LE BON PASTEUB RASSEMBLANT SES BREBIS
Les Livres saints nous présentent le Bon Pasteur dans trois scènes principales : il rassemble ses brebis errantes, il rapporte sa brebis égarée, il paît ses brebis. La première scène abonde dans r Ancien et le Nouveau Testament ; la seconde est particulière au Nouveau où elle se rencontre deux fois; la troisième est commune aux deux^ mais elle a des développements singuliers dans l’Évangile <lc S. Jean.
C’est à la sortie d'Egypte que Dieu apparaît pour la première fois en Pasteur. Asapli lui chante par trois fois ; Vous avez conduitvotre peuple comme un troupeau par la main de Moïse et d’Aaron - ... —
Il a frappé tous les premiers-nés dans la terre d’Egypte Il a fait
sortir comme des brebis son peuple et l’a conduit comme un troupeau dans le désert : il les a conduits dans l’ espérance ; ils n’ont pas eu peur et la mer a couvert leurs ennemis L.. — Pasteur d’ Israël, prête l'oreille, toi gui conduis comme des brebis Joseph, toi qui siège sur les Chérubins, manifeste-toi devant Epbraïm, Benjamin et Manassé : éveille ta puissance et viens nous sauver Dieu, Pasteur, était représenté par Mo'ise avec sa verge : Mo'ise pasteur hier des brebis de Jethro, et qui, trois siècles avant Agamemnou, va être ce « pasteur des peuples » chanté par Homère N Avant de mourir, Mo'ise demandera avec instance à Dieu un remplaçant dans ses fonctions de Pasteur d'Israël : Que Jéhovah, le Dieu des esprits pour toute chair, établisse un homme sur l assemblée, qui sorte devant eux et rentre
' Pianche YIIl.
* Ps. LXXVJ, 21.
» Ps. LXXVII, 51-58.
‘ Ps. LXXIX, 2, 3. Hébreu.
‘ IloijjLsva Xatüv. II., II, v. 243.
LA CAPPELLA GRECA
devant eux, et qui les fasse sortir et rentt'cr, et que i assemblée de Jéhovah ne soit pas comme des brebis qui n’ont point de pasteur' ! Et Dieu donne pour nouveau l’asteur à son peuple Josué, qui porte le nom (le Jésus, le vrai Moïse à venir.
Dieu, cependant, reste le Pasteur en titre d lsraél : Moïse ou Josué ne sont ([ue ses vicaires. C’est à lui qu(“, David, toujours persécuté et toujours délivré, adressera l'hymne ravissant de foi et de charme qui commence ainsi -.Jéhovah est mon Pasteur, je ne manquerai de rien : il me fera reposer dans des parcs herbeux, il me conduira vers des eaux tranquilles... Même quand j'irais dans la vallée de l’ombre de la mort, je ne craindrais aucun mal, car vous, vous êtes avec moi ; votre verge, voire houlette, c’est là ce gui me console - .
Vienne une nouvelle captivité d'Egypte, celle de Dabylone, Dieu sauvera son peuple, comme un berger plein de cœur sauve ses brebis. Voici, dans Isaïe, cbantre incomparable de cette délivrance, un petit tableau que nous allons voir, traduit a coté de la cappella greca, et à sa date même, sur les parois du cimetière de l’riscille : nous le donnons dans les trois textes sémitiques, plus ou moins en usage à l’origine chez les juifs de Rome, et dans celui des Septante consacré alors par l'Eglise :
Hébreu. Comme un pasteur, i! paîtra son troupeau, il rassemblera les agneaux sur son bras et les portera sur son sein : il sera le conducteur des brebis qui viennent d’être mères.
Chaldéen. 11 sera comme un pasteur paissant son troupeau, rassemblant les agneaux sur son bras, les portant tendres encore sur son sein : il mène doucement les brebis qui viennent d’être mères.
Syriaque. Comme un pasteur qui paît son troupeau et rassemble les agneaux sur son bras et les porte sur son sein : celles qui allaitent, il les nourrit.
Septante. Comme, un pasteur il paîtra son troupeau, et de son bras ilgroupera les agneaux et il consolera les brebis qui sont pleines
Jérémie peint le retour de Dabylone sous les mêmes images. Tonnant contre les mauvais pasteurs, prêtres ou rois d’Israël, il fait entendre ainsi la voix de Dieu : O pasteurs qui avez perdu et
1 Num„ XXVII, 16, 17,
2 Ps. XXII, 1, 2, 4.
Is., XL, 11.
LA CAPPELLA GKECA
dispersé les brebis de mes pâturages Je tirerai sur vous vengeance
de vos abominables machinations.... et je leur susciterai des pasteurs (gui les paîtront.... je susciterai à David un Orient juste, et le Roi régnera, et il aura l’intelligence et il exercera le jugement et la justice sur la terre ‘ .
Ainsi fait Ezécliiel dans un grand tableau dont voici les traits essentiels ;
«Voici ce que dit le Seigneur Dieu ; comme un pasteur recherche son troupeau au jour où l’obscurité et la nuée viennent parmi les brebis dispersées, ainsi je rechercherai mes brebis et je les retirerai de tous les lieux où elles avaient été dispersées au jour de la nuée et de l’obscurité. Je les tirerai du milieu des nations, je les rassemblerai des régions diverses, je les conduirai dans leur terre, je les paîtrai sur les montagnes d’israél et dans les vallées et dans les parties habitables de la terre.. .. Ce qui était perdu, je le rechercherai -. ce qui était égaré, je le ramènerai ; ce qui était fracturé, je le banderai ; ce qui était défaillant, je le fortifierai; ce qui était fort, je le garderai ; et je paîtrai ces brebis avec jugement.... et je sauverai mes brebis.... et je susciterai sur eux un pasteur qui les paîtra, mon serviteur David. Et il sera leur pasteur et moi, le Seigneur, je serai leur Dieu ; David sera le prince au milieu d’eux. Moi, le Seigneur, j'ai parlé d
Ce Bon Pasteur de Moïse, du Psalmiste et des Prophètes se retrouve partout dans l'Évangile. Le voici dans S. Matthieu :
« Et Jésus parcourait toutes les villes et tous les vidages, enseignant dans les synagogurs des Juifs, prêchant l’Evangile \la bonne nouvelle) du Ro3'^aume (de Dieu) et guérissant toute maladie et toute infirmité. Et voyant ces troupes de gens, il en eut compassion parce qu’ils étaient accablés de maux et jetés çà et là, comme des brebis sans pasteur ^ . »
Et dans S. Marc, quand le Christ arrive au désert où il doit nourrir cinq mille hommes avec cinq pains et deux poissons :
Et débarquant, il vit une grande multitude et il eut compassion d’eux, car ils étaient comme des brebis sans pasteur et il se mit à les instruire de beaucoup de choses .
' Jer,, XXIll, 1-5. Septante.
- Ezech., XXXIV, 11-2J. Septante.
’ Matth., IX, 35, 36.
‘ Marc, VI, 34.
LA CAPPELLA GKECA
Allez plutôt aux brebis qui ont péri de la maison d’Israël, (lisait U; Christ à ses Ap()tres '...je n'ai. été envoijé qu’aux brebis qui ont péri de la maison d’ Israël'. An moment de sa Passion, illenr dira encore : Vous serez tous scandalisés éi mon sujet, cette nuit, car il est écrit : Je frapperai le Pasteur, et les brebis du troupeau seront dispersées h Le Clirist, en un mot, c’est le Bon Pasteur des saints Oracles, qui rassemble les brebis dispersées d’Israël et vient. leur réunir celles plus dispersées encore des Oentils, pour qu’il n’y ait (ju’un bercail et qu’nu Pasteur. Jésus devait mourir pour la nation (des Juifs), dit S. Jean, et non pas seidement pour cette nation, mais pour qu’il rassemblât aussi dans l'unité les enfants de Dieu qui étaient dispersés C’est le Bon Pasteur qui a fait et si bien justifié cette déclaration : Je suis le bon Pasteur... le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis... je suis le bon Pasteur et je connais mes brebis et mes brebis me connaissent’' ; c’est le Bon Pasteur, dont le Yicairej Pierre, a écrit aux Juifs et aux Gentils : Vous étiez comme des brebis errantes : mais vous êtes retournés maintenant au Pasteur et à l’Evêque de vos âmes
J’omets les textes des Pères concordant avec les passages si nombreux et si éclatants de l’Écriture. Qu’il suffise de rappeler ces mots des Constitutions apostoliques, dans les avis adressés à l’évêque auquel est offert en exemple le bon Pasteur d’Isaïe : « Etant donc le « médecin de l’Église du Seigneur... rends à l’Église des membres (( sains et saufs : pais le troupeau, non impérieusement et en te « jouant comme un tyran, mais comme un pasteur plein de bé- « nignité, rassemblant dans son sein les agneaux et réconfortant (( celles qui ont des agneaux dans leur sein ' . »
Telle est si je ne me trompe^ l’idée primitive, trop peu remarquée, du Bon Pasteur des Catacombes. Elle est expliquée avec tout l’ensemble de ses traits dans une chambre contemporaine et voisine de
' Matth., X, 16.
^ Matth., XV, 24.
2 Matth., XXVI, 31.
* Joan., XI, d1, 52.
5 Joan., X, 11, 14.
® I Pet , II, 5.
' II Constit. dpost.,XX.
la cappella grecu, où est la plus ancienne image connue de la Vierge. C’est là qu’est aussi peut-être le plus ancien Bon Pasteur.
Un arc surbaissé, coupé à gauche par un mur droit, mais retombant vis-à-vis en courbe, s’avance au-dessus d’un loculus très-haut, sous lequel plusieurs loculi s’étagent. 11 semble à la fois honorer et protéger ces tombes. A droite, dans la courbure verticale de l’arc, et comme dans un coin de grotte, apparaît la Vierge allaitant son Fils. Devant elle un prophète, le rouleau de ses prophéties à la main, montre au ciel une étoile à huit branches qui est un peu audevant de la tète de l’Enfant. Est-ce Isaïe annonçant l’enfantement de la Vierge et l’illumination de Jérusalem? Je croirais plutôt que c’est Miellée, cité comme Isaïe par S. Matthieu, dans son récit de la naissance du Christ. C’est Michée qui a chanté Bethléhem où Marie a non-seulement enfanté, mais encore allaité le Sauveur, et proféré l’oracle déjà allégué, qui répond si parfaitement à cette scène et à deux autres, que nous allons voir, de la magnifique et profonde composition :
a Et toi, Bethléem, maison d’Ephrata, ta es trop petite pour former un corps de mille hommes en Juda. De toi cependunt me sortira celui qui doit être le Prince d’Israël; et sa sortie est du commencement. des jours de l’éternité. C’est pourquoi il (Dieu) les livrera jusqu’au temps de Celle qui enfante : elle enfantera, et les restes de leurs frères reviendront ,iux fds d’Israël. Et le Seigneur se tiendra debout, et i! verra, et il paîtra son troupeau dans la force ; et ils se glorifieront du nom de leur Dieu, et ils seront ainsi proclamés grands jusqu’aux extrémités de la terre. Et ce sera la paix '. »
L’étoile radieuse est celle du Prince d’Israël — du Dominateur en Israël, comme dit bien S. Jérôme, d'après le texte original. Les païens mettaient souvent une étoile sur la tête de leurs dieux ou auprès d’eux, pour marquer leur divinité. L’idolâtrie avait commencé par le culte des astres, comme étant des dieux ; et, en s’étendant aux hommes, elle les avait plus ou moins identifiés aux astres. Apollon, Diane, Mars, Mercure, Jupiter, Vénus, Saturne étaient sept dieux présidant aux jours de la semaine, et c’étaient sept planètes régnant au ciel par leur éclat. Neptune, Gérés, Castor et PoUux, la Fortune et le dieu persan Mithras apparaissent également avec leur
' Jlich., V, 2-4.
CAPPELLA GRECA. PLANCHE Yill ,
LA nAPPELT.A GPF.CA
étoile Isaïe appelle le roi de Babylone l.ucifer, nom qu’il avait j>robablemenl usurpé ^ Ovide (•bauge César eu comète : atella rnicat \ Un taux Messie, opposé par les Juifs au vrai, s’appellera Barchochebab, ou le fils de l'étoile. Insolente imagination que n’a pu faire tomber le christianisme ! Les grands hommes, et combien de petits se traitent de grands ! ont prétendu voir leur étoile dans le ciel, réglant leur destinée sur la terre. On connaît les étoiles dos deux Napoléon, trop vrais et trop sinistres météores. En réalité, un seul homme a eu son étoile au ciel, c’est le Dieu fait homme : « Enfant, « dont son étoile n’a point été le destin, mais qui a été le destin de « son étoile, en apparaissant au monde ; non Stella fatum pueri, « sed fatum stellæ is f/uis appariât, puer fuit, » dit S. Orégoirele-Grand h
Balaam l’avait chanté dans un oracle dont l’écho, après quinze siècles, se retrouvait vivant, chez les Mages, en Orient, chez Tacite et Suétone, en Occident :
Je le vois, et ce n’est pas maintenant.
Je le contemple, et il n’est pas près.
Il est sorti de Jacob une Etoile,
Et il s’est élevé un Sceptre d’Israël,
Et il a frappé les chefs de Moab,
Et il a détruit tous les enfants de Seth.
Et Edom sera la possession.
Et Seir, la possession de ses ennemis ;
Et Israël se montrera fort ** .
Où est le nouveau-né, Roi des Juifs, car 7ious avons vu son étoile en Orient, diront les Mages arrivant à Jérusalem ; et ce Boi des Juifs, c[ui doit l’être de l’univers, n’est pas moins l’objet de la préoccupation publique à Rome qu’en Babylonie. Du haut du ciel où a brillé son étoile, le Christ déclare expressément, après avoir réglé les destinées du monde jusqu’à la fin des siècles et au-delà, qu’il
' Montfaucon, L’antiquité expliquée, t. I, 1719, ett I. Supplément, 1724.
* Is., XIV, 12. ' •
Metamorph,, XV, v. 850.
* Homil. X in Evangel.
“ Num., XXIV, 17-19. Hébreu.
LA CAPPELLA GRECA
est cette étoile même, flout le synonyme est un sceptre : Je suis le Rejeton et la lignée de David, l’Étoile splendide et matutinale
Et c’est pourquoi le peintre, traduisant Michée, devait mettre sur la tète du Prince d’Israël, cette étoile splendide que nous y voyons au cubiculum voisin de la cappella, greca.
Devant ce groupe qui apparaît sur le mur de côté^ se dessine, sur le mur de face, une figure de grande taille. Elle fait, à droite de la tombe, un geste de commandement à un groupe de trois personnes qui est à gauche, formant un tout visible avec lui. Ces trois personnes sont une femme voilée, un homme levant les mains au ciel, et un enfant, dont on ne voit plus la partie supérieure du corps, lequel était, sans doute, pareillement orante. On trouve ainsi dans une des chambres des sacrements ^ Abraham et le petit Isaac rendant grâces, à côté du bélier qui vient s’offrir pour victime. Ici, il ne peut être question d’eux. Un arcosolium du cimetière de Domitille nous met sur la voie de l’intelligence du groupe resté mystérieux jusqu’à présent, et du non moins mystérieux personnage qui est en rapport avec ce groupe.
Cet arcosolium offre trois sujets, sur quatre principaux qui le décorent, dont le parallélisme est manifeste avec les trois de notre monument : le groupe des trois personnes, la Vierge et l’Enfant- Dieu, le Bon Pasteur. Or voici dans quelle situation est le groupe du cimetière de Domitille, et la clef qui paraît en ressortir. Il est dans la lunette de l’arcosolium. A gauche, dans le bas de la voûte, sont les trois Hébreux qui refusent d’adorer la statue de Nabuchodonosor ; à droite, vis-à-vis, est l’adoration des Mages. La femme indique du geste le côté du premier groupe ; l’homme, qui est au milieu, indique le second; l’enfant bénit Dieu. Je ne vois pas d’autre interprétation possible à ces trois scènes manifestement liées ensemble que celleci : la nation juive, représentée par les trois éléments de la famille, selon une manière de parler déjà familière à Moïse fuit Babylone
‘ Apoc., XXII, 16.
* Roma soit., t. II, tav. XVI.
* Interfectis habitatoribus earum [urbium), viris ac mulieribus et parvulis, non reliquimus in eis quidquam. Deut., II, 34. — Disperdentes omnem civitatem, virosque ac mulieres et parvulos, Deut., III, 6.
LA CAPPELLA GRECA
et prend le chemin de Jérusalem, où l’attend le Messie, qui doit naître à ses portes, à Bethléem, et y recevoir, en la personne des Mages, les prémices d’un empire éternel. Au centre de la voûte est le Bon Pasteur, portant sa douce pécore : il est précisément à cette place sur le monument que nous étudions. 11 s’agit donc également ici des captifs libérés de Babylone, allant à Jérusalem, où le Messie de Béthléem leur sera donné. Et alors quel est le grand personnage qui leur annonce d’autorité leur liberté ? N’est-ce pas évidemment le Christ'? L’attitude et le geste du personnage sont ceux du Christ venant abattre les flammes des trois Hébreux à la cappella (jreca. Si ce n’était pas le Christ, ce serait un prophète. Mais il y a plus qu’un prophète ici. Je reconnais Dieu lui-même, dont le bras fort, le bras étendu opère, dans les prophètes, un Isaïe, un Jérémie, pour ne citer que ces grands évangélistes du retour de la captivité, la rédemption de son peuple. Dieu parle ainsi à Isaïe :
« Dis aux cités de Juda : voici votre Dieu, voici le Seigneur. Le Seigneur vient avec force et son bras avec domination. Voici que le salaire est avec lui et l’œuvre devant lui. Comme un pasteur, il paitra son troupeau et de son bras il groupera les agneaux et il consolera les brebis qui sont pleines '. »
Quant à Jérémie qui, après ses lamentations sur Jérusalem, a compté d’avance les années de la captivité et marqué au cadran l’heure de la délivrance, voici un de ses textes, dont notre fresque semble l’interprétation encore plus immédiate que de celui d’Isaïe :
« Parole du Seigneur, dite par lui sur Babylone.
Annoncez ceci parmi les nations et faites-le entendre et ne le cachez pas. Dites : Elle est prise Babylone, Bel est confondu, l’intrépide, la délicate Merodach est livrée à l’ennemi En ces jours-là et en ce temps, les fils d’Israël viendront et les fils de Juda tous ensemble ; ils iront marchant et pleurant et cherchant le Seigneur leur Dieu. Ils demanderont le chemin vers Sion ; ils tourneront là leur face et ils viendront et ils se réfugieront auprès du Seigneur leur Dieu car l’alliance éternelle ne sera point oubliée . Des brebis perdues, voilà ce qu’est devenu mon peuple ; leurs pasteurs les ont poussés dehors, ils les ont fait errer sur les montagnes ; de la montagne ils sont allés sur la colline ; ils ont oublié leur lieu de repos. Tous ceux qui les trouvaient les anéantissaient. Leurs ennemis ont dit : ne les laissons point aller, car ils ont péché contre le Seigneur : c’est la part de
' Is., XL, 9-11. Septante.
La divinité de iMérodach, roi de Babylone, adorée par les Babyloniens.
LA CAPPELLA GREOA
justice due à celui qui avait recueilli leurs pères. — Sortez du milieu de Babylone et de la terre des Chaldéens, éloignez-vous-en et soyez comme des dragons en face des brebis... Voix de ceux qui fuient et de ceux qui se sont sauvés de la terre de Babylone, pour annoncer à Sion la vengeance qu’a tirée le Seigneur notre Dieu !... Et celui qui les a rachetés, c’est le Fort: le Seigneur Tout-Puissant est son nom... Fuyez du milieu de Babylone et sauvez chacun votre âme et ne succombez pas dans son iniquité, car c’est le temps de la vengeance du Seigneur sur elle : luimême lui rétribuei a sa rétribution. C’est une coupe d’or, Babylone, dans la main du Seigneui', enivrant toute la terre ; de son vin ont bu les nations et elles ont chancelé. Et tout à coup elle est tombée, Babylone, et elle s’est brisée .. Le Seigneur a rendu son jugement. Venez et annonçons dans Sion les œuvres du Seigneur, notre Dieu '. n
Jerémie s’écrie encore, eu montrant Dieu, c’est-à-dire son Verbe, comme le véritable auteur et agent du retour de la captivité :
« Voici que des jours viennent, dit le Seigneur, où on ne dira plus ; Vive le Seigneui- quia fait remonter le.s lils d’Israël de la terre d’Egypte, mais : Vive le Seigneur, qui a fait remonter la maison d'Israël de la terre de Bosra et de tous les lieux où ils ont été expulsés. Et je les rétablirai dans leur terre, la terre que j’ai donnée à leurs pères -. »
Le disciple de Jérémie, Barucli, était le parfait écho de sou maître quand il proférait à Babylone cet oracle dont la fresque du cimetière de Priscille semble porter aussi la trace ;
« Lève-toi, Jérusalem, et monte sur la hauteur et promène ton regard à l’Orient, et vois tes fils rassemblés du coucher du soleil à son lever, par la parole du Saint, se réjouissant du souvenir que Dieu a eu d’eux... Les forêts et tout bois odoriférant ont ombragé Israël par l’ordre de Dieu, car le Dieu d’Israël le ramènera dans la joie, à la lumière de sa gloire, avec la miséricorde et la justice qui lui sont propres »
Une preuve frappante, péremptoire peut-être, que la prophétie de Jérémie, le hérault par excellence du retour de la captivité de Babylone, est celle que notre peintre a eue spécialement en vue, c’est ce groupe du père, de la mère et de l’enfant, dont la formule est familière à Jérémie, chez qui on la retrouve quatre fois * et à
‘ Septante, XXVII, 1, 2, 4-8, 28, 34; XXVIII, 6-8, 10. - Vulgate, L, Ll. - Jer., XVI, 14, 15. Septante.
® Baruch., V, 5, 9. Septante.
‘ Jer., XL, 7; XLI, 16; XLIII, 6, 7; XLIV, 7.
LA CAPPELLA GUliCA
qui elle appartient en propre. Elle se rencontre précisément dans un passage où il est question de l’ordre donné, au nom do Dieu, par Jérémie aux restes d’Israël échappés au fer et aux chaînes des Chaldéens, de retourner sur le territoire de Jérusalem au lieu d’aller en Egypte. Et Johanan, dit le texte des Septante, et les chefs de l’armée et tout le 'peuple n’ écoutèrent pas la voix du Seigneur, de demeurer dans la terre de Juda. Et Johanan, et tous les chefs de l’armée privent tous ceux (pd étaient restés de Juda, gui étaient revenus dans la terre, les hommes puissants et les femmes et les e,nfaiits,Q\.t. ‘.
Zachai'ie, au retour do la captivité, peindra avec des couleurs exactement pareilles, l’achèvement de ce retour parle Messie, et le rappel^ non plus de quelques centaines de raille exilés, mais de tous les enfants de Dieu, tenus en captivité par tous les tyrans de l’univers, représentés par ces deux, qui sont passés en proverbe chez le peuple de Dieu, Assur et l’Égypte :
« Je leur ferai le signal du jiasteur et je les recueillerai, car je les aurai rachetés : et ils se multiidieront, comme ils étaient nombreux jadis. Et je les sèmerai parmi les j)euples ; ceux qui sont loin se souviendront de moi ; ils élèveront leurs enfants et ils reviendront. Et je les ramènerai de la terre d’Egypte, et je les recueillerai du milieu des Assyriens, et je les introduirai dans la terre de Galaad et dans le Liban, et pas un d’eux ne sera laissé. Et ils passeront le bras de mer. ils frapperont sur la mer et ses flots, et tous les abymesdes fleuves seront desséchés, et toute l’insolence des Assyriens tombera et le sceptre de l’Egypte sera enlevé. Et je les réconforterai dans le Seigneur Dieu et ils se glorifieront en son nom, dit le Seigneur »
Tous ces textes si concordants [entre eux, pour des détails spéciaux, et si concordants, pour ces détails mêmes, avec notre fresque, me semblent lever tout doute sur son interprétation jusqu’ici problématique et plus ou moins désespérée. Nous avons, sur ce tableau, à côté du Christ enfant, le Christ, dans sa puissance ramenant d’un geste de son bras souverain, les captifs de Babylone, les hommes pidssants et les femmes et les enfants ; et des deux côtés d’une tombe, c’est l’image de notre rachat par le Christ de la captivité de la mort. Mais après la résurrection, vient la béatitude. Isaïe,
’ Zach , X, 8-12. Septante.
^ Sept., L, 4-6, Vulg., XLIIl.
Jérémie^ Ézéchiel nous ont dépeint les captifs tirés de l’ombre de la mort,, sous l’image d’un troupeau rassemblé des lieux de perdition par Je Pasteur divin et conduit par lui dans des lieux de délices, c’est-à-dire, en un mot, passant de leur enfer dans son paradis.
Aussi, au-dessus de la tombe que bordent le Christ Libérateur et la famille des liliérés, dans l’arc surbaissé qui lui fait comme un ciel, voici le Bon Pasteur, planant sur nos têtes et venant à nous, comme à travers la région étliérée. 11 est en bas-reliefs coloriés et d’une grandeur qui saisit. 11 s’avance, il court : sa tunique de berger, qui ne descend pas aux genoux, est enflée et arrondie au bord comme un cercle. Sur ?>-Apemda. casaque courte, sorte de pèlerine, couvrant la poitrine et formant capuchon sur la tète, qui caractérise aussi le berger, sur cette penula dont le bord flotte au vent, il tient de la main gauche un agneau qui tourne en haut vers lui sa gentille tète. De la main droite, aujourd'hui anéantie, il soulevait la penula et faisait le geste de l'orateur, s’exclamant à la course. Deux brebis en relief sont à ses côtés, levant amoureusement la tète vers sa tète. L'une a tant d'ardeur et de fixité qu’elle semble en vérité être la mère de l’agneau qui est en haut. Elle est effilée de corps et marche légèrement. Sa compagne est plus grosse et a ses quatre pieds à terre. Est-elle mère aussi et se recommande-t-elle à la charité du Pa^teur? Deux cerisiers, — bel arbre apporté par Lucullus du Pont en Italie — aux feuilles approchant du laurier, aux petites pommes de pourpre, s’épanouissent des deux côtés du Pasteur, en s'inclinant vers lui et sur les brebis. Un laurier-rose nain fait un éventail charmant à côté de sa jambe et monte jusqu’au bord de sa tunique. Ces arbres sont peints, mais non sans quelques reliefs. Il ne peut y avoir de doute : c’est ici le tableau du retour de la captivité qu'ont chanté les Prophètes et auquel préside le Bon Pasteur. C’est ce Bon Pasteur dont Isa'ie a dit dans sa langue : Il rassemblera les agneaux sur son bras et les portera sur son sein, il sera le conducteur des brebis gui viennent d’être mères, et dans la langue de l’Église chi’étienne : De son bras il groupera les agneaux et il consolera les brebis qui sont pleines ; c’est le Bon Pasteur d’ Isa'ie qui va s'écrier lui-même : Je suis ton Dieu, qui te tiens par la main, qui te dis : Ne crains pas Jacob, petit Israël, je t’ai secouru, dit ton Dieu,
ton Rédempteur, Israël ‘ ! Et ce mot t07i Rédempteur, votre Rédempteur, appliqué à Dieu ou dans sa bouche, u’cst pas moins de huit fois on cette prophétie. Il me semble, pour moi, que l’attitude du Bon Pasteur sur notre fresque, sou mouvement, son geste ont pour but de traduire, entre toutes les autres, ces paroles du prophète : Moi, je suis le Seigneur gui t’ai délivré et gui soutient les forces de Jacob ^ ou comme dit l’Hébreu bien traduit par S. Jérome : Ego Dominus (Jéhovah) salvans te et Redemptor tims, Fortis Israël.
Ou va le Bon Pasteur, avec son agneau et ses brebis, en sa course légère et triomphale? Est-il besoin do le dire? et, en voyant derrière lui Babylone, qui ne voit devant lui Jérusalem? Le désort, que traverse ce nouveau Moise et dont il fait un paradis, en est l'image, le vestibule. Jérusalem est au-delà : et, au-dessus do la Jérusalem terrestre qui sera déicide et réprouvée, resplendit cette Jérusalem nouvelle, CÆSXCi Jérusalem céleste montrée par le Bon Pasteur à sa brebis bien-aimée, à l’apôtre S. Jean, comme descendant du ciel, du ciel de l’infini, et vena^it de Dieu même \ Quand au sommet du fronton moderne de la basilique constantinienne du Sauveur, Saint- Jean-de-Latran, j’aperçois le Christ, appuyé sur sa croix, qui montre en face de lui, à l’extrémité d’un champ désert, Sainte-Croix en Jérusalem, je me rappelle le Bon Pasteur du cubiculum de la Vierge, au cimetière de Friscille, et son mouvement d’une ineffable sublimité.
Une autre image du Bon Pasteur était à côté de celle-là et lui faisait pendant sous la voûte de l’arc. Un fragment considérable du stuc tombé de la voùte^ que j'ai remarqué à terre^ le 23 avril 1871, présente des restes de feuillage peinU semblable au feuillage delà scène voisine, les jambes et le pied en relief d’un homme, et, en relief aussi, les traces d’une pécore tenue sur les épaules. Il y avait donc ici un second Bon Pasteur. M. de Rossi en a jugé ainsi devant moi, le 16 mai C Le Bon Pasteur portait de ce côté une brebis sur les épaules comme de l’autre un agneau sur le bras et le sein gauche. Et c’est précisément ce qu’avait prédit Isaïe : Il sera le co7i-
' Is., ,\LI, 13, 14. Septante.
^ Is., XLIX, 26. Septante.
’ Apec., XXI, 2.
* Il avait conjecturé, dans les Immagini scelle, qu’il y avait, à cette place, une Orante en rapport avec le Bon Pasteur.
LA CAPPELLA GRECA
ducteur des brebis qui viennent d’être mères, ou comme on lit dans les Septante : il consolera les brebis qui sont pleines. Dans la marche du troupeau, il soulagera, en les portant, les brebis qui viennent de mettre ou qui vont mettre bas. Elles sont faibles comme des agneaux, et l’objet spécial des soins paternels, je devrais dire maternels, du divin Pasteur. Le peintre a traduit le prophète avec une intelligence religieusement minutieuse et, sans doute, profondément attendrie. Cette répétition plastique ayant lieu sur des tombes, et FEden que le Bon Pasteur fait au désert pour son troupeau étant l’image du Paradis, c’est ici le symbole du transfert au ciel par le Christ, de tous les fidèles, adultes ou enfants, puissants du siècle ou pauvres, pasteurs de FÉglise ou simples auditeurs. Comme le Christ entra à Jérusalem monté sur l’ànesse et l’ânon, on le voit courir ici à la Jérusalem d’en-haut, portant une brebis sur ses épaules, un agneau sur son bras, en un mot, tout le divin troupeau.
Et cette brebis et cet agneau, portés par le Bon Pasteur, indiquent bien, comme l’ànesse et l’ânon qu’il a montés, l’Église des juifs, la mère, et celle des gentils, la fille, qu’il a réunies en une seule Église et qu’il fait ainsi entrer au ciel à sa suite. On retrouvera maintes fois ce double Bon Pasteur portant deux pécores plus ou moins variées ou semblables, sur les sarcophages chrétiens ‘. 11 rappelle la parole du Christ aux Juifs, qui est notre titre de salut et de noblesse à nous Gentils : Je suis le Bon Pasteur et je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît et je connais moi aussi le Père : et je donne ma vie pour mes brebis. Et j’ai d’autres brebis cjui ne sont pas de cette berqerie : et il faut que je les rassemble aussi, et elles écouteront ma voix, et il y aura un seul bercail et un seul Pasteur L
Telle est, ou je njÿ} trompe, l’idée primitive du Bon Pasteur des catacombes, celle fournie par tout l’ensemble des textes des Prophètes et de l’Évangile, celle qu’on trouve exprimée clairement dans une des plus anciennes images du Bon Pasteur, au cubiculum de la
' On le voit, par exemple, aux deux extrémités du devant d un sarcophage orné de strigiles qui est au cimetière de Saint- Callixte, contenant encore le corps d'un défunt, et devant lequel s’arrêtent tousjes visiteurs.
= Joan., X. 14-16.
LA CAPPELLA GRECA
Vierge, à côté de la cappella greca et au temps de ses premières peintures : le Christ rassemblant ses brebis et les ramenant de Babyloiie à Jérusalem, à travers le désert qu’il transforme en un paradis, image et gage du paradis qui les attend au retour et qui sera finalemenL le ciel même.
L’idée du Bon Pasteur retrouvant sa brebis perdue, c’est à dire le pécheur faisant pénitence, est une idée secondaire détachée de celte idée générale du Bon Pasteur ramenanl au bercail toutes les brebis de la dispersion soit des Juifs, soit des Gentils, pour en composer le troupeau de son Eglise. Cette idée secondaire, éclose dans r Evangile, jouera le plus grand rôle dans Limage chrétienne du Bon Pasteur. 11 faut nous en occuper maintenant ; car nous avons à nous demander quelle place elle a pu avoir, ainsi que la précédente, à la voûte de la cappella greca. Mais la course est déjà longue et pourra l’être encore. Renvoyons la suite de ce noble sujet à un autre chapitre.