilà huit jours que tu ne m'as pas adressé la parole. Huit jours I Avoue-le : tu te passerais d'épouser avec moi plus facilement que de souper. Tu fais non et ta figure dit oui. D'ailleurs je suis bien bonne de te le demander. SI
tu ne me détestais pas, est-ce que tu resterais là', près de moi, seul à seule, sans avoir seulement l'idée de m'embrasser?... Est-ce que c'est la coutume, dans le causse, que les filles commencent?
jan
passe le bras autour de la taille de Mette et l'embrasse :
Mette, ma pauvre Mette!
METTE
Rien qu'un. î^ Allons, c'est pour les baisers comme pour les paroles : il paraît que tu es économe de tes lèvres. Et si tu voyais ton air! Aussi tranquille qui si tu baisais le crucifix à l'offrande! Quel travail! Sans doute je dois avoir quelque chose sur moi qui te dégoûte. La peau trop noire, peut-
178 LES ANÏIBEL.
être, ou bien ce sont mes yeux, mes pauvres yeux, qui ne te plaisent plus. Tu les trouvais à ton goût il y a deux mois.
JAN
Et ils n'ont pas changé!
METTE
Alors, quoi? explique-moi ce qui l'arrivé?...
JAN
T'expliquer? Je ne peux pas, je ne le comprends pas moi-même. Patiente encore un peu. Ce n'est pas ma faute, val Patience, ça me passera sans doute...
METTE
dépitée :
Patiente 1 c'est commode à dire. Si tu étais à ma place!... Un jour tu veux, le lendemain tu ne veux plus.
JAN
frappe du poing contre le mur de la cabane : Ah! si ça ne dépendait que de moi!
METTE
Et de qui donc.»^
JAN
Est-ce que je sais? C'est comme une maladie qui m'a pris. Je n'ai plus ma tête à moi. Ah! quel malheur!
Il se lève, il reprend la faux, il va partir :
Crois-moi, ma pauvre Mette, j'en ai plus que ma charge. Il y a des moments
l8o LES ANTIBEL.
OÙ j'ai peur de devenir fou, oui, fou, et pis encore. Si ça n'était pas des bêtises, des radotages de l'ancien temps, je jurerais que quelque malintentionné m'a jeté un mauvais sort!
TROISIÈME JOURNÉE. l8l
^^ÎF"^ AN est parti...
jg^ Il va, sans se retourner, dans le découvert de la friche.
Les figuiers et les érables qui bordent l'igue de Rastibel le cachent un moment, puis le mur de pierres sèches qui enferme le pacage. Il disparaît.
Mais ses paroles, quand il s'en allait. Mette les entend encore.
l82 LES ANTIBEL.
METTE
se tourmente.
Ce n'est plus l'inquiétude de tantôt, la peine d'amour pleurant du cœur gonflé comme la sève du bourgeon : c'est une angoisse obscure^ envahissante!
Si c'était vrai, pourtant; si Jan était ensorcelé !
Pourquoi pas? c'est un malheur qui peut arriver à tout le monde. Il y a des gens qui ont le mauvais œil; un regard qu'ils vous envoient, et c'est fini; on tient son affaire, on est amalheuré pour le restant de ses jours. £t s'il n'y avait que les vivants on les éviterait, on les amadouerait peut-être; mais les morts, les âmes abandonnées qui s'accrochent à vous pour avoir des prières, comment s'en délivrer?
Ensorcelé! Eh oui, tout s'expliquerait alors, ces silences de Jan, cet air continuel d'être ailleurs. Pauvre garçon! Elle a peut-être tort de lui en vouloir. Si c'est ça, ce n'est pas sa
TROISIÈME JOURNÉE. l83
faute. Mette n'a qu'à le plaindre et à se plaindre aussi.
C'est fini : Jean ne m'aimera plus.
Mette se trouble. Des histoires lui reviennent, des figures oubliées d'ensorceleurs ou d'ensorceleuses, cauchemar de son enfance. D'autres, plus récentes, plus proches; une toute voisine : La Gâte. Elle habite là, dans cette masure adossée au bois de Rastibel...
Indifférente jusque-là, pareille aux quelques autres en vue sur les pentes inhabitées du causse, la bâtisse sort, se détache peu à peu de la grisaille ambiante, s'impose à l'attention de Mette. Son regard s'en écarte un moment, y revient aussitôt, fasciné.
Qui sait si ce n'est pas de là qu'est parti le coup.f^ Si ce n'est pas elle, cette Gâte, qui a fait tout à Jean, qui lui a, de loin, comme un crapaud son venin, envoyé le maléfice?
Mette la soupçonne. Et comme si sa pensée,
l8f\ LES ANTIBEL
braquée de loin sur elle, irritait la sorcière, l'obligeait à sortir de son trou, la voilà qui paraît au seuil de sa porte.
Endeuillée de cotonnades violettes, la figure à l'ombre d'une indienne déteinte, elle se glisse le long des cépées, hésitante, à la façon des voleurs ou des ivrognes.
Son bouc Barabbas la suit, un vieux bouc noir, haut encorné, solide encore sur ses quilles, l'œil mauvais, la barbiche ricaneuse.
Mette les connaît bien tous les deux.
Le bouc est le gagne-pain apparent, l'enseigne honnête du logis oii les gens vont, sous le prétexte de conduire leurs chèvres, consulter la devine.
Le bouc est un peu sorcier lui aussi.
Il a trente ans d'âge, soixante ans, affirment quelques-uns. Le fait est que, la sorcière et lui, on les a toujours iconnus ensemble. Qui voit l'un voit l'autre; ils ne se quittent pas; associés en maléfice, camarades d'ivrognerie; car le vin, assure-t-on, ne fait pas plus de peur à l'un qu'à l'autre. Et, quand ils ont trop bu, ils se cognent; on le dit au moins. Des passants de minuit les ont entendus se cha-
TROISIÈME JOURNÉE. l85
mailler et se rosser comme un mauvais ménage. Le bouc bêle comme tous les boucs quand il y a du monde, mais quand il est seul avec sa commère il sacre et renie Dieu comme un chrétien.
Curieuse un peu, anxieuse, Mette les regarde venir.
Gâte et son acolyte longent, en face de la bergère, le mur qui enclôt le pacage, et c'est tantôt la coiffe de la sorcière qui dépasse, tantôt les cornes du bouc, dressé sur ses pattes, occupé à tondre les pousses d'une sanguine ou d'une ronce.
Où vont-ils? Ici ou là, à gauche quand on les croit à droite; ils mêlent leurs voies, ils s'espacent en des randonnées incertaines, Barabbas en quête de pâture, sa maîtresse à la poursuite de quelque herbe médicinale. Et quand Mette les croit en allés tout à fait, la corne ou la coiffe surgissent brusquement dans une brèche de la muraille.
La pastoure est tentée de consulter la Gâte. Coupable ou non de la maladie de Jan, cette femme pourrait certainement le guérir. Le voudrait-elle? Sans doute, en y mettant l'ar-
l86 LES ANTIBEL.
gent. Elle est gourmande, la Gâte, et les bons morceaux coûtent cher. Mais il faudrait l'aborder, lui parler. Mette n'ose pas. Et pendant qu'elle hésite, la sorcière a disparu vers les pentes du côté de la Régaldie.
Non, elle est encore là.
Une ombre touche Mette, la dépasse, s'allonge en pointe de fourche, loin sur le causse.
Mette se retourne.
La tête malicieuse de Barabbas la regarde, dressée derrière elle, dans une brèche du mur,
GATE
le commande :
Ici, Barabbas!
L'ombre s'accourcit brusquement, rentre dans le bois.
La sorcière et le bouc disparaissent à travers^ les ,chènes.
METTE
les rappelle :
TROISIÈME JOURNÉE. l8j
Eh, Gâte?...
Et déjà elle se repent d'avoir appelé.
Lentement, les deux camarades sont revenus sur leurs pas.
GATE
Que veux-tu, petite.^
Mette la regarde du haut en bas, vite, à la dérobée, cette terrible sorcière. Pas si terrible! abrutie plutôt, avec des yeux clignotants et une pointe de vermillon au sommet des joues, comme une enseigne d'ivrognerie.
Que veux-tu .î^ .. .
METTE
sent ses yeux sur elle. Elle balbutie en montrant sa quenouille :
Mon fil se noue à tout moment aujourd'hui. Le drapet sans douje qui s'amuse; que faut-il faire?
l88 LES ANTIBEL.
GATE
C'est pour ça que tu me déranges, bien sûr?... Allons, pourquoi mentir, tu as d'autres soucis en tête, ma fille I
Elle cligne de l'œil, et, à voix plus basse :
Jan, ton promis, n'est-ce pas.^^ tu es en peine à cause de lui.»^
METTE
résolue :
En grande peine. 11 ne m'aime plus, j'ai peur qu'on lui ait jeté un sort...
GATE
A quoi le connais-tu?
METTE
C'est lui qui se plaint. Ses idées se dé-
rangent, il n'est plus son maître. Et triste, triste! Si ça ne lui passe pas, le pauvre garçon ne fera pas de vieux os.
GATE
Tu n'as pas regardé si les plumes se mettent en boule dans son traversin .^^ C'est un signe infaillible... Et les pies.»^ tu n'as pas fait attention, quand il se promène, si elles le suivent en volant à sa gauche?
METTE
Je n'ai rien vu; mais pourquoi me questionner .î> vous en savez plus long que je ne pourrais vous en dire.
GATE
Je connais plus de choses que toi, c'est certain; mais je ne connais pas tout. Il
190 LES AMIBEL.
faut qu'on m'aide. As-tu sur toi quelque objet qui ait touché la peau de ton bon ami?
METTE
Rien.
GATE
Ses yeux luisent, ses doigts s'allongent :
Et cette bague, est-ce que ce n'est pas lui qui te l'a donnée?
METTE
C'est vrai, je n'y pensais plus. Il m'en fit cadeau à la foire de Prévinquières.
GATE
Fais-la-moi passer. Elle est en argent.
n'est-ce pas? tu en es sûre? Parce que en ^tain elle ne nous rendrait aucun service.
Mette ôte la bague d'assez mauvaise grâce, la fait passer à la Gâte.
On dirait que tu crains de la voir se fondre en me touchant. Donne. Elle est bien légère, ta bague; elle ne pèse pas un écu de trois francs. Donne tout de même. Avec ce peu, nous allons savoir si Jan est tracassé par les morts. Mais pour s'en assurer. Barabbas est mieux instruit que moi. C'est lui qui va répondre. Barabbas?
Le bouc, accroupi aux pieds de Gâte, se dresse brusquement. Il bêle. La sorcière l'enferme d'un geste dans le cercle magique. Puis, avec des paroles marmottées entre les dents, elle lui fait passer la bague sous le nez.
Barabbas renifle, et aussitôt, comme pris de vertige, il pirouette deux fois, trois fois, et retombe en saluant de la corne.
Barabbas a parlé.
La sorcière le flatte, le gratte au front, enfonce ses doigts dans sa vieille pelure, et, se tournant vers Mette :
Ça y est, ma fille; Barabbas l'affirme, et Barabbas ne se trompe jamais. Jan est pris. Les âmes lui en veulent.
Gâte se recueille une minute. Elle reprend :
C'est la Fabiane; j'aurais dû y penser tout de suite. La Fabiane n'est pas contente. Antibel l'a offensée en se remariant avant l'anniversaire. Et depuis, combien de messes a-t-il fait chanter à son intention .^^ Pas une. La morte est en colère 1
METTE
Et c'est sur moi que ça retombe .î^
GATE
Jan ou toi, c'est tout un. Elle ne veut
TROISIÈME JOURNÉE. IQS
pas qu'il t'épouse. Ta sœur lui a pris son mari, elle ne veut pas que tu lui prennes son fils. Elle le reprendrait plutôt. La colère des morts est terrible!
METTE
joint les mains.
Que devenir, alors ? Conseillez-moi, Gâte; aidez-moi à sauver Jan. Si vous nous rendez ce service, ma sœur et moi nous vous donnerons tout ce que vous voudrez.
GATE
Et qui te dit que je veuille quelque chose .^^ cette bague, oui, je la garderai volontiers en souvenir de toi, mais rien de plus. Pour être pauvre, on n'est pas une mendiante. Ce que je souhaiterais, c'est
iq/j les amibel.
d'être traitée plus humainement par toi et par les tiens. Vous êtes durs au pauvre monde, à la Dérocade 1 Depuis la mort de la Fabiane, personne de chez vous ne m'a aumônée seulement d'un adisias! Vous me regardez de travers parce que j'ai des secrets pour voir et pour guérir. Où est le mal Qu'est-ce que ça vous fait que les gens en peine viennent me trouver, au lieu de porter leur argent au curé ou au médecin?
METTE
On vous honorera, Gâte; on vous récompensera. Dites-moi seulement ce que nous devons faire.
GATE
Dès demain matin, ça presse 1... vous irez trouver le curé de Saint-Irech, vous
lui demanderez de vous dire trois messes chantées d'ici à dimanche : trois. Nous verrons ensuite. Si Jan ne va pas mieux, s'il ne recommence pas à t'aimer, je te donnerai un petit sachet que tu mettras dans son traversin. Ça lui changera les idées. Et si ça ne suffît pas, nous trouverons autre chose. Sois tranquille. Barabbas et moi nous connaissons les morts; nous savons comment il faut s'y prendre avec eux. Pas vrai, Barabbas.^
Gale s'interrompt pour donner du poing sur le museau de son acolyte, qui s'oublie à folâtrer avec Mourèbe, la chèvre unique de la Dérocade.
Assez, mon ami, assez! On sait ce que tu vaux, tu as fait tes preuves. Ménagetoi, mon pauvre vieux.
Et toi, petite, bonsoir, nous partons.
J'ai assez flâné par en haut, dans le pays des pierres. Rien à manger ici, rien à boire, et j'ai soif. D'avoir parlé, la langue me pèle. En route, bel amil
A sorcière s'en va, escortée de son camarade barbu.
METTE
est seule.
Machinalement elle a repris la quenouille et le fuseau, et tout en filant elle regarde vers la Dérocade.
Il lui tarde de rentrer, de se iconcerter avec Jane. Antibel n'est pas trop porté pour les curés ni pour les sorcières. Avare! même pour
igS LES ANTIBEL.
son fils, on aura du mal à lui faire lâcher ses pièces de cent sous.
Ça presse, cependant, assure la Gâte.
Notre-SeigneurI Pourvu que les messes n'arrivent pas trop tard!
Mette songe, angoissée.
La voix d'
ANTIBEL
la secoue :
Mette! Mette!...
11 est en colère, Antibel.
A quoi penses-tu, sandieul au lieu de me regarder, la bouche ouverte comme une innocente, ramasse donc tes ouailles, mauvaise bergère! En voilà déjà trois descendues dans l'igue. Allons, vivement.
Mette ramène les brebis fautives.
TROISIEME JOURNEE. IQQ
Mais Antibel ne s'en va pas, Antibel a encore quelque chose à dire, et ce quelque chose le gène. Lui, si peu embarrassé d'habitude, aussi prompt de la langue que de la main, il hésite au premier mot :
Dis-moi, petite...
Il s'arrête.
Ce soupçon, qu'il garde depuis deux mois, il ne voudrait pas le trahir. Et pourtant, il faut qu'il sache...
Dis-moi, Jan t'a parlé tantôt .^^
METTE
Oui; pourquoi?
ANTIBEL.
îl m'avait quitté si brusquement, sans m'avertir, j'avais peur que la fièvre lui fût montée au cerveau.
METTE
Fièvre ou non, le fait est qu'il a quelque chose, notre Jean.
Tu trouves, toi aussi .î^ Tout à l'heure, comment a-t-il été avec toi.^^
METTE
La bouche cousue, comme toujours...
Et quand il s'est décidé à parler, j'aurais autant aimé qu'il se taise...
ANTIBEL.
C'est curieux; il t'aimait cependant, tu ne peux pas le nier, quand il allait te trouver la nuit...
METTE
Il ne m'avait pas demandé la permission... 1'^;
ANTIBEL.
Tu l'attendais I Sois franche I ses intentions, il te les avait bien déclarées?
METTE
Pas du tout. Seulement, il était toujours après ma sœur et moi; et comme ça ne pouvait pas être pour Jane...
ANTIBEL.
Et depuis que vous êtes fiancés?
METTE
Depuis? Ça va plus mal qu'avant. Il ne fait pas attention à moil...
Et tu ne cherches pas le motif? Tu ne
te méfies de rien? tu ne crois pas qu'il en aime une autre?
METTE
Une autre? Oh! non. C'est bien assez qu'il m'oublie! Mais ce n'est pas sa faute. Pauvre Jan! Il est ensorcelé. La Gâte me l'a dit.
ANTIBEL
hausse les épaules :
La Gâte a de bons yeux et de bonnes oreilles. En espionnant, selon son habitude, le long des murs, sur la lisière des bois, elle aura surpris Jan... Et que t'at'elle dit encore, cette mauvaise femme?
METTE
Elle dit que l'âme de la Fabiane nous en veut à tous. Elle languit, abandonnée en purgatoire; elle veut ravoir son fils. C'est
elle qui lui a dérangé les idées; et, si vous ne demandez pas des messes au plus vite, elle le fera mourir de chagrin...
ANTIBEL.
Tu crois ça, toi, pauvre innocente I Et moi, je crois autre chose.
Il se tait, sourcils froncés, les yeux vers la Dérocade.
Jane vient de se montrer au seuil de la maison. Le soleil couchant allume le seau de cuivre qu'elle porte à bout de bras.
Elle descend à la fontaine.
Antibel regarde encore.
C'est Jan, maintenant, qui sort de l'étable.
Il longe le mur du jardin, s'arrête, revient sur ses pas, recommence, hésite un peu au seuil de la descente et disparaît à son tour.
Brusquement, Antibel prend congé de Mette.
Allons; à tantôt, petite. Et méfie-toi... méfie-toi de l'igue!
Antibel a rejeté la faux sur l'épaule; il se remet en marche. Lentement d'abord, à son pas quotidien, plus vite à mesure qu'il s'éfolgne.
Et Mette s'étonne, accoutumée à la gravité de son allure. Qu'a-t-il donc de si pressé à voir à la Dérocade .^
Rien. Il ne s'arrête même pas pour accro cher la faux au mur de l'étable. Au plus court et sans hésitation aucune, il descend à la fontaine.
METTE
aussi se décide à partir.
Les grives ont fini de chanter depuis un moment; l'engoulevent commence à festonner au-dessus des friches.
C'est l'heure de rentrer le troupeau.
Prr... Va les chercher! dépêche-toi, Finette!
Les brebis détalent tumultueuses et la pastoure à leur suite, poussant les retardataires, les fouaillant du manche de la quenouille.
Plus prompte que d'habitude; bouleversée un peu.
Elle en a beaucoup vu depuis quelques heu res, et qui sait ce qu'elle doit voir encore!
MARTRIL
l'appelle du fond d'Escouloubre. Elle vient de couper de l'herbe pour les lapins. Elle a renipli son tablier qu'elle porte noué des quatre bouts et retenu d'une main par-dessus l'épaule.
Où vas-tu si vite, petite? Tu ne marcher pas, tu galopes.
METTE
C'est Jan qui en est cause...
Martril se redresse un peu, la regarde dut coin de l'œil, étonnée. Mette continue :
Oui; il avait sa mauvaise figure tantôt^
206 LES A.MIBEL.
quand il m'a quittée; il m'a fait peur. Il me tarde de savoir ce qu'il est devenu...
MARTRIL.
Vous vous étiez disputés, sans doute.
Toi tu le voudrais toujours à t'embrasser; et lui, il est comme les autres, il te cherchait tant qu'il n'était pas sûr de t'avoir, maintenant qu'il t'a, il ne te regarde plus. Et ça t'inquiète! Patiente un peu, petite, et tiens-lui la corde longue; de lui-même il te reviendra...
METTE
Dieu vous entende, l'ancienne! En attendant, je ne suis pas tranquille. J'ai consulté Gâte; elle prétend que Jan est ensorcelé...
MARTRIL.
Et tu l'écoutés, cette menteuse?
METTE
Vous êtes comme Antibel, vous; vous n'avez pas confiance à la devine. N'empêche qu'il avait l'air joliment inquiet, votre fils. Il se méfie de Jan.
Marlril fait un signe de dénégation; Mette insiste :
Je vous dis que si. C'est lui qui me l'a dit. (( Tu le crois ensorcelé, toi. Et moi, je crois autre chose. »
Il est parti là-dessus. Il a filé rondement vers la Dérocade. Et là, sans entrer, sans se donner le temps d'accrocher la faux, il est descendu à la fontaine.
MARTRIL.
A la fontaine.»^
METTE
Oui. Jan et Jane y étaient déjà. Il sera allé les rejoindre.
2o8 LES ANTIBEL.
MARTRIL.
Tu en es sûre?
METTE
Très sûre. De Jarlame où j'étais à garder, on voit la Dérocade comme si on y était. Je l'ai suivi de l'œil jusqu'à la descente.
MARTRIL.
Et tu dis qu'il a gardé la faux.»^
Mette fait oui de la tête. Et Martril bouleversée :
Jésus! Il va les tuer!
Sans autre explication, elle jette son paquet d'herbe à terre et court vers la Dérocade.
METTE
la regarde, hébétée :
Il va les tuerl les tuerl
Elle répète le mol, le laisse tomber deux fois, trois fois sans comprendre.
Tout à coup, une clarté lui vient : horrible. Un cri en même temps :
Jane!
Et, folle de peur, tremblante de icol^re, elle se jette à la poursuite de Martril.
C/C<iX2WtX^>oo
'eRÉPUSCULE
L ne fait pas encore obscur, très pâle seulement, dans la crose, à côté de la fontaine. Tandis que, vers le seuil, dans la baie largement ouverte sur la profondeur de la combe, le^ reflets du jour se dissolvent en poussière rose, au fond, sous la voûte, c'est déjà le crépuscule qui commence. Des -chauves-souris glissent dans la pénombre, des courtilières chantent, et tantôt claire, tantôt
2l4 LES ANTIBEL.
grave, selon le rythme intérieur qui la gouverne, la musique de la source s'élève, de> plus en plus distincte.
La musique s'arrête tout à coup.
C'est
JANE
qui pose le seau de cuivre sur la margelle.
En attendant qu'il s'emplisse, elle s'adosse au rocher, lasse, mal contente.
Jan ne veut plus de Mette; il ne l'a pas encore signifié à son père; mais c'est tout comme; il n'en veut plus; c'est facile à voir. Et Mette continue à l'aimer :
Pauvre Mette I Et pauvre Jane aussi I Qu'Antibel prenne ou non parti pour son fils, que Jan reste ou qu'il s'en aille, je le sens bien, c'est fini d'être tranquilles. Si on savait seulement de quoi il retourne, si on pouvait deviner ce qui pousse JanI Justement, depuis deux ou trois jours, le garçon tourne autour de moi; on dirait
CRÉPUSCULE. 2l5
que son secret lui pèse et qu'il cherche l'occasion de s'en décharger. Mais, chaque fois, c'est comme un fait exprès, l'ancienne se met entre nous, l'empêche de me parler. La mauvaise I C'est elle sans doute qui a monté la tête à son petit-fils : quelque histoire, quelque mensonge inventé sur le compte de ma sœur; et elle ne veut pas que je le détrompe!
Jane imagine; Jane suppose; elle n'entend pas
qui vient vers elle lentement, la tête basse :
La soif me tourmentait là-haut, et pas une goutte d'eau dans la maison; alors je suis descendu...
Il se penche, boit une gorgée ou deux à la régalade. Et, se redressant :
2l6 LES ANTIBEL.
Attends un peu,
dit-il à Jane qui soulève le seau, prête à repartir :
Attends; j'ai un mot à te dire.
JANE
Je t'écoute.
JAN
Je ne voudrais pas te fâcher; pourtant, ta sœur et toi, vous me rendriez bien service, si vous consentiez à retarder l'époque du mariage...
JANE
Retarder? Et jusques à quand, s'il te plaît?
JAN
Jusqu'après Pâques, si ça vous est égal.
La raison?
JAN
On m'a parlé d'un chantier qui vient de s'ouvrir pour un chemin de fer, du côté de Villeneuve; on embauche des terrassiers; à quarante sous par jour pendant six mois, mettons vingt sous en tirant ma dépense, ça fait encore une somme. Et ici, il n'y a pas assez de travail pour tous, au moins l'hiver. Comprends-tu .^^ Si vous étiez raisonnables, toutes les deux, ça nous ferait une jolie entrée en ménage.
JANE
Elle est bien trouvée et bien expliquée, ton histoire; je n'y vois qu'un défaut.
JAN
Lequel .î^
2ï8 LES ANTIBEL.
JANE
C'est qu'elle n'est pas vraie. Ah! trompeur! voilà donc ce que tu ruminais depuis un mois! On te voyait venir, va, on se doutait de tes mauvaises intentions. Inutile de mentir. Mette ne te convient pïust avoue-le franchement; fais-lui l'affront une bonne fois, et qu'on n'en parle plus. Ça vaudra mieux que de la laisser souffrir en espérant ce qui n'arrivera jamais.
Tu la trouvais assez jolie pour en faire ta maîtresse; si elle t'avait écouté, tant pis pour elle; mais pour en faire ta femme, merci bien; elle n'est pas assez riche.
Voilà la vérité, Jan. Et ce n'est rien de beau, je t'en avertis.
JAN
Tu m'accuses! Je suis assez malheureux sans ça. Ah! si tu savais ce qui se passe!
JANE
Si je ne le sais pas, je m'en doute. Des hommes lâches et des filles abandonnées, on en a vu d'autres; j'en connais plus d'un et plus d'une dans le pays.
JAN
Tu ne connais pas qui tu insultes I...
JANE
Un traître, pardi, un renégat; voilà tes noms. Si quelqu'un appelait : Eh, Sans- Cœur? tu pourrais répondre : C'est moi,„ j'y vaisi
JAN
Dieul que tu me détestes, Jane.
JANE
Si je ne te détestais pas, c'est que j'af-
fectionnerais bien peu ma sœur. Pauvre petite! Depuis dix ans déjà, c'est moi qui suis sa mère. Je la connais comme si je l'avais faite! Je sais ce qu'elle va souffrir; ce qu'elle souffre déjà! Elle t'aime tant, la malheureuse! Oui, dès avant que tu reviennes, — comment avait-elle fait.^ — à force de parler de toi avec l'ancienne, à force de lire tes lettres et de regarder ta photographie, elle s'était rendue amoureuse de ta figure!
Et, rentré ici, quand tu étais malade, les fois qu'elle a pleuré, la mignonne! Tu étais trop bas pour t'en apercevoir. Elle est bien payée, maintenant!
Ah! mauvais, mauvais! Et pour qui la renies-tu .►^ qui sait.^ Pour quelque pécore de par ici, quelque héritière, lourde d'écus, légère de sentiment. Tu fais bien, va; elle était trop fine pour toi, ma cadette.
JAN
Tu n'y es pas. Ce n'est pas ce que tu crois, c'est pire. Tu as beau me haïr, le mal que tu me souhaites n'est rien auprès de celui que je me suis fait à moi-même.
Tu le reconnaîtras plus tard; et comme tu as bon cœur, tu te repentiras peut-être de m'avoir malmené.
JANE
En attendant, je bavarde et la nuit tombe; l'heure est passée de monter les soupes. Heureux ou malheureux, honnête ou canaille, il faut bien que je te fasse manger ce soir, puisque c'est moi la ménagère.
Jane soulève le seau; elle va partir.
JAN
lui saisit le bras :
Je l'en prie; ne nous quittons pas sur une mauvaise parole... Vrai comme Dieu m'entend, je ne suis pas fautif autant que tu te l'imagines.
JANE
Tu le dis...; allons, laisse-moi passer.
JAN
Et moi, je veux que tu me croies. Approche ici; regarde-moi bien; est-ce que j'ai la figure d'un menteur?
Brusquement, il l'a empoignée, menée au bord de la crose.
Il fait nuit.
La lune va se lever.
Une pâleur d'aube triste monte au-dessus des bois de la Régaldie.
Jan se penche vers elle :
Regarde I
* Leurs figures se touchent presque.
CRLPUSCULE. 223
s'étonne.
Ne travaillant pas avec Jan, lui dehors, elle au ménage, elle l'a à peine vu depuis quelques jours.
Dieu! qu'il a changé I
Ces yeux de fièvre, ces joues creuses, cet air égaré, qu'est-ce qui a pu l'arranger ainsi? Jane cependant ne s'apitoie pas encore; sa rancune est trop forte; mais la curiosité la prend de savoir le pourquoi.
C'est vrai que tu n'as pas l'air trop gai ni trop bien portant, mon garçon. Pas la peine de nous être donné tant de mal, ma sœur et moi, pour te guérir des fièvres... <3u'est-ce que tu as, voyons? C'est ta nouvelle bonne amie qui te fait des misères?
JAN
Je n'ai pas de bonne amie.
21 ti LES ANTIBEL.
JANE
Alors, quoi? Quand on a vingt-cinq ans d'âge et qu'on n'est ni pauvre ni mal corporé, ni bouché de son entendement, on n'a pas raison d'être malheureux.
La raison, la vraie, je ne peux pas te la dire.
JANE
Garde-la donc pour toi, et laisse-moi remonter, puisque je ne suis bonne à rien.
JAN
Si je commençais à parler, tu serais la première à me fermer la bouche 1 Ne me tente pas, tiens 1 II y a des moments où il
me semble que de me vider le cœur, ça me ferait du bien... Ahl Jane, je te souhaite de ne pas souffrir dans toute ta vie, autant que j'ai souffert depuis quatre mois!
Et c'est toi qui me reproches de me taire? Mais tu ne vois donc rien, tu ne comprends donc rien.^
JANE
Elle a repris le seau, prête à remonter. Mais chaque fois qu'elle fait mine d'avancer, Jan lui barre le passage.
Je comprends que tu n'as pas tout à fait la tête à toi, mon ami. Nous recauserons de ça une autre fois, quand on y verra plus clair et que tu seras plus calme. Laissemoi remonter présentement... Tu me feras venir des bleus à force de me serrer le bras. Assez 1 Tu m'inquiéterais à la fin avec ta figure à l'envers et tes paroles
comme des devinettes! Assez! je ne veux rien savoir de plus.
JAN
Tu ne veux rien savoir de plus, parce que tu en sais assez... Et ça t'ennuie, dis, Jane? Ça te dégoûte, que je t'aime...
JANE
Toi, m'aimer.»^... allons donc! Tu te moques de moi, ou tu veux m'éprouver...
Comment oses-tu! Et ton père, malheureux, ton père! Plus un mot de ça, je t'en prie. Personne n'en saura rien. Viens, rentrons; la lune éclaire déjà; ils s'inquiéteraient de ne pas nous voir revenir. Et si l'on se doutait...
JAN
Et qu'ils s'inquiètent, qu'ils se doutenti
4iu point où j'en suis, je ne connais que toi, je ne pense qu'à toi... Le reste!... Et toi tu m'en veux, tu me méprises... Ce n'est pas ma faute, pourtant. Je te haïssais! Comment as-tu fait pour me retourner.^... La Gâte a dû t'enseigner des drogues à mettre dans mes tisanes quand j'étais si malade! Quelque chose me tirait vers toi, m'obligeait à t'aimer. Et toi, tu ne te doutais de rien. Ta sœur était là, entre nous; tu me croyais amoureux de Mette.
JANE
Comment ne l'aurais-je pas cru.î^ J'étais mariée d'abord, mariée avec ton père! Et quand même j'aurais été libre! Je suis déjà vieille pour toi : quatre ans de plusl Mette a à peine seize ans. Et quelle jolie fille! Ce n'est pas comme moi, qui me suis usée toute petite à traîner sur les chemins.
à pâtir chez de mauvais maîtres l Où donc as-tu les yeux, mon garçon? Et pour le caractère, c'est la même chose; elle comme un oiseau : toujours à sauter, à chanter, au lieu que moi, la misère m'a rendue plus triste que mon âge. Et c'est moi que tu préfères?... Pas possible!... Les écailles te tomberont des yeux un jour ou l'autre, et alors tu seras le premier à rire de ta folie. Tiens, veux-tu que je t'enseigne un bon remède pour te guérir? Epouse avec Mette. Comme on dit : <( Quand la chandelle est éteinte, toutes les femmes sont pareilles. » Si ce n'est pas pareil, c'est que ce sera mieux. Tu peux me croire.
Quand tu la tiendras, la petite, tu n'auras plus envie de changer!
JAN
Pauvre femme! on voit bien que tu n'as jamais su ce que c'est que d'aimer quel-
CRErUSCULE. 229
qu'un. Il te semble que c'est pour mon plaisir que je me suis rendu amoureux de toi? Ah oui! il est joli, mon plaisir!... Je ne dors plus, je ne mange plus, la fièvre me brûle le sang. Le jour où je t'ai rencontrée, vois-tu, j'aurais aussi bien fait de me jeter du haut du roc d'Anglar. Je n'ausais pas souffert si longtemps! Quel malheur que je ne sois pas mort là-bas, au Tonkin, quand la dysenterie me tenait.
J'étais un brave garçon, alors; je n'avais rien de mauvais sur la conscience. Et maintenant, je sais bien la fin qui m'attend. Le chagrin sera plus fort que moi; je mourrai de t'aimer, à moins que mon père ne m'abatte d'un coup de fusil comme un chien enragé. Et c'est tout ce que je mérite!
JANE
Tu me fais pitié et tu me fais peur, mon pauvre Jan. Calme-toi, voyons! Bien
!?3o LES ANTIBEL.
sûr cette mauvaise idée qui te tracasse ne vient pas de toi; tu es bien trop honnête pour avoir, de toi-même, pensé à la femme de ton père. Quelqu'un sans doute t'aura jeté un sort; quelqu'un qui t'en veut; les morts peut-être ! Tranquillise-toi; nous irons consulter la Gâte; cette femme sait beaucoup de choses : elle trouvera ce qu'il faut pour te désensorceler. Et, si la Gâte n'est pas assez savante, nous en verrons une autre. On dit que la sorcière de Vidaillac fait tout ce qu'elle veut avec les morts. Elle te tirera d'affaire.
En attendant, rentrons ensemble à la Dérocade. Demain au jour nous partirons.
Demain?... Oh! demain, pas la peine I Qui sait où je serai, domain.^... Il faut que je m'en aille ou que je crève 1 Et je n'ai
pas la force de m'en aller. J'ai essayé une fois. Un matin, j'avais fait mon paquet sans rien dire, j'avais décampé avant le jour par Gombe-Nère. Mais arrivé en haut du roc d'Anglar, j'eus le malheur de me retourner. Le jour pointait; je te vis, la première levée, qui descendais à la fontaine. Et ce fut fini : ma volonté s'en alla; d'elles-mêmes mes jambes me ramenèrent à la Dérocade.
JANE
Pauvre ami, je te plains! Cependant, avec un peu de courage, il me semble... Ah! si tu pouvais te secouer! nous serions si heureux ici, d'accord tous les cinq. Cinq personnes de bonne volonté vaillantes et adroites à l'ouvrage, on pourrait gagner de l'argent à la Dérocade!
JAN
Mais je ne peux pas, je ne peux pas!
Patiente au moins, tiens bon quelques jours, ta folie tombera!
JAN
Et si je fais ce que tu me demandes, toi, m'accorderas-tu quelque chose?
Il prend la main de Jane, qui se recule, et, la tirant à lui :
Laisse-moi t'embrasser, pour me faire voir que tu ne m'en veux pas, que tu as pitié de moi... Une fois seulement; une fois : ce sera fini après, tu seras délivrée... Je t'en prie, Jane...
JANE
le repousse :
Tiens-toi tranquille, ou je crie.
Mais il l'a déjà empoignée. Elle résiste comme elle peut : des ongles, des dents... Elle n'est pas de force; ses reins plient; elle va rouler à terre. Tout ce qu'elle peut faire en tombant, c'est d'attirer Jan au seuil de la crose, au bord du précipice.
Là, cramponnée au frêne :
Si tu me touches, je me tuel
Tant pis, nous finirons ensemble.
Il va l'enlacer...
Un geste la délivre.
ANTIBEL
a bondi de l'ombre du sentier, il a tendu la main à sa femme.
Malheureux!
La faux levée, comme qui coupe de l'herbe, il va frapper son fils.
Jane a paré le coup.
La main étendue, les yeux fermés,
JAN
s'offre, immobile, la tète tournée à demi vers le précipice. Et, lentement, à voix sourde, comme déjà lointaine :
Ne me tuez pas, père. Mon sang sur vos mains vous porterait malheur. Je m'en vais.
JANE
s'élance vers lui, épouvantée :
Il va se tuer, au secours!
Antibel la tire en arrière.
Et déjà le coupable a disparu.
Un choc mat, comme d'une brouette de terre qui s'écrase.
Un cri en même temps, un cri étouffé qui ne peut pas sortir.
C'est Jane qui tombe évanouie aux pieds d'Antibel.
Des voix lui répondent.
D'en haut, du sentier de la Dérocade, une cascade de plaintes, de gémissements dégringole vers la fontaine.
METTE
appelle son bon ami :
Jan ! mon Jan !
MARTRIL.
C'est moi, j'arrive ...
Geignant, criant, trébuchant, la vieille ménine déboule comme une folle, décoiffée, les yeux élargis par la peur. Elle apostrophe sa. bru :
Qu'as-tu fait de Jan.^^
ANTIBEL
étend le bras, montre le précipice, et très calme, à voix lente :
Il est là.
Martril, furieuse, lève le poing sur Jane. Antibel Técarte.
Ne t'en prends pas à Jane, elle n'est pas fautive. C'est lui qui la poursuivait. Je l'ai vu. Le pied lui a manqué, il a roulé jusqu'au fond.
Les femmes se penchent, retenues d'une main aux branches du frêne.
La lune éclaire à peine. La corne basse, inclinée vers le roc d'Anglar, elle envoie un regard triste vers la crose, et, au-dessous, vers la muraille calcaire qui tombe à pic, éclaboussée d'argent par la chute du ruisseau.
En bas, le passage des pluies d'hiver a dénudé le roc; il s'évase comme en un bassin de marbre où tremble la blancheur astrale.
Jan est là, en paquet, la face contre terre; la tête a porté sur la pierre; un filet noir, qui doit être du sang, s'épanche au-dessous de lui, coule au fil de la pente.
Une touffe de buis projette vers le mort
son ombre curieuse qui avance. Et autour, c'est le silence de la nuit, l'intimité de la combe, une profondeur de solitude où chantent, monotones, les courtilières.
Martril et Mette ont jeté un cri.
Mette la première. C'est elle qui a fait voir Jan à la Ménine.
Elles pleurent maintenant, elles pleurent et elles regardent.
S'il allait remuer!
Et pendant qu'elles l'observent, l'angoisse de l'irréparable les envahit peu à peu. C'était Jan qu'elles épiaient, bientôt ce n'est plus Jan, c'est la chose lourde et vide : le cadavre.
Inattendue, au-dessus de leurs têtes, la voix de
GATE
claironne, impérative :
Eh, Martril .!> Eh, Mette?
Un peu à droite de la crose, sur un avance-
ment du roc en surplomb, la silhouette de la sorcière a surgi tout à coup.
Barabbas l'assiste; vertigineux, il pointe de la tête au-dessus du précipice; sa barbiche remue, et, à chaque mouvement, ses cornes luisent, imbibées de clarté lunaire, comme des cornes d'argent.
La Gâte reprend :
Inutile de vous fatiguer les yeux. Ce qui devait arriver est arrivé : Jan est mort! La chouette le chante depuis un quart d'heure. La chouette et moi, nous savons qui a fait le coup, et si vous voulez que je vous l'enseigne, eh bien, regardez!
De la main, la sorcière indique le sommet du roc d'Anglar.
De la base au faîte, la montagne flotte, enveloppée d'ombre, comme voilée de noir. La crête seule émerge en une ligne très nette. Des silhouettes d'arbres se découpent audessus, et à côté de l'église de Saint-Irech, sur les tombes du cimetière, des croix grêles se renversent.
LES ANTIÎiEL.
La Fabiane t'en veut, Antibel; la Fabiane se venge!...
L'avertissement de la Gâte, envoyé à voix très haute, rebondit à l'écho du roc d'Anglar, qui le rejette aussitôt, assourdi, plus menaçant, vers ceux de la Dérocade.
Antibel et Jane, Mette et Martril tombent à genoux, font le signe de >a croix; d'accord tous les quatre, réconciliés dans la peur.
Cette voix, qui descend sur eux du cimetière, ce n'est plus la voix de la Gâte, c'est la voix de Fabiane; c'est la morte qui parle.
La Bibliothèque ^verôité d'Ottawa Echéance
The Library University of Ottawa Date due