MOÏSE ERAPPANT LE ROCHER. — LE ROCHER
En élevant les yeux au-dessus de la statue de Nabuchodonosor, on aperçoit sur l’arc qui porte la coupole, à la place correspondante à celle des Mages de l’entrée du sanctuaire, Moïse frappant le rocher. Yêtu comme le Christ, qui est au-dessous^ d’une courte tunique et du pallium qu’il relève de la main gauche, il avance le bras droit demi-nu et touche de sa verge la crête d’un monticule. Un torrent se précipite sur le flanc et passe aux pieds de Moïse. Derrière lui un arbre, qui paraît un palmier, déploie en l’air sa haute chevelure. Ce tableau domine tout au-dessus du lieu de la chaire du pontife et de l’autel. Petit d’étendue, il est immense d’importance. Sa théologie est un microcosme de l’Evangile ; et c’est le premier anneau. Panneau générateur de tous les tableaux de la zone supérieure de la chapelle. Appliquons à l'interpréter les pages nécessaires. L’intérêt en rachètera, nous l’espérons, l’abondance. Etudions dans ce chapitre le rocher, et ce qui l’accompagne, l’eau et le palmier, en réservant Moïse et sa verge pour un second chapitre.
I. — Les Hébreux soi is du Baptême de la mer Rouge, et ayant reçu au Sinaï, le jour de la Pentecôte, la Confirmation dans leur alliance avec le Seigneur, sa Loi gravée sur la pierre dont ils devaient porter les préceptes sur le front et cette consécration qui en faisait « le peuple saint de Jéhovah ^ » furent nourris au désert par une Eucharistie qui prophétisait la notre. Après avoir vu àMara les eaux amères rendues douces par le bois, figure de la croix, et avoir campé à Selim dans l’oasis des douze fontaines et des soixante-dix palmiers, ils trouvèrent à Sin la manne descendant du ciel qui sera
‘ Planche V, i.
^ Deut., VII, Ü; XIV, 2, 21.
LA CAl'l’ELLA GRKCA
quarante ans leur pain, et à Raphidim l’eau du rocher frappé par Moïse, qui sera pareillement leur boisson. Le Seigneur dit à Moïse, selon le texte des Septante qu’on lisait à Rome : Marche devant le peuple et prends avec toi des anciens du peuple, et ta verge, dont tu as frappé le fleuve, pr ends-la dans ta main, et tu iras. Moi-même je serai là. avant toi, debout sur le rocher d’Horeb ; et tu frapperas le rocher et les eaux en sortiront et le peuple boira. Et Moïse fit ainsi devant les fils d’Israël \ S. Paul ne nous laisse aucun doute sur la portée symbolique de ce fait et des précédents qui l’éclairent d’une mutuelle et indissoluble lumière.
« Je ne veux pas que vous ignoriez, frères, écrit-il auxCorinthiens, que nospères ont tous été sous la nuée, et qu’ils ont tous passé à travers la mer, et que tous, par le ministère de Moïse, ont été baptisés dans la nuée et dans la mer, et que tous ont mangé la même nourriture spirituelle (mystique), et que tous ont bü le même breuvage spirituel (mystique) : car ils buvaient de la pierre spirituelle qüi les suivait, et la pierre c’était le Christ »
Ce texte contient divers enseignements que nous n’avons pas à signaler encore. Disons seulement ici, d’après S. Paul, que ce rocher que frappe Moïse à la cappella greca, ce n’est pas moins que le Christ lui-même. Or voici ce que signifie ce rocher. S. Pierre commentant David a expliqué d’avance S. Paul.
Princes du peuple et anciens, écoutez, disait le Prince des Apôtres, à la barre du Sanhédrin, après avoir guéri le boiteux de naissance à la porte du Temple : P'uisqii aujourd’hui nous sommes jugés à cause du bienfait cpéa reçu un homme infirme et à cause de celui par qui il a été sauvé, qu’il soit connu de vous tous et de tout le peuple d'Israël, (que c’est au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ de Nazareth que vous avez crucifié et que Dieu a ressuscité d’entre les morts, (que c’est par lui que cet homme est ici devant vous debout et sain. Lui est la qherre qui a été rejetée par vous les constructeurs et qui est devenue la tête de l' angle. Et il ny a qms de salut en aucun autre ; car nul antre nom n’a été donné sous le ciel aux hommes par qui nous devions être sauvés ^ Le rocher qui domine tout à la place
' Exod., XVII, 5, 6.
- 1 Cor., X, 1-4.
’ Act. IV, 8-12; Ps. CXVII, 22.
LA CAPPELLA GRECA
insigne de notre sanctuaire, c’est donc le Christ en tant que pierre angulaire de l’Eglise^ instrument et étendard universel de notre rédemption. S. Justin va nous montrer bientôt les « Apôtres de cette « pierre angulaire qui n’a pas été taillée de main d’homme, » opérant par leurs discours semblables à des (( pierres aiguës » la circoncision spirituelle du monde, le retranchement de son idolâtrie et de ses vices C’est cette circoncision qui fait la race choisie^ le royal sacerdoce^ la nation sainte^ le peuple d’acquisition dont parle S. Pierre ^ c’est-à-dire les vrais enfants d’Abraham, le peuple de Dieu élu pour jamais. Les fils d’Abraham selon l’esprit devaient, en en contemplant l’image à la cappella greca, se rappeler les paroles saisissantes de Dieu, dans Isaïe : Regardez la pierre solide... Regardez Abraham votre père... il était seul et je l’ai appelé et je l’ai béni et je l’ai chéri et je l'ai midtiplié. Et maintenant je te consolerai., Sion : je consolerai tous ses déserts, je rendrai ses déserts comme un Paradis, ses lieux du couchant comme le Paradis du Seigneur
II. — L’ eau qui jaillit du rocher a quatre sens connexes dont les paroles d’Isaïe ouvrent en quelque sorte la magnifique veine. Elle désigne l’Esprit-Saint et sa grâce ; la doctrine évangélique ; son premier canal dans les âmes ; le Baptême, la porte des sacrements qui sont ses canaux proprement dits ; l’Eucharistie enfin, le Sacrement des sacrements, le canal incomparable et suprême de la grâce et de l’Esprit-Saint.
Si le peintre qui avait à placer ici le symbole de l’Eucharistie eût voulu restreindre ce symbole à elle seule, il est clair qu’à côté de Moïse donnant au peuple de Dieu l’eau du rocher, il eût placé les vases de manne qu’on retrouve maintes fois près de lui sur les monuments chrétiens. Il eût ainsi traduit littéralement le texte de S. Paul : Nos pères., ont mangé la même nourriture mystique... ils ont bu le même breuvage mystique. Mais sa pensée a été bien plus étendue. Il a voulu mettre au premier poste d’honneur de \a.cappella greca, au sommet du sanctuaire, une image de tous les dons que Dieu nous a faits en son Fils, un résumé de toutes les grandes
* Dialog. cum Tryph., 114.
" I Pet., II, 9.
® Is., LI, 1-3. Septante.
LA CAPPELIA GRECA
péiutiircs qu’en ont exposées les uns après les autres, depuis Moïse jusqu’à l’apôtre S. Jean, les Prophètes et les Evangélistes.
Au-dessus du tableau de la tyrannie de Babylone, de sa statue d’orgueil et de mensonge, de sa cruelle fournaise, voici le tableau du règne du Messie « plein de grâce et de vérité b » Il rappelle le récit du Pentateuque ; mais il ne fait que le rappeler : il est impossible de le lui appliquer littéralement ; et l’histoire se perd ici dans la poésie, ou pour mieux dire, dans la prophétie. Qui n’y reconnaîtrait tout d’abord un reflet des oracles du chantre épique du Messie, de cet Isaïe que Dieu a institué V Evangéliste (le héraut de la bonne nouvelle) de Sion, \ évangéliste de Jérusalem ^ et qu’on peut bien appeler l’Evangéliste avant l’Evangile ? Il commence ainsi son Protévangile, nom donné à la seconde partie de ses prophéties — nous citerons dorénavant la traduction des Septante, comme étant le texte consacré dans l’Eglise romaine à l’époque de nos peintures — :
« Consolez, consolez mon peuple, dit Dieu. Prêtres, parlez au cœur de Jérusalem, consolez-la Ne crains pas Jacob, pauvre petit Israël. Je t’ai secouru,
dit Dieu, le rédempteur d’Israël Tu te réjouiras dans les saints d’Israël.
Les pauvres, les indigents seront dans la jubilation. Ils cherchent de Teau, il n’y en a pas : leur langue s’est desséchée de soif. Moi, le Seigneur Dieu, je les exaucerai, le Dieu d’Israël, je ne les abandonnerai pas. J’ouvrirai sur les montagnes, des fleuves; au milieu des champs, des sources. Je rendrai le désert plein d’étangs d’eau et la terre pleine de canaux. Je mettrai dans une terre sans eau le cèdre et le buis, le myrte, le cyprès et le peuplier afin qu’ils voient, sachent, réfléchissent et comprennent que la »main du Seigneur a fait ces choses et que le Saint d’Israël les a produites »
Plus loin Isaïe donne ces paroles de Dieu, dont la fin est précisément le thème de la fresque de la cappella greca :
« Ecoute-moi, Jacob, Israël, toi que j’appelle... Ainsi parle le Seigneur ton rédempteur, le saint d’Israël... Sors de Babylone, fuis du milieu des Chaldéens. Annoncez la voix de l’allégresse et que ceci soit entendu ; annoncez jusqu’aux extrémités de la terre, dites ; Le Seigneur a délivré son serviteur Jacob. Et s’ils
‘ Joan., i, 14.
^ Is., XL, 23.
^ Is., XL, 1, 2; XLI, 14-2U.
ont soif, lorsqu’il les conduira à travers le désert, la pierre se fendra, et l’eau coulera, et mon peuple boira »
Isaïe insistera jusqu’à sept fois sur l’eau coulant dans le désert transformé en « paradis » lors de ce retour de la captivité de Babylone, dont le retour de la captivité d’Egypte a été le prototype. Mais la délivrance de Babylone ne doit être complète que dans les merveilles de l’Evangile, et la délivrance d’Egypte n’atteindra que là la réalité parfaite de ses figures. C’est ce que le prophète a déclaré ailleurs, dans cet admirable cantique où les guérisons miraculeuses des hommes se mêlent à l’eau miraculeuse du rocher et à la germination miraculeuse du désert :
« Réjouis-toi, désert altéré : que le désert tressaille et fleurisse comme le lys ! Ils fleuriront, ils seront dans la jubilation les lieux déserts du Jourdain ; la gloire du Liban lui a été donnée, l'honneur du Carmel, et mon peuple verra la gloire du Seigneur et la hauteur de Dieu. Fortifiez-vous, mains languissantes, genoux énervés ; consolez-vous, pusillanimes de cœur, fortifiez-vous, ne craignez pas. Voici que notre Dieu rend le jugement et le rendra; lui-même viendra et vous sauvera. Alors s’ouvriront les yeux des aveugles, et les oreilles des sourds entendront ; alors le boiteux bondira comme un cerf, et la langue de ceux qui balbutient sera déliée : car l’eau a surgi dans le désert, un gouffre béant dans la terre altérée. Les lieux sans eau deviendront des champs détrempés ; dans la terre altérée il y aura une source d’eau ; il y aura l’allégresse des oiseaux, des abris de jonc, des champs détrempés. Une voie pure sera là, qui s’appellera la voie sainte ; rien d’impur n’y passera ; rien d’impur ne sera sur la voie. Ceux qui sont dispersés la prendront et ne s’égareront pas ; point de lion là, aucune bête nuisible n’y montera ni ne s’y rencontrera. C’est par elle que viendront ceux que le Seigneur a délivrés et rassemblés, et ils retourneront à Sion dans l’allégresse. Une allégresse sempiternelle est sur leur tête ; sur leur tête est la louange : le transport et l’allégresse les ont saisis ; plus de douleur, de tristesse, de gémissement »
Nous avons donné ce tableau tout entier, car nous l’ayons vu ou nous le verrons tel à la cappella greca, où la guérison des aveugles, des sourds, des boiteux et des bègues est représentée par celle du paralytique, et où la résurrection même des morts, croyons-nous, n’a point fait défaut.
’ Is., XLVIII, 12, 17, 20, 21.
^ Is., XII, 3; XXXV, 1-10; XLI, 17-20; XLIII, 19-20; XLVIII, 21; LI, 3; LV, 1. » Is., XXXV, 1-10.
LA CAPPELLA GHECA
Ezécliiel complète Isaïe. Dans sa description de ce temple mystique qui doit remplacer le temple de Salomon et qui n’est autre que la sainte humanité du Sauveur dont il a dit lui-même : Détruisez ce temple et je le rebâtirai en trois jours', le prophète écrit ces lignes qui deviendront une hymne sur les lèvres de l’Eglise, avant l’offrande dominicale du saint sacrifice, durant le temps pascal :
« Et V homme m’introduisit au vestibule de la Maison, et voici que l’eau sortait de dessous l’atrium vers l’Orient, car la façade de la Maison regardait vers l’Orient ; et l’eau descendait du côté droit, allant de l’Occident vers la terre des Parfums... L’homme venait du côté opposé et avait une mesure à la main. Il mesura mille {coudées) avec sa mesure, et il traversa ^ l’eau : l’eau simplement coulait. Et il mesura mille coudées, et il traversa l’eau : l’eau allait jusqu’aux cuisses. Et il mesura mille coudées, et il traversa l’eau qui allait Jusqu’aux reins. Et il mesura mille coudées, et il ne pouvait traverser, car l’eau était enflée comme un torrent qu’on ne passe pas. Et il me dit : «As-tu vu, fils de l’homme? » Et il me conduisit, et il me tourna vers la rive du fleuve. Et, à peine avais-je la face tournée, voici sur le bord du fleuve des arbres très-nombreux, d’un côté et de l’autre. Et il me dit ; « Cette eau qui sort vers la Galilée orientale est descendue en Arabie, et est « allée jusqu’à la mer, jusqu’à l’Eau-du-défilé et elle rendra les eaux douces. « Et il arrivera que toute âme d’être vivant, s’élançant sur un point où s’étendra « le fleuve, vivra. Et il y aura là des poissons très nombreux (scToa Ixet ’t/ôùi; « TToXùi; (îcpôSpa), car cette eau arrivée quelque part rendra les eaux douces et on « vivra : tout ce à quoi atteindra ce fleuve, vivra. Et les pêcheurs se tiendront là, « depuis Engaddi jusqu’à Engallim ; on fera sécher les filets, on les fera sécher (i près de cette mer ; et ses poissons seront comme les poissons de la grande « mer, une multitude nombreuse à l’excès. Et à ses défilés, à ses replis, à ses « débordements, les eaux ne seront pas adoucies : elles serviront pour les salines. « Et sur le fleuve, au bord, d’un côté et de l’autre, s’élèveront toutes sortes « d’arbres nourriciers ; ils ne vieilliront pas et leurs fruits ne feront jamais défaut ; « ils donneront les prémices de leur nouveauté car leurs eaux sortent des Lieux- « Saints. Et leur fruit servira à nourrir, et leur feuillage à guérir ^ »
‘ Joan., II, 19.
* Hébreu, Vulgate : il me fit passer; et ainsi les trois autres fois où le prophète accompagne l’homme, c’est-à-dire l’ange.
® Les Septante ont vu des noms propres dans trois mots qui peuvent s’interpréter tout autrement et que saint Jérôniè a traduit : tumulos sahali — plana deserti — mare et exibunt.
* « Leur fruit mûrira chaque mois », dit l’Hébreu. — Per smgulos metises afferet (lignum) prirnitiva, dit la Vulgate.
» Ezech., XLYII, 1-12.
LA CAPPELLA GRECA
Voilà bien le tableau dont la cappella greca offre la miniature : l’eau sortant du temple qui est le Christ, comme elle sort ici du rocher qui est le Christ aussi, et des deux côtés, l’arbre de vie sur le bord du fleuve de la vie.
Le Christ s’est appliqué les tableaux d’Isaïe et d’Ezéchiel en disant à la Samaritaine :
« Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui t’a dit : Donne-moi à boire, peut-être lui eusses-tu demandé toi-même à boire, et il t’aurait donné une eau vive... Quiconque boit de cette eau (du puits) aura soif de nouveau; celui, au contraire, qui boit de l’eau que je lui donnerai n’aura plus soif de l’éternité, mais l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissant pour la vie éternelle ‘ »
et en répondant aux disciples de Jean, envoyés en ambassade pour lui faire dire s’il était le Messie :
« Allez, rapportez à Jean ce que vous avez entendu et vu ; les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent^ : »
toutes merveilles, sauf la dernière, dont Isaïe accompagne la transformation du désert par le jaillissement de l’eau vive. Mais, en outre, le Christ a donné par lui-même et par la plume de son disciple bien-aimé le sens littéral d’un symbole si considérable dans l’un et l’autre Testament.
Le grand jour de la fête des Tabernacles, celui de l’octave — où il y avait autour du Temple de joyeuses effusions d’eau ^ puisée, assuret-on, à la fontaine de Siloé, avec ces paroles d’Isaïe chantées parle peuple, ou du moins présentes à son souvenir : Puisez de l’eau avec allégresse dans la fontaine du Salut — Jésus, dont ce mot de Salut donne le nom même de Sauveur^ « se tenait debout et s’écriait, « disant : Si guelqu’un a soif gu’il vienne à moi et qu’il boive : celui « qui croit en moi, comme dit l’Écriture, des fleuves d’eau vive jailli- (( ront de ses entrailles. 11 dit cela de l’Esprit que devaient recevoir
> Joan., IV, 10, 13, 14.
2 Matt., XI, 4, 5.
® Schoeltgenius, Iloræ hebraicæ ot lamuldicæ, 1733, t. I, p. 361. * Is., XII, 4.
LA CAPPELLA GRECA
« ceux c[ui cRoiraient en lui, car l’Esprit n’était pas encore donné,
« parce que Jésus n’était pas encore glorifié »
Ainsi l’eau mystique annoncée par les Prophètes et donnée par le Christ, c’est l’Esprit-Saint : lui-même, en personne, comme le veut S. Irénée appelant « le Paraclet... l’eau qui vient du ciel » et disant de l’eau promise par le Christ à la Samaritaine que c’est « le don « qu’a reçu du Père le Seigneur, . . . l’Esprit-Saint » qu’il a « envoyé sur « toute la terre à ceux qui sont participants de lui-même^ ; » ou bien l’Esprit-Saint agissant par sa grâce, « la grâce jaillissante, fervente,
« entraînante de PEsprit-Saint, » comme l’appelle Théophylacte suivant le sentiment de S. Basile, de S. Jean Chrysostôme, de S. Cyrille et de divers Pères P II n’y a donc pas à en douter, au fond du sanctuaire de la cappella greca, dans l’eau qui se précipite du rocher, nous avons l’image de la descente du Saint-Esprit, et une vraie Pentecôte. Cet Esprit que nous avons entrevu à l’entrée, ombrageant Marie, il est ici, s’épanchant sur l’Église. Saluons-le par les splendides vers de Prudence :
Fons vitæ liquida fluens ah arce,
Infusor fidei, sator pudoris,
Moriis piecdomitor , salutis auetor *.
Omnes quod sumiis aut vigevius, inde eut.
Régnât Spiritus ille sempücrnus A Christo simnl et Parente missiis.
Intrat pectora candidus pudica,
Qitæ templi vice consecrata rident,
PosUjiiani combiberint Deum mcdullis.
a Fontaine de vie, découlant de la cime sereine, introducteur de la foi, semeur delà pudeur, dompteur delà mort, auteur du salut :
Ce que nous sommes tous, ce que nous avons de vigueur vient de là. Il règne cet Esprit sempiternel, envoyé en même temps par le Christ et le Père.
11 entre avec sa blancheur éclatante dans les poitrines pudiques, qui, consacrées comme des temples, resplendissent, après s’être imbibées de Dieu dans leurs moelles
' Joan., VII, 37-39.
2 III Ilæres., XVII. C’est le sentiment du V. Bède, de Rupert, de Maldonat.
® V. Maldonat., in Joan., IV, 10.
* Ces vers s’appliquent au Père répandant l’ Esprit-Saint, et conviennent ainsi parfaitement à l’Esprit-Saint lui-même.
** Cathemefinon, IV, 10-18.
LA CAPPELLA GREC A
C’est en un mot, la proclamation du règne messianique ; c’en est le tableau abrégé, mais substantiel : c’est le monde de la grâce, révélant celui de la gloire. Celui-ci n’apparaîtra pas à S. Jean sous d’autres traits. Sa vision de la Jérusalem céleste, n’est, sauf les magnificences, que la vision recommencée du temple d’Ezéchiel, qui est le Cbrist, et de sa Terre-Sainte, qui est l’Eglise. Aussi la fresque de la cappella greca paraît-elle également une certaine traduction de ce passage de l’Apocalypse :
« Et il (l’ange) me montra le fleuve de l’eau de la vie, brillant comme le cristal, sortant du trône de Dieu et de l’Agneau. Au milieu de la place de la ville, sur l’une et l’autre rive du fleuve, était l’arbre de vie, produisant douze fois du fruit, donnant son fruit chaque mois ; et ses feuilles sont pour la guérison des nations ’ . »
Les Pères de l’Église reconnaissaient bien dans l’eau du rocher frappé par Moïse, les eaux de la grâce du Christ et ses vertus annoncées par les Prophètes. Ils voyaient ces eaux guérissant les corps, régénérant les âmes, y produisant toutes les vertus y compris le martyre, et avec ces vertus toutes les joies saintes. Ecoutons S. Justin, né à Sichem ou Sichar, près du puits de Jacob où le Christ évangélisa la Samaritaine. Enseignant à Rome, à quelque temps des peintures de la cappella greca, il dit à son interlocuteur le juif Tryphon ;
« Fontaine d’eau vive venant de Dieu, ce Christ a jailli dans une terre déserte de la connaissance de Dieu, c’est-à-dire dans la terre des Gentils : il s’est aussi manifesté dans votre terre, et a guéri les aveugles de corps et de naissance, les sourds et les boiteux, faisant bondir les uns, entendre et voir les autres ; ressuscitant en outre les morts et les faisant vivre, il provoquait les hommes de ce temps à le reconnaître ^...
Votre circoncision, qui a été la première, s’est faite et se fait par le fer, et vous restez durs de cœur. Mais la nôtre, qui est numériquement la seconde et s’est manifestée après la vôtre, étant faite par des pierres aiguës, c’est-à-dire par les discours des Apôtres de cette Pierre angulaire qui n’a pas été taillée de main d’homme, nous sépare de l’idolâtrie et de toute méchanceté quelconque. Nos cœurs sont tellement circoncis de la perversité qu’ils se réjouissent de mourir pour le nom de cette belle Pierre ; et il y a une eau vive dans le cœur de ceux
> Apoc., XXII, 1, 2.
LA CAPPELLA GRECA
qui pour Lui ’ aiment le Père de toutes choses, désaltérant ceux qui veulent boire de cette eau. Mais quand je dis ces choses, vous ne les comprenez pas, car vous n’avez pas compris ce que les Pi’ophètes ont dit que ferait le Christ, et vous ne nous croyez pas, lorsque nous vous ramenons aux Ecritures. Jérémie s’écrie en effet : Malheur à vous, car vous avez laissé la source vive, et vous vous êtes creusé des eiternes fêlées qui ne peuvent retenir Veau ^...
Voilà ce que nous sommes, et vous ne pouvez le comprendre, car vous ne pouvez pas boire de la source vive de Dieu, mais des citernes fêlées ne pouvant retenir l’eau, comme dit l’Ecriture. Ces citernes fêlées et ne contenant pas l’eau sont celles que vous ont creusées vos maîtres, comme le dit expressément l’Écriture ; Enseignant des enseignements qui sont les commandements des homynes »
Nous n’avons rien dû omettre de ces trois précieux textes. Ils jettent un grand jour sur notre peinture et d’autres qui vont en dériver ici même. Ce jour est eu partie inattendu. S. Justin nous signale une allusion d’une haute importance que nous n’aurions pas osé dénoncer de nous-mêmes. C’est la leçon faite aux Juifs qui ont réprouvé le Christ et n’ont plus que de faux docteurs et des eaux spirituelles de mort. La grâce du Christ confond ici le Pharisaïsme, le Rabbinisme stérile et fatal ; l’Eglise bénie fait contraste à la Synagogue maudite. Eu face de notre peinture, les romains fidèles répétaient l’anathème de Jérémie sur les Juifs déicides, promenant l’endurcissement de Caïn à travers le monde : Malheur à vous, car vous avez laissé la Source d’eau vive ; ils répétaient le-s paroles du disciple bien-aimé du Christ, exhortant les Juifs, ses frères : C’est de sa plénitude que nous avons reçu tous, et grâce sur grâce, car la Loi a été donnée par Moïse, la grâce et ta vérité ont eu lieu par Jésus- Christ... Celui qui vient du ciel est au-dessus de tous, et ce qu’il a vu et entendu il l’atteste, et personne ne reçoit son témoignage Le rocher versant l’eau de la vie à la cappella greva, nous fait songer au Christ crucifié peint en face du quartier des Juifs à Rome, qui, dans la langue de Moïse, dit ces paroles d’Isaïe : J'ai étendu mes mains tout le jour vers un peuple qui se détourne.
‘ Le Christ, la Pierre.
‘ Jean., I, 10, 17; III, 31, 32.
LA CAPPELLA GRECA
s'en allant dans une mie qui n'est pas bonne, en suivant ses pensées, un peuple né exaspérant en face tous les jours \
Et c’est pourquoi le prêtre Sédulius, qu’on rencontre en Italie sous Théodose-le-Grand, après avoir dit dans son Chant Pascal, Carmen Paschale : « Le Christ était le pain, le Christ était la pierre, (( le Christ était dans les eaux :
Christus erat panis, Christus petra, Chrùtus in undis,
apostrophait ainsi les Juifs, dans son Parallèle iCollatio) de l' Ancien et du Nouveau-Testament :
En lapis irriguns, satiare, incrédule, fonte :
Qui Christmn reprobas, ai lapis irriguus.
<r Voici la Pierre aux eaux jaillissantes : rassasie ta soif, ô incrédule, à la fontaine. Toi qui réprouves le Christ, voici la Pierre aux eaux jaillissantes ^ ! »
Mais l’eau du rocher n’est point seulement le symbole du Saint- Esprit et de la grâce de Jésus-Christ en général^ c’est encore en particulier celui de la doctrine évangélique, du Baptême et de l’Eucharistie.
Je dis d’abord de la doctrine évangélique. Dans une des deux chambres du cimetière de Saint-Callixte, contemporaines du pape de ce nom, qu’on a bien nommé Cham.bres des Sacrements, à cause des fresques relatives au Baptême et à l’Eucharistie qu’elles contiennent, Moïse est à l’entrée, faisant jaillir du rocher l’eau qui deviendra plus loin le bain du Baptême. Il est d’un côté de la porte L Qui a-t-il pour pendant de l’autre côté ? Un docteur qui enseigne, assis et tenant déroulé devant lui le rouleau des Ecritures. Il est placé en haut. En bas, un disciple s’empresse de recueillir avec un seau une eau vive jaillissant de l’orifice d’un puits. On y a reconnu l’eau de la doctrine ; et comment en douter? Le docteur chrétien est ici comme un nouveau Moïse : il est « assis sur la chaire de Moïse », transfigurée par Jésus-Christ. Or n’est-ce pas Moïse qui a chanté, en appelant Dieu son Rocher :
* Is., LXV, 2. Hébreu.
" Patrol. lat., t. XIX, col. 756.
® Roma soit., t. H, Tav, d’aggiunta C. D, Cubicolo AL
LA CAPPELLA GREC A
« Prêtez l’oreille, ô deux, et je parlerai ;
Et que la terre écoute les paroles de ma bouche !
Que ma doctrine distille comme la pluie,
Que ma parole dégoutte comme la rosée,
Comme la pluie menue sur l’herbe,
Et comme les ondées sur le gramen !
Car c’est le nom de Jéhovah que je proclamerai :
Célébrez la grandeur de notre Dieu .
Le Rocher ! Parfaites sont ses œuvres,
Car toutes ses voies sont jugement L »
Et ce Rocher lui-même, Dieu, la Sagesse divine^, quand déjà approchait sa venue sur la terre, au lendemain de la mort d’Alexandre dont la langue allait lui frayer toutes les voies de l’empire romain en train de s’emparer du monde;, la Sagesse n’a-t-elle pas, par la bouche d’un nouveau Salomon, Jésus fds de Sirach, célébré, sous l’image des eaux vivifiantes, l’effusion do sa doctrine dans la Loi de Moïse, en annonçant une effusion bien autrement considérable de cette doctrine à tous les amis de la vérité ? Nous citons le texte grec qui, pour Y Ecclésiastique , représente bien le texte hébreu perdu.
« La Sagesse se louera elle-même
Et au milieu de son peuple elle se glorifiera ;
Elle ouvrira sa bouche dans l’Eglise du Très-Haut,
Et devant ses cohortes elle se glorifiera.
Moi, je suis sortie de la bouche du Très-Haut.
Et comme une nuée j’ai couvert la terre...
Ceux qui me mangent auront encore faim,
Et ceux qui me boivent auront encore soif.
Celui qui m’écoute ne sera point confondu,
Et ceux qui agissent par moi ne pécheront point.
Tout ceci, c’est le livre de l’Alliance du Dieu Très-Haut,
C’est la Loi qu'a prescrite Moïse aux assemblées de Jacob ;
Lui, qui épanche à flots la sagesse comme le Phison,
Comme le Tigre aux jours des nouveaux fruits ;
Lui, qui fait déborder l’intelligence comme l’Euphrate,
Comme le Jourdain aux jours de la moisson ;
Lui, qui fait éclater la discipline comme la lumière,
Gomme le Géhon aux jours de la vendange.
Il n’a pas achevé, lui le premier, de la connaître ;
Et ainsi aucun n’en fera l’investigation le dernier.
‘Deut., XXXII, 1-4. Hébreu.
LA CAPPELLA GRECA
Ses pensées dépassentjla mer en plénitude.
Et ses conseils dépassent le grand abîme.
Et Moi, je suis comme un canal issu d’un fleuve ;
Et comme un aqueduc je me suis répandue dans le Paradis.
J’ai dit : J’abreuverai mon jardin,
Et j’enivrerai ma prairie.
Et voici que mon canal est devenu comme un fleuve,
Et que mon fleuve et devenu comme une mer.
Je fais luire en outre mon enseignement,
Et je le manifeste jusques aux âges lointains ;
En outre, je répands la doctrine comme la prophétie,
Et je la laisse aux générations pour les siècles :
Voyez que je n’ai point travaillé pour moi seule.
Mais pour tous ceux qui vont à sa recherche ' . »
L’Ecclésiastique, parlant de ces derniers, des futurs disciples de l’Évangile, écrira cette strophe que l’Eglise répète dans l’office d’un saint docteur :
« Si le Grand Seigneur veut, il sera rempli de l’Esprit d’intelligence,
Il répandra comme une pluie les paroles de sa sagesse.
Et dans sa prière il confessera le Seigneur t
Et c’est pourquoi, le jour de la Pentecôte, S. Pierre, rempli de l’Esprit-Saint qui était descendu sur Marie comme sur les Apôtres et allait inspirer tant de chrétiens et de chrétiennes, citait aux Juifs les paroles du prophète Joël : Et il arrivera dans les derniers jours, dit le Seigneur, que je répandrai de mon Esprit sur toute chair, et vos fils et vos filles prophétiseront et vos jeunes gens verront des visions et vos vieillards auront des songes C’est cette prophétie, devenue de l’histoire, dont l’image de l’eau, c’est-à-dire de EEsp rit- Saint, jaillissant du rocher, c’est-à-dire du Christ, est un monument certain et à peu près apostolique à la cappella greca.
« L’eau, c’est la doctrine évangélique, Agua... Evangelica doctrina », dit la Clef de S. Méliton, ou du moins un ancien texte ecclésiastique L S. Grégoire-le-Grand donne la même interpréta-
> Eccli., XXIV, 1-5, 29-47.
^ Eccli., XXXIX, 8. Septante.
^ Act, II, 17; Joël., II, 28.
* SpicUer/iiim Solesmence, t. II, p. 147.
LA CAPPELLA GRECA
lion et déjà peut-être Origène ^ Raban-Maur, commentant le texte de V Ecclésiastique sur le fleuve d’eau épanché par la Sagesse, écrit : « l’Ecriture Sainte ne cesse d’âge en âge d’enseigner le genre « humain h » Cette interprétation est fixée, d’ailleurs, de la manière la plus solennelle, sur les monuments chrétiens, du 1V“ siècle au XIIP. Au centre de l’abside des basiliques ^ sur des sarcophages, sur des peintures cémétériales ^ sur des fonds de coupe que les mosaïques des basiliques semblent avoir inspirés, apparaît le Christ en nature ou en Agneau, ayant sous ses pieds un monticule d"où s’échappent quatre fleuves d’eau vive. Ce monticule rappelle le rocher de Moïse ; ces quatre fleuves, son eau jaillissante, divisée à l’instar de celle du Paradis terrestre. Mais qui ignore que ces quatre fleuves symbolisent les quatre Evangélistes ?
L’eau découlant du rocher, au-dessus de la chaire du Pontife, à la cappella cjreca, était donc pour les premiers fidèles le symbole de la doctrine chrétienne transmise de l’Esprit-Saint aux Apôtres et aux écrivains sacrés, de ceux-ci aux pasteurs de l’Eglise, et de ces pasteurs aux fidèles eux-mêmes.
Ce symbole de la grâce de l’enseignement était en même temps pour eux celui de la grâce du Baptême.
Ezéchiel ne nous a-t-il point fait remarquer dans l’eau sortant du temple « des poissons très-nombreux... une multitude de poissons « nombreuse à l’excès ? » Et qui ne sait par des milliers de monuments chrétiens que ces poissons représentent les fidèles, sortis, à la suite du Christ, de l’eau duBaptême, d’où les ont tirés les Apôtres, « pécheurs d’hommes » et ceux qu’ils ont chargés par tout le monde de cette pêche divine ? « Nous, petits poissons, jnsciculi, selon « notre Poisson Jésus-Christ, nous naissons dans l’eau : et
1 Cité ibid.
- Voir le texte qui lui est attribué par le moine anglais, auteur des Distinctio- 7ies monasticæ et morales. — Spîcilcg., t. III, p. 454.
3 In Eccli., XXIV, 46.
Celles, par exemple, de Saint-Pierre, des Saints-Gome-et-Damien, de Saint- Marc, à Rome.
® Aringhi, t. I, p. 293, 295, 297, etc. ; t. II, p. 412. Icimographia cæmet. SS. Marcellini et Pétri.
® R. P. Garucci, Hagioglypta, p. 40.
(( nous ne sommes sauvés qu’en demeurant dans l’eau, » dit Tertullien, en son traité du Baptême Dès la fin du premier siècle ou le commencement du second, l’auteur de l’Epître attribuée à S. Barnabé avait reconnu, dans l’eau sortant du temple d’Ezéchiel et dans celle jaillissant de la pierre que chante Isaïe, l’eau du Baptême ^
« Cette eau qui découlait pour le peuple de la pierre qui le suivait » est une des choses « qui établissent la religion du Baptême, » dira Tertullien, tournant ses regards vers le rocher frappé par Moïse
Si Tertullien n’a pas occupé à Rome la chaire d’enseignement fondée par S. Justin, à coup sur il avait fréquenté Rome. Les monuments romains confirment à l’envi sa doctrine. Des peintures du cimetière auquel S. Callixte a laissé son nom — exécutées pendant que, diacre de l’Eglise romaine, il avait la surintendance de ce cimetière, ou sous son pontificat, ou un peu après et du vivant en quelque sorte de son esprit — nous montrent l’eau ruisselant du rocher frappé par Moïse, qui va former le bain du Baptême, d’où un poisson est retiré à l’hameçon par un des pêcheurs d’Ezéchiel et de l’Evangile \ Dans une chambre adjacente à celle où est cette peinture, on voit un jeune enfant plongé dans ce même bain d’où il sort, sous la figure du même poisson, et près de là Moïse qui frappe le rocher Un sarcophage du cimetière du Vatican,, sculpté au IV® siècle, nous montre enfin, sur la terrasse d’une sorte d’édifice, Moïse frappant le rocher, à côté duquel est Pierre arrêté par les agents de Caïphe ou de Néron; et, au has de l’édifice, une mer où flotte l’arche de Noë, où le monstre marin avale et vomit Jonas, et où fourmillent des poissons que des pêcheurs prennent des deux bords
Bientôt le secrétaire du pape S. Damase, S. Jérôme, formulant cette doctrine, écrira sur le texte d’Isaïe : Il a produit l’eau de la 'pierre, il a fendu la pierre et les eaux ont coulé, ces paroles décisives pour notre sujet, mais qui le dépassent, et sur lesquelles nous
‘ Pe 1.
* Epistola catholica, XI. — Patrol. græc., t. II, col. 757.
3 De Bapt., IX.
4 M. de Rossi, Borna soit., t. II, Tav. d’aggiunta C. D. Cubicolo A*.
^ Ibid. Cubic. A®.
® Aringhi, t. I, p. 335.
142 la cappella üreca
aurons à revenir : « Le Seigneur a racheté son serviteur Jacob de « son sang très-précieux, et il l’a conduit à travers le désert du siècle, « et il a fait jaillir l’eau de la pierre entr’ ouverte. Sur quoi l’Apôtre (( dit : La Pierre était le Christ... C’est lui, je le répète, dont le « côté blessé par la lance, a fait couler l’eau et le sang, inaugu- « rant pour nous le Baptême et le martyre... Petra... Baptismum (( nohis... dedicans » Mon maître, l’abbé Le Hir, professeur d’hébreu à Saint-Sulpice, dont la science et la sagacité me rappelaient S. Jérôme, dira pareillement, en expliquant le temple d’Ezéchiel, qui a le rapport que nous savons avec le rocher de Moïse ;
« Cette source qui jaillit du temple, c’est l’eau du saint Baptême qui jaillit du coté du Sauveur percé par la lance, et qui, après avoir traversé la Judée et sanctifié la portion choisie d’Israël, s’étend rapidement au-delà des frontières, et se jette dans les eaux empestées de la mer Morte, c’est-à-dire les nations assises à l’ombre de la mort. L’assainissement de ces eaux et la multitude des poissons qu’on en tire nous peignent admirablement les effets de l’eau régénératrice, la diffusion du christianisme dans le monde entier, et les prodiges de sainteté qu’il enfante. On se rappelle le mot de Tertullien : « Nos pisciculi in aqiia nascimur. » Les pêcheurs que le prophète nous représente sur les bords de cette mer, nous rappellent à leur tour la parole du Sauveur à ses apôtres : « Faciam vos fieri piscaiores hominum »
L’eau du rocher de Moïse avait une quatrième signification incontestable : elle était l’image de l’Eucharistie. S. Paul, disant des Hébreux : Ils buvaient de la pierre mystique qui les suivait : or la pierre était le Christ., va même tout droit à ce sens sublime et final, en omettant les autres ; et il le donne avec la dernière précision.
« Cependant, poursuit-il, en parlant des Hébreux, la plupart d’entre-eux, ne furent pas agréables à Dieu, puisqu’ils restèrent étendus dans le désert. Or ces choses étaient des figures de nous-mêmes, afin que nous ne convoitions point les choses mauvaises, comme ils les convoitèrent. Ne devenez point idolâtres comme
certains d’entre-eux Mes bien-airnés, fuyez l’idolâtrie. Le calice de bénédiction
que nous bénissons, n’est-il pas la communion du sang du Christ ? et le pain que nous rompons n’est-il pas la communion du corps du Seigneur?... Ce qu’im-
‘ In Is., XLIX, 20-22. — S. Cyprien, S, Ambroise ou S. Maxime, S. Augustin et S. Prosper, cités par Maldonat (In Joan., IV, 10), voient également l’eau du Baptême dans l’eau proposée par le Christ à la Samaritaine.
* Les trois grands prophètes Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, publiés par M. Grandvaux, directeur à Saint-Sulpice ; in-12, Paris, 1877, p. 393.
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molent les Gentils, c’est au démon qu’ils l’immolent et non à Dieu. Je ne veux pas que vous soyez en communion avec les démons. Vous ne pouvez pas boire la coupe du Seigneur et la coupe des démons, vous ne pouvez pas participer à la table du Seigneur et à la table des démons ’. »
L’eau qui jaillit du rocher^ c’est, d’après S. Paul, le sang du Christ qui dans le calice de bénédiction devient le breuvage spirituel des chrétiens. L’Eucharistie est représentée à la cappella greca par l’indication d’une seule de ses espèces; mais elle rappelait assez l’autre, tant de fois indiquée, sur les peintures des catacombes, par les vases de manne aux côtés de Moïse. Et qui voyant ici l’eau du rocher pouvait ne pas songer à la manne qui la précède dans Moïse et dans S. Paul, à la « nourriture spirituelle » compagne du « breuvage spirituel, » au « pain » qui est « le corps du Seigneur » faisant un avec « la coupe de bénédiction » qui est « le sang du « Christ ? »
S’il y avait quelque inattentif, ou quelque ignorant des saintes Lettres, les maîtres de l’Église étaient là pour l’instruire et lui répéter la leçon de S. Paul. « Comme tu manges le corps du Seigneur, « dira S. Jean Chrysostome, ainsi les Hébreux ont mangé la « manne, et comme tu bois le sang, ainsi ils ont bu l’eau de la « pierre... à eux il a été donné la manne et l’eau ; à toi le corps et le « sang^. » Prudence, faisant parler la Sobriété aux Chrétiens entraînés par la Luxure, entendez l’intempérance, dira pareillement : « Avez-vous oublié la soif du désert, avez-vous oublié cette fontaine « donnée de la pierre à vos pères, que la verge mystique a tirée « jaillissante de la crête du rocher ? La nourriture angélique n’est- « elle pas venue en pluie à vos ancêtres, devant leurs tentes, nouru riture que le peuple du soir des âges, plus heureux dans son ère « tardive, mange maintenant en prenant le corps du Christ L ? »
‘ I Cor., X, 5-20.
^ In ICor., X, 4.
^ Excidit ergo animis eremi sitis, excidit ille
Fons patribus de rupe datus, quem mystica virga Elicuit scissi salientem vertice saxi ?
Angelicusne cihus prima in tentoria vestris Fluxit avis, quem nunc sera felicior ævo VespeHinics edit populus de corpore Christi ?
Psychomachia, v. 371*6.
LA CAPPELLA GRECA
Saint Cyrille d’Alexandrie, expliquant le discours du Christ aux Capliarnaites après la multiplication des pains, écrira à son tour ce beau paragraphe ;
« Ma chair est vraiment une nourriture, et mon sang est vraiment un breuvage {Joan. VI, 56). Le Christ distingue de nouveau l’Eulogie (V Eucharistie) mystique de la distribution de la manne, et la communication du calice des eaux jaillissant des fissures du rocher Car la nourriture de la manne, que les nécessités du corps ne réclamaient que pour un peu de temps, le besoin de la faim étant apaisé, perdait de nouveau toute vertu : elle n’infusait point la vie éternelle à ceux qui en mangeaient. Ce n’était donc point la véritable nourriture, ce n’était point le pain du ciel. Mais le corps saint du Christ, qui nourrit pour l’immortalité et pour la vie éternelle, sera assurément cette nourriture véritable.
Les Hébreux burent aussi de l’eau sortant de la pierre. Qu’en est-il résulté, et quelle utilité pour ceux qui en buvaient ? Ils sont bien morts. Ce n’était donc pas le véritable breuvage ; mais, pour parler en vérité, ce breuvage reconnu véritable, c’est le sang précieux du Christ qui extirpe radicalement toute corruption et anéantit la mort habitant dans la chair humaine. C’est pourquoi nous sommes appelés le corps et les membres du Christ, nous qui par l'Eulogie {V Eucharistie) recevons en nous le Fils de Dieu b
Ainsi donc, à défaut de la manne, la peinture de la cappella greca nous montre un autre symbole bien certain de l’aliment eucharistique. Après avoir tant disserté, et pouvions-nous faire moins ? sur ce grand symbole de l’eau jaillissant du rocher, passons à celui qui l’accompagne et paraît lui faire pendant.
III. — Derrière Moïse, à quelque distance de lui, près du courant naturel de l’eau et à son arrosage, on aperçoit un arbre. Il en est ainsi sur une peinture du cimetière de Domitille ^ et sur un fond doré de coupe de verre ^ Ici l’arbre est un cyprès dont la longévité et l’impérissable verdure ornent bien les tombeaux et semblent y proclamer l’immortalité. Là, c’est un arbre à la tige légère, flexible et nue, portant à sa pointe aérienne un cône de feuillage L A la cappella greca, le peintre du Latran a reconnu un palmier; et nous avons fait de même en 1875. En 1876, la peinture
* In Joan., 1. IV.
^ Ariiighi, t. I, p. 563.
3 M. de Rossi, Bulletino, 1868, pl. I.
* Est-ce le peuplier que les Septante, traduisant Isaïe, placent dans la scène? Est-ce le pin toujours vert de l’Hébreu et de notre Vulgate?
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affaiblie nous a donné quelques doutes, sur lesquels il semble juste de passer. Que désigne cet arbre ? Que signifie ce palmier ?
L’arbre désigne incontestablement la renaissance de la vie au désert, à Lapparition de l’eau miraculeuse. 11 répond aux chants répétés d’Isaïe, à ce qu’il appelle « la gloire du Liban, l’honneur du « Carmel, le Paradis du Seigneur, » et à ses arbres d’élite qu’il spécifie : il répond au tableau d’Ezéchiel. Le paradis de la nature symbolise celui de la grâce. Des plantes ou des fleurs parsèment le champ d’un fond de coupe où Moïse fait jaillir l’eau. Le champ d’un fond de coupe pareil, où derrière Moïse s’élève un cyprès, est dominé par une rosace L La rose est l’emblème du jardin céleste, de la joie des élus, des « promesses du Seigneur » dont ils sont « en « possession » comme dit, d’après sa vision. Satyre^ le compagnon de sainte Perpétue, et comme le démontrent les cryptes callixtiennes ^ : elle est l’emblème, dans l’Église, au Dimanche Lætare, de la Jérusalem céleste L Dans le premier fond de coupe, c’est une couronne, aux liens de pourpre, qui domine le champ. L’arhre unique qu’on voit sur le second, et qu’on retrouve deux fois ailleurs rappelle bien l’arbre de vie. Ce monument nous présente un cyprès, au feuillage éternellement vert :à la cappella greca, c’est un palmier plus significatif encore.
Le palmier que François de Sales appellera « le prince des arbres », était réputé le plus noble chez les anciens : Arboribus aliis laiidabilior , dit le rhéteur Libanius L La beauté de la taille du palmier, la grâce de son dôme, son feuillage qui ne tombe jamais, sa verdeur qui ne passe pas, son fruit abondant joignant la saveur du miel à l’odeur des aromates^ sa longévité, sa racine féconde en rejetons qui a fait croire à sa perpétuité et dire « qu’il mourait et « renaissait de lui-même ^ » expliquent assez cette royauté. Il était le symbole de la victoire, car on s’imaginait voir dans son bois une élasticité réagissant contre les poids et les soulevant au lieu de plier; et ses fibres passaient pour indomptables à la hache. On sait
' Bulletino, 1868, pl. I.
^ Rom. soit., t. I, tav. XII.
^ V. Bulletino, 1868, p. 14.
’ Enarr. Elog. palmæ et point ex vers. Morel).
® Boldetti, Osservazioni, p. '278
la palme des jeux Olympiques chantée par Horace ; « La noble palme « qui élève les seigneurs de la terre jusqu’aux Dieux » Les Grecs appelaient le palmier (( le phénicien, phénix. » C’était la gloire de la Judée : « La Judée, dit Pline, renommée par ses palmiers ^ » Le palmier sera, sur les médailles, la personnification de cette Terre Promise. Salomon l’avait choisi avec les chérubins, représentant ce que la vie animale a de plus excellent dans la création, pour décorer le revêtement d’or du Saint des Saints. Les Hébreux avaient porté des palmes dans les mains, au triomphe militaire des Macchabées à Jérusalem; et leurs enfants, à celui tout pacifique du Christ. S. Jean, enfin, avait vu debout devant le trône de Dieu les élus tenant les palmes de leur triomphe éternel.
11 y a plus. L’arbre de vie qu’a vu S. Jean sur les deux bords du fleuve de l’eau de la vie sortant du trône de Dieu et de l' Agneau, et portant douze fruits, chaque mois rendant son fruit % paraît bien être tout spécialement le palmier. Les pousses que cet arbre fait chaque mois l’avaient rendu le symbole de l’année chez les Egyptiens. S. Onuphre, retiré au désert près d’une fontaine et d’un palmier, disait : « Chaque mois il me fournit une grappe de dattes (c qui me suffit pour trente jours, et après cette grappe il en mûrit « une autre L » C’est par excellence l’arbre du Paradis sur les peintures “ elles sarcophages des catacombes : il l’est exclusivement sur les mosaïques absidales des basiliques, où il s’élève aux bords du Jourdain céleste découlant de la montagne qui porte le Christ, et où il rappelle le rocher de Moïse. Prudence définit le Paradis « un bois abondant en palmiers, frequens palmis nemus »
Sur les mosaïques, et aussi sur les sarcophages et les fonds de coupe, le palmier a souvent, au bord de son éventail, un phénix à
* Horat. I Carm., 5, 6.
* Jud^æa inclyta palmis.
=> Apoc., XXII, 1, 2.
* Vüæ Pair., 1. VI, libel. III, iium. 1.
‘ Voir, par exemple, dans Aringhi, t. I, p. 577, une peinture du cimetière de Domitille. — Une lampe de terre (t. I, p. 517), garnie autour d’une bordure de raisins, présente au centre quatre colombes -volant autour d'un palmier, qui est manifestement l’arbre de vie.
« Cathem., VIII, 45.
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tête radiée. C’est son homonyme, l’oiseau cru immortel comme lui, auquel^ selon Pline, il aurait pour cela donné son nom. « Nous « avons appris sur cet arbre une chose merveilleuse, dit le natura- « liste, c’est qu’il meurt à plusieurs reprises et renaît de lui-même « avec l’oiseau phénix, qu’on pense avoir pris son nom de cette pro- « priété du palmier ‘. » Les chrétiens, S. Clément pape à leur tète% acceptant des naturalistes la légende du phénix, sans la discuter, et faisant de cet oiseau le symbole de la résurrection, on entrevoit assez l’idée symbolique. qu’ils attachaient au palmier, le premier et le plus authentique phénix.
Le palmier de la cappella greca, à coté de l’eau du rocher, c’est donc l’arbre de vie à côté du fleuve de vie. Les deux rappellent l’arbre de vie et le fleuve de l’Eden ; ils rappellent les palmiers et les fontaines de l’oasis d’Elim, px'éludes au désert delà manne et de l’eau du rocher : ils figurent l’arbre de vie et le fleuve de vie de la Jérusalem éternelle. La Genèse donne ici la main à l’Apocalypse, en passant par l’Exode. 11 y a une certaine apparition du Paradis terrestre au travers duquel le Paradis céleste est transparent. C’est tout le règne messianique qui, dans ses traits essentiels est exposé devant nous : c’est le tableau abrégé de tous les dons divins.
Le Christ, auteur de ces dons, qui a dit ; « Je suis... la vie, » et qui est en effet pour nous l’arbre de vie, est tout particulièrement représenté par le palmier. Un fond de coupe le montre sous la forme d’un palmier, entouré des douze têtes de ses Apôtres U Une palme, ayant au sommet le monogramme constantinien du Christ, est l’objet de la course d’un lièvre, sur une gemme annulaire qui rappelle les deux mots de S. Paul : « Courez, de manière à rem- « porter le prix. » — « Je poursuis, voulant atteindre de quelque « manière le but pour lequel j’ai été atteint par le Christ Jésus » Sur d’autres monuments, quatre colombes volent, deux poissons nagent, deux hommes naviguent vers un palmier ou une palme, PHOENIXYA, rappelant les Iles Fortunées, rêvées par les anciens,
' Hüt. nat., 1. XIII, cap. IX.
- Epist. I ad Coiint., XXV .
•’ Boldetti, p. U)B.
‘ M. Perret, t. IV, pi XV!, i'(.
= I Cor , IX, 2i; Philip, III, 12.
LA CAPPELLA GRECA
et symbolisant le Christ qui en est le vrai Roi Le palmier le figure encore sur un anneau d’or récemment trouvé à Tusculum ; et, près de ce palmier, est l’ancre, le plus ancien symbole du Christ, notre espérance ^ Cet arbre de vie, comme le rocher qui verse l’eau de la vie, est ainsi l’image du Christ à la cappella greca.
Et le sujet même qui reçoit ses dons ne laisse pas d’y être représenté. Le Psaume du Sabbat dit : « Le juste fructifiera comme le « palmier ’ ; » et le Christ chante à l’Eglise, sa sublime Epouse : « Ta « taille est semblable au palmier \ » D’autre part, c’est « sur le bord « des eaux » eucharistiques que le juste fructifie et que l’Eglise entretient et développe son ineffable beauté C’est en abreuvant de son eau régénératrice, de sa parole féconde, de sa grâce et de son sang, tout son corps, c’est-à-dire l’Eglise, que le Christ le rend semblable à lui-mème. Le palmier est donc leur commune image; et, en représentant le corps personnel du Christ, il représente aussi son corps mystique, la sainte Eglise.
Mais c’est assez parler des objets de notre important tableau. Parlons du personnage qui en occupe le centre. C’est Moïse. Que signifie Moïse ?
‘ Aiïnghi, t. I, p. 517; t. Il, p. 638; M. de Rossi, Spicileg. Solesm. t III, p. 577; M. Perret, t. IV, pl. XVI, 10, 37. 45.
- liullelino. 187’2, tav. VII.
Ps. XCl, 13.
‘ Gant., VU, 7.
* Ps. I, 3.
CAPPKLLA GRE CA