CHAPITRE VII
SUSANNI. — l'intervention DU CHRIST. — LES FLÉAUX DE L' APOCALYPSE * .
Le Seigneur vient jouir de la vertu de son juste, le Christ applaudir à réponse fidèle et la soutenir.
L'Ecriture nous dit qu'après ces paroles, Susanne poussa un grand cri : Et exclamavit voce magna Susanna, et que les deux parfaits scélérats, de cette espèce de gens qui ne se démontent jamais, y répondirent en s' écriant à leur tour contre elle : Exclamavenmt caUem et senes adversus eam. Le récit sacré ajoute : « Dès qu'ils « eurent entendu le cri dans le jardin, les gens de la maison se « précipitèrent par les portes de derrière pour voir ce qui lui était « arrivé. Mais lorsque les vieiUards tinrent leurs discours, les série viteurs rougirent grandement, car jamais pareils discours n'a- « vaient été tenus sur Susanne. » Ces serviteurs crurent leur maîtresse coupable. « La maison de Susanne, dit S. Augustin^ avait cru, « contre sa maîtresse, aux vieillards imposteurs ; et quoique sa vie « passée, intacte et immaculée, semblât rendre un témoignage suf- « usant de sa chasteté, il leur semblait irréligieux de ne pas croire w à des vieillards '. »
Le peintre chrétien a laissé de c6té ces pauvres serviteurs ; et voici qu'à leur place un mystérieux personnage entre en scène.
Est-ce le mari de Susanne? Son air très-noble et l'attitude de maître qu'il a à la porte d'une maison qui paraît être la sienne, conviennent parfaitement à cet homme. Il connaît les deux juges qui n'en sont pas à leur premier tour de scélératesse vis-à-vis des filles d'Israël : Sic faciebatis filiabtis Israël^ leur dira Daniel, n connaît l'innocence et le chaste amour de son épouse. Demain il
' Planche U.
« Sermo CCCXUII, 1.
74 LA CAPPELLA GRECA
n'aura pas ces^é de croire à sa fidélité, puisque les deux juges la feront saisir chez lui où il la retient, tout en sachant bien la sentence de Salomon : « Celui qui retient une femme adultère est un « insensé et un impie *, » et que, d'autre part, Susanne viendra au tribunal accompagnée de ses père et mère, do ses fils, de tous ses parents, universis cognatis suis, et aussi de son mari, qui, loin de rougir d'elle, témoignent tous hautement en sa faveur. Joachim semble donc apparaître dès à présent comme le chevalier de son épouse, comme Thomme fort de la femme forte dont Salomon a dit : « Le « cœur de son mari se confie en elle.... elle lui apportera le bien « et non le mal tous les jours de sa vie, confidit in ea cor viri sut *. » Le geste souverain du personnage, dont la main est près du cœur, paraît être la traduction de ce mot dans la bouche de Joachim.
Mais en étudiant de près la scène, cette supposition devient inadmissible. Il y a plus que Joachim ici, au secours de Susanne, il y a Dieu même. L'Écriture ne nous montre pas Joachim ; et on peut dire qu'elle nous montre Dieu.
Le R. P. Garucci a bien entrevu cette vérité et reconnu le personnage. Après avoir dit, en parlant des deux vieillards :
a Du côté opposé, un jeune homme vêtu pareillement, mais ayant Tair tranquille, les mains enveloppées sous un court pallium, regarde attentivement TOrante au visage. Au fond, à gauche, est représenté un édifice. ï»
Il déclare quel est ce jeune homme mystérieux :
c Susanne est en prière et se décide à tomber innocente entre les mains des vieillards plutôt que de pécher en présence du Seigneur (v. 23) : Scd melîus est mihi ahsquc opère incidere in manus vestras, quam peccare in conspectu DO' mini. Ces dernières paroles sont représentées par Thypotypose du discours : et le Christ se montre présent, pareil à un champion qui considère la lutte de sa chaste servante et lui inspire la vigueur. La maison de Susanne, d'où elle est sortie pour aller se promener dans le pomarium, est là tout près, dans le fond de la scène. »
Cette maison, nous le verrons dans un instant, n'est point celle de Susanne. Quant à Tapparition divine, le R. P. Garucci n'a fait qu'entrevoir sa nature. Ce n'est point une hypotypose, une fiction poétique du peintre : c'est bien une réalité, accusée par toute sorte de
• Prov. XVIIl, 22.
« Prov. XXXI, 41.
LA CAPPELLA 6REGA 75
détails précis et spéciaux qu'il a mis sous nos yeux. Ouvrons, pour comprendre son œuvre, les Pères de l'Église :
« Et elle s*écria d'une grande voix, écrit saint Hippolyte. Vers qui donc, s'écria Susanne, sinon vers Dieu, comnae dit Isaïe : c Alors vous crierez, et Dieu vous € exaucera ; vous serez encore à parler qu*il dira : Me voici. (Is., LVIII, 9.) ^ »
— Vous serez tenté, dit à son tour saint Augustin ; une femme impudique vous aimera, elle vous trouvera dans la solitude, elle cherchera à extorquer vos embrassements : si vous refusez, elle vous menacera du supplice avec infamie. Les vieillards imposteurs firent ainsi à Susanne, la femme de son maftre au saint Joseph. Mais prenez garde h celui à qui ont pris garde Susanne et Joseph. Parce qu'il n'y a point de témoin, est-ce que Dieu n'est pas là? Num,., Deus ihi non est*? »
Susanne a fait appel à ses serviteurs, mais d'abord à Dieu. Dieu est là le premier. 11 n'était pas loin. Mieux vaut mourir, s'écriait Su3anne, « que de pécher en présence du Seigneur. » « A la face « de Jehovah, » de l'Eternel, disait-elle en sa langue, la langue sainte. Elle avait lu dans la loi de Moïse que lui enseignaient ses parents ce mot célèbre d'Abraham : « Jéhovah, à la face duquel je « marche ^. » Ce mot avait été sa devise. Les vieillards, des juges d'Israël, ont fait le contraire. « Ils tournèrent leur intelligence en « arrière et ils inclinèrent les yeux pour ne point regarder vers le « ciel et ne point se souvenir des justes jugements ; » ce qu'un des anciens interprètes syriaques explique ainsi : « Leur esprit fut « changé : ils ne pouvaient se souvenir de Dieu et ils ne se rappe- « laient point le juste jugement de Dieu *. » Ils s'en rappelleront : Dieu les fera souvenir de lui. Il se montre sans retard à Susanne, qui marche devant lui et l'appelle dans l'angoisse. Son prophète a garanti sa fidélité et son exactitude en ces crises de ses saints ; et lui-même vient de faire entendre jusqu'à trois fois ces paroles à son Église angoissée comme Susanne : « Voici que je viens prompte- « ment... Voici que je viens sans délai... Oui, je viens sans délai M »
> In Susan,, v. 24.
« Senno CCCXLIII, 8.
* Gen., XXIV, 40.
* !!• Version syriaque, — Dan . XIII, 9.
* Etecce venio velociter. « . Ecce venio cito,., Etiam venio cito. Apoc«, XXII, 7,12,20. .
76 LÀ CAPPELLA GREGA
Dieu ne semble point avoir apparu sensiblement à Susanne : TÉcriture ne dit rien à cet égard. Mais elle a eu de lui en elle-même une certaine révélation qui lui a donné pleine assurance de son secours au moment décisif. C'est pourquoi demain, quant les deux vieillards, la main sur sa tête, commenceront au tribunal leur faux témoignage contre elle, Thistorien sacré dira : « Elle, pleurant, (c regarda vers le ciel, car son cœur était confiant au Seigneur. » Le cœur de Susanne avait cette assurance, parce que, la veille. Dieu se mettant de la partie, lui avait fait entendre sa voix comme à Moïse : « Je serai, moi, avec toi, ego ero tecum \ »
Dieu, c'est ici le Verbe. Saint Uippoly te n'appelle-t-il pas « l'ange de Dieu » celui qu'il vient d'appeler « Dieu ?» — « Déjà Fange de « Dieu. Ce passage, écrit-il, démontre que lorsque Susanne adressa a sa prière à Dieu et fut exaucée, un ange lui fut envoyé alors pour « l'assister (poyiôv5<ro)v ouW|), comme il arriva à Tobie et à Sara*. »*Cet ange de Susanne, c'est mieux que l'archange Raphaël. C'est l'Ange du Grand-Conseil. C'est la Sagesse étemelle qui vint tirer Adam et Eve de leur péché, délivrer Noé du déluge, Abraham de la Chaldée impie, Lot de Sodome, Jacob des mains d'Esaû, Joseph des mains 'de ses frères, le peuple d'Israël enfin de la captivité d'Egypte. C'est le Yerbe dont Salomon a chanté les assistances charitables et le glaive tout-puissant '.
C'est lui qui bientôt descendra dans la fournaise avec les trois Hébreux, qu'y a fait jeter, tout liés, Nabuchodonosor ; et le roi de Babylone s'écriera : « Je vois quatre hommes déliés et marchant au « milieu du feu... et l'apparence du quatrième est semblable au <c Fils de Dieu *. » C'est lui dont Daniel va dire au second des vieillards : « L'ange du Seigneur t'attend, ayant un glaive, pour te « couper par le milieu et vous mettre à mort tous les deux '. » C'est lui dont saint Hippolyte parle ainsi aux Romains, à la fin de son commentaire sur Susanne : « Sachez que Dieu est justicier en • « toutes choses, le Yerbe étant un œil auquel rien n'est caché de
» Exod., III, 12.
• Vers. 56.
• Sap., cap. X. XVIII.
*Dan.,IV, 92.
• Dan., XIU, 59.
LA CAPPELLA GREGA Tl
a toutes les choses qui se font dans le monde *. » Le Verbe de Dieu était avec Susanne, comme le Démon avec les deux vieillards ; et saint Hippolyte, expliquant la scène même retracée par notre peinture, nous en révèle bien tout le sens dans ce premier et si précieux passage :
< Sinon nous rendrons témoignage contre vous. Ge sont 708 criininelles audaces dès le commencement, à cause du Séducteur qui s'est tapi en vous. Oui, votre jeune homme était avec elle, mais venant du ciel, n'ayant point de relation charnelle avec elle, mais rendant témoignage à la vérité '. f>
A qui douterait que le Verbe de Dieu soit ici, nous dirions que nous le montrerons bientôt, d'une manière indubitable, sur la paroi du fond de la chapelle, venant au secours des trois Hébreux dans la fournaise ; que nous le ferons reconnaître, dans une autre chambre du cimetière de Priscille, ressuscitant Lazare et faisant le geste même de cette résurrection à une femme éplorée qui ne peut être que Susanne ^ ; et que nous retrouverons enfin cette double scène sur un sarcophage du Vatican, ou il y a de plus, entre le Christ et rOrante, le paralytique que nous voyons au-dessus de Susanne, à la cappella greca \ Le groupe du sarcophage est celui-même en somme de notre chapelle ; et tout le monde y voit le Christ. C'est la preuve qu'il faut le voir sur notre tableau.
Le Verbe vient du ciel. David Ta dit avant Susanne, lui qui a été avant elle dans sa situation mortelle : (c Les filets de la mort, m'ont <c enlacé. Dans mon angoisse, j'ai invoqué Jehovah et vers Dieu « j'ai crié : de son temple il a entendu ma voix : mon cri est arrivé « à sa présence, en ses oreilles ^. » Ce temple de Dieu, c'est le ciel. «Ha abaissé les cieux, dit David^ et il est descendu ^. » C'est ce qu'il fait pour Susanne et ce que nous montre le peintre.
Une habitation est ici au coin du tableau, qui n'est point « la M maison de Susanne, » comme a cru le P. Garucci, mais plutôt une tente, «le sanctuaire (vaoç) de Dieu dans le ciel... le sanctuaire de
» Aringhi, t. H, p. 297, 299.
• iinoc^, 1. 1, p. 323.
• p«. xvn, 6, 7.
78 LA CAPPELLA 6REGA
« la tente (ffXTfjvtiç) du Témoignage, » ainsi que l'appelle saint Jean *. Le soleil et la lune qui sont au pied, et toute la suite du tableau, ne nous laissent aucun doute sur Tidentité.
Ce sanctuaire a sa façade terminée en triangle. C'est « ce que les « anciens appelaient le fastigium^ le fronton, disposition architectu- « raie qui, selon eux, donnait tant de dignité aux temples des dieux K que, fussent-ils placés dans le ciel même, on ne pourrait s'em- « pêcher de se les représenter avec im pareil ornement '. » De la traverse qui fait la base du triangle, pendent deux longs voiles ou rideaux repliés sur les côtés. Ces voiles, que nous appelons portières, ornaient chez les anciens les temples et les maisons des grands. On songe naturellement ici au Saint des Saints du temple de Jérusalem et à son fameux voile déchiré en deux à la mort du Christ, qui ouvrait le ciel à l'humanité. Les angles portent quatre cornes ou petits obélisques pareils aux acrotères des temples païens '. Ces quatre acrotères, s'il faut leur donner une signification, seraient sans doute une image des « quatre vents » du ciel \ correspondant aux « quatre angles » et aux « quatre vents de la terre *. » Au sommet du fronton triangulaire, est peint un losange étendant horizontalement ses angles aigus et qui a pu paraître une sorte de croissant *. Est-ce une simple décoration, ou y a-t-il là quelque symbole ? Je ne serais point étonné que les angles aigus ne dissimulassent les bras, ou comme dit S. Justin « les cornes ' » de la croix. Les chrétiens se plaisaient à voir un peu partout cette chère image ; et, avec saint Justin • et Minutius Félix *, ils n'hésitaient pas à la reconnaître dans le grand mât et le mât transversal d'un navire, deux diagonales du rectangle formé par les cordages en haut et la voile en bas. 11 est très permis d'entrevoir dans le
'Apoc., XI, 49;XV, 5.
■ Herculanum et Pompéi, 1. 1, p. 99. — Gicér., Orat, III, 46.
• Montfaucon, Supplément, t. II, pi. VIII. *Matth.,XXIV, 31.
•Apoc.,XX,7;VII, 1.
• M. Perret, t. m, pi. XXV. — Voir le croissant sur le monument de Lazare. Aringhi, t.n, p. 111.
^ DiaL cum Tryph., 91, 105.
» Apol. I, 55.
• Octav., cap. XXTV.
LA CAPPELLA GHECA 79
losange ornant Tacrotère du monument peint à la cappella greça « le signe du Fils de THomme dans le ciel *. » Signe de délivrance pour Susanne, entendez l'Eglise, qui fait précisément appel à ce signe, en arborant la croix dans son attitude d'Orante, selon le mot de Minutius Félix : « C'est le signe de la croix, crucis signum est, « quand, les mains étendues, Thomme vénère Dieu d'un pur esprit I »
Mais au-dessus de ce tabernacle, on aperçoit deux grands arcs accolés, l'un intègre, l'autre visible à demi, tous deux reproduits ainsi sur la copie du Latran. Seraient-ce des guirlandes ornementales, pareilles à celles qui se croisaient au-dessus du tombeau de saint Laurent, au lY* siècle, et dont une médaille de dévotion nous a conservé le dessin ^? N'y aurait-il là que des espèces d'arcsen-ciel achevant la parure de cette « nouvelle Jérusalem, descendant du ciel, d'auprès de Dieu, » que saint Jean a vue « ornée " comme une épouse pour son époux ^ ? Je ne le pense pas. Ces arcs n'ont point l'air décoratif, mais monumental. Us figurent derrière ce tabernacle une porte double de cité antique, telle que celle de Vérone * et celle qu'on voit sur un sarcophage représentant le passage de la Mer Rouge ^ ou bien un fragment du haut portique d'un agora ou d'un forum. L'intelligence d'un tel groupe d'édifices n'est point difficile à qui se reporte aux mœurs des Juifs et aux souvenirs de la Bible.
Les jugements, chez les Juifs, se rendaient aux portes des villes qu'on avait soin d'adapter à cet usage ^. « Pour ne pas obliger les « agriculteurs, dit saint Jérôme, à entrer dans les villes, au risque de « perdre du temps et de l'argent, les juges résidaient aux portes, où « ils donnaient audience aux gens de la ville et à ceux de la campagne « qui sortaient et entraient ; et, aussitôt les débats finis, chacun « rentrait chez soi '. » Abraham avait été ainsi jugé à la porte de
^ Blatth., XXIV, 30. — On voit ainsi la croix sur les ampoules de Monza. « Bulletino, 1869, p. 33; pi. III, 8.
• Apoc, XXI. 2, 3.
• Ricb, Porta.
« Jahn, ArchsBologia hiblica, Viennae, 1814, in-S^, g 247. — Voir Job., XXIX, 7^, Deut., XXI, 19; XXII, 22 ; XXIV, 7; Ps. CXXVI, 5. ' In Zachariam, VIII, 46, 17.
80 LÀ CAPPEtLA éttCA
Heth, quand il acheta un champ pour enterrer Sara, et Booz à ceUe de Bethléhem, quand il demanda à épouser Ruth la Moabite. Il y avait une « porte du jugement » où Moïse ordonne au père et à la mère du fils rebelle de le conduire aux anciens de la cité, adsemores (Hvitatis illius et adportam judicii ". Une des portes de Jérusalem, au temps d'Esdras, s'appelait, d'après la traduction de S. Jérôme: « la porte judiciaire, contra poriam judicialem *. Mais voici en outre que le Targum du Cantique des Cantiques dit au Messie : « Tes <( Scribes sont pleins de sagesse... à la porte de la maison du Sanhé- « drin *. » Il y avait, en effet, près de telle porte de la cité, ou près des portiques construits pour recevoir la foule qui venait aux jugements, la maison du jugement, Beth-din, Beth-dinah *, le tribunal, qu'on appelait encore « Beth-schahar, la maison delà porte *. » Salomon, rendant la justice dans son propre palais, y avait transporté toutes ces dispositions architecturales. « Il fit, dit le texte hébreu, le por- « tique du trône où il devait juger, le portique du jugement. » La version chaldalque traduit : « Il fit un portique pour y préparer « le trône de la maison du jugement où il devait juger; » et saint Jérôme : Particum quoque $olii\ in quà tribunal est fecU '. La peinture de la cappella greca nous montre la porte ou le portique auprès duquel est la maison du jugement; mais c'est ici la Jérusalem céleste et le palais du Salomon éternel. Ainsi, sur la splendide mosaïque de Sainte-Pudentienne, exécutée à la fin du quatrième siècle, le Christ, assis au milieu des Apôtres devant les portiques de la Jérusalem céleste, est représenté jugeant le monde, et admettant dans la sainte Cité les deux filles de Pudens qui lui offrent leurs couronnes. Yoici donc devant nous le tribunal du souverain Juge ;
1 Deut., XXI, 19.
* Il Esdras, m, 30. — Lliébrea porte < la porte du précepte », que S. Jérôme a entendu dans lé sens du < jugement », à la suite des juifs, sans doute, et peutêtre d'après une dénomination courante.
» vn. 7.
*Ibid.
* c Beth^chahar, domns port» (porticus) in quo etiam erectum erat solinm jndidale sive tribunal ad jus dicendom, » dit bien Buxtorf, Lexicon Chaldaicum, col. 2488.
* m Reg., vn, 7.
LA GAPPEUA 6RBCA 81
et le Christ en sort pour intervenir dans la cause de Susanne, et à son appel.
A r extrémité de ce premier tableau est le tribunal de Dieu ; à Textrémité du second gui est en face, nous trouverons avec Daniel, le Jugement de Dieu. C'est le nom même de Daniel, qui apparaîtra ainsi justifié.
Le jugement de Dieu commence dès à présent.
Le Yerbe de Dieu que Daniel et saint Jean ont vu sous les traits du « Fils de Thomme », et qui a pris ce nom dans TÉvangile, apparaît ici devant le ciel, comme étant « le Dieu du ciel » même. « Le Dieu du ciel, » n'est-ce pas le nom sous lequel Jonas a invoqué le vrai Dieu parmi les marins infidèles de Joppé *, sous lequel l'invoquent Daniel et ses compagnons à Babylone ', et sous lequel doit le glorifier Nabuchodonosor ' ? Et ce vrai Dieu, Jéhovah, l'Etemel, le Dieu des Hébreux, ne prend-il pas sans cesse le titre de « Dieu des armées, » soit angéliques, soit sidérales, Jehovah sabaoth^ c'est-à-dire de Dieu du ciel? Les Babyloniens ne connaissent que le Dieu de la terre : un de leurs livres sacrés est un livre d'agriculture *. C'est « le Dieu du ciel » qu'a imploré Susanne, c'est « le Dieu du ciel » qui se montre à sa voix ; et l'on voit combien le peintre chrétien est fidèle à la Bible et à la couleur locale.
Deux ombres allongées semblent porter le Fils de l'homme qui ne les touche que de la pointe de ses pieds nus. Ne doit-il pas venir « sur les nuées du ciel avec une grande puissance et majesté ' ? » Il est vêtu d'une courte tunique, rappelant celle dû « Fils du charpentier : » il la relève de la main gauche, en s' élançant comme un géant ou comme le soleil de sa tente nuptiale. Il s'arrête. Sa main droite fait le geste de l'orateur et du commandement; son regard magistral, passant devant Susanne, se fixe au loin sur les
* Jon., I, 9.
* Dan., U, 18, 19.
» Dan., IV, 34.
* Celui qui a servi de noyau à V Agriculture nabatéenne, si ce livre même n'est pas babylonien.
' Math., XXIV, 30; XXVI, 64. — On ne voit aucune trace d*ombre sous les pieds des trois autres personnages du tableau. Gomment douter que le peintre n'ait voulu, avec ces deux ombres, réveiller le souvenir des textes de saint Matthieu ?
82 lA tAMSU/L )6R1KA
vîeittarès tt sistutt leurs €<»Qrs et leure reins. Bs ae veiûent pas voir le « Dieu du ciel : » il les voit. « Je suis juge et témoin, ego smnjudex et testisy » ^emble-t-il leur dire, comme il disait jadis, par la bouche de Jérémie, à leurs devanciers Âchab et Sédécias, faux et impurs prophètes *. Et n'est-ce pas « d'eux » en personne qu'a parlé le Seigneur, disant : « L'iniquité est sortie de Babylone par des « vieillards établis juges qu'on voyait juger mon peuple *? » Le Seigneur pronoQce sur eux cet anathëme d'Isaïe auquel Daniel va faire laUusion et que le peintre a si expressément traduit en image : « Mal* « heur à ceux qui tirent les péchés comme avec une longue corde « eît les iniquités comme avec la courroie qui lie la génisse, Fa? tra- « hentibus peccata quasi funiculo longo et quasi jugi corriçid vituks tic iniquitates * ! » Les joues du Seigneur sont enflées du divin courroux ; il souffle avec majesté : « il tuera du souffle de sa bouche et « il détruira par l'éclat de son avènement l'inique » qui « s'est ré- « vêlé *. » C'est vraiment ici « le Seigneur Jésus, » dont saint Paul décrira l'avènement ; c'est le Verbe qui déjà prélude à son incarnation et à son jugement final : c'est le Christ qui apparaît en £ace d'un double précurseur de l'Antéchrist.
le n'ai pas trop dit. L'allégorie submerge l'histoire. Susanne n'est plus Susanne, c'est l'Eglise. Le )> Roi du Ciel, » c'est l'Epoux de l'Église, le Verbe de Dieu fait chair, glorifié, maître des sept sceaux des destinées, « Roi immortel des siècles : » c'est le Christ. Avec les deux vieillards de Babylone, il juge Babylone même, mais « Babylone-la-Grande, » cette Rome qui a hérité de Babylone le sceptre de la terre pour l'élever à une hauteur incomparable, et qui s'acharne à corrompre ou à exterminer la mystique Susanne. Voici le jugement ; voici la sentence; voici, sous les pieds du Christ, les plus grandes scènes de l'Apocalypse.
A la pointe du pied droit du Christ est la lune, au vaste disque, auquel manque un quartier. Sa face est rougeâtre ", comme saint
* Jerem., XXIX, 23.
* Dan., Xm, 5.
» Is., V, 18, Septante.
* ÏI Thes8., II, 8.
* Je crois me rappeler parfaitement bien cette teinte. Le disque, très-net sur la photographie, était encore ainsi sur l'original en 1871 ; et je ne poutaâs m'ez-
Lk CkVfXVLk fi»BCA 88
K»pf , «frès iQËi, Ifi montre è to fin de la iléni«alei»4éw4i»^ u )a K lune eem changée «n sang ^ » tC'^st ftiasi qu'op la yo^ l^aw TAfoealypae, à il*ouYertiire 4iîi siiuèin^ aicew 4>9S de&tm^fys 4^ 1^ BaJbyloiie xomaine, «quand la ^ tgvanda voix » 4a» Ames 4<^ iipai^tj^ du Yeihe de Bîcii a'est fait entondare ww Tamtol 4ia ei^^l w 41# repfosant : ce Jusqu'à quaod, Seigneur, saint et &lèle, à^\m^mr « ^row pomriMtâre le jugemeni et vmiger notre aang de teeiUL 4m K babitent la terre ' ? » «( lia lune e^ deirMiue toiri^ entière cwant « du sfflfeg, » dit ^aint Jean ^. A eôfcé de la lime, an bas dukatoiiBiacto eélasle, est le aoleU neiràtoe. « Jl sera cbangé en ténèbfles, » 4ii saint Pierre *. Un ^oasier tissu, aux fils .4»otséB ^ claiUli ie T^ito» c( Le Boleîl, dît saint ieaa, est devenu cMMne un sac de poil ^ » fiotreile aolail etlalnnOiOn voit, oe fiemtde, unpeUtgtobe isembue rq[>p6laHt la suite du texte. : u £t les 'étqîlas tombëreni dn «fiel sur « la terre, oomiae Ip figuier i|etie ses figues ucme^ piûipee quaf^ lUii^ H secomé par un goaiid vent *. 3»
Anrtâesaous est une large sA haute meatagM, dofl^la wj^^ 4^ musée du Latiitn gaaripie avec eein te contour. Elle dtyesse une pointe et<2Qmaieimeeome'Ters le iîiel.fG'ieat'Sur ieUeqiieie<Ctluiiat parait koicer du pied la ivne et les étoiles, Le «teste «de ia peinliure à eet endroit est perdu* Un morceau de TenduiÉ <^ mur a .été remplaeé par do ciment. Bes traits en oreux, tracés sur la pâte tralobe avec une tige à poûK|e onrondie, présenteoBt toutefois des 'fermée dont le caractère semble intentienoaL Ua pefit eerele jHxdiiit sur la photographie Timage assez claire d'un astoei k*cù\Â, &a bas de la HDKmIagne se voitun sphinx «nminiatiu9^par»iiià«naat^taiette
pHquer alors la présence d*aii pareil disque fiu pied, et en partie sur le pied, da personnage incompris. En 1876^ nous n^avons plus vu que le commentement 4o rmà de,lfaatre csc)iaat,le bout ^;pi^ qui esjt n^MiiffstaQ)f9,t,conpé'£fur un «bjot siipsvpoté.
» Joël., U, 31; Act., II, 20.
* Apoc., VI, 10.
» Apec., VI, 12.
* Act., n, 20.
* Apoc., VI^ 12.— Le disque et le treillis du tissu- se reconnaisseitt parCai^ment sur la photographie. Nous n'en avons pas retrouvé de trace ep 1876.
* Apoc., VI, t».
84 LA CAPPELLA 6RECA
idolâtrique. Assis à la façon d'un chat, il paraît debout ; âes pattes de devant sont démesurément longues et offrent la roideur des barres de fer ; il dresse une tète qu'on dirait ceinte du diadème. Devant lui est une sorte de fournaise antique, en pyramide, à triple assise. Les linéaments donnent sur la photographie un tableau en miniature si net qu'il semble impossible de Tattribuer au hasard. A.-t-on consigné sur le ciment un souvenir de Tancienne peinture? Y-a-il ici le puits de Tabyme, l'étoile tombée du ciel qui a la clef du puits de l'abyme \ la Bête qui remonte de l'abyme *? Serait-ce sous la figure de la Bète, l'image de l'empire romain dont saint Hippolyte a dit : « les jambes de fer, la Bête étonnante et terrible, ce « sont les Romains qui ont maintenant l'empire ' ? » Il n'est pas besoin de ces données problématiques pour reconnaître sur notre tableau cet empire et Rome sa capitale « assise sur sept montagnes ^ » La montagne, accompagnée des signes apocalyptiques, suffit. Elle désigne assez la terre et le grand empire terrestre^ l'empire romain qu'il n'était pas prudent de caractériser avec trop de précision ; et ce texte de Jérémie est là pour tout éclaircir : is Et je rendrai à Race bylone et à tous les habitants de la Chaldée tout leur mal, celui « qu'ils ont fait à Sion sous vos yeux. Me voici à toi, dit Jehovah, « mont corrupteur, corrompant toute la terre, et j'étendrai ma main « sur toi et je t'arracherai de tes rochers et je te changerai en mont « de combustion, et l'on ne prendra plus de toi la pierre de l'angle « ni la pierre du fondement, car tu seras en désolation pour les « siècles, dit Jehovah ^
Ne possédons-nous pas ainsi» avec certitude, les éléments essentiels de la vision de saint Jean à l'ouverture du sixième sceau et ne semblet-il pas nlanifeste que le peintre de la cappella^ greca a traduit en abrégé sur la muraille le tableau suivant :
c Et voUâ qu'il se fit un grand tremblement de terre, et le soleil devint noir comme un sao de poil, et la lune toute entière devint comme du sang. Et les
« Apec, IX, 1.
« Apec, XI, 7.
• Fragmenta in Danielem, III. Cf. 1.
• Apoc, XVII, 9.
• Jerem., LI, 24-26. C. f. Spicilegium Solesmeme, t. II, p. 142.
LA CAPPEUA GRECA ^ 8S
étoiles du del to]id>ërent sur la terre comme le figuier jette se» figues non mûres quand il est secoué par un grand vent. Et le ciel se retira comme un livre plié et toutes les montagnes et les lies furent ébranlées de leur place * »
À reffosion de la septième coupe, saint Jean voyant un autre tremr blement de terre, sans exemple jusque-là, gui brise en trois la grande cité et fait cf ouler les diverses cités des nations, dira : <c La <( grande Babylone vint en mémoire devant Dieu, pour que le calice « de rindignation de sa colère lui fut donné et toute île s'enfuit et « Ton ne trouva plus les montagnes '. » Il nous apprendra ensuite que « la grande Babylone », c'est la femme, c'est-à-dire la cité, « assise sur sept montagnes, mère des fornications et abominations « de la terre, ivre du sang des saints et des martyrs de Jésus ' », que c'est Rome enfin. En attendant, la vision de l'ouverture du sixième sceau finit par les acclamations des élus des douze tribus d'Israël et d'une foule innombrable prise de toutes les nations du globe, et par les acclamations des anges, à Dieu et à l'Agneau, c'est-à-dire au Christ. C'est l'annonce de son triomphe temporel et étemel qui doit couronner TÂpocalypse. Ce triomphe n'est-il pas bien évident dans son attitude à la porte du ciel, sur la peinture de la cappella greca ?
C'est ainsi que du vivant des Apôtres ou au lendemain de leur mort, le jugement de Rome, son jugement dernier, pareil à celui de Jérusalem, ce jugement dénoncé par le Christ du haut du ciel, comme il avait, la semaine de sa Passion, dénoncé celui de Jérusalem du haut du mont des Oliviers, était peint aux portes de Rome même. Le' tableau en était exposé sur les murailles d'un, sanctuaire souterrain, comme autrefois, à Babylone, le Mane^ Thecel, Phares sur le mur du festin de Balthazar. Il l'était aux jours do Dioclétien
* Apoc., YI, 12-14. — La photographie présente vers le bas du tableau, dans Falignement du Christ, cinq ou six petits disques bruns, ayant au milieu un point blanchâtre. Us ne peuvent venir de la peinture, car l'un d'eux au moins est manifestement hors du champ du tableau. La montagne large et comme calcinée qu'on voit à côté est un effet d'un autre quartier de ciment, mis pour boucher une nouvelle rupture faite à l'enduit du mur. Le dessin du contour du ciment ne parait point intentionnel. Nous avons vériûé ces détails sur place.
« Apoc, XVI, 19, 20.
» Apoc., XVI, XVII.
86 I^ CAV9KUUk OBECà
et de Jnlien FApodtat. Si les Césars Taraient sa \ Bl e*eM ainsique ITglise persécutée par les tyrans et se cachant (lans les catacoâd)eB y retraçait et y contemplait d*avance Tliîstoire de ses ï^ersécutenrs ^ ID siéiiAO! ptopre, et (piéomsi^ par lie sBoode^ elle diaait : Le AcHldct eab k itoai ! V&I-tI v»& pag^e' ckr peintore historiqjiie coBQ^a^ fdble h câtt& page siiblime ? ^
OepeÂdaiit cette hâ^toire, exposée d'av^mee? aiuL r^^avdst^ va^ se Aéridûlai'^
i dé^ pàt'éks, Sit rÂpMrô bien-aimé; q^ii^ Tient dé sàrût à& la^ dhÀildière iMmààté é^ fhàm I^ j^U^égé i lé Pcrte^aëné; oés pak^de^ saÉ« ti^èi^ fidèle» ci vaiiÉk Bt 1«) Seigneorv tou (M? eipritr dm profiitàtes^ a eaivo^ iscm aagjft pour iQcttitver à s6$^s^MnùteUF& ce qui duil arrive bient&t. Et \KHci qjue je'viaaa protnptenient... Qjie celui q^i nuit nuise encore, qui est souillé se souille encore^ qui est saint se sanctifie encore. Voici que je viens promptement, et ma rétribution eàt avec iDof, pour rendre à chacun selon ses œuvres. Je ^îs ^alp'^a et Fom^, lè pteiàièif et le (femlei', fe coiîinicncéineilt etî ïâ fifrtf *'. »
Ninive sf an^èta» âaâa les emporteiMâts d'ei ses iniqmtési à^ la Yoiz d^ JklQte. RttDto s'aisîêtôra-i^eUe h la voix du FUs, de BleiÉ^ des ei^u: ^ stâterankinlEit d^ 1« terre en ccmyiiisiDdi eè à» troia diàtdeO: de coups. de foudre ?« La grande Babylone » ne $*w6tera pa^ Les Tîefllârdff de Babykme pouxi^Treiill lenr œavre d'enfar eontre SuulBiie^ Le peâotva ohtiétieai y& none retracer sa condamUaiioBi.
Cappella Greca
.Festons
nnnnnnnnnnnnqnnnnnnnnnnnnnnn nnnn n n n r
Ur édi Cille .
Ur Dra^OR . Ur buste de femme . Unbusle d^homme
Fresque du côté droit du sanctuaire de la Capji rectifié par M'^ le Com. Descemet, sur la copie di:
.Planche 111
Festons
nnnnnn nnnnnn — [L a — nnnnn n nn nn nnnnnnnn
Un lion (?)
liÂ.dtsatMxryPulillta» , ^rrat
tUji GrecA , d'après le dessm du P. Garucci. Musée de Lalran . Hauteur de VOrante de gauche 0,59
cent