‹ Les antiquités chrétiennes rapportées à la Cappella GrecaChapitre 76 sur 129 · LES FRESQUES DES CATACOMBES · texte numérisé non relu

LES FRESQUES DES CATACOMBES

Le sujet de Susanne, gloire spéciale de la cappella cjreca, est presque neuf en archéologie. On ne trouve le nom de la Susanne biblique ni dans Rosio, ni dans Aringbi, ni dans Boldetti. Elle ne fait qu’apparaître dans Buonarruoli, Bottari et Millin. Après avoir rencontré deux fois sur les monuments son nom en toutes lettres au-dessus de son image, les contemporains ne se sont point appliqués à la recherche de ce type sur les monuments non épigraphiques. La lumière éclatante fournie par la cappella greca nous invite à cette recherche et va nous guider. Bien des figures méconnues ou insuffisamment reconnues pourront se révéler ; des Orantes anonymes, placées au premier rang dans les compositions, retrouveront, je l’espère, leur nom; et si ce n’était pas ambitieux, je serais tenté de dire que la Susanne de notre chapelle apostolique va nous faire comme une évocation de Susannes ensevelies.

Etudions les textes des Pères, les fresques des cimetières, les sarcophages, les monuments divers et reconnaissons le rôle de Susanne aux premiers siècles de l’Église.

L’histoire de Susanne figurait au second siècle dans la Bible des Septante. Elle était reçue des Juifs comme des chrétiens, puisque vers la fin du siècle, sous Commode, le juif Théodotion d’Éphèse publia sa traduction grecque du texte de Susanne, en utilisant les Septante là où leur version était littérale et non simplement abrégée. S. Irénée cite l’histoire de Susanne d’après la version nouvelle *. Tertullien ^ et S. Cyprien ^ mentionnent l’histoire de Susanne.

‘ Contra Eæres., 1. IV, cap. XXVI, 3. - Dan., XIII, 20, 52, 53, 56.

^ De Corona, IV.

3 Pair, lat., t. IV, col. 1230.

Attaquée par Jules Africain, elle fut très bien défendue par Origène Rome la connaissait comme rUrient, les Gaules et l’Afrique. Dès le commencement du 111“ siècle, la version de Tliéodotion y était reçue ; le docteur S. llippolyte la commente. C’est celui des Pères qui a le plus amplement parlé de Susanne et le mieux exposé le symbolisme de son histoire. Le lecteur connaît ses textes les plus beaux ; il a vu toute la théologie chrétienne rattachée^par lui à ce drame si riche en mystères de Susanne. Ajoutons que, suivant des traditions hébraïques, contestables peut-être, mais reçues, paraît-il, à Rome, le saint docteur donne à Susanne la plus illustre parenté. Il la fait fille du grand-prêtre Ilelcias qui trouva dans le Saiut-des-Saints l’autographe des Livres de Moïse, et sœur du prophète Jérémie, lapidé pour la justice comme elle avait décidé en son cœur d’être lapidée elle-même. Voici son commentaire sur deux mots du texte sacré :

« Et son nom était Joachim. Ce Joachim, nouvellement domicilié à Babylone, prit Susanne pour épouse. Susanne était fille du prêtre Helcias qui trouva le livre de la Loi dans le temple du Seigneur, lorsque le roi Josias ordonna de purifier le Saint-des-Saints. Son frère est le projiliète Jérémie qui, après la ti ansmigration du peuple à Babylone, fut conduit avec les restes du peuple en Egypte et habita à Taphnis où, prophétisant, il mourut lapidé par eux.

Elle était très belle et craignait le Seigneur. Car par le fruit de leur postérité on connaît facilement L’arbre. Des hommes religieux et zélés pour la Loi produisaient dans le monde des enfants dignes de Dieu : l’un devenu le prophète et le martyr du Christ, l’autre trouvée chaste et fidèle à Babylone, dont la pudicité et la chasteté révélèrent le saint prophète Daniel *. »

Nous verrons l’importance de ces paroles de S. Hippolyte pour l’interprétation de certains monuments chrétiens, dont l’un voisin de la cappella greca. Contentons-nous de rappeler ici la concordance de son éminent commentaire de Susanne avec les fresques non moins éminentes de cette chapelle, même en certains traits ou celles-ci développent le texte sacré. D’où vient ce parallélisme ? S, Hippolyte s’est-il inspiré de nos fresques, ou nos fresques de S. Hippolyte, ou le docteur chrétien et le peintre chrétien ont-ils traduit chacun à part une théologie symbolique tellement reçue

‘ EpisL ad Jul. Afric.; Homil. I in Levit.; Tract. XXXI in iUallh. — Euseb., Hist. eccles., 1. VI, c. XXXI.

® Patrol. grœc., t, X, col. 689.

LA CAPPELLA GRECA

qu’ils ont dù marcher dans une harmonie préétablie ? Mais les fresques, tout l’indique, sont antérieures à S. Hippolyte et lui ont été bien connues. Les anniversaires des saints et illustres défunts, déposés à la cappella greca, ou autour, ont dû maintes fois l’y conduire. Si donc il expose sur Susanne la doctrine traditionnelle, c’est en partie à la cappella greca qu’il l’emprunte. Son sanctuaire en contient les deux plus anciennes pages ; et certes la première, avec Satan excitant les deux infâmes juges, et le Christ venant au secours de Susanne en qui apparaît l’Église, est encore aujourd’hui la page la plus sublime qu’ait inspirée l’émouvant récit du livre de Daniel.

S. Hippolyte — je n’hésite pas à suivre la tradition que Prudence a trouvée vivante à son tombeau à Rome — subit le martyre en 235 à l’embouchure du Tibre, c’est à dire à Porto où était son siège. S. Méthode, évêque de Tyr après Lavoir été d’Olympe en Rithynie et de Patare en Lycie, S. Méthode, qui sera martyrisé en 312, parle en substance de Susanne comme S. Hippolyte. Dans son fameux Banquet des dix Vierges, Areté (la vertu), ordonne aux neuf vierges, ses compagnes, Marcella, Theophila, Thalia, Theopatra, Thalussa, Agatha, Procilla, Thecla, Tysiana, Domnina de se lever et, debout, en couronne autour de l’arbre ag?ius, d'adresser un hymne au Seigneur. A la droite d'Areté, Thecla préside le chœur. Il chante le refrain, elle les strophes. Voici par extraits toute la substance de l'hymne splendide au milieu duquel on rencontre Susanne, type de l’Église épouse du Christ :

« Je me garde chaste pour toi, et, tenant des lampes qui portent la lumière, Époux, je viens au devant-de toi.

D’en haut. Vierges, est venu le bruit de la voix qui réveille les morts, disant d’aller toutes au-devant de l’Époux, en vêtements blancs, avec des lampes, vers l’Orient. Réveillez-vous avant que le Roi vous prévienne, entrant au-dedans des portes !

Je me garde chaste etc...

J'ai oublié ma patrie, désirant ta grâce, ô Verbe! J’ai oublié les chœurs des vierges de mon âge, la fierté de ma mère et de ma race, car c’est toi qui m’es tout, ô Christ !

Je me garde chaste, etc...

Tu es, ô Chi'ist, le chorège * de la vie. Salut, Lumière sans soir ! Reçois cette

' Conducteur du chœur.

LA CAPPELLA GRECA ")63

acclamation. Le chœur des Vierges s’adresse à toi, tleur parfaite, charité, joie, prudence, sagesse, Verbe !

Je me garde chaste, etc...

Les portes ouvertes. Reine aux sj)lendides vêtements, admets-nous aussi dans la chambre nuptiale, toi dont le corps est sans tache, nymphe qui as remporté la belle victoire, qui respii’cs la beauté: vêtues co mine toi, nous sommes aux côtés du Christ, chantant ton hyménée, jeunesse toute heureuse.

Je me girde chaste, etc...

Des coupes pleines de douceur sont devant nous ; buvons ! C’est la boisson céleste, Vierges, que l’Eiioux seit à celles qui sont appelées dignement aux noces.

Je me garde chaste, etc...

Abel figurait magniliquement ta mort, ô llienheui eux! . . — Joseph, ton vigoureux serviteur, ô Verbe, a remporté le prix de chasteté. . . — Jephté offrait à Dieu, victime récemment immolée, sa ülle non touchée ]>ar un homme... — Judith, saintement audacieuse, après avoir, par d’habiles ruses, décapité l’étranger, conducteur de hordes, qu’avaient charmé les attraits de sa beauté et qui n’avait aucunement souillé ses membres, disait en ses cris victorieux :

Je me garde chaste, etc...

Voyant le beau visage de Susanne et rendus insensés d’amour pour elle, les deuxjuges dirent. O femme, nousdésirons la cdhclie de tes noces secrètes, 6 chérie ! Elle répondit avec des cris pleins de frisson :

Je me gar de chaste, etc. .

Moui’ir vaut bien mieux que soulfi’ir. trahissant ma couche, ô insensés de luxure ! l’éternel châtiment sous le feu vengeur de Dieu. Sauve-moi, Christ! de ces liommes-là !

Je me garde chaste, etc...

Votre Piécui’seur a été conduit injustement à la mort par un homme méchant, pour la cause de la chasteté... ô Bienheureux ! - Celle qui vous a enfanté à la vie. Grâce intacte et immaculée... Vierge vous portant dans son sein, dit :

Je me garde chaste, etc...

C’est par des hymnes, heui'euse nymphe de Dieu, qu’ornant la chambre nuptiale, nous te célébrons. Vierge intacte. Église au corps de neige, aux cheveux noirs et bouclés, sage, irrépréhensible, aimable.

Je me garde chaste, etc...

Psalmodiant maintenant un nouveau cantique, le chœur des Vierges te conduit vers les cieux, ô toute Reine ! enveloppée des blancs cahees des lys, et portant dans les mains des flammes qui lancent des éclairs.

Je me garde chaste, etc...

O toi qui habites le trône sans tache du ciel. Bienheureux, sans principe, contenant ensemble toutes choses par ta puissance éternelle, reçois avec ton Fils — nous sommes au-dedans des portes de la vie — Père, reçois-nous aussi ' ! »

Patrol. grœc., t XVIII, col. 208-13.

LA CAPPELLA GRECA

Credo in Spiritum Sanctiim. L’eau jaillissant du rocher frappé par Moïse, n’est-ce pas l’effusion de l’Esprit-Saint?

Sanctam Ecclesiamcatholicam, sanctoriim commimionem. Susanne sainte, c’est l’Église sainte. Fille de Juda à Babylone, elle représente l’unité et la catholicité de l’Église. Susanne et le Christ, Susanne et Daniel, les trois Hébreux, les trois Mages, c’est, sous toutes les formes, la communion des saints.

Remissionem peccatorwn. Le paralytique est le type de la rémission des péchés.

Garnis resiirrectionem. La résurrection de la chair était figurée par Lazare peut-être, peut-être aussi par Jonas, à coup sûr par le paralytique.

Vitam æternam. L’image de la vie éternelle, c’est le Bon Pasteur avec toutes ses brebis ramenées par lui au Paradis.

Ce Credo peint de la cappella greca se retrouvera dans une quantité de chambres des catacombes romaines et sur une infinité de monuments chrétiens. Mais le plus souvent, il n’y a que des articles détachés du Symbole, des scènes prises ou inspirées de la composition générale et en tenant plus ou moins lieu. On se rappelle les feuillets du Livre des morts dont chaque tombe égyptienne contient quelques-uns, le livre entier ne se rencontrant guère nulle part. A la cappella greca le Credo est complet, et plus qu’ailleurs, ou je me trompe. Jamais^ en dehors de cette chapelle, je n’ai retrouvé un tel ensemble de tableaux^ si bien choisis, si bien liés, si absolus dans leur enseignement, si parfaitement adaptés à une église chrétienne ; église placée ici dès l’origine, comme elle le sera partout jusqu’à nos jours où les morts ne trouvent point grâce devant l’impiété, au centre d’un cimetière ou « dortoir » des morts, attendant dans la paix du Christ le réveil de la résurrection. Comme la cappella greca est la plus ancienne des églises qui soit venue jusqu’à nous avec sa décoration, c’est-à-dire sa théologie murale, c'est aussi l’église modèle ; et on peut l’appeler l’église unique des premiers siècles.

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