I.A CAPPELLA GRECA
des deux parts le Dieu et le maître. Ces deux exemples nous mettent dès lors sur la voie d’une doctrine plus générale, dont les monuments chrétiens sont à chaque instant inspirés au quatrième siècle, et que Tertullien avait formulé eu ces termes célèbres : « Nous fai- « sons profession de croire que le Christ a toujours agi au nom do « Dieu le Père ; qu’il a conversé avec l’homme dès le commence- « ment; qu’il s’est entretenu avec les Patriarches et les Prophètes... « Il a été destiné par son Père pour les choses que vous reprenez « (ô Marcion) comme étant humaines, apprenant déjà dès l’origine « — oui déjà — à faire l’homme qu’il devait être à la fin. C’est lui « qui descend, lui qui interroge, lui qui demande, lui qui jure : « ediscens jam inde a primordio , jam inde hommem, quod erat fu- « turus in fine, llle est qui descendit; ille qui interrogat; ille qui « postulat; ille qui jurât ‘.
Il est présent deux fois à la caqjpella greca, dans des scènes de l’Ancien-Testament. Assistant Susanne, assistant les trois Hébreux, il fait sentir son bras au monde et déjà lui impose son règne.
Et qui ne voit, en effet, que la main qui rabat au loin les flammes de la fournaise s’étend aussi contre la statue d’or placée en avant, et signifie dès à présent son destin à la Babylone de Nabuchodonosor, et à son héritère suprême, « la grande Babylone » des Césars ?
Les trois Mages de l’entrée de la cappella greca font à peu près vis-à-vis aux trois Hébreux, et avec eux à Nabuchodonosor qu’ils rappellent et qui, d’après la juste observation de S. Hippolyte, fut leur précurseur dans la proclamation du Fils de Dieu. Les Mages seront les prémices des Gentils ; Nabuchodonosor que doit imiter Darius le Mède, est en quelque sorte les prémices des Mages. La cappella greca semble retentir de toutes ces proclamations du Fils de Dieu, soit avant soit après son incarnation, par les Gentils. Assis sur les genoux de la Vierge, sa Mère, il fait face au buste du Dieu babylonien monté sur sa colonne. Il lui reprend sa divinité usurpée et l’empire. Les trois Hébreux et le roi de Babylone lui-même l’ac-
> Adrersus Marcionem, II, 27. — Bossuet {Élévations, 1* semaine, 6) voit là des « apparitions ou du Fils de Dieu ou du Père même. » — Tertullien exclut le Père ; Patrem nemini visum ; et les monuments lui donnent raison , aussi bien que les textes de l’Écriture qu’il invoque
LA CAl'PELLA GRECA
clament comme le vrai Dieu et le Sauveur tout-puissant; et les trois Mages orientaux l’adorent. Ce double concert des trois Hébreux et des trois Mages en regard, qui commence à la cappella greca, se répétera nombre do fois dans les cimetières de Rome et de l’univers.
Le sujet des trois Hébreux dans la fournaise était, comme celui de Daniel aux lions, tout spécialement présent à la pensée des Romains, dès les temps apostoliques. Nous le voyons bien par le pape S. Clément, qui écrit aux Corinthiens, trop jaloux et trop persécuteurs de leurs hommes de bien, ces paroles où tant d’allusions transpirent :
a Compulsez les Ecritures, ces paroles pleines de vérité de l’Esprit-Saint... Vous ne trouverez pos que les justes aient été repoussés avec mépris par des hommes pieux... Daniel a t-il été jeté par des hommes craignant Dieu dans la fosse des lions ? Ananias, Azarias, Misael ont ils été enfermés dans la fournaise de feu par ceux qui rendaient au Très-Haut un culte magnifique et d’une bonne renommée? Non certes! Qui donc lirent de telles choses ? Des hommes odieux et pleins de toute sorte de méchanceté. Ils s’emportèrent à ce degré de fureur de n’avoir que de mauvais traitements pour des hommes qui servaient Dieu avec une intention pieuse et irréprochable, ne sachant pas que le Tout-Puissant protège de ses armes et couvre de son bouclier ceux qui. dans une conscience pure, rendent le culte dû à son nom plein de vertu, à qui soit gloire aux siècles des siècles. Amen *. »
C’est par les dents des chiens, variante de celles des lions, les dents des chiens lancés contre des innocents attachés à des croix, c’est par les bûchers qu’avaient commencé à Rome les martyres. Les bûchers avaient eu la part la plus éclatante. Les jardins de Néron, au milieu de leurs allées et de leurs bosquets, parmi leurs dieux et leurs Césars de marbre ou de bronze doré, s’étaient peuplés de fdurnaises ardentes qui étaient des hommes. Les chrétiens servaient de torches pour éclairer les délices de la nuit. Le nouveau culte avait offert à Dieu ces holocaiistes de plus agréable odeur que l’agneau qui, dans le culte mosaïque, précédait, le matin, et couronnait, le soir, tous les sacrifices. Trois jeunes hommes, trois agneaux, les compagnons de Daniel, Isaacs nouveaux, y avaient préludé, au lendemain du jour où Daniel annonça à Nabuchodonosor l’empire du
EpisL I ad Corinth., XLV.
LA CAPPLLLA GRECA
Christ destiné à succéder pour l’éternité aux quatre empires des hommes. Le Christ, avait pour eux, comme pour Isaac, changé le sacz'iflce sanglant en un sacrifice non sanglant : image de son sacrifice de la croix transformé par lui en sacrifice eucharistique ! Ils avaient dit l’hymne eucharistique, sur la croix même de leur bûcher et chanté, avec la création tout entière, la résurrection au sein de l’holocauste : Bénédicité, omnia opéra Dornini, Donimo... quia eruit nos de inferno Le premier mot, quarante fois répété de leur cantique, euXoYEïTE, est celui ou féquivalent de celui par lequel le Christ commencera la consécration de l’Eucharistie, suXov/jca; iuxapiçjTo^aç c’est celui du cantique qui sert de Préface à la consécration de l’Eucharistie par l’Eglise : Gratias agamus — dignum et justum nos tibi... gratias agere ; c’est celui qui donnera son nom à Y Eucharistie même. Est -il donc un symbole plus précieux, est-il un plus beau tableau d’autel que celui des trois Hébreux chantant leur cantique dans la fournaise ?
Aussi, en même temps que nous trouvons Daniel aux lions, dans le couloir primitif du cimetière de Domitille, trouvons-nous à côté, au bas du grand escalier du cimetière, les trois Hébreux dans la fournaise, au fond d’une magnifique chambre, rivale en antiquité de la cappella greca et décorée à peu près des mêmes sujets. Au quatrième siècle, ce sujet des trois Hébreux apparaîtra encore au fond de la table d’autel d’une insigne chambre du cimetière de Saint-Hermès *, non éloigné de celui de Priscille. Une chambre du cimetière de Thrason qui n’est séparé de celui de Priscille que par la voie Salare, présente les trois Hébreux en face des sept disciples de l’Évangile, agenouillés, près des sept pains marqués du signe du Christ et des deux poissons mystiques, pour faction de grâces, après la réception de l’Eucharistie Les trois Hébreux leur prêtent leur voix et leur cantique. Ils sont nus sous une charmille de flammes et comme dans un Paradis de lumière et
' Dan., III, 57, 88.
* Matt., XXVI, 26 ; Marc., XIV, 22. Cf. Luc., XXIV, 30.
’ Matt., XXVI, 27; Marc., XIV, 23; Luc., XXII, 19.
Blanchi, édit. d’Anastase-le-Bibliothécaire, Patrol. làt., t. CXXVII, col. 973.
* Aringhi, t. II, p 249.
LA CAPPELLA GEUXA
de fraîcheur : leurs corps transfigurés sont rendus à l’innocence première, et témoignent de cette spiritualité divine que S. Paul prête à la chair des élus Comme Daniel qu’on voit nu d’ordinaire, parmi les lions, princes de la mort qu’il a domptés, ils annoncent la résurrection des corps dont l’Eucharistie est le principe. « Cette « main de Dieu, dit S. Irénée, qui vint à leur secours, accomplis- « sant en eux des choses inattendues et impossibles à la nature de « l’homme, qu’y a-t"il d’étonnaiit, qu’en obéissant à la volonté de « Dieu notre Père elle ait fait quelque chose d’inattendu en ceux « qui ont quitté la vie ^ ? » Les vêtements mêmes des trois Hébreux qu’on leur voit toujours, sauf une fois, sur les monuments chrétiens, prêchent la résurrection. « Que les feux de Babylone n’aient « pas lésé les tiares des trois frères et leurs pantalons orientaux, « quoiqu’étrangers aux juifs, » Tertullien range ce miracle parmi « les documents de la future intégrité de nos corps : Hæc futiiræ « inte(jritatis documenta^ . »
« L’hymne des trois jeunes gens où toute créature du ciel et de « la terre loue Dieu d’accord » était» chanté par l’Église catholique, « répandue dans tout l’imivers, à la messe du dimanche et aux so- « lennités des martyrs, » d’après les Pères du quatrième Concile de Tolède L L’Église se reconnaissait en eux : leur voix était la sienne. « La fournaise, disait saint Cyrille d’Alexandrie, était le type de » l’Église ; elle contenait des saints qui exécutaient une danse « sacrée, des saints qui n’étaient pas seulement des hommes mais « aussi des anges : Sanctos habens tripudiantes ^ non hom.ines tan- « tum, sed etiam angelos “. »
Dans les limbes, où l’Église, avec les Patriarches et les enfants de leur foi, attendait la venue du Piédempteur, » cet ange, semblable « au Fils de Dieu, est, dit S. Jérôme, le type et la figure anticipée << de Notre-Seigneur Jésus-Christ : il est descendu dans la fournaise » de l’Enfer où étaient retenues enfermées les âmes des pécheurs
‘ Surget corpus spiritale. I Cor., XV, 4L
2 V Hæres., V, 2.
® De resurrectione carnis, LVIII.
Dans Aringlii, t. II, p. 501.
^ Ibid.
LA CAl'l'ELLA GRECA
« et des justes, sans atteinte des flammes ni lésion pour lui : il a dé- « livré ceux qui étaient enchaînés des liens de la mort *. » Et n'est-ce I pas ainsi qu’il délivre aujourd’hui, avec les membres de l’Eglise qui j milite sur la terre, ceux de l’Eglise qui souffre au Purgatoire? j C’est pourquoi, clans la liturgie romaine, que le prêtre offre le saint sacrifice pour les vivants ou qu’il l’offre pour les morts, il se retire toujours de l’autel en récitant cet hymne : Trium pueronim cantemiis hymmim qiiem cantabant sancti in camino ignis.
Ce cantique est une des grandes forces du prêtre. Qui donc, ayant célébré l’Eucharistie devant cette image des trois saints jeunes gens, présente au moins en esprit, ne sentirait en son cœur une ^ étincelle du feu qui leur a fait braver les flammes de la fournaise ? Qui ne serait prêt à dire avec eux dans les angoisses extrêmes de la vie, trop peu rares en nos tristes jours : Voici que notre Dieu, que nous servons, peut nous sauver de la fournaise du feu ardent et nous délivrer de votre main, o Roi I Et s’il ne le fait pas, sachez, ô Roi! que vos dieux, nous ne les servirons pas, et que devant la statue d’or que vous avez dressée nous ne nous prosternerons pas ^ !
« Les trois jeunes gens, dit le martyr S. Hippolyte, sont un exemple pour tous les hommes fidèles, eux qui n’ont point redouté le grand nombre des satrapes, qui n’ont point tremblé en entendant les paroles du Roi, qui n’ont point frissonné en voyant le feu de la fournaise embrasée, mais qui ont méprisé tous les hommes et le monde entier, n’ayant que la seule crainte de Dieu devant les yeux. Daniel, de loin, debout et en silence, leur inspirait le courage et leur souriait. 11 se réjouit, lui aussi, de leur martyre, voyant ces trois jeunes gens qui allaient conquérir des couronnes contre le diable »
Ici se termine la description des peintures des quatre murs de la cappella greca. Les sujets en sont si connexes que nous les verrons groupés tous ensemble en un seul tableau par S. Avite. Partout c’est Babylone, c’est-à-dire Rome ; et partout c’est l’Église qui est à Babylone : Ecclesia quæ est in Rahglone. Elle est à Babylone, mais n’est pas de Babylone. Elle fuit Babylone avec les Mages; elle est traînée en prison par Babylone ; elle est condamnée par
* In Dan., cap. IV.
* Dan , III, 17,
Col. 677.
LA CAPPELLA GRIÎCA
Babylone à la lapidation avec Susanne, aux lions avec Daniel dont le supplice est ici au moins en souvenir, à la fournaise avec les trois Hébreux : et voilà qu’elle est toujours victorieuse de Babylone, « Jérusalem notre mère ' ! » C’est « le don inénarrable ^ » de son Epoux, à qui elle vient ici rendre grâces et demander, dans une union divine, de nouvelles forces pour de nouveaux combats, de nouvelles assurances pour de nouvelles victoires.
( De tous les jeunes gens il ne s’en trouva point de pareils à Daniel, Ananias, Misael et Azarias Le Verbe ies dirigea en toute sagesse pour les montrer ses fidèles martyrs (c’est-à-dire témoins, uAcxopsc, ttigtoî) à Bab)done, afin que par eux les idoles des Babyloniens fussent couvertes de confusions, que Nabuchodonosor fût vaincu par les trois jeunes gens, que par leur foi le feu fût mis en fuite dans la fournaise, et que la lubricité des vieillards corrompus fût châtiée. »
C’est la conclusion sur laquelle nous laisse S. Ilippolyte \
> Gai., IV, 26.
II Cor., IX, 15.
3 Col. 669.