‹ Les antibelChapitre 26 sur 27 · LES MOISSONNEURS · texte numérisé non relu

LES MOISSONNEURS

Au roc d'Anglar

Y a une claire fontaine;

Au roc d'Anglar

Jane d'Aimé

Y va puiser de l'eau;

Jane d'Aimé

Les couplets se suivent, monotones, et déjà» Mette et Martril ont fini leur cueillette; le tablier est plein; elles rentrent. A l'ombre, assises sur les marches de l'escalier encore tièdes du soleil de midi, une grande jatte devant elles, elles égrènent leur récolte.

METTE

reprend la conversation interrompue :

Il paraît qu'il va avoir son congé bientôt, votre Jan?

MARTRIL.

Son temps finit en octobre. Mais c'est

si loin, là où il est! Qui sait combien de semaines il mettra pour revenir! — s"il revient ! Depuis que son père lui a annoncé son second mariage, il ne nous a plus écrit. Sans Félix, de Saint-Irech, son camarade, nous ne saurions pas s'il est encore en vie. Sa dernière lettre est déjà vieille d'un an.

METTE

d'un air câlin :

Voulez-vous que je vous la dise, sa dernière lettre, dites, l'ancienne?

Martril fait merci de la main; Mette insiste :

Allons, faites-la-moi passer; vous séchez de l'entendre.

MARTRIL.

Ça, c'est vrai; et personne que toi pour

me la lire. Moi, je ne connais pas l'alphabet; on n'était pas savant de mon temps, et mes jambes sont trop vieilles pour me porter à Saint-Irech, chez le régent. Alors...

Martril fouille dans la poche de son tablier; elle en retire son chapelet d'abord et ses ciseaux, puis un papier crasseux, usé aux plis, corné aux angles, comme un certificat de mendiant. C'est la lettre. Ecrite gros, d'une main lourde qui égratigna le papier, elle est encore lisible sous les macules.

METTE

commence :

(( Mon cher père,

« Nous avons débarqué hier, et je suis en bonne santé. Nous avons été quarante jours en mer et nous ne manquions de

lien; mais il nous tardait à tous d'arriver.

« Ici, nous ne serions pas mal, si la chaleur n'était pas si forte. Les journées d'été, chez nous, quand on moissonne, ça n'est rien à côté du soleil qu'il fait dans ce pays. Et les nuits sont aussi mauvaises que les journées.

« Autrement, il y a tout ce qu'il faut, excepté le vin qui coûte trente sous le litre. Les hommes sont habillés avec des robes, comme les femmes, et ça nous fait rire quand nous les voyons passer. La rivière est toute rouge, comme l'Aveyron à' Saint- Vergondin, quand il a plu du côté de Rodez; seulement, ici, c'est toujours la même couleur.

(( Ne vous inquiétez pas de moi. Je ne me fais pas de mauvais sang, si ce n'est par rapport à vous et au travail. Je dois vous être bien de manque, ces temps-ci, pour les fenaisons, surtout à présent que la

pauvre maman n'est plus là. Je la regrette toujours beaucoup, et je pense aussi à Ménine.

Mette est obligée d'élever la voix à cause des sanglots de l'ancienne, qui l'empêchent d'entendre :

(( Pauvre Ménine! Elle doit s'esquinter pour soigner le bétail toute seule...

(( Embrassez-la de ma part, et faites bien mes amitiés à tous ceux de la parenté et du voisinage, et particulièrement à Germaine de Carendié. Quand vous m'écrirez, dites-moi aussi comment vont les vêles, et si elles n'ont pas trop perdu pendant les labours d'automne.

« Votre fils qui vous aime.

« Jan Antibel. »

Soigneusement repliée, enfermée dans son enveloppe, Martril serre la lettre dans sa poche, et Mette, soucieuse :

Dites, ménine, cette Germaine de Carendié, c'était donc sa bonne amie, à Jan?

MARTRIL.

Elle et d'autres. Elles couraient toutes après lui; et lui s'amusait avec toutes; mais, à ma connaissance, il ne s'est engagé avec aucune.

METTE

Libre, alors?

MARTRIL.

Sans doute. Mais qu'est-ce que ça peut bien te faire et quelle fantaisie de me questionner toujours à propos de mon filleul.^ Que disait Jan? Que faisait Jan? Je te trouve bien curieuse. On dirait que tu as des projets sur lui. Eh oui, c'est ça ;

-jli LES ANTIBEL.

le père avec l'aînée, le fils avec la cadette; les deux attelages iraient bien ensemble. Eh ! vous n'êtes pas dégoûtées, vous autres !

METTE

rougit, et vivement :

Quelle idée, bon Dieu! Gomment voulez-vous que je pense à' un garçon que je ^ n'ai jamais vu? Et, quand je l'aurais vu, il n'est pas dit qu'il me conviendrait, votre Janl

MARTRIL.

Te convenir, lui! Un Antibel plaire à une rien-du-tout comme toi! Et tu n'en es pas sûre encore! Eh bien, tu as du front, ma fille!

Martril ricane, méprisante; les deux femmes se taisent.

Loin, du côté de Gombe-Nère, les cigales chantent.

L'ombre de la maison s'accroît insensiblement, s'avance dans la cour.

Et, dans la vaste étendue de pays qui se découvre du seuil de la Dérocade, il n'y a pas d'autre mouvement, il n'y a pas d'autre bruit que cette marche de l'ombre, que ce crépitement des cigales.

EPENDANT, l'œil agile de Mette vient de découvrir un passant sur le sentier qui mène au plus court de Saint-Vergondin à la Dérocade et à la Régaldie.

Le sentier n'est qu'un fil au penchant du roc d'Anglar, l'homme n'est pas plus gros qu'une fourmi.

Qui, cet homme?

Quelqu'un du pays, bien sûr. Le sentier

n'est pratiqué que par les gens de Saint- Vergondin et par les terriens de deux ou trois hameaux espacés dans les causses, au nord de la Dérocade.

L'individu a surgi subitement dans la brèche qui coupe, à la hauteur de Saint-Irech, l'arête du roc, avant et après infranchissable. Il suit maintenant la base de la muraille calcaire qui porte en surplomb le cimetière et l'église. Déjà plus visible et pas si noir qu'il paraissait tout à l'heure.

Noir et rouge plutôt. Un soldat. Sitôt vu, sitôt annoncé.

METTE

Un soldat, là-bas; regardez, Martril!

Avertie,

MARTRIL

sursaute :

Un soldat I Si c'était lui !

•yS LES ANTIBEL.

De ses prunelles jadis vives, usées à surveiller, à couver les biens de la terre, elle scrute avidement les plis du roc d'Anglar.

De quel côté, dis-tu?

METTE

Là, suivez bien mon doigt; juste audessus de l'amandier, un peu avant l'église. Tenez, il longe le mur du cimetière; il s'arrête maintenant; assis, agenouillé, je ne vois pas bien; peut-être occupé à réciter une prière à l'intention d'un défunt de sa parenté.

MARTRIL.

Ils ne s'agenouillent pas si souvent que ça, les militaires. A moins que...

L'ancienne n'achève pas; elle se hâte vers le bord de la combe. Plus proche de l'inconnu de vingt pas; et ce n'est pas assez pour sc&

yeux; mais son cœur a franchi les précipices de Combe-Nère.

Jan! Jantou!

Elle crie et sa voix meurt en chemin, trop faible pour éveiller l'écho du roc d'Anglar. Le passant n'y est plus.

METTE

explique :

Il tourne la pointe de Jabrun; nous allons le voir sortir au-dessous. Le voilà! il descend vers la Dérocade...

MARTRIL.

S'il ne coupe pas au fond de Combe- Nère pour aller à Réquista...

METTE

De la fontaine, on pourrait voir. Si nous descendions!^

8o LES ANTIIîEL.

Descendre, c'est aisé pour Mette, mais pour l'ancienne!

Le sentier tombe à pic suspendu aux entailles, aux brèches du rocher. Et la pierre glisse, le vertige bâille au fond du précipice.

Martril avance pas à pas agriffée aux aspérités du roc, cramponnée aux vieilles souches de buis ou d'érable qui jaillissent çà et là des fentes, jaunies par le frottement des naains.

La fontaine est à mi-côte, au fond d'un»^ crose évidée par la course ancienne de la rivière, aujourd'hui diminuée en ruisseau. Elle s'échappe, violente, d'une blessure de la montagne et s'apaise aussitôt en une vasque in'gale, usée au bord par les sceaux de cuivre.

Vivante enseigne de fraîcheur, au scml même, là où s'épanche, lavant le roc, le troppiein de la source, un frêne s'élance, heureux de vivre, jette en avant, comme pour faire si gne, son fin bouquet de feuilles tendrement ajourées.

MARTRIL

s'est appuyée au frêne. Elle regarde.

PREMIÈRE JOURNÉE. 8l

Le soldat a reparu en face; il touche au fond de Combe-Nère; il traverse le pré, puis il disparaît de nouveau, mais pour gravir sous le couvert des noisetiers et des alaternes le sen lier de la Dérocade.

Cette fois, plus de doute, c'est bien lui.

L'ancienne se tourne vers Mette :

Petite, va-t'en tout de suite au champ des Eques, prévenir Antibel. Dis-lui que ce soir en rentrant, il trouvera son fils à la Dérocade. Et demeure avec eux; on n'a pas besoin de toi par ici.

Mette s'en va sans se presser, curieuse de Jan; et à peine est-il en vue, elle se sauve, intimidée.

JAN

arrive, essoufflé, poussiéreux. D'un élan, il se jette au cou de l'ancienne :

Méninel

MARTRIL.

Toi, mon fils!

Elle l'embrasse, clic le palpe, et à le sentir si maigre sur sa poitrine, sa joie tout à coup s'attriste.

JAN

la devine :

Vous me trouvez la crête un peu basse, pas vrai, ménine? Et ça vous fait quelque chose? Ne vous tourmentez pas, allez! Le coffre est bon; on se refera. Trois mois sur le flanc avec la fièvre et la dysenterie, trois mois d'ambulance ou d'hôpital, ça n'arrange pas un homme. Et la traversée encore! Enfin c'est fini. Soyez tranquille, l'ancienne; l'eau de la fontaine me guérira plus vite que toutes leurs drogues.

Jan a débouclé le sac, jeté à terre son képi

de fantassin. La tête renversée, il reçoit à pleine bouche le jet de cristal. Et, se relevant :

L'eau n'a pas changé de goût!

Il se penche encore, si longtemps, cette fois, qu'un peu de sang afflue à ses joues. Puis, essuyant ses lèvres :

Plus d'une fois, j'y ai pensé, à notre fontaine. En campagne, sans une goutte d'eau fraîche dans ce damné pays de marécage oii les rivières charrient de la boue... Ah! j'avais peur de n'y plus boire!

Il s'arrête; son regard se fait vague, comme troublé d'une vision intérieure. Et, jetant un soupir :

Maintenant j'y ai bu; et je n'ai pas le cœur plus content.

Il soupire encore; ses yeux s'humectent :

8 A LES ANTIBEL.

Maman! pauvre maman!

Un sanglot coupe sa voix. 11 défaille.

MARTRIL

l'attirant à elle :

Allons, mon mignon; un peu de courage! la fatigue te peut. Qui sait depuis quelle heure tu n'as pas mangé ? Et le soleil est si fort aujourd'hui! Viens-t'en à la maison, que je te soigne à mon idée avant que l'autre ne rentre. Ils sont à moissonner au champ des Eques, et sûrement ils ne quitteront pas de travailler avant la nuit. Viens!

La marraine et le filleul montent à la Dérocade. Ils causent.

JAN

Les lettres sont courtes; elles n'en di-

sent jamais autant qu'on en voudrait connaître. Gomment est-ce arrivé, cette mort? Une fluxion de poitrine, m'a écrit le père; mais la maladie l'a emmenée bien vitel Elle était jeune, la maman, et solide; elle a dû bien souffrir avant de s'en aller!

MARTRIL.

Elle attrapa un chaud et froid en revenant de la foire de Saint-Luc; une fluxion double; et elle s'obstinait à travailler; c'était la saison de casser les chènevottes et elle secouait ses broies du matin au soir. Quand le médecin l'obligea de se mettre au lit, elle était quasiment morte. Mais malgré la fièvre, elle a gardé sa tête jusqu'à la fin, et son courage. Elle fit sortir devant elle le linge qu'il fallait pour sa sépulture : la chemise et le drap. Ce qui la chagrinait le plus, tu le devines, c'était de ne pas te revoir. « Mon JanI »

86 LES ANTIIÎEL.

Tant qu'elle fut en état de parler, elle n'eut pas d'autre mot à la bouche. Elle s'était fait donner ta première lettre, celle que tu nous envoyas en arrivant au régiment; pas pour la lire, — elle était trop faible, — mais ça la contentait d'embrasser le papier de temps en temps.

Agonisante même, quand elle n'avait plus la force de soulever les mains, elle le serrait entre ses doigts, et si étroitement que j'ai renoncé à le lui ôter. Nous l'avons mis dans la caisse avec elle...

Ils finissent de monter.

La Dérocade est devant eux; bientôt, l'escalier de pierre.

Le cœur du soldat se fond à toucher l'âpre seuil, le banc de chêne le long de la table où luisent, graisseuses, les entailles pratiquées jadis par son couteau d'enfant. Et le lit, à côté, le lit où sa mère est morte, où couche l'étrangère! iMartril parle, elle vide son cœur. Ce qu'elle a soulferl de ce second mariage!

Une gouge louée à cent francs par an.

Et maintenant elle est autant que moi, plus que moi, dans la maison. Ah, si je m'étais doutée du coup! Je voyais bien, pardi!... La Fabiane n'était pas au cimetière depuis trois mois et déjà Antibel tournait autour de la petite. Mais qui aurait pu s'imaginer ? C'est la folie du sang qui le pousse, pensais-je; quand il en aura tâté une fois, il n'y songera plus. Je le croyais. Mais elle, pas bête, après avoir amorcé le galant l'a tenu le bec dans l'eau, et à ce jeu-là, l'homme a fini de se noyer. Il ne savait plus ce qu'il faisait; il ne connaissait plus la valeur de l'argent! Une fois, il se trompa de deux pistoles à son préjudice en réglant avec le marchand de moutons de Fontblanque.

Enfin, malgré moi, malgré tout le monde, car toute la paroisse était ameutée contre lui et ils l'ont mis en chanson, il a

fallu y tomber. 11 l'a prise. Et moi, si je n'avais écouté que mon idée, le jour où cette femme y entrait, je serais sortie de la Dérocade. Mais quoi? Fallait-il la laisser maîtresse de tout, libre de vider les armoires, de piller la maison! Non, ça les aurait trop bien arrangées, elle et sa sœur...

JAN

Sa sœur.^^

MARTRIL.

Oui, une petite Mette qu'elle a fait venir de son pays. Elles sont deux maintenant qui vivent à notre croûte.

JAN

Insolentes, peut-être?

MARTRIL.

Ce n'est pas l'envie qui leur manque; elles n'osent pas. Même, pour se faire bien venir d'Antibel, elles font les gracieuses avec l'ancienne. Elles me cajoleraient, les coquines, si je ne les tenais pas à distance...

Une dégourdie, sans doute, cette Jane?

Et d'oii nous sont-elles tombées .^^

MARTRIL.

De Prévinquières en Ségala; un pays de pouilleux où les hommes naissent voleurs et les femmes catins.

JAN

Cette Jane comme les autres?

go LES ANTIBEL.

Martril secoue les épaules en guise de réponse. Et Jan :

Pauvre père ! Il regrette déjà, peutêtre...

MARTRIL.

Regretter, lui.^ Après un an de mariage, il est enfariné de sa gueuse autant et plus que le premier jour. Continuellement en souci pour elle. Si elle voulait l'écouter, elle serait la dame et moi la servante.

JAN

Elle en profite sans doute; elle se donne du bon temps .î^

MARTRIL.

Oh que non! Elle est bien trop avari-

cieuse pour demeurer sans rien faire. Elle besogne ferme, au contraire, dans l'idée de ramasser pour les enfants qui lui viendront. . .

Et dire qu'il va falloir vivre avec ces mendiantes!

MARTRIL.

Te tourmente pas, mien. Si Ton nous fait la vie trop dure ici, nous partirons. J'ai mon bien à moi; et toi, tu as hérité de ta défunte mère. Tu as son linge et ses bijoux de famille, le Saint-Esprit avec sa chaîne en or massif, et les bonnes terres, les bois et les labours qu'elle possédait à la Régaldie. Il y a de quoi gagner ta vie amplement, et celle de tes enfants, si tu te décides à prendre femme.

Donc, si ton père n'est pas raisonnable, nous lui souhaiterons le bonsoir et nous nous mettrons chez nous. C'est moi qui te préparerai les soupes en attendant que tu sois en ménage; et alors, quand jei ne serai plus bonne à rien, tu permettras bien à ta vieille ménine de mourir chez toi dans un coin.

JAN

Tout ce que vous voudrez, l'ancienne.

Et maintenant laissons ça tranquille. Pen* dant que nous parlions la chaleur doit être tombée; j'ai envie de faire un tour.

Il se lève; il sort; il descend à l'étable. Les vaches brament, elles l'ont reconnu peut-être. Il les palpe l'une après l'autre, les gratte au front, flatte leur échine, et la bêle reconnaissante envoie vers la main du maître la caresse de sa langue râpeuse.

Ce sont des vaches quercinolcs, fines de

PREMIÈRE JOURNÉE. qS

tête, larges d'encolure, le poil délicat, couleur de blé mûr. Jan les a eues dans les mains toutes jeunes; il les a attelées le premier et dressées à la charrue; non sans peine; mais une fois rendues, elles se sont faites maniables pour lui autant que des agneaux. Elles ont gagné en force depuis qu'il ne les a vues, — deux ans déjà! — plus maigres cependant, le poil terne, à cause de la grande fatigue des labours d'été.

Jan les admire et le désir lui vient de les mettre au joug, de mener la charrue avec elles. Il a assez tripoté le flingot, le mancheron de frêne l'amusera davantage.

Il s'informe :

Puisqu'on est à moissonner aux Eques, sans doute on a retiré la gerbe du champ de rigue.^ J'ai fantaisie de tracer un sillon ou deux, pour voir si je n'ai pas oublié...

Il dépouille sa capote de fantassin, endosse une blouse, plante un chapeau de paille sur sa tête. Et le voilà un autre homme.

Dans un rien de temps il a attelé les vaches, fixé le timon de la charrue dans le joug; et en route pour le causse.

Bossue de rochers, jonché de pierraille, le chEtnme haillonneux, 'embroussaillé, dévale en pente inégale vers les bois. Pas commode à travailler à cause des lamelles affleurantes et des ronces, comme une toison mauvaise, résistante au coup de peigne. Mais l'idée de cette résistance ne rebute pas Jan, au contraire:

Alerte, presque joyeux, il écarte de la main le fagot d'épines jeté en guise de clôture à l'entrée du champ, et, la main solidement nouée au mancheron, il commande l'attelage :

Ahl Gasta! ah! Maouré!

Les vaches s'allongent, les muscles tendus, les cornes en bataille; lentement, violemment, la terre se déchire... Les sillons nouveaux s'alignent noirs dans la paille rousse du ratouble.

Jean s'exalte :

Ils vont être étonnés, ce soir, en ren-

PREMIÈRE JOURNÉE. qB

trant, de voir le chaume chaviré, les racines en l'air!

Cette idée le soulève, il a la fièvre; fièvre de fatigue ou d'émotion; peut-être le commencement d'un de ces accès qui, la première excitation tombée, le couchaient anéanti là-bas, sur son lit d'hôpital.

Aujourd'hui encore, au bout d'un moment, l'excitation tombe.

Jan est obligé de s'arrêter.

Le soc est trop lourd, les ronces trop tenaces. Le convalescent n'est pas de force à se battre avec la terre.

Le soleil a disparu, d'ailleurs. Ceux qui moissonnaient au champ des Eques doivent s'acheminer déjà vers la Dérocade.

C'est l'heure de rentrer.

ssis, jambes pendantes, au bord de l'escalier,

JAN

se repose en attendant les moissonneurs. Mar- Iril s'active dans la chambre autour de la marmite.

Elle bavarde et Jan la laisse dire. De loin en loin, il approuve d'un signe de tête. Les mots lui manquent et l'envie de les dire.

Il somnole, indifférent, la tête partie en des rêvasseries confuses.

La chanson de Jane d'Aïmè le réveille, poussée par

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