PAISSANT SES BREBIS. — LE PARADIS. ENCORE LES SAISONS
Le Sauveur est le sauveur tout spécial des pécheurs. Il l’a montré bien efficacement et l’a proclamé bien haut. Pourquoi votre Maître mange-t-il avec les publicains et les pécheurs? disaient les Pharisiens aux disciples de Jésus. Lui, les entendant, répliqua: Ce ne sont pas les Irien portants (qui ont besoin de médecin^ mcds les malades... Je ne suis qoas venu appeler les justes 7nais les pécheurs C’est un publicain, c’est un péchtur, S. Matthieu, écrivant à Jérusalem son Evangile au nom des Apôtres, qui rapporte ces paroles du Christ. Ailleurs, il enregistre ces autres paroles : Le Fils de l'homme est venu sauver ce (qui avait péri. Que vous en semble ? Si (quelqu'un a cent brebis et qu’une d’elles s’égare, ne laisse-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf dans les tnontaqnes et ne va-t-il pas chercher celle qui s'est égarée ? Et s'il art'ive qu’il l'a trouve, en vérité je vous le dis, il a plus de joie à soti sujet que j)our les (quatre-vingtdix-neuf qui ne se S07it qoas égarées. Ainsi ce n’est pas la volonté de votre Père qui est dans les deux qu’un seul de ces petits périsse^. Ces admirables discours de miséricorde, le Christ les tenait devant les Pharisiens et les Scribes murmurant de ce qu’il recevait les pécheurs et mangeait avec eux ; et il donnait à ces discours une plus ample et dernière forme dans cette parabole transcrite par S. Luc, sous les yeux de S. Paul qui doit écrire à Timothée : Le Christ Jésus est venu en ce monde sauver les pécheurs dont je suis le premier * ;
‘ Planches IX ; VII, 3.
s Matth., IX, 11-13.
3 Matth , XVIII, 11-14.
^ I Tim., I, 15.
LA CAPPELLA GRECA
« Quel homme d’entre vous ayant cent brebis et en ayant perdu une ne laisse pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert et ne va pas après celle qui est perdue jusqu’à ce qu’il la trouve? Et l’ayant trouvée, il la met sur ses épaules plein de joie, et venant à sa maison il appelle ses amis et ses voisins, leur disant : Tléjouissez-vous avec moi, parce que j’ai trouvé ma brebis perdue. Je vous dis qu’il y aura de même plus de joie dans le ciel pour un j)éeheur faisant pénitence que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de pénitence »
il ost peu (le lignes dans l’Evangile (jui aient autant c;mii les hommes que ces lignes: il en est peu qui aient atteint une telle popularité. Elle date de l’origine de l’Eglise. Dans l’éjiître de S. Denys l’Aréopagite à Démopliile, bien digne de ce disciple de S. l’aul, si elle n’est pas de lui, il reprend en ces termes un héritier de la dureté pharisaïque vis-à-vis des pécheurs : « Vous avez repoussé hardiment « celui que le Cdirist, hou comme il est, cherche errant sur les mon- « tagnes, qu’il appelle fuyant et qu’il charge, aussitôt trouvé, sur ses « épaules “ ». Hermas, ce saint homme des temps apostoliques, qui habitait Rome, étant visité par l'Ange de la pénitence, voit cetange en berger, avec unepannetière, et il l’appelle Pasteur. Pour ramener les pécheurs, l’ange a pris les traits du Pasteur de l’Evangile rapportant la brebis égarée. Simon le magicien, contrefaisant le Christ, prenait ces traits aussi, il se disait le Verbe descendu du ciel, pour sauver Ennoia, i’Intelligeuco, c’est-à-dire la belle Hélène, errante dès le siège de Troie, dont elle fut cause, et dès le commencement même du monde. (( A la fui elle est allee jusqu’à se prostituer dans un « mauvais lieu. Et c’est la brebis perdue. 11 est donc venu pour la « prendre tout d’abord avec lui et la délivrer de ses liens. » C’est en ces termes que S. Irénée raconte les dires de cet imposteur, jouant au directeur spirituel, singe effronté et impur du Christ V il nous donne ailleurs la mesure de la célébrité, dès le second siècle, de la parabole du Bon Pasteur rapportant sa brebis, et de l’identification en quelque sorte de cette parabole avec la théologie catholique elle-même :
' Luc , XV, 4-7.
^ Epist. VIII,
’ I Hœres., XXIIÎ.
LA CAPPELLA GRECA
« Ce Fils de Dieu, Notre-Seigneur, qui est le Verbe du l’ère, ayant pris une naissance humaine de Marie, qui était de la race humaine et homme elle-même, est devenu le fds de l’homme. C’est ainsi que le Seigneur nous a donné lui-même dans les profondeurs et dans les hauteurs un .'igné que n’a point demandé l’homme; car l’homme n’espéra t pas qu’une vierge pût devenir enceinte, que viei’ge elle enfantât un fils et que son fruit fût Dieu-avec-nous, et qu’il descendit dans les régions souteriaines cherchant la brebis qui avait péri, c’est-à-dire sa créature formée par lui-même, et qu’il montât sur les hauteurs pour offrir et remettre à son Père l’homme qu’il avait retrouvé, accomplissant en lui-même les prémices de la résurrection de l’homme »
Tertiillien devenu moiitaniste et trop partisan du rigorisme des pharisiens à l’égard des pécheurs, adressera aux catholiques qui voient dans la brebis perdue et retrouvée l’image du chrétien pécheur et repentant, des lignes précieuses pour notre instruction. Elles démontrent que le lion Pasteur rapportant cette brebis était représenté dés le commencement du troisième siècle, sur les coupes de verre des chrétiens, non-senlement sur celles de l'usage ordinaires % mais sur celles même qui servaient au saint sacrifice. Ces lignes, nous les transcrivons toutes :
« Commence, je le veu.x bien, parles paraboles oû il est parlé de la biebis perdue, que cherche le Seigneur et c,u'il rapporte sur ses épaules. Cite-nous en témoignage les i)eintures mêmes de vos calices, en supposant que l’interprétation de cette brebis perdue s’applique au rétablissem'Uit du chrétien pécheur plutôt qu’à celui du païen pécheur. . \ quel auti’e faut-il croire que le Seigneur appliquât le rétablissement de la brebis égarée qu’au païen perdu dont il s’agissait et non au chrétien qui n’e.vistait pas encore? — Mais le chrétien est proprement la brebis, et le peuple de l’Eglise est le troupeau du Seigneur, et le Christ est le Bon Pasteur, et ainsi il faut enten Ire par cette brebis le chrétien qui s'est égaré loin du troupeau de l’Eglise. — Tu veux <lonc que le Seigneur n'ait rien répondu aux murmures des Pharisiens, mais seulement à ta présomption. . Dis-moi, le genre humain tout entier n’est-il pas le troupeau, qui est un, de Dieu ? Le même Dieu n’est-il pas le Seigneur et Pasteur île toutes les nations ? Qui est plus éloigné de Dieu que le païen aussi longtemps qu’il s’égare? Qui est recherché de Dieu sinon le païen lorsqu’il est rappelé par le Christ ?... Maintenant je veux faire une concession... je déclare avec vous désormais que ces deux paraboles (de la brebis et de la drachme) figurent le chrétien pécheur ; il ne faut pas affirmer pour cela que celui
' III Hœres., XIX.
* Nous en avons divers échantillons du IVe et peut-être du IIP siècle.
LA CAl'l'ELLA GUECA 219
qui a commis le ci ime d’adultèi’c et de l'ornication puisse se relever par la pénitence...
l.es l’sycliiques ' veulent que Dieu, juste juge, préféré le repentii' à la mort de ce pécheur qui a préféré la mort au repentir... — Dieu est bon ; c’est aux siens, et non aux païens qu’il ouvre son sein ; une seconde pénitence va t’accueillii-, d’adultère tu seras de nouveau ebrétien — Voilà ce que tu me dis, o compatissant interprète de Dieu! ,1e me rendiais volontiers, si le livre du Pasteur qui seul aime les adultères, avait mérité de prendre place dans le divin Testament, si toute la réunion des églises, même des vôtres, ne l’avait rangé parmi les livres apocr}'phes et faux, livre adultère lui-nième et patron de ses [)areils. C’est par lui, d’autre part, que tu es initié aux mystères. Il lui .sert peut-être de ])ati'on, ce Pasteur que lu dépeins sur b? calice, prostituant lui-même le saciement chrétien, étant avec raison l’idole de l’ivresse et l'asile de l'adultère qui suit ce c.dice, dont tu ne bois rien plus volontieis que la brebis de la seconde pénitence! Quant à moi, j(î puise aux Ecritures de ce Pasteur qui ne peut se briser [comme le verre) etc. ^ »
Ce n’est pas ce que disait Tci'tullien catholique. Il écrivait, dans son traité de la Patience cette phrase ravissante sur le Bon Pasteur rapportant sa brebis perdue, en qui il reconnaissait le chrétien pécheur :
« C’est la patience du Pasteur qui recherche la brebis et la tiouve, car l’impatience mépriserait facilement une brebis seu e ; mais le Pasteur entreprend patiemment le travail de sa l eciierche, et de plus, porte faix patient, il transporte sur ses épaules la pécheresse abandounée, et humeris iu -uper adveJii/ bajulus padens peccatricem dereiietum >
Les catholiques ne s'emureut pas des emportements hérétiques du dur africain ; et le Bon Pasteur, portant sa brebis retrouvée, c'est-à-dire le pécheur pénitent, païen ou chrétien, continua à être leur image chérie. C’était pour eus le type de l’évêque, représentant le Christ et époux de telle Eglise, comme le Christ l’est de l’Eglise même. Les Constitutions Apostoliques, rédigées après Tertullien, mais remontant pour le fond et l’esprit jusqu’aux Apôtres, nous présentent ici un magnifique texte :
' Les hommes de l’âme grossière, non de l’esprit : c’est ainsi que Tertullien appelle les catholiques.
D’Hermas.
’ De Pudicitiâ, VII, X.
'* De Patientià, XII.
« Comme le Seigneur Dieu, notre bon Père qui a envoyé son Fils, le beau Pasteur et Sauveur et lui a ordonné de laisser les quatre-vingt-dix-neuf brebis sur les montagnes et de s’en aller en toute hâte à la recherche de celle qui s’est égarée, et, l’ayant trouvée, de la charger sur ses épaules et de la porter au troupeau, en se réjouissant d’avoir trouvé celle qui était perdue : ainsi, sois obéissant, toi aussi, ô évêque, recherchant ce qui est perdu, dirigeant ce qui s’est égaré,' ramenant ce qui s’est écarté du bercail. Car tu as le pouvoir de ramener et de renvoyer remis ceux qui sont fracturés ; par toi, le Sauveur dit à celui que paralj^sent ses péchés : ten péchés sont remis : lu foi Vu sauvé: vas en puix.. Etant donc le médecin de l’Eglise du Seigneur, donne à chaque malade la médecine qui lui est propre, soigne de toutes les manières, guéris, rends à l’Eglise des membres sains et saufs; pais le troupeau, non impérieusement et en te jouant comme un tyran, mais comme un pasteur plein de bénignité, rassemblant dans son sein les a'ineaux et réconforlunt celles qui ont des agneaux dans leur sein »
Nous avons déjà cité la dernière partie de ce texte. Isa'ie y figure à la suite de S. Luc, et le Bon Pasteur ramenant ses brebis dispersées et le Bon Pasteur rapportant sa brebis perdue y sont fondus ensemble. Les Constitutmis Apostoliques représentent le troisième siècle. An quatrième, c’est tout un chœur de Pères commentant à Pcnvi la parabole du Bon Pasteur, image de la conversion du pécheur. Nous nous contentons de le signaler. Nous ne finirons pas ce chapitre sans entendre le prince des poètes chrétiens. Prudence, le résumer divinement sur sa lyre.
Les monuments chrétiens doivent répondre aux textes des Pères ; et, de fait, les innombrables images du Bon Pasteur daus les Catacombes présentent presque toutes le Bon Pasteur portant une brebis sur les épaules, fhii ue songe aussitôt à la brebis perdue et retrouvée de S. Matthieu et de S. Luc ?
Il ne peut y avoir de doute pour une fresque du milieu du second siècle environ du cimetière de Prétextât, sur la voie Appienne. Une chambre de ce cimetière si riche, si aristocratique d’aspect, apparaît, fait sans exemple, toute décorée de scènes de l’Evangile rangées autour sur deux ou trois zones en tableaux carrés un peu plus larges que hauts. On y voit la Samaritaine, l’Hémorrhoïsse, l’arrestation du Christ au jardin, sa flagellation L Dans cette dernière
' II Conslit. Apost., XX.
’ Les deux premières scènes et la dernière ont été publiées par M. Perret; il y en a une copie au musée du Latran. La troisième est inédite. J’en dois l’indication à M. de Rossi.
1, Voûte d'une cliamipe voisine delà Cappella Greca, d'A^mcomi ûl7,y,lî'/5, 2, Centre de voûte deladiambre du cimetière de friscille où est la fres^e 3 .delà Jrinp/u L II, p5c3-, 3, 4', 5, Pemlures dîme cliarabre
voisine de la Cappella Greaju, d'ÂgmcoiirL, t. VI, pl VJ, 1,1,5.^% ,Yoûte d'une cdiambre voisine de la Cappella Greca , oL'Apmcoiu'b, L VI , pl. VI , é.
LA CAPPELLA 6RECA
scène, près du Christ imberbe s’élève un roseau sur lequel perche^ une colombe qui prend son vol vers le Christ. Appendice mystérieux ! C’est, je pense, la traduction de ces deux textes d’Isaïe : Nous l'avons annoncé comme un petit enfant en sa présence (du Seigneur) : c’est comme une racine dans une terre desséchée. Il n’a ni apparence, ni gloire — Il sortira une tige de la racine deJessé, et une fleur montera de sa racine et l’Esprit de Dieu se reposera sur elle A la voûte est le Bon Pasteur, avec sa brebis sur les épaules. Il n’y a aucune verdure dans le cercle qui l’encadre : le champ rappelle bien le désert où la brebis vient d’être retrouvée. Mais sur les bords de la voûte, quatre guirlandes et quatre branches de rose, quatre colombes et quatre cygnes, disent les joies du Paradis où le Sauveur entre avec sa brebis, comme il à fait le soir de sa passion avec le bon larron ^
Une cornaline du second siècle qui présente également le Bon Pasteur avec sa brebis sur les épaules, ne permet pas de douter que ce ne soit la brebis perdue et retrouvée. On lit dans le champ ’1X0YC (Poisson), sigle offrant les initiales des cinq mots grecs: Jésus Christ de-Dieu Fils Sauveur. C’est le Fils de Dieu descendu du ciel, bercail des quatre-vingt-dix-neuf brebis angéliques, pour chercher sur la terre sa brebis humaine perdue, et qui la rapporte au ciel. C’est ainsi qu’il est Jésus, qu’il est Christ, qu’il est Sauveur. L’identité de la brebis qu’il porte est évidente.
Mais le cimetière de Priscille va nous fournir, près de la cappella greca, un exemplaire non moins ancien, ce semble, de ce même sujet j et, non loin de cette chapelle, un exemplaire du troisième siècle.
Le premier a été conservé par d’Agincourt L Le Bon Pasteur, vêtu d’une courte tunique qui lui laisse le sein droit découvert,
' Is., LUI, 2. Sept.
^ Is., XI, 1, 2.
* Le musée du Latran conserve une copie de cette ravissante fresque, encore inédite.
‘ Voir chap. XXII et planche XII.
® T. VI, pl. IX, 15. Voir ici pl. IX, 1. — Je soupçonne que c’est la fresque de la voûte de la chambre qui est à droite de la scala de la grande basilique sur laquelle donne la cappella greca. Cette fresque est à peu près méconnaissable.
LA CAPPELLA GRECA
tient de ses deux mains sur les épaules une lourde brebis. Debout, il croise du mollet gauche le mollet droit, le pied droit étant à plat sur la terre,, le pied gauche ne la touchant cjue de la pointe ; et il se repose ainsi. Deux brebis sont couchées à ses pieds. Un arbuste monte à ses côtés. Deux branches de laurier l’enveloppent, suivant les contours du cercle d’honneur où il est encadré. Des branches de rose forment à distance un second cercle. Puis, dans quatre demicercles et les entre-deux, viennent des oiseaux paissants, deux boucs ou chèvres à côté d’un autel rustique, une bête de somme avec son fardeau, et deux autres scènes d’animaux ou de paysage qui sont perdus. Eden de la nature symbolisant l’Eden de la grâce! Quatre petites tètes, dans des couronnes, ornent les quatre supports du grand cercle de la voûte. Elles figurent peut-être les quatre vents du ciel ‘. Aux quatre pendentifs étaient les quatre Saisons, en buste, comme à la cappella greca. Une seule restait quand d’Agincourt a fait son dessin. Ce Bon Pasteur qui porte une brebis, suspend sa marche et apparaît au milieu de brebis au repos, ne peut être que le pasteur rentrant au bercail avec sa brebis retrouvée.
Le second exemplaire est dans une chapelle du troisième siècle dont nous constaterons les rapports avec la cappella greca ^ Au centre de la voûte est un Bon Pasteur, vêtu comme le précédent, mais ayant de plus la syrinx ou flûte de Pan suspendue à son flanc droit. Un bouc ou une chèvre à deux longues cornes droites est sur ses épaules, où l’animal se tient affectueusement et agilement tout seul. De la main gauche le Pasteur retient son pallium; de la main droite, il fait un geste de déclaration, qui dit manifestement : Félicitez-moi, j'ai retrouvé ma brebis qui était perdue. Seulement la brebis est ici un bouc ou une chèvre, symbole bien certain du pécheur dans l’Evangile. Un autre bouc ou chèvre, un autre pécheur, est au côté gauche du Pasteur, pendant qu’une petite brebis^ un juste, est à droite. C’est le retour des pécheurs dont l’un est porté, l’autre suit. Deux arbres épanouissant leur feuillage encadrent la scène, et vers le sommet de chacun est un oiseau tourné vers le
‘ On retrouve aux cryptes de Lucine, du second siècle, ces mêmes têtes. Rom. soit., t. I, tav. X.
Aringhi, t. II, p. 303. — Voir pl. IX, 2.
LA CAPPLLLA GRECA
Pasteur et qui le réjouit de son chant. Ces oiseaux ne rappellent-ils pas les anges de Pieu et la grande joie qui sera dans le ciel pour un pécheur faisant pénitence?
Mais le Bon Pasteur ne se présente pas seulement dans l’Ecriture comme rassemblant ses brebis dispersées ou rapportant sa brebis perdue, il se présente encore comme paissant ses brebis. Il paîtra comme un pasteur son troupeau, dit Isaïe ‘. Je paîtrai mes brebis, dit le Christ, dans Ezéchiel ^ Je suis la porte, dit-il dans l’Evangile. Si c’est par moi que quelqu'un entre, il sera sauvé, et il entrera et il sortira, et il trouvera des pâturages. Le voleur ne vient que pour voler, égorger, détruire : moi je suis venu pour que les brebis aient la vie et qu'elles l'aient avec plus d’ abondance . Moi je suis le Bon Pasteur ^ Puis il dira au chef de son Eglise : Pierre, m’ aimez-vous ?. . . Paissez mes agneaux, paissez mes agneaux, paissez mes brebis ‘‘ ; et Pierre, qui sait bien de qui vient toute la vertu de son pastorat, écrira du Christ aux fidèles : Vous êtes retournés au pasteur et à l’évêque de vos âmes ® ; il l’appellera le prince des pasteurs^ pendant que le frère de Pierre, Paul, écrivant de Rome aux Hébreux, dira : Le Dieu de paix qui a retiré d’entre les morts le grand pasteur des brebis, qui l’est par le sang du Testament éternel, notre Seigneur Jésus-Christ \
Cette image du Bon Pasteur est pareillement dans les Pères. Qu’il suffise de rappeler les belles invocations de Clément d’Alexandrie dans son Hymne au Christ ; « Pasteur des agneaux royaux, ras- « semble tes enfants simples... Conduis-nous, pasteur des brebis « raisonnables * », et de citer cet éloquent et pieux passage de son Pédagogue :
« Nous avons donc à bon droit besoin de sauveur, nous qui sommes malades, de conducteur, nous qui sommes égarés, d’illuminateur, nous qui sommes aveugles ;
' Is., XL, 11.
2 Ezech., XXXIV, 15.
3 Joan„ X, 9-11.
‘ Joari., XXI, 15, 17.
* I Pet., II, 25.
' I Pet., V, 4.
’ Hebr., XIII, 20.
3 Pœdag., 1. III, ad fmem.
LA CAPPELLA GRECA
nous avons besoin, ayant soif, de la fontaine d'eau vive, dont ceux qui boivent n' auront x)lus soif-, nous avons besoin, étant morts, de la vie, étant des brebis, d’un pasteur, étant des enfants, d’un pédagogue de peur que ne nous élevant point en haut et restant pécheurs jusqu’il la fin, nous ne tombions dans la condamnation, au lieu d’être séparés de la paille et mis dans le grenier paternel; Car le van est dans la main du Seigneur, qui sépare du froment la paille réservée au feu. Apprenons, si vous le voulez bien, la souveraine sagesse du très-saint Pasteur et Pédagogue, du Verbe tout puissant et issu du Père, par l’allégorie où il s’appelle lui-même le Pasteur des brebis Car il dit dans Ezéchiel, en parlant aux prêtres et en mettant devant leurs yeux l’exposition salutaire d’une raisonnablesollicitude : Et je banderai les brebis boiteuses, et je guérirai les malades, et je ramènerai les égarées, et je les paîtrai, moi, sur ma montagne sainte Telles sont les déclarations du Bon Pasteur. Paissez-nous, nous petits enfants, comme des brebis ! Oui, Maître, remplissez-nous de votre pâturage de justice! Oui, Pédagogue, paissez-nous sur votre sainte montagne, dans l’Eglise d’en haut, qui dépasse les nues, qui touche les deux !
Et je serai, dit-il, leur pasteur et je serai près d'eux ‘ comme leur tunique est près de leur peau. Il veutsauver ma chair, en l’enveloppant de la tunique d’incorruptibilité; et ma peau a reçu de lui Ponction. Ils m’appelleront, dit-il, et je répondrai: Voici que je suis là Vous m’avez écouté plus promptement que je ne vous ai appelé, ô Maître ! Et s’ils ont à traverser quelque part; ils ne tomberont pas, dit le Seigneur Nous ne retomberons pas en effet dans la corruption, car lui-même nous retiendra fortement : il l’a dit, il le veut. Tel est notre Pédagogue justement appellé bon. Je ne suis pas venu, dit-il, pour être servi, mats pour servir C’est pourquoi il apparaît dans l’Evangile fatigué, s’étant fatigué pour nous, et promettant de donner son âme en rançon pour beaucoup Et il déclare que celui-là seul qui le fait est le bon pasteur
Les représentations du Bon Pasteur paissant' ses brebis ne sont point rares sur les sarcophages chrétiens du IV'’ siècle, à Rome
’ Le texte présente ici ces mots : mais toute la nature humaine de Jésus, qui n’ont aucun sens et sont une altération évidente de copiste.
' Le texte ajoute ; il est le pédagogue des petits enfants, glose passée dans le texte, ce semble.
3 Ezech., XXXIV, 14-16.
Ibid.
® Is., LVIII. 9.
6 Is., XLIII, 9.
Joan., IV, 6.
Matth., XX, 28.
® Joan., X, 11. — Pœdag., 1. I. — Patrol. græc., t. VlII, col. 349.
Aringhi, 1. 1, p. 291, 203; t. Il, p. 267, etc., et Musée du Latran.
LA CAPPELLA GRECA
A Ravenne, le mausolée de Galla Placidia, fille de Tliéodose-le-Grand, en offre une magnifique, en mosaïque sur fond or Mais on pourrait compter les fresques ou les dessins à la pointe des catacombes où , elles se trouvent. Le cimetière de Domitille présente, au vestibule, des restes d’une fresque du commencement du second siècle, où le divin Pasteur fait face au divin Pécheur ^ et ailleurs une ravissante fresque du IV" siècle celui de Saint-Calixte, une fresque de ce temps et un marbre gravé plus ancien “ ; celui de Saint-Hermès, une fresque, qui est la principale d’une chambre insigne du IV" siècle “ ; celui de Priscille une de ce siècle ’ et une autre du second, près de la cappella greca Celle-ci mérite toute notre attention. Elle fait partie d’un magnifique ensemble que le lecteur nous saura gré de lui faire connaître, même au prix d’une courte digression.
Sur un des côtés d’une grande chambre sépulcrale, on aperçoit tout d’abord un sujet étonnant et unique, croyons-nous, jusqu’ici dans les catacombes. Un homme apparaît ailé. C’est l’archange Raphaël, conduisant par la main le jeune Tobie qui n’a la taille que d’un adolescent ou même d’un enfant L II tient sur l’épaule le bagage de route, et marche vers un lieu qui lui est indiqué, la première station, sans doute, au bord du Tigre. Ce fleuve est une sorte de Jourdain où le petit Tobie doit descendre et se baigner — xô Ss ôtxpiov xaréêv) TTEpixXûffa(70o:i — comme l’enfant de la foi dans le bain du Baptême. A côté on voit Tobie, devenu un homme, porter suspendu devant lui le grand poisson mystérieux qu’il a rencontré dans les eaux. Sa chair doit servir de nourriture durant le voyage; son cœur mis sur les charbons doit chasser le démon qui porte le désordre et la mort aux sources sacrées de la famille ; son foie doit rendre
* Ciampini, t. I, tab. LXVII.
® Aringhi, t. I, p. 577.
* M. de Rossi, Rom, soit., t. II, tav. XX.
* Ibid., t. II, tav. XXXIX, 10.
® Blanchini, Anastasii bibliothec. opéra Patrol, lut., t. GXXII, ool. 974.
’ Aringhi, t. II, p. 285.
“ D’Agincourt, t. VI, pl. VI, l. — Ici planche IX, 5.
* D’Agincourt, t. VI, pl. VI, 3. — PI. IX, 3. Lazare fait pendant. PI. IX, 4.
'» Tob., VI, 1.
LA CAPPELLA GRECA
la lumière aux yeux malades et enténébrés. Ce poisson est le Christ. « La foi, dit, sur sa propre épitaphe, Abercius, le saint évêque d’Hiéropolis, au second siècle, a produit à tous et donné en nourriture « le poisson sorti d’une fontaine sacrée ‘, très-grand, pur^ qu’a saisi « la Vierge immaculée (l’Eglise) » A côté du Baptême^ voilà l’Eucharistie. Au fond de la chambre, dans la lunette d’un arcosolium, en arrière de la tombe, est l’image de la résurrection. C’est cette fresque de la résurrection de Lazare, où il apparaît deux fois : devant le Christ, à l’état de momie enfantine ; derrière le Christ, à l’état d’homme. Redevenu donc un homme, amplement vêtu, la tête couverte d’un capuce, Lazare s’en va, le bâton à la main, recommencer le pèlerinage de la vie ; vie temporelle dont Tobie montre, à côté, le soutien céleste et qui, avec le poisson eucharistique, est déjà une entrée dans l’éternelle vie ! Cette vie divine, l’image de ses champs fortunés est au-dessus de nos têtes, couvrant jusqu’aux bords l’ample voûte de la chambre.
Le tableau central est encadré par quatre petits tableaux, symbolisant la résurrection du Christ. C’est l’histoire àe Jouas le prophète, dont le signe ou miracle est par excellence le signe du Fils de l’homme, avec la date précise de ses trois jours et de ses trois nuits dans le cœur de la terre^. avant sa résurrection. Jonas est jeté à la mer par les uautoniers en proie à une tempête mortelle et englouti par le monstre marin ; il est vomi par le monstre ; il repose sous l’ombrage qui l’abrite des feux du soleil, en face de Ninive convertie ; il gémit jusqu'à en mourir de cet ombrage desséché : quadruple image de la Passion du Clu’ist, de sa sortie du tombeau, de la conversion (les Gentils, de la douleur de Dieu voj^ant périr les pécheurs et de celle du Christ mort exprès pour eux, lui toujours vivant afin d’ interpeller pour nous et dont \ Esprit demande pour nous avec des gémùsements inénarrables L S. Justin, dans son Dialogue avec Tryphon le juif, consacre un long article à Jonas, symbole de la résurrection du Christ et de la conversion des Gentils au défaut des
' 11 manque ici un mot, que nous restituons par conjecture.
- Spicileg. Solesm., t. III, p. 533; Acta SS., 22oct,, p. 517. => Matth.. XII, 39, 40.
* Hebr., VII, 25; Rom., VIII, 26. — Voir planche IX, 5.
LA CAPPELLA GRECA 227
Juifs S. Irénéo revient deux fois sur Jonas, le considérant comme le type de la résurrection des morts, avec Enoch, Elie, les trois Hébreux ^ Tertullien donne ces quatre types de la résurrection, y ajoutant Lazare qu’il appelle « le principal exemple ^ » Pour S. Ambroise, le signe de Jonas est le type de la l'assion du Seigneur, Jo7iæ signum... typus Dominicæ passionis Mais c’est dans S. Jérôme et S. Augustin qu’il faut voir l’interprétation la plus approfondie et la plus saisissante de cette histoire prophétique de Jonas, peinte dans les catacombes à chaque pas, pour ainsi dire, et particulièrement autour des centres de voûte ou ligure le Bon Pasteur Le premier dit :
« Le Seigneur donna ordre à un grand monstre mardi et il dévora Jonas (lxx). Le Seigneur donna ordre à la Mortel îi l’Enfer de recevoir le prophète. La Mort, croyant trouver là une proie pour sa gueule avide, se réjouit grandement en le dévorant et ne s’attriste pas moins en le vomissant. Alors s'accomplit ce qu’on lit dans Osée (xiii, l-i) : Je serai ta mort, ô Mort, ta tnorsure, ô Enfer ! — Et il donna ordre au monstre marin... 11 ordonna donc à ce grand monstre et aux abîmes et à l’Enfer de rendre le Sauveur à la terre, afin que celui qui était mort pour délivrer ceux qui étaient retenus par les liens de la mort, en ramenât un grand nombre à la vie. L’expression U uomû est emphatique et montre que c’est des profondeurs vitales de la mort qu’est sortie victorieuse la vie »
S. Augustin dit à son tour :
« Comme Jonas est descendu du navire dans le ventre du monstre marin, ainsi le Christ est descendu du bois de la croix dans la sépulture ou dans les profondeurs de la mort. Et de même qu’il a été livré par ceux qui étaient en proie à la tempête, ainsi le Christ l’a été par ceux qui sont livrés aux flots du monde ; et comme tout d’abord l’ordre a été intimé à Jonas de prêcher aux Ninivites et que la prophétie de Jonas ne leur est parvenue qu’après qu’il a été vomi par le monstre marin, ainsi la prophétie a été promise aux Gentils, mais n’est parvenue au Gentils qu’après la résurrection »
2 III Hœres., XX ; V Hæres., V.
® De resurrectione carnis, LUI, LVIII.
* In Luc., XI, 30.
^ Elle est ainsi deux fois au cimetière de Priscille. Voir Aringhi, t. II, p. 315. On voit, pp. 295, 301, deux dérivations de cette composition primitive.
6 In Jon., II, 1-11.
’ Epist. CII, 34.
LA CAPPELLA GRECA
Jonas représente donc la résurrection du Christ autour du centre de la voûte de notre antique peinture du cimetière de Priscilie. Au centre même, le Bon Pasteur représente son ascension. 11 est debout au milieu des arbres et des arbustes d’une sorte de paradis. Deux brebis sont à sa gauche, l’ime debout, l’autre accroupie, les yeux fixés ardemment sur lui. Un bouc ou une chèvre accroupie est à droite, tournant vivement la tête vers les brebis. On dirait qu’il y a controverse sur leurs places étonnantes ; et on se rappelle le mot du Sauveur aux Princes des prêtres et aux Anciens du peuple : Je vous dis en vérité que les publicams et les courtisanes vous précéderont dans le royaume de Dieu Le Bon Pasteur, la jambe gauche croisée devant la Jambe droite, a la main gauche appuyée sur le flanc; il étend la main droite du côté du bouc ou de la chèvre; et, faisant un geste de déclaration, il regarde le ciel. 11 me semble l’entendre prononcer ces paroles de la prière qui a terminé la dernière Cène :
« Père Saint.... ceux que vous m’avez donnés je les ai gardés, et pas un d’eux n’a péri excepté le fils de perdition.... Je suis en eux et vous en moi, afin qu’ils soient consommés dans l’unité et que le monde connaisse que c’est vous qui m’avez envoyé, et que vous les avez aimés comme vous m’avez aimé. Père, ceux que vous m’avez donnés, je veux que là où je suis, ils soient aussi avec moi, pour qu’ils voient la gloire que vous m’avez donnée, parce que vous m’avez aimé avant la constitution du monde »
Autour du Bon Pasteur, dans quatre lunettes qui séparent les quatre scènes de Jonas, deux colombes se jouent parmi le feuillage et les fleurs, aux côtés d’un autel sur lequel ondoie la flamme sacrée. Par delà les lunettes, deux trompettes sonnent la victoire sous les pieds du Bon Pasteur, et deux branches de laurier, venant horizontalement l’une à l’autre, planent sur sa tête. Deux paons à droite, deux paons à gauche, sont perchés sur des volutes, symbolisant les splendeurs de l’immortalité. Aux quatre pendentifs, au lieu des quatre Saisons, on voit bondir quatre brebis ayant sur le dos, par un équilibre magique, le vase aimé de lait dont le nectar semble les avoir enivrés. C’est l’image de l’Eucharistie et des torrents de délices dont Dieu abreuve ses élus^ en toute saison de
’ Matth., XXI, 31.
Joan., XVII, 11, 12, 23, 24. — Voir planche IX, 5.
LA CAPPELLA GREC A
l’année éternelle, image répétée aux quatre points cardinaux de ce Paradis dont nous venons d’entrevoir, sous tant d’images, les magnificences et les charmes.
11 est si vrai que nous avons ici l’image de l’ascension du Christ que dans une cliambre voisine et presque attenante, le centre de voûte présente Elie montant au ciel h C’est ce patriarche des prophètes, que la mort n’a point encore atteint, respectant sa singulière innocence, et dont Prudence a fait ce court et sublime portrait :
([ Elie grandit par l’observunce du jeûne : prêtre antique, hôte des champs arides. La tradition nous a appris qu’éloigné de tous les fracas et séparé des lieux que fréquentaient les crimes, il jouissait du chaste silence des hauts rocliers. Bientôt enlevé par un attelage de feu, sur un char rapide, il prit son vol dans les airs, de peur que le monde funeste n’atteignît du souffle de la contagion prochaine de sès souillures cet homme paisible depuis si longtemps célèbre par ses jeûnes approuvés du cieP. »
Élie, en son ascension au ciel, représente trait pour trait le Christ en la sienne. « Elie montant au ciel, dit S. Jean Chrysostome, « laissa tomber son manteau sur Elisée ; Jésus, en y montant à son « tour, laissa le don de ses grâces à ses disciples, grâces qui ne « faisaient pas un seul prophète, mais des Elisées en nombre infini, (( et bien plus grands même et plus illustres que lui ^ » Sur la fresque, son quadrige igné l’emporte; Elisée reçoit son manteau: un des cinquante « fils des prophètes » de Jéricho, qui est là peur les représenter et qu’on retrouve sur deux sarcophages du cimetière du Vatican \ élève ses mains en haut dans l’admiration. Aux
' D’Agincourt, t. VI, pl. VI, 4. — Ici planche IX, 6.
^ EHa tali crevit observantia,
Vêtus sacerdos, ruris hospes aridi,
Fragore ab omni quem remotum et segregem Sprevisse tradunt criminum frequentiam,
Casio fruentem syrtium silentio.
Seâ mox in auras igneis jugalibus Curruque ruptus evolavit prœpete,
Ne de propinquo sordium contagio Dirus quietum mundus afflaret virum Olim probatis inclitum jejuniis.
Cathemerinon, VII, v. 26-35.
^ Homil. Il in Ascens. Bom.
'* Aringhi, t II, p. 305, 309.
LA CAPPELLA GRECA
coins de la voûte, quatre hommes nimbés, dont un seul reste, portaient de leurs deux mains, au-dessus de leur tête, la sphère du ciel, comme Job dit, dans les Septante: « Les puissants {littérale- « ment les cétacés) qui sont sous le ciel se courbent, » et comme S. Jérome traduit l’hébreu : « Dieu... sous qui se courbent ceux qui « portent le globe, Deus... sub quo curvantur qui portant orbem » Il reste assez clair que quelque soit la forme de la représentation du Bon Pasteur, au centre de la voûte, c’est toujours le Christ monté au ciel qu’il ligure et ce sabbat ou repos éternel dont saint Paul a dit: « Il reste un sabbat pour le peuple de Dieu... Hâtons- « nous donc d’entrer dans ce repos. Rclinquitur sabbatismus populo ♦ « Dei Festinemus ergo ingredi in illam requiem »
C’est ainsi que nous apparaît le Bon Pasteur paissant ses brebis. Nous l’avons vu également rapportant au bercail sa brebis perdue dans le désert, et également encore rassemblant ses brebis dispersées dans la terre de la captivité. Ces trois scènes sont dans l’Ecriture et les Pères, et on les trouve dans l’entourage immédiat de la cappella greca, au temps de ses antiques fresques ou à l'époque immédiatement suivante. Laquelle des trois figurait à la voûte du sanctuaire de la chapelle, au centre des quatre Saisons ?
On ne peut songer à la première avec son double Bon Pasteur et le groupe presque obligé des captifs sortant de Babylone^ qui est nécessaire pour l'expliquer. La troisième est trop rare dans les catacombes et surtout aux centres de voûte, où on ne l’a signalée qu’une ou deux fois, pour que nous la supposions au centre de la voûte du sanctuaire, dansl’église du cimetière dePriscille, dontPimportance a dû faire loi et laisser de nombreuses imitations. De cette première et de cette troisième scène le cimetière de Priscille offre un original sans copie. Reste la seconde, qui est la scène commune, et qui sera l’objet d’une préférence universelle, bien facile à comprendre. Avec le Pasteur portant sa brebis retrouvée et rentrant au bercail où on voit ses brebis fidèles paissant dans la félicité, il est clair qu’elle embrasse les deux autres scènes et nous présente sous tous ses aspects le Bon Pasteur. On en trouve trois exemplaires au
ï Job., IX, 13.
’ Hebr., IV, 9,11.
LA CAPPELLA GRECA 231
cimetière de Priscille et un quatrième au petit cimetière attenant et à présent réuni de Novella. Tout nous engage à voir cette scène à notre chapelle. Les Saisons, marquant aux coins de la voûte la région céleste, appellent au centre le Bon Pasteur descendu du ciel pour chercher sa brebis perdue et Ty réinstaller en rendant au ciel
toutes ses joies avec usure. Et c’est lui, en effet, qu’on trouve avec
les Saisons à la voûte de la chambre attenante à la cappella greca, ou du moins très-voisine d’elle, dont un reste précieux de fresque a été dessiné par d’Agincourt ’. C’est une composition analogue à celle de cette chambre que mon intelligence se plaît à restituer à la voûte de la cappella greca.
L’image du Bon Pasteur est accompagnée, sur deux monuments chrétiens, une lampe de terre cuite ^ et une pierre gravée ^ de sept étoiles, brillant sur la tête du Pasteur ; et sur le premier les sept étoiles sont entre les images, sous forme humaine, d’après l’art païen, du soleil et de la lune, celui-là couronné d’un diadème et commandant aux étoiles, celle-ci ayant le croissant au front, le voile flottant de la nuit autour de la tête et devant elle une colombe. Les sept étoiles sont évidemment les sept planètes qui relèvent du Christ, comme le soleil et la lune, et aussi les sept étoiles de l’Apocalypse, les anges des sept Eglises, représentant tous les évêques, que le Christ tient entre ses mains et par qui son Eglise est gouvernée. Les traces de l’Apocalypse ne manquent pas à la cappella greca. Je ne crois pas néanmoins que la tête du Bon Pasteur y fût escortée de sept étoiles, ni du soleil et de la lune. Le fait est trop exceptionnel; le cimetière de Priscille n’en a présenté aucune trace; et les quatre Saisons disent assez l’empire du Christ au ciel ou la lampe et la pierre gravée ont eu spécialement à cœur de le proclamer.
Le Bon Pasteur de la cappella greca était sans aucun doute exécuté dans le style gi’andiose et archaïque de ses fresques. Celui que nous avons vu au ciibiculum de la Vierge, celui inédit du centre de voûte de la chambre qui est en bas du grand escalier du cimetière de
‘ V. pl. IX, 1. Voir ci-dessus, p. 221.
’ BuUetino, 1870, tav. I, n» 1.
^ M. Perret, t- IV, pl. XVI, n” 80.
LA CAPPELLA 6RECA
ÛGiïiitille, celui, en particulier, qu’on admire au devant et au milieu du plus ancien sarcophage connu, celui de Livia Primitiva déposée au cimetière du Vatican ' au temps de Trajan ou des premiers Antonius, peuvent nous en donner une idée. M. de Rossi a publié un dessin très-exact de ce dernierh 11 reste aux bords de la voûte de la cappella greca un double échantillon du style de la fresque qui la décorait. Deux lignes s’élèvent au-dessus de la zone où est Moïse et de colle où sont les Mages, pour porter le cercle ou l’ovale central. Entre elles, sur Moïse, est un tronc champêtre orné d'un bouquet et d’une lance avec sa flamme, inclinée en sautoir. Sur les Mages, il y a une décoration pareille. Souvenir de l’art le plus classique et qui fait songer aux fresques de la maison du père de Tibère au Palatin, à celles de la maison dorée de Néron, à l’Esquilin et à celles de Pompéï !
11 n’y aurait rien d’étonnant que le Bon Pasteur de la cappella greca ait été figuré en bas-relief de stuc colorié, tel qu’on le voit au cubiculum de la Vierge, qui est tout voisin et contemporain. Les rinceaux en stuc des deux arcs qui supportent la voûte à l’entrée et au fond du sanctuaire de la chapelle semblent appeler un centre de voûte en stuc. Mais, si je ne me trompe, l’image du Bon Pasteur était de grande dimension. Les têtes gigantesques des Saisons et les images de Susanne qui sont presque de demi-nature semblent le demander. Le Bon Pasteur du cubiculum de la Vierge domine tout par sa taille et sa majesté et plane sur tout. On dirait que l’artiste a voulu rappeler le texte de S. Paul ; le Dieu de paix... a retiré d’entre les morts le grand Pasteur des brebis — Pastorem magnum onium — cpui est tel par le sang du Testament éternel, Notre-Seigneur Jésus-Clndst L Je me figure ainsi le Bon Pasteur à la cappella greca; et il me semble que c’est à lui qu’un pèlerin de Rome au second siècle, le saint évêque d’Hiérapolis, Abercius, pouvait faire dire :
« ... Je suis le disciple du Pasteur sans tache qui paît des troupeaux de brebis sur les montagnes et dans les champs, et a de grands yeux qui voient, en s’inclinant, toutes choses »
‘ Aringhi, t. I, p. 321.
2 Bulletino, 1870, tav. 5. — Ici pl. XII.
® Hebr., XIII, 20.
* Spicil. Solesm., t, lit, p. 533; Acta SS., 22 oct., p. 517.
LA CAPPELLA GRECA
Le Bon Pasteur voyait d’en haut Susanne aux prises avec les affreux juges d’Israël ; el, d’en bas Susanne, étant entre leurs mains au tribunal du peuple,, ou marchant au supplice, élevait les yeux vers le Pasteur d’Israël et lui disait avec le Psalmiste, qui semble avoir parlé juste pour elle-même dans tout son vaste Psaume Beati immacidati in via, qui ambulant in lege Dornini : — Je suis pi'is de vertige comme une brebis perdue ; recherchez votre serviteur, car je n’ai point oublié vos commandements
Et « la brebis perdue » apparaissait retrouvée sur les épaules et dans le paradis du Bon Pasteur.
Le Pai’adis ! c’est le Paradis qui prédominait en vérité à la voûte de la cappella greca, autour du Bon Pasteur rapportant sa brebis perdue au bercail. Le ciel est le bercail des quatre-vingt-dix-neuf brebis angéliques où est attendue la brebis humaine. C’est la Jérusalem où le Bon Pasteur ramène ses brebis arrachées à la captivité de Babylone. C’est la sainte montagne où il les fait paître près du fleuve de vie, sous l’arbre de la vie. Babylone est en bas, tout autour du sanctuaire de la cappella greca, avec les fils d’Israël, exilés, tentés, martyrisés. Mais en haut„ au ciel du sanctuaire, il y a ce que S. Paul appelle la Jéruscdem d’en haut, qui est libre et qui est notre mère ^ ce que le Christ avait appelé le Royaume de Dieu, le Royaume des deux, le Royaume de mon Père, mon Royaume ^ Et en bas, les fils d’Israël, élevant les yeux et les mains, s’écrient avec Clément d’Alexandrie : « Oui, Pédagogue, paissez- « nous sur votre sainte montagne, dans l’Église d’en haut, qui « dépasse les nues, qui touche les deux '' ! »
Est-ce que j’imagine ou exagère? Il suffirait pour en douter de considérer cette chambre si antique, dont nous avons parlé, qui est au bas de l’escalier monumental du cimetière de Domitille. On la tient pour la sépulture primitive des saints martyrs Nérée et Achillée, officiers de la maison de Domitille, cousine de Titus et de Domitien. Au fond de la chambre^ au milieu de la voûte de la niche où ont reposé les défunts, est un premier Bon Pasteur portant sa
> Ps. CXVIII, 176.
^ Galat., IV, 26.
5 Matth., VI, 33; XIII, 11; XXVI, 29; Luc., XXII, .30.
'' Pœdag,, col. 352.
LA CAPPELLA GRKCA
brebis. On dirait ce génie céleste qu’on voit planer sur le corps du défunt avec le signe de la vie, dans le Rituel funéraire des Égyptiens Au centre de la voûte de la vaste chambre est un second Bon Pasteur. La brebis qu’il tient amplement étendue sur ses épaules est petite, légère et pour ainsi dire idéale. Elle semble avoir ce corps spirituel que S. Paul prête aux élus. Tout est allégresse autour d’elle. Deux paons au diadème et au manteau royal, diverses perdrix ou oiseaux semblables, des génies dansants parent les murs. Un hypocampe bondit sous l’arcature de l’entrée. Ou il faut renoncer à toute intelligence, ou c’est ici la brebis qui, tirée du tombeau par le Christ, a été portée par lui dans les ravissements des cieux. Nous avons été traités comme des brebis de boucherie. Levez-vous, pourquoi vous endormez-vous. Seigneur? disaient les défunts avec le Psalmiste L Et le Seigneur s’est réveillé et voici la brehis, ravie au loup, qui est dans le Paradis du Seigneur.
Mais si l’on veut des preuves positives, elles abondent. Ne pouvant les multiplier, je les choisis. Deux suffiront, l’une tirée du temps des persécutions^ l’autre de celui de la paix de l’Eglise. L’Afrique nous fournira la première, l’Espagne la seconde, celle-ci avec le reflet évident de Rome et de la cité de Constantin, au lendemain du grand Théodose. La conjonction de telles lumières doit être décisive.
S. Clément, disciple de S. Paul et successeur peut-être immédiat de S. Pierre, parlant aux Corinthiens du martyre des deux Apôtres, écrit de S. Pierre qui s’en est allé « au lieu à lui dû de la gloire ; si? tôv ox/ciAOjji.svov TOTvov xYfi ocç’/jç » ot de fe. PguI qu il s en est aile « au lieu saint, £i; TGV ayiüv "01GV L » Or voici ce qu’est ce <( lieu de la gloire », ce « lieu saint. »
Un siècle après les fresques de l’église du cimetière de Priscille, en 202 ou 203, à Carthage, une néophyte de vingt-deux ans, de bonne naissance, mariée et nourrice d’un enfant. Perpétue, était en prison pour la foi, avec son frère Saturus, une esclave nommée Félicité et trois jeunes hommes, tous aussi néophytes. Ils étaient
' Ch. 89.
^ Ps. XLIII, 22, 33.
® I Cor.. V.
LA CAPPELLA GRECA
anxieux de leur sort ; et Perpétue raconte ainsi comment ils acquirent la certitude de leur martyre et de leur admission au Paradis :
« Alors mon frère me dit ; Ma dame et ma sœur, lu es si bien en grâce et tu as tant de pouvoir que tu peux demander une vision et il te sera montré si nous devons souffrir ou être délivrés. Et moi qui savais mes relations avec le Seigneur, ayant tant éprouvé ses bienfaits, je le promis avec confiance à mon frère et je lui dis : Demain je te rendrai réponse . Et je fis ma demande, et j’eus cette vision.
Je vois une échelle d’or d’une grandeur étonnante, qui atteignait jusqu’au ciel, mais si étroite qu’on n’y pouvait monter qu’un à un. Aux côtés de l’échelle étaient fixés toute sorte d’instruments tranchants de fer. 11 y avait des épées, des lances, des hameçons, des sabre.s, si bien que si on montait n’ayant pas le regard fixé en haut, on était déchiré et on avait les chairs enfoncées dans ces fers tranchants. Il y avait au bas de l’échelle un dragon d’une grandeur étonnante, qui dressait des embûches à ceux qui montaient et les épouvantait pour qu’ils ne niontassmt pas. Le premier qui monta fut Saturas, qui après notre arrestation s’était livré spontanément pour nous, n’ayant pas été présent quand nous fûmes arrêtés. U parvint au sommet de l’échelle et, se tournant vers moi, il me dit ; Perpétue, je t’attends, mais prends garde que le dragon ne te morde. Je lui répondis ; Il ne me fera pas de mal, au nom du Seigneur .Îésus-Ohrist. En effet, comme s’il me craignait, le dragon éleva lentement la tête de dessous l’échelle, et moi, ayant les pieds sur le pi’emier échelon, je lui mis le pied sur la tète. Et je montai, et je vis une immense étendue de jardin, et au milieu du jai’din un homme assis, en cheveux blancs, en costume de pasteur, grand, occupé à traire les brebis, et plusieurs milliers d’hommes en habits blancs autour de lui. Et il éleva la tête, et il me regarda et il me dit : C.’cst Imn que lu ois venue, tegnon {enfant) Et il m’appela et il me donna un morceau du fromage fait du lait qu’d tirait, gros comme une bouchée de pain, et je le reçus dans mes mains jointes et le mangeai, et tous ceux qui étaient présents dirent : .dmen. Et au son de cette parole je me réveillai, mâchant encore je ne sais quoi de doux. Et je rapportai au sitôt le fait à mon frère, et nous comprîmes que nous devions souffrir et nous commençâmes à n’avoir plus d’espérance dans le siècle «
Cette page, une des plus belles pages humaines, ou je me trompe, nous montre clairement l’identité du Paradis et du jardin ou bercail du Bon Pasteur. Si Dieu présente à Perpétue le Paradis sous cette
‘ Ce mot grec, tegnon, était sans doute passé dans le dialecte latin africain. On prononçait tegnon pour teenon.
^ Acta, 4. Comparer les sculptures d’un sarcophage du cimetière de Priscille. Aringhi, t. II, p. 267. Voir aussi les §§ lt-13 des Acta.
LA CAPPELLA GRECA
image, c’est qu’elle devait la comprendre et que ce jardin ou bercail, figuré par les chrétiens dans leurs églises, dans leurs tombeaux ou sur les objets à leur usage, leur était un signalement du Paradis. Dieu donne au ciel PEucharistie à Perpétue, comme l’évêque ou son délégué venait de la lui donner sur la terre après son baptême; il la communie en viatique pour le martyre, comme elle allait être communiée dans sa prison. Le fromage fait par le Pasteur avec le lait de ses brebis qu’il trait,' c’est le pain eucharistique fait par l’évêque ou le prêtre avec le froment offert par les fidèles. On entend \ Â7nen de la liturgie après la communion. La manne céleste nous fait goûter « je ne sais quoi de doux » comme à Perpétue. En un mot, sa vision jette le dernier jour sur les peintures et les mystères de notre église apostolique du cimetière de Priscille; et elle pourrait, au besoin, aider à réparer les injures qu’elle a reçues du temps.
Des jours du martyre, passons à ceux du triomphe.
Prudence, l’Homère chrétien, en qui se reflètent tous les monuments de Part, en qui vibrent tous les Pères et toute l’Ecriture, a peint le Bon Pasteur dans les trois scènes que nous avons dites ; et, montrant bien la liaison des trois, il a fait trois fois la peinture du Paradis. Voyons ces trois scènes dans l’ordre même où il les a données et qui est le nôtre. Voici le Bon Pasteur conduisant Israël de la captivité d’Egypte qui est l’équivalent de celle de Babylone, à travers la mer Rouge, le désert et toutes les épreuves humaines dans la Terre Promise,^ non de Chanaan mais de la Jérusalem d’en haut :
Fessos ille vocat per fréta sæculi, Discissis populum turbinibus regens, Jactatasque animas mille laboribus Justorum in p>atriam scandere prœcipit.
Illic purpureis tecta rosariis Omnis fragrat humus calthaque pinguia Et molles violas et tenues crocos Fundit fonticulis unda fugacibus.
Illic et gracili balsama surculo Desudata fluunt, raraque cinnama ÿpirant et folium, fonte quod abdito Prælambens fluvius portai in exitum.
Felices animœ prata per herbida Concentu pari U suave sonantibus Hymnorum modulis dulce canunt melos,
Calcant et pedibus Idia candidis.
« 11 nous appelle épuisés, à travers la mer du siècle; et, au milieu des abîmes grondants qu’il entrouve, conduisant son peuple et des âmes ballotées par mille labeurs, il leur ordonne démonter dans la patrie des justes.
Là tout le sol, couvert de plants de rose empourprés, est odorant, et l’onde de petits ruisseaux fugitifs y répand et les gras soucis et les molles violettes et les safrans délicats.
Là les baumes distillés coulent de la jeune branche effilée et les canneliers, au clair tissu, poussent également leurs feuilles, qu’un fleuve, léchant leurs pieds de sa source cachée, lait arriver à l’épanouissement.
Les bienheureuses âmes, à travers les pi és tapissés d’herbe, chantent d’un commun concert un doux cantique, sur des modes d’hymnes résonnant avec suavité, et foulent les lys de leurs pieds blancs »
Voici maintenant le Bon Pasteur rapportant sur ses épaules, au bercail non terrestre mais céleste, la brebis égarée :
Ille ovem morbo residem gregique Perditam, sano male dissipantem Velliis affixis vepribus per hîrtœ Dévia sylvœ,
Impiger Pastor revocat lupisque Gestat exclusis humeras gravatus ;
Inde purgatam revehens aprico Reddit avili :
Reddil et pratis viridique carapo.
Vibrât impexis ubi nulla lappis Spina, nec germen sudibus perarmat Carduus horrens,
Sed frequens palmis nemus et reflexa Vernat herbarum cama, tum perennis Gurgitem vives vitieum fluentis Laurus obumbrat.
Mis pra danis tibi, fide Pastor Servitus quœnam polerit rependi ?
Nulla compensant pretium salutis Vota precantum.
Cathemerinon, V, lü9-12â.
LA CAPPELLA GHECA
« La brebis l'endue immobile par la maladie, perdue loin du troupeau qui est sain, dispersant malheureusement sa toison aux buissons attachés à son flanc, parmi les sentiers perdus de l’âpre forêt,
Lui, le Pasteur infatigable, il la tire de là, et, chassant les loups, il la charge sur ses épaules fatiguées de ce poids ; puis, la purifiant, il la transporte et la rend à sa bergerie, bien ouverte au soleil :
11 la rend aux prairies et au champs verdoyants, là où aucune épine ne fait vibrer son dard sur les bardanes touffues et aucun chardon hérissé n’arme de pointes l’enveloppe de sa graine.
Mais où un bois abondant en palmiers et la chevelure des herbes retombant sur elle-même respirent le printemps, pendant qu’un laurier inaltérable ombrage un gouffre rendu transparent par des courants d’eau vive.
Pour ces dons. Pasteur fidèle, quelle obéissance pourrions-nous vous rendre Aucun vœu des suppliants ne compense le prix d’un tel salut »
Voici enfin le Bon Pasteur, « l’excellent conducteur » faisant rentrer dans son « lieu natal » la brebis « exilée et errante, » heureuse d’entendre sa voix de paître sous sa houlette, d’être « consacrée comme servante » à celui à qui servir c’est régner * ; et, en donnant théologiquement le sens de toute cette belle poésie, voici le « Rédempteur » faisant, avec le bon larron, rentrer dans le « Paradis » l’homme que « le Serpent » en avait chassé avec Adam :
Sequimur tua dicta, Redemptor,
Quibus atra morte triumphans Tua per vestigia mandas Socium crucis ire latronem.
Patet ecce fidelibus ampli Via lucidajam Paradisi,
Licet et nemus illud adiré Homini quod ademerat anyuis.
Illic precor, nptime ductor,
Famulam tibi prœcipe mentern Genitali in sede sacrari,
Quam liquerat exul et errans.
<i Nous suivons vos ordres, ô Rédempteur, quand triomphant de la sombre mort, vous mandez au larron, compagnon de votre croix, d’aller sur vos traces.
Voici que déjà s’ouvre aux fidèles la voie lumineuse du Paradis ; et il est permis à l’homme de rentrer en ce bois que lui avait ravi le Serpent.
Là, je vous en prie, ô très-bon conducteur, ordonnez que mon âme vous soit consacrée comme servante, en ce lieu natal qu’elle avait quitté exilée et errante ‘‘‘. »
‘ Cathemerinon, VIII, 33-52.
Cathemerinon, X, 157-168.
LA CAPPELLA GRECA
Le lecteur aura remarqué ce trait : « triomphant de la sombre mort. )) Il est caractéristique du Bon Pasteur qui a dit : Je donne ma vie pour mes brebis. . . pour la reprendre de nouveau. . . et j'ai le pouvoir de la dominer et j’ai le pouvoir de la reprendre : j’ai reçu ce mandat de mon Père ‘ ; et il nous montre que le Bon Pasteur des catacombes représente le triomphe du Christ sur la mort, idée essentielle, tant de fois traduite aussi par ces petits tableaux de l’histoire de Jonas qu’on voit encadrant l’image du Bon Pasteur. Prudence nous explique à fond loutle symbolisme de cette image ; et il me semble ici l’entendre murmurer les vers splendides qui terminent son Apothéose du Christ :
Peinte corde metum, mea membra, et crédité vosmet Cum Chrislo reditura Deo : nam vos gerit ille El secum revocat. Morhos ridete minaces,
Inflictos casus contemnite, tetra sepulcru Dispuite : exurgens quo Christus provocat, ite.
« Chassez de votre cœur la crainte, ô mes membres, et croyez qu’avec le Christ vous retournerez à Dieu ; car lui-même vous porte et vous ramène avec lui. Riez-vous des maladies menaçantes ; méprisez les disgrâces qui tombent sur vous ; crachez contre les noirs sépulcres : où le Christ ressuscité s’élève en vous provoquant, allez ® ! »
Les descriptions que Prudence nous a faites du Paradis, quv effacent l’Élysée de Virgile et ne seront pas effacées par le ciel de Dante, ces descriptions dont le petit tableau de Moïse frappant le rocher, avec son fleuve d’eau vive et son palmier est une si importante exquisse à la cappella greca, aidant à nous consoler de la perte du grand tableau de la voûte, ces descriptions, dis-je, nous ramènent aux Saisons, dont l’une l’Eté, couronnée de roses et d’épis, a survécu à un des quatre côtés du cercle du Bon Pasteur. Nous avons à parler du symbolisme des saisons en ce qui concerne le Paradis.
Les Saisons, images de la création, proclament le Christ créateur et ainsi Dieu. C’est leur premier office, ce n’est pas le seul. Par un symbolisme ultérieur, facile à imaginer et à saisir, groupées autour
> Joan., X, 15, 17, 18
- Apotheosis, 1080-85.
LA CAPPELLA GRECA
du Rédempteui', elles proclament les bienfaits de la Rédemption. Ces bienfaits sont ceux qui couronnent l’œuvre de la grâce et composent celle de la gloire, la résurrection des corps et l’éternité bienheureuse.
« La succession des Saisons, symbole de la résurrection future...,» dit avec raison M. de Rossi ’. <( Tout cet ordre des choses qui revient « en roulant, ordo revolubilis rerum, est l’attestation de la résur- « rection des morts », disait déjà Tertullien Pour Origène, l’hiver signifiait la mort, le printemps la vie nouvelle L Minutius Félix écrivait de sou côté ces belles et vaillantes paroles ;
« Voyez donc combien toute la nature s’exerce à la résurrection future pour notre consolation. Le soleil se plonge sous l'horizon et renaît, les astres s’enfuient et reviennent, les fleurs dépéi’issent et revivent, les arbres atteints de vieillesse reverdissent, et ce n'est qu’en passant par la corruption que les semences rajeunissent ; le corps est en ce siècle comme les arbres en hiver, qui cachent leur vigueur sous une aridité apparente. Pourquoi vous hâter et vouloir qu’il revive et retrouve son état dans l’âpreté de l’hiver? 11 nous faut attendre même le printemps du corps ‘ . »
En représentant les Saisons dans leurs cimetières, les chrétiens célébraient donc le germe de la vie future déposé dans l’hiver de notre mort et l’épanouissement de cette vie dans le printemps, l’été et l’automne de l’éternité. Et c’est ce que veut dire clairement dans la crypte de S. Janvier, ce laurier toujours vert, image de l’hiver même et les roses, les épis et les raisins figurant les trois Saisons festivales de l’année. L’olivier, toujours vert également, variait avec le laurier pour représenter l’hiver, comme on le voit dans Minutius Félix qui écrivait à Rome. L’hiver, caractérisé par le laurier ou l’olivier sur les monuments chrétiens, n'est point tel sur les
' Bulletino, 1863, p. 4.
^ De resur. carnis, XII. — Apoloy .. XLVIII.
* In Epist ad Rom., V, 6.
♦ Vide adeo quam, in solalium Jiostri, resurrectionern futuram omnis natura mediletur. Sol demergit et nascitur, astra labunlur et redeunt, flores occidunt et reviviscunt, post senium arhusta frondescunt, semina non nisi corrupta revirescunt : ila corpus in sæculo, ut arbores m hyberno, occultant vigorem ariditate mentita. Quid festinas, ut cruda adhuc hyeme reviviscat et redeat? Expectandum nobis etiam corporis ver est.—Octavius, XXXV. Patrol., t. III. col. 347.
LA CAPPELLA GRECA
monuments païens. Les païens ne croyaient pas à la résurrection (les corps. Leur vie n’avait au bout que le désespoir, comme dit S. Paul, G entes desper antes '.
Chaque Saison, cependant, a ses plaisirs ; et l’hiver avec son repos, la jouissance des fruits récoltés, la douce vie d’intérieur et ces exercices animés de la chasse si prisés des anciens, n’est point disgracié, surtout sous le ciel de Rome où^ d’ordinaire^ tout mois a de beaux soleils. S. Jean dit de l’arbre de vie dans la Jérusalem d’en haut qu’ « il porte douze fruits, chaque mois donnant son fruit » Ainsi fait un peu ici-bas l’année ; et c’est l’image de l’éternité. Le circuit de ses biens inférieurs dessine en quelque sorte le cercle des biens supérieurs. Les (juatre tableaux de nos félicités terrestres sont l’ombre de la céleste félicité. Sur les tombeaux païens, les Saisons figuraient les divertissements des Champs-Llysées, simple répétition, sur un modo plus distingué des divertissements humains. C’est ainsi que sur un sarcophage païen, on voit les quatre Saisons aux cotés d’un clypeus^ d’un bouclier, formant tableau, où sont deux épouxL On les montre par là dans les champs Élysées. Les chrétiens ont fait représenter aux Saisons les délices du Paradis. L’image de la béatitude au-delà de la tombe est restée la même ; son objet seul s’est spiritualisé et il est devenu infini.
L’idée de béatitude qui se rattache aux Saisons ne saurait, d’ailleurs, être douteuse. Sur certains monuments, elle est accusée d’une manière spéciale et tout à fait éclatante. Cette grande vigne du vestibule de Domitille où les génies se jouent dans les pampres qui ombragent les morts ; cette voûte d’un autre cuhiculum toute tapissée de branches de vigne avec le Bon Pasteur au centre ^ ; ces pampres avec les génies sur les quatre colonnettes centrales du sarcophage de Junius Bassus ; le sarcophage de Sainte-Constance, et la galerie intérieure de son splendide mausolée pareillement décorés toutes ces images de l’automne, que représentent-elles
'■ Ephes., IV, 19.
Apoc., XXII, 2.
’ Montfaucon, L’antiquité expliquée, t. I. Supplément, pl. III.
* Aringhi, t. Il, p. 29.
“ Aringhi, 1. 1, p. 277. Les quatre Saisons sont sur les côtés. Bjüari, 1. 1, p. I, 1,
® Ciampini, 1. 111, tav. XXX, XXXI.
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sinon ses joies et, par delà, « le torrent des délices » de Dieu, dont il abreuve ses élus ' ? Les pampres avec les génies forment le fond de la scène d’un sarcophage du Musée du Latran où trois Bons Pasteurs — est-ce Pierre et Paul avec le Christ ® ? — sont avec quatre génies représentant les Saisons. Sur un autre sarcophage, Daniel, entre deux lions et les deux satrapes qui l’ont fait jeter aux lions, est en face de trois génies, le Printemps, l’Eté et l’Automne qui semblent avoir absorbé l’Hiver. Daniel est nu, à l’ordinaire ; c’est l’image vive du Christ ressuscité : n’est-il pas clair qu’avec la transfiguration des corps participant à la résurrection du Christ, il exprime ici toutes les allégresses du Paradis qui attendent les corps et les âmes ?
Telle est donc la signification du Bon Pasteur escorté des Saisons à la cappella greca. Le Christ, Créateur dans l’ordre de la nature, est le Rédempteur dans celui de la grâce. Rentrant au bercail, avec sa brebis retrouvée sur les épaules, il rappelle la délivrance faite par lui des brebis dispersées et captives à Babylone et il montre les vertes et fraîches prairies où il va les paître, qui sont l’Eden de la céleste Jérusalem. C’est vainqueur de la mort qu’il a subie pour elles qu’il leur assure cette immortelle vie. Les quatre Saisons, qui proclament l’auteur delà nature, sont en même temps les images des trésors variés do sa grâce, et comme les quatre fleuves par lesquels sa source infinie arrose le Paradis des bénis de son Père et les enivre eux-mèmes des torrents de cette volupté que l’œil n’a point vue, que l’oreille n’a point entendue et qui n’est jamais venue en soupçon au cœur de l’homme.
Un jour, a mille pas de la cappella greca, sur le penchant de la colline qui, au bord de la voie nomentane, fait face au cimetière de Priscille, deux monuments construits parla fille et les fils de Constantin reproduiront avec des splendeurs inouïes, en partie venues jusqu’à nous, la double pensée des Saisons et du Bon Pasteur éclose, dès les temps apostoliques, dans l’église de ce cimetière.
‘ Ps. XXXV, 9.
* Un arcosolium du cimetière de Priscille offre ensemble le Bon Pasteur portant sa brebis et S. Paul orante avec ces mots : Paulus Pastor Apostolus. .Xringhi, t. II, p. 273.
LA CAPPELLA GUECA
La fille de Constantin, Constantinc ou Constance, a été guérie miraculeusement au tombeau do sainte Agnès, nouvelle Susanne, qui, sans aucun doute, s’était inspirée de l’ancienne à la cappella (jreca, voisine du prædiuni ou maison de campagne de ses parents, lu^is Susanne vierge et martyre. Constance a consacré près d’Agnès sa virginité au Christ dans le plus ancien peut-être des monastères de vierges, des parthénées chrétiens que mentionne l’histoire : et, près d’Agnès, elle s’est préparé un mausolée que ses trois frères, les empereurs, achèveront après sa mort. 11 présente encore à la galerie circulaire intérieure, en mosaïque sur fond argent, et il a présenté durant dix siècles au dôme, vrai poème en mosaïque, toutes les richesses et les délices des champs et des saisons. Un immense Paradis planait sur la chambre de sommeil des morts. Au fond, sous une grande niche, étaitle sarcophage de Constance, immense monolithe de porphyre rouge, offrant en relief les génies mystiques de la vendange : on admire au Vatican son effrayante magnificence. Deux grandes niches latérales ont été destinées à deux sarcophages pour des membres de la famille impériale. Douze niches à statues sont creusées dans le pourtour du mur, occupées, je pense, par les douze Apôtres, dans la basilique et au milieu des images desquels Constantin a voulu reposer à Constantinople. Les deux niches latérales offrent en mosaïque le Christ assis sur le globe du ciel, donnant les clefs à Pierre, et le Christ, montant au ciel, qui donne à Pierre le rouleau de la Nouvelle-Loi et ses brebis à paître, Paul faisant ici pendant à Pierre. Assurément, le Christ était à la niche du fond : une peinture quia remplacé la mosaïque, l’y représente entre deux anges, sans .doute Michel et Gabriel. Il y était peut-être en Bon-Pasteur, comme on le voit au mausolée de Galla-Placidia à Ravenne. A coup sùr, ses brebis n’étant pas loin, il rappelait le Bon-Pasteur, auteur de toutes ces délices de la terre, symbolisant celles du ciel.
Le tombeau de sainte Agnès est à quelques pas du mausolée de Constance qui, elle aussi, doit s’appeler sainte. La fille de Constantin est allée chercher au second étage du cimetière d’Ostrien ‘
* a OSTPilANtlM vel OSTRIANI, » c’est ainsi que .M. de Rossi donne, d’après les manuscrits, son nom primitif. (Rom. soit., t. 1, p. 207.) On l’appelle commu-
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ce tombeau pour le couvrir d’une basilique sans rivale jusque-là en richesse, elle l’affirme, et nous devons l’en croire. Elle en a fait le trône du Christ dont le monogramme constantinien, dominait, l’inscription paraît l’indiquer, les quatre pans du toit recouvert d’or, c’est-à-dire, sans doute, de tuiles de bronze doré. Ce Christ, c’était bien le Bon Pasteur du Paradis, tel que nous venons de le voir autour de la cappella greca dans les copies dont elle a fourni ce type, tel que Perpétue l’a contemplé dans la Jérusalem d’en haut, tel que Prudence l’a chanté à la fin du siècle de Constantin. L’inscription dédicatoire de la basilique est signée en tète de chaque vers par la vierge impériale ; « CONSTANTINA DEO, Constantine à Dieu, » entendez au Christ qu’elle proclame Dieu. Sur le manuscrit de la bibliothèque Yaticane qui nous en a conservé le texte pur, elle porte le titre suivant : « Versus Constantiæ Cons- « tantini [dise scripti in abside basilicæ, quam condidit in honorem « S. Agnetis : Vers de Constance ûlle de Constantin écrits a l’abside « de la basilique qu’elle a construite en l’honneur de sainte Agnès. » Voici ce poème :
Constantina Deum venerans Christo que dicata.
Omnibus impensis devota mente paratis,
Nwmine divino muUum Christoque juvante,
Sacravit templum viclricis virginis Agnes,
Templorum quod vicit opus terrenaque cuncla,
A.urea quum rutilant summi fustigia tecti.
Nomen enim Christi celebratur sedibus istis,
Tartaream solus potuit qui vincere mortem,
Invectus cœlOy soluîque inferre triumphum ,
Nomen adhuc referens et corpus et omnia membra A mortis tenebris et cæca nocte levata.
Bignum igitur munus, martyr^ devotaque Christo,
Ex opibus nostris per sœcula long a tenebis,
O felix virgo memorandi nominis Agne !
€ Constantine, vénérant Dieu et consacrée au Christ, après avoir d’un cœur dévoué préparé toutes les dépenses, avec l’aide fréquente de la volonté divine et du Christ, a fait la dédicace du temple de la vierge victorieuse Agnès, temple dont
iiéraent Ostrien. Tous les cimetières portant sans exception le nom de leur fondateur ou fondatrice au génitif et non sous la lorme adjective, la leçon OSTRIANI nous a paru meilleure et nous l’avons suivie.