CHAPITRE Xin
M0Î8E FRAPPANT LE ROCHER. — MOiSB '.
Le solide interprète de S.^ Paul, Ëstius, voit dans Moïse Hmage du peuple juif; et il s*exprime ainsi sur le passage de S. Paul dont notre peinture est'en partie la traduction :
c II n*est pas difficile d'expliquer commet la pierre Ihippée pat Mobe u^signifié le Christ. Le Christ, en effet, comme une pierre très-solide, soutient toute l'Eglise ; et frappé et mis à mort par les juifs que représentait Moïse, il a répan* du les eaux très-abondantes des grâces, qui sont notre réfeutlon salutaire dans ce désert de la vie, à nous tous qui tendons à la terre spirituelle on mystique de promission, c'est-à-dire à la patrie céleste. Comme l'Apôtre a appelé le Christ la fnerre, il a pu dire que la nuée et la mer est le Baptême, et que la ftanne est" le corps du Seigneur, et l'eau jaillissant de la fUerre son sang, à savoii' par signification*. 1
Mais les anciens ont vu dans Moïse, non le peuple juif qui immole le Christ par un déicide, mais le Christ qui 8^offi*e lui-même à Timmolation, par Taete le plus'sublime d*un Dieu: Ce {ioint important, je pourrais dire capital, de Tarchéologie chrétienne n*a point été jusqu'ici assez mis en lumière, bien qu*un'seiond point qui en dérive Tait été parfaitement. Nous traiterons les deux, en commençant par le fondamental.
I. — Il y a au cimetière de Donûtille une p^intiïre du lY* siècle qui est un ravissant cootuneniaire de' la ndtre '. Moïse est du côté droit, entre le rother qui réj[^and Téàu etl*arbre placé sur son courant, qui s*élance vers le ciel. Du côté gauche, et presque au centre, est TEnfant-Dieu, assis sur les genoux dela^ierge^ majestueux,
' Planche V, 1; planche VI, 1, 2; 3; 4.
• Jn I Cor,. X. 4,
s Arin^, t i, p. 563.
150 LA CAPPELLA GRBGA
regardant en maître et tendant les bras vers le rocher et Moïse *. Le siège de la Vierge est adossé à une double tour, de forme élancée, au bas de laquelle est un prophète qui la montre, et avec elle tout le tableau*. Je ne puis hésiter à voir ici la bourgade dont Prudence a chanté : « La sainte Bethléem est la tête du globe, elle qui a proii duit Jésus principe du globe, et tête même de tous les principes :
Sancta Bethlem caput est orbis, qux protulit Jesum, Orbis principium, caput ipsum principiorum • ;
Je ne puis hésiter à y voir Michée et son oracle messianique cité à Hérode, au moment même de la naissance du Christ, par les princes des prêtres et les scribes du peuple. Voici cet oracle plus au complet que ne Fa rapporté S. Matthieu, et tel que le peintre de la cappella greca Ta lu dans les Septante, d'où il Ta transporté visible^ ment sur la muraille :
« Et toi,Totir-da-Troapeaa (MigxtedaJrhêder) ^ hérissée de noages, la fille de Sion viendra vers toi, et la principauté viendra, la royauté première, passant de Babylone à la fille de Jérusalem... Et toi, Bethléem, mûson d'Ephrata. tu es trop petite pour former un corps de mille hommes en Juda. De toi cependant me sortira celui qui doit être le prince d'Israël; et sa sortie est du commencement, des jours de rétemité. C'est pourquoi il (Dieu) les livrera jusqu'au temps de Celle qui enfJEmte : elle enfantera, et les restes de leurs frères reviendront aux fils d'Israël. Et le Seigneur se tiendra debout; et il verra et il paîtra son troupeau dans la force ; et ils se glorifieront du nom de leur Dieu ; et ils seront ainsi proclamés grands jusqu'aux extrémités de la terre. Et ce sera la paix *. »
C'est bien la paix en effet. Au-dessous du Christ, on aperçoit, dans une vaste lunette, TOrphée civilisateur qu'Horace a célébré dans ces vers :
Silvestres homines sacer interpresque deorum Cœdibus et victu fœdo deterruit Orpheus ; Dictus oh hoc lenire tigres, rabidos que kones,
* n parait &ire le geste qu'il fait en accudllant les Mages, sur un sarcophage du dmetiëre du Vatican. Aringhi, t I, p. 327. « Planche VI, 1.
» Dittochœon, v. 101. Cf. Cathem,, XII, v. 77. ^ Nom d'un lieu attenant à Bethléem. Gen., XXV, 21. » Mich., IV, 8 ; V, 2-5.
LA CAPPELLA GRBGA i5l
c Prâtre et interprète des dieux, Orphée détourna les hommes vivant dans les bois du meurtre et d'une vie dégradante ; on dit delà qu*il amollissait les tigres et les lions pleins de rage ^ »
Orphée charme avec sa lyre deux lions, un bœuf, deux chameaux
et six oiseaux, dont un paon splendide^ tous perchés sur des
arbres et tournés vers le charmeur. C*est le règne du Messie,
sous lequel, « le veau, le taureau et le lion, » c'est-à-dire les
humbles et les potentats, « paîtront ensemble menés par un
c( petit enfant. » Ainsi chante Isaie ^ joignant sa voix à celle de
Hichée son contemporain. La sibylle de Cumes leur a fait écho ; et
Virgile a rendu cet écho célèbre chez les Romains, dans FÉglogue
à PoUion, dont Constantin citera et commentera à peu près tous les
vers en prononçant, le jour de Pâques, son Discours à t assemblée
des saints : .
Jam nova progenîes cœlo demittitur alto,
Ferrea primum
Desinet, ac toto surget gens aurea mundo.,,
. . Nec magnas metuent armenta leones :
t Un nouveau rejeton descend des hauteurs du ciel... La race de fer va cesser pour la première fois, et dans tout le monde va surgir la race d'or... les troupeaux ne craindront plus les grands lions . i
Prudence, rival heureux de Virgile, a célébré cette paix messianique, dans ces vers non indignes des anges de Bethléhem :
Sparsisse teUurem reor Rus omne demis floribus Ipsasque arenas Syrtium Fragrasse nardo st nectare.
Te cuncta nascentem, puer, Sensere dura et harhara, Victusque saxorum rigor Obduxit herbam cotibus.
Jam m^lla de scopulis fluunt, Jam stillat ilex arido * Sudans amomum stipite,
Jam sunt myrids hàlsama,
1 Ep. ad Pisones, v. 391.
» Is., XI» 6. Septante.
^ Bucol.y n, 7-9, 22. Constantini Oratio ad sanctorum eœtum, cap. XI-XXI. Patrol. grse., t. XX, col. 1292-1301.
152 LA CAPPELLA GREC A
0 sancta prœsepis tui, jEierne rew, cunabula, Populisque per seclum sacra, Mutis et ipsis crédita h
Adorât hxc brutum pecus etc.
c Je pense que la terre a semé toute la campagne de tapis de (fleurs, et que les sables mêmes des Syrtes ont exalé Todeur du nard et du nectar.
n n'est rien de dur, rien de barbare qui ne t'sùt senti naître, 6 Enfant^ et la rigidité Taincue des rochers a étendu de Therbe sur leurs âpres flancs.
Déjà des ruisseaux de miel coulent dQ§ pics de la pierre ; déjà le chêne suintant distille Tamoniie de son tronc aride ; déjà les tamaris Tcrsent de& baumes.
0 saint berceau de votre crèche, Roi éternel ! 11 est sacré pour les peuples dans tous les siècles, il est l'objet de la foi des êtres muets eux-mêmes.
Le bétail sans raison Padore etc. ^ »
Rome chrétienne était bien faite pour comprendre ou inspirer ces tableaux. Ne garde-t-elle pas le souvenir de la fontaine d'huile qui, à la naissance du Christ, a coulé du pied du Janicule au Tibre, et dont le monument est cette église de Sainte-Marie-au-Transtévère, si splendidement rajeunie par Pie IX, avec sa devise antique sur toutes les fenêtres : Fons olei?
Il est clair, cependant, que TEnfant-Dieu, ayant devant lui Moïse et le tableau des merveilles du règne du Christ, nous est présenté comme le nouveau Holse, le vrai Prince d Israël, celui qui doit être le Dominateur en Israël, qui sit Dominatorin Israël, selon le mot de THébreu et de la Vulgate ; que Moïse est ici pour redire ^ Israël : Le Seigneur ton Dieu te suscitera du milieu de tes frères un Prophète comme moi : vous l' écouterez * ; que la voix même de Dieu parait se faire entendre, disant à Moïse : Je leur susciterai du milieu de leurs frères un Prophète comme toi et je mettrai des pa-rôles dans sa bouche et il vous dira ce que je lui commanderai et r homme qui n'écoutera pas ce que dira ce Prophète en mon nom, je tirerai de lui vengeance %* qu'on croit entendre aussi ces paroles du Christ, sortant de la bouche du divin Enfant : En vérité, en vérité, je vous le dis: ce n'est pas Moïse qui vous a donné le pain du ciel véri-
* Cathemerinon, XI, 65-81.
« Deut., XVm, 15^ Septante.
' Deut., XVni, 18, 19.
LA CAPPELLA 6RECA 153
table.,.. Je suis le pain de vie, qui suis descendu du ciel * ; que les paroles de S. Paul, parlant du baptême donné par Moïse dans la nuée et dans la mer, et de la manne et de Teau du tocher, font écho à celles du Christ: Ces choses étaient des figures de nous-mêmes... toutes ces choses leur arrivaient en figure ' ; qu'il en est pareillement des paroles de saint Jean : La Loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité ont eu lieu par Jésus-Christ ' ; et qu'enfin Moïse n'apparaît sur cette peinturiB du cimetière de Domitille que pour montrer le Christ et s'effacer devant lui, comme il Ta fait au Thabor.
Mais nous avons des preuves plus décisives encore que Moïse représente le Christ dans la scène du rocher frappé, et que c'est le Christ surtout qu'il y faut Voir et non point Moïse.
Le sarcophage de JuniusBassus, mort préfet de Rome, l'an 359, et inhumé près du corpsde S. Pierre, où son tombeau fait encore vis-à-vis à l'autel souterrain de l'Apôtre, tranche la question *. Il montre l'Agneau de Dieu qui frappe le rocher, la verge de Moïse à la main, faisant pendant à l'Agneau de Dieu qui reçoit la Loi offerte par la main divine : deux scènes symétriques où tant de fois ailleurs apparaît la figure dé Moïse. Moïse frappant le rocher, c'est donc le Christ donnant sa grâce. Le rocher est suspendu en l'air, l'eau vient du ciel, un agneau boit à l'ouverture même de la pierre mystique : image du Baptême où le chrétien, plongé dans l'eau sainte, y humecte ses lèvres altérées de la grâce même. Près de là, l'Agneau de Dieu met la main sur le front d'un agneau, éniergeant dé l'eau qui descend à flots sur lui d'un rocher supérieur ; et la colombe divine verse de son bec un cône de lumière et de feu sur la tête du petit agneau : symbole rare et précieux de la Confirmation. Entre ces deux scènes, l'Agneau de Dieu, tenant la verge de la toute-puissance, touché les corbeilles de pain qu'il multiplie : image classique de l'Eucharistie. A l'une des extrémités du sarcophage, l'Agneau de Dieu descend avec les trois Hébreux tlans lai fournaise ; à l'autre, il tire avec sa verge Lazare du tombeau. C'est la résurrection des corps^ après les trois
» Joan., VI, 32, 41.
MCor, X. 11.
•ioan., 1, 17.
♦ Aringhi. I, 277. - Voir planche VI, 2.
154 LA CAPPELLA GRBCA
grands sacrements qui vivifient les âmes ; et c'est un ensemble de sujets qui répond merveilleusement à celui que nous reconnaîtrons successivement à la cappella greca.
Ce n'est pas la seule preuve matérielle de Tidentiflcation de Moïse et du Christ. Un fond de coupe présente quatre sujets pareils ou analogues aux précédents ^ « Je ne serais pas éloigné, dit H. de « Rossi, en parlant de cet exemple, de croire qu'il n'est pas unique « et que d'autres fois encore les anciens eurent l'intention de mettre « le Christ lui-même à la placé de Moïse *. » Et, en effet, nous venons de le voir sur le sarcophage de Junius Bassus.
Enfin ce thème, si commun dès le quatrième siècle, sur les mosaïques des basiliques, sur les sarcophages et sur divers autres moi^uments, de l'Agneau de Dieu debout sur un monticule d'où s'échappe en quatre fleuves l'eau de la vie du Christ, ayant ce monticule aux pieds, s'il n'est pas une dérivation du thème de Moïse frappant le rocher, est certainement un thème en rapport avec celui-ci et qui l'explique. Or, au lieu de Moïse, on y voit le Christ. C'est donc le Christ qu'il est permis et même commandé de voir dans le tableau de Moïse.
A ces monuments le prince des poètes chrétiens. Prudence, vient ajouter trois fois sa déclaration positive.
Chrisii figurant pi^xferens Moyses, receptor civium,
« Moïse, refuge de ses concitoyens, offre la figure du Christ^ »
dit-U d'abord».
Licet ne Christum noscere
Tanti per exemplum rtn,
« N'a-t-on pas le droit de chercher à connaître le Christ par « l'exemple d'un si grand homme? » ajoute-t-il \ Et, usant de ce droit, voici comment il montre le Christ dans Moïse opérant ses prodiges, et celui en particulier de l'eau qui jaillit du rocher :
f « R. P. Garacd, Vetri, p. 12; tav. I, 2. — Voir planche XVI, 3. « Bulletino, 1868. p. 5.
* Cathemerinon, XII, v. 143.
* Ibid., V. 157.
LA CAPPELU 6RBGA 155
Qux tandem poterit lingua retexere Laudes, Christe, tuas? qui domitam Pharum Plagis multvnodis cedere pnssuli Cogis justitiês vindice dextera ;
Qui pontum rapidis œstibus invium Pèrsultare vetas, ut refluo in saxo Secutus pateat te duce transitas Et mox unda rapax devoret impios ;
Cui jejuna eremi saxa loquacibus Exundant scatebris et latices novos Fundit scissa silex, qux sitientibus Dat potum populis axe sub igneo.
c Quelle langue pourra redire/6 Christ, vos louanges? Vous dont la droite vengeresse force TEgypto *, domptée par diverses plaies, de céder au prince de la justice; vous qui défendez à la mer, inaccessible en ses bouillonnements rapides, de bondir, afin que sur le roc abandonné en son flux, s'ouvre sous votre direction un sûr passage, et que bientôt Tonde avide dévore les impies ; vous, devant qui les rochers secs débordent en jaillissements bruyants, et le silex ouvert répand des liquides nouveaux, en fournissant une boisson aux peuples altérés sous un axe de feu *. »
Le Prudence oriental, le prince des mélodes grecs, S. Romanus, parle comme notre Prudence. Dans son fameux Noël, H napOsvoc, chanté annuellement à la table impériale, à Constantinople, il met en regard Tadoration des Mages, et Moïse frappant le rocher, comme on les voit à la cappella greca; et il fait dire aux Mages, répondant à Hérode et aux Juifs qui les traitent d'Insensés pour être venus, à travers le désert, chercher d'aventure un enfant :
c Et vous, autrefois^ comment vous ètes-vous engagés dans le désert immense que vous avez traversé? Celui qui vous a conduits, venant d'Egypte, nous a conduits venant de chez les Ghaldéens ver^: lui^ vous, par une colonne de feu» nous, par une étoile montrant — un petit enfant. Dieu avant les siècles.
L'étoile en tout lieu était notre conducteur, comme était le v6tre, Moïse portant sa verge, et faisant briller la connaissance de Dieu. La manne vous a nourris autrefois, et la pierre vous a désaltérés : nous, l'espérance de voir l'Enfant nous a remplis, nous avons été nourris de cette joie'. »
* L'Egypte est appelée Pharos de l'ile de ce nom placée en face d'Alexandrie et célèbre par son phare,
* Cathemerinon, V, v. 81-92.
' Analecta sacra Spicilegio Solesmend parata, edidit J« B. Pitra Tt« S. Oallisti, Bibliothecarius S. R. E. 1. 1, in-4^, Parisiis, Jouby et Ro^, 1876.- S. Romanus, Uymn. 4,
Enfin, cent et cent fois, sur les monuments chrétiens^ le Christ opérant ses prodiges, apparaît tenant une verge à la main*. Aucune parole des Evangélistes, aucun souvenir de la tradition ne mentionne la verge du Christ. Il n'a jamais fait usage de verge. Cette verge mise en sa main par les théologiens et les artistes des premiers siècles est certainement symbolique, et c'est manifestement la fameuse verge de Moïse.
C'est une manière saisissante, heureuse, consacrée, de dire aux fidèles que le successeur de Moïse, le vrai Moïse, le Moïse incomparable en merveilles de rédemption, c'est le Christ. Faut-il ajouter que Moïse frappant le rocher a sur les sarcophages, pour pendant bien reconnu, le Christ ressuscitant Lazare? Pourquoi, sinon parce que Moïse représente le Christ qui, d'un côté, donne la grâce et les sacrements, de l'autre, la résurrection? C'est donc, encore une fois, le Christ qu'il faut voir à la cappella greca sous les traits de Moïse. Mais si Moïse représente le Christ, que représente sa verge ?
11 n'y a pas à en douter, c'est la croix. S. Justin nous est témoin que l'Eglise romaine voyait la croix dans cette verge, au lendemain de nos peintures. « Le bois qui contient le mystère de la croix, » dit-il au juif Tryphon ; et par ce bois il entend, avec l'arche de Noé la verge de Moïse dont il parle aussitôt en ces termes : « Moïse, « ayant la verge à la main, fit passer votre peuple à travers la mer *.» Les Pères l'entendront ainsi. Prudence, dans sa Psychomachie ou Combat de l'âme, met en scène la Sobriété qui « fixe en terre l'éten- « dard sublime de la croix qu^elle avait portée en avant des siens » contre les cohortes de la Luxure :
Vexillvm sublime crucis, quod in agmine primo Dtix bona pfsBtulerat, defixa èuspide sistit ;
Et elle i*etieDft ses soldats en déroute par un discours où « la yètge « mystique » est évidemment la croix :
Excidit ergo animis ei*etni sitis^ excidit ille Fons patribus de rupe datus, quem myslica virga Elicuit scissi salientem vertice saxi ?
l'Voîrplanche'ïV, 2; planche XIII, 2.
LA CAPPILLA GIŒGÂ 157
c Tous ayez donc perdu In mémoire de la soif du désert, la mémoire de cette source d*eau donnée du rocher à vos pères, que la verge mystique tira et ût jaillir du sommet entr'ouvert de la pierre ' ? »
S. Isidore, résumant en Occident la tradition, dira :
c Cette pierre qui. frappée, a vomi reau,était la figure du Christ ver# lequel le bois de sa passion s'est approché comme une verge po^r faire découler la grâce aux croyants. La pierre étant frappée, la fontaine a coulé : le Christ étant frappé sur la a*oiz^ a épanché, pour ceux qui avaient soif, la grâce du Bain et le don de rSsprit^SaintV i
Un mélode grec inconnu, résumant cette même tradition en Orient, chantera dans la fête de Tlnvention de la sainte Croix :
c Qu'ils se réjouissent avec nous dans cette solennité les Prophètes exhalant des ' sentences divines, et tous les justes qui, avant les jours de la Croix, ont vu la Crmx. Le premier, Moïse, portant une verge à la main^ a dit : c J'ai manifesté I des prodiges en Egypte, j'ai entr'ouvert et partagé en deux la mer Rouge, et j'ai c changé la pierre en eau limpide '. i
Qu'on ne s'étonne pas de voir Moïse, qui est le Christ, frapper de la Yerge qui est la- croix , le rocher qui est encore le Christ luimême. Le Christ est prêtre et victime à la fois : il est tout dans le
sacrifice. Disant : Je stns le Bon Pasteur et je donne ma vie pour
mes brebiSy il ne manque pas d'ajouter : C'est pour cela que mon Pire fn'aimey parce que je dépose mon âme, que je dois prendris de nouveau. Personne ne me la ravit, mais c'est de moi-même que je la dépose; et j'ai le pouvoir de la déposer, et j'ai le pouvoir de la reprendre : c'est le mandat que fai reçu de mon Père *.
Les visiteurs de 1 1 cappella greca, instruits par les théologiens, un S. Justin, par exemple, reconnaissaient donc au front absidal du sanctuaire, au-dessus de l'autel eucharistique, l'image de la croix que nous plaçons aujourd'hui sur l'autel même. Ils saluaient dans la mfdn du nouveau Moïse la verge du, Législateur et B^- , dempteur étemel, la Croix, dont le chantre incomparable de ce Moïse nouveau, Isale, avait dit si précisément : Unpet^t enfarU nous
' Psydwmadita, v. 347-8; 371-3.
* Prmmia in libros V. ac N, T,
* ÀiioUcta sacra, p. î>t3.
^Joan., X, 17, 18,
158 LA GAPPBLLA GRBGA
est fié, un Fils nom a été donné : son signe de commandement est sur son épaule, et son nom s'appelle F Ange du Grand-Conseil \
Mais ce n'est point tout. Si cette verge, en tant qu'elle est de bois et qu'elle tient lieu de sceptre àMolse, représente la croix du Christ, en tant qu'elle frappe le rocher et en fait jaillir l'eau, elle représente la lance qui a ouvert le côté du Christ sur la croix, et en a fait jaillir l'eau avec le sang. C'est ce que nous apprennent les anciens, et déjà S. Cyprien :
c n est prédit aux Juifs, écrit ce Père, que si, dans leur soif ils cherchent le Christ, ils seront abreuvés chez nous, c^est-à-dire qu'ils obtiendront la gr&ce du Baptême. S*il$ ont soif, dit Isaïe^ le Seigneur les conduira à travers le désert et hur fera sortir Veau de la pierre : la pierre s'ouvrira^ Veau coulera et mon peuple boira *. Ce qui s'accomplit dans rEvangile quand le Christ,qui est la pierre, est percé à sa Passion, d*un coup de lance '. i
L*eau qui sort du côté du Christ est l'eau du Baptême, le sang est celui de l'Eucharistie. C'est la doctrine de S. Jean Chrysostome et de S. Augustin, adoptée par l'Église elle-même dans la liturgie. « Le soldat frappa le côté de la lance, et il en découla de l'eau et du « sang, l'un symbole du Baptême, l'autre du Sacrement..., car « d'abord nous sommes lavés par le Baptême, et ensuite nous « sommes consacrés par le Mystère, » dit le premier Père. « Ce « sang a été répandu pour la rémission des péchés : cette eau... « fournit le Bain et la Boisson, » dit le second *. S. Jean Chrysostome ajoute ailleurs : « Ce n'est point par hasard et sans intention que <( ces fontaines ont jailli, mais parce que l'Église est constituée par « toutes les deux '; » et S. Augustin, expliquant la naissance de l'É- « glise parmi ses sacrements constitutifs,écrit : « La première femme « a été faite du flanc de l'homme endormi..., le second Adam, ayant a incliné la tête, s'est endormi sur la croix afin qu'une épouse lui fût « ainsi formée, laquelle est sortie de son flanc durant ce.sonmieil ^))
* Is., IX, 6. Septante.
« l8., XLVni, 21.
» Epist. LXin, 8.
* Festum soîemne Pretiosissimi Sanguinis D. N. J, 6\, dominicâ U julii, Lectio V-, VII».
» HomQ. LIXXIV. — Festum SS, Cordis Jesu, lectio VIII».
* In Joan,, tract- GXX. — Festum s. P. Sang. D. N. J, C, lectio VII».
LA CAPPELLA GRECA 159
La verge de Mo!se frappant le rocher était donc avec raison pour les fidèles une image de la lance du soldat dont la Providence a si merveilleusement conduit la main au Calvaire, cette lance gui, chez les Grecs, joue un si grand rôle dans la célébration du saint sacrifice. Comment n'auraient-ils pas entrevu dès lor»^ dans le rocher ouvert, le mystère du « côté ouvert » du Christ, d'où sont sortis les éléments générateurs de l'Église et l'Église elle-même, nouvelle Eve du nouvel Adam? On peut donc,sans témérité, dire que la dévotion au Sacré-Cœur n'était pas inconnue à la cappella greca, et que cette gloire et cette espérance de nos tristes temps avait son monument figuratif à Rome, au lendemain ou aux jours mêmes des Apôtres.
IL — Mais Moïse ne désigne pas seulement le Christ en sa personne,il désigne aussi le Christ en la personne de son Yicaire.Il désigne Pierre, et en lui tous les prêtres deTÉglise dont il est le chef. Ce second point n'est pas moins certain que le premier ; et il a été bien mieux observé,
Faites ceci en mémoire de moi, avait dit le Christ à ses Apôtres, en instituant pour jamais le sacrifice mystique de ce Calvaire qu'il allait gravir avec sa croix, l'Eucharistie. Le jour de la Pentecôte, les Apôtres après avoir reçu l'efflision des dons divins, découlant de la Pierre angulaire installée au ciel, du Christ assis dans sa gloire, avaient immédiatement fait part de ces dons aux hommes. Pierre, à la tête des Apôtres, épancha sur le peuple les eaux de la doctrine, celles du Baptême, de la Conf nnation, de l'Eucharistie. // y eut d'adjoint en ce jour environ trois mille âmes, et tous persévéraient dans la doctrine des apôtres et dans la communion de la fraction du pain et dans ^les prières Mérusalem vit un nouveau Moïse et l'eau de la vie jaillissant, sous la main de Pierre, de la Pierre invisible. L'homme perclus des jambes dès le sein de sa mère fut guéri, au nom de Jésus, à la porte du Temple ; et pour de tels bienfaits, le Prince des Apôtres fut incarcéré et destiné à la mort comme son maître. Délivré par un ange, il secoua la poussière de ses pieds sur Jérusalem et vint dans la grande Babylone, Rome, où il fixa le siège de son autorité et la source des dons divins. Les Romains fidèles comprirent dans toute
' Act. II, 41, 42.
160 LA GAPPEUiA 6RECA
son étondue ce capital événement. Tous les genres de monuments sont là pour Tattester.
Deux fonds dorés de coupes de verre, du quatrième siècle ou du déclin du troisième, qui ont décoré des tombeaux dansiez cimetières de Rome, présentent Moïse, à côté duquel est écrit PETRVS *. Une tasse de verre blanc gravée en creux,du quatrième ou du cinquième siècle, trouvée à Podgoritza, en Albanie — tasse où nous rencontrons la plupart des sujets de la cappella greca, y compris Sus^nne avec son non^ — nous montre Moise frappant de la verge le rocher, qui est identiûé par une perspective grossière avec Tarbre voisin, si bien que Teau parait jaillir de Tarbre quand c'est du rocher qu'elle jaillit. Derrière Moïse on lit : «Petrus virga perçu.... « Ceci * fonies ciperurU quarere : Pierre frappe de la verge : les « aveugles ont commencera chercher les fontaines. » Confusion faite de Feau du roc}iQr de Moïse avec celle de la fontaine de Taveugle-tié par l'artiste, qui écrit, à côté, Abram pour Adam ' ! Maintes fois, sur les peintures ou les sarcophages des catacombes. Moïse frappant le rocher a les traits traditionnels et indiscutables de S. Pierre, et est idendiflé avec lui. Ainsi, sur trois sarcophages du cimetière du Vatican \ des Catacombes ou de Saint-Sébastien ', de Lucine ou.de Saint-Paul *, ces trois scènes se suivent : Tannonce du triplé reniement de S. Pierre, par le Cbjristqui vient de ^ui dire : J'ai prié pour toi afin que ta foi ne défaijile point ; et toi, quand tu seras converti, confirme tes frères \' l'arrestation de Pierre qui a guéri l'homme perclus et prêché le Christ à l'entrée du Temple; Moïse frappant le rocher. Dans les trois scènes sur le sarcophage de Saint-Paul, dans la première et la troisième sur celui de Saint- Sébastien, Pierre et Moïse ont la même verge. Un sarcophage du cimetière de D^mitille montre Pierre, qui tient la verge,.. arrêté à
* Bulletino, 1868, tav. 1. — Voir jplancUe Vî. 3. \\m de ces fonds de coupe. Tniss deifx sont k la Bibliptbëq^ue yaticane.
* Le mot qui^est ici ne me parait pas douteux : c'est. 56ci ou ceci. ' BulUti7io, 1874, tav. XI. — Voir planche XIV, 2.
* Aringhi, 1. 1, p. 331.
» Aringhi, 1. 1, p. 623.
* M. Martigny, p. 597.
^ Luc, XXIII, 3, 2.
LA CAPPELLA GRBCA 161
côté de Moïse frappant de sa verge le rocher V Moïse est Pierre ou rappelle Pierre. Les fresques du cimetière de Saint-Callixte avaioAt déjà montré l'eau du bain du Baptême, au bord duq[uel est la table eucharistique, découlant du rocher frappé par Moïse : et c'est bien dire que Moïse est ici Pierre en personne ou toujours vivant en ses successeurs, de qui les fldèles reçoivent le Baptême et tous les sacrements ^
M. de Rossi, après avoir porté sur ce point toute sa science et toute sa sagacité, se résume dans ces lignes où la vérité sera complète, si, derrière et avant Pierre, on reconnaît celui dont Pierre n'est que le substitut, le Christ :
« Il est donc certain que la figure de Moïse frappant le rocher futélevée à la dignité de conception symboliquedans les monuments chrétiens, bien antérieurement aux sarcophages et aux verres, qui nous montrent en elle d'une manière indubitable, Pierre, nouveau Moïse ; je dirai plus encore, qu'elle fut dans les plus anciens monuments Timage primaire et la tète du cycle mystique relatif à la foi, aux sacrements et à leur fruit, qui est la vie étemelle et la résurrection bienheureuse '. »
S'il en était ainsi explicitement au cimetière de Saint-Callixte, vers la fin du second siècle, ou conviendra facilement qu'il en a dû être de même implicitement à la cappella greca^ dans le courant de ce siècle, et que les Romains reconnaissaient aussi Pierre dans Moïse en qui ils voyaient premièrement le Christ. Je dis Pierre dont les hôtes à Rome ont été les fondateurs et les premiers occupants du cimetière de Priscille et de son église : Pierre dont une tombe, voisine de la cappella greca, étendue à terre dans un ambulacre et non ouverte encore, faisait lire naguère * à son E. le cardinal Pitra et à moi-même, en grandes lettres du second siècle ou du troisième, le nom pour toute épitaphe : IIETPOG.
Non loin du cimetière de Priscille, entre la voie Salare et la voie Nomentane, vers la basilique de Sainte-Agnès, était, d'ailleurs, te cimetière majeur de la Fontaine de saint Pierre^ le cimetière aux eaux du Bienheureux Pierre, aux eaux où Pierre baptisait, ccemete-
* Aringhi, 1. 1, p. 615.
« Rcmia soU., t. II, p. 3ùk.
» Bulletino, 1868, p. 5.
* Le 16 mai 1871.
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rium majus ForUis S. Pétri, ccemeterhtm ad Nymphas B. Pétri, ad tfymphas ubi Petrm baptizabat^: c'est le cimetière d'Ostrien, dit de Sainte-Agnès. Là, dans les siècles de la paix de l'Eglise, en trouve conservée la « chaire où Pierre Apôtre siégea pour la première « fois, » à Rome, sous Claude. On en célébrait la fête le 18 janvier, où nous fêtons encore la Chaire de saint Pierre à Rome ; et, au temps de saint Grégoire-le-Grand, brûlait devant cette chaire, efi sb chapelle souterraine, une lampe dont l'abbé Jean prit dé l'huile pour Théodelinde, reine des Lombards, en écrivant sur l'étiquette de papyrus de l'ampoule : Oleum de sede ubi prius sedit Petrus Apostolus '. Plus d'une fois, durant le Concile, en parcourant les galeries du cimetière de Sainte- Agnès, mes yeux ont cherché avec avidité les'^traces de ce baptistère du Prince des apôtres. Au moment où je revois ces lignes (janvier 1877), M. de Rossi me fait (Kre qu'un heureux investigateur vient de reconnaître la chambre où était l'antique chaire. Le baptistère de Pierre était là ou près de là. Ma conclusion est que les fidèles qui vénéraient ce baptistère et cette chaire de Pierre, non loin du cimetière de ses hôtes, Pudens, Pudeiitiénne etPraxède, ne devaient pas hésiter à reconnaître^ dans réglî^e de ce cimetière, à la cappella greca, Pierre baptisaïrt, sous lés traits de Moïse faisant jaillir du rocher l'eau salutaire.
Constantin, en construisant sur le tombeau de saint Pierre sa gigantesque basilique, le plus beau mausolée qu'on eût vu Jôsqtie là Éfjt la cendre tfun homme, ne manquera pas de s'înspîrer de cette belle et juste théologie. Prudence, qui vit la basilique de BAftit- Pierre et y célébra la fête de l'Apôtre, ters là fin du quatrîèiiie slède, après en avoir décrit la nef profonde où retentissent leà échcfs et où la mosaïque du pavé déploie une mer lactée de splendett*, écrit ces deux vers, qui sô rapportent visibleiûent à Fàbside :
Pastor oves alit ipse illxc gelidi rigore fontis, Videt sitire quas fluenta Chrisii :
c Le Pasteur nourrit lui-même ici, de la froide veine d'une fraîche fontaine . les bi^bis qu^il Toft altérées des courants du Christ '. •
' M. de Rossi, Roma soit., t. I, p. 179, 190. 207.
' Ibid., p. 191. — L'ampoule et l'étiquette sont consetvées à Motïza
' Peristephanon, XIl, v. 43,
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Le Pasteur, c'est Pierre ; les courants du Christ sont les eaux qui sortent de la montagne mystique qui est sous ses pieds et qui est son image. Une mosaïque du mausolée de sainte Constance, fille de Constantin, nous a conservé en substance ce précieux tableau qu'avait admiré Prudence. Cette copie, assez imparfaite comme art, est contemporaine deToriginal \
La verge de Moïse devient alors la verge d'autorité de Pierre, nous dispensant tous les trésors de la grâce, ceux de la doctrine, ceux des sacrements. Et c'est toujours la croix du Christ que Pierre a reçu de lui pour la porter à la t(Hc des chrétiens et qu'il a si noblement empourprée de son sang. Sur les sarcophages romains et divers monuments chrétiens, copiant un th^'^mo de l'abside des basiliques, Pierre apparaît portant la croix comme son sceptre et son étendard, à côté du Christ, qui lui remet la Nouvelle-Loi. Il se pourrait qu'à l'origine cotte croix ait été simplement une verge, un sceptre. Ce n'est qu'une verge, sur la mosaïque du mausolée de sainte Constance, telle qu'elle est venue à nous. Une médaille de dévotion montre ce sceptre porté par S. Pierre sur son épaule, comme la clef de la maison de David chantée par Isaïe * ; et au bout, en guise de fleuron de sceptre, est le monogramme cruciforme ^ La croix de S. Pierre rappelle donc, de plus ou moins près, la verge de Moïse ; et, par contre, la verge de Moïse à la cappella greca et ailleurs, a sans doute fait songer au signe de commandement du chef de l'Eglise, indubitablement reconnu avec le Christ dans le Moïse mystérieux.
Et la Pierre, qui est le Christ, ne nous fait-elle pas songer aussi au Vicaire du Christ, à qui il a voulu, entre tous les noms, faire porter celui de Pierre ? Les anciens ont fait le rapprochement avant nous :
a Le Christ Seigneur, dit S. Maxime de Turin, a concédé volûtttierà à Pierre la communication de son nom ; et comme, ainsi que TAp&tre Paul nous Renseigne, la Pierre était le Christ, ainsi Pierre a été fait par le Christ la Pierre, le Seigneur lui disant : Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise. Car de même que dans le désert l'eau a coulé de la pierre pour le peuple du Seigneur souflrant
' Giampini, t. III, tab. XXXII.
* Is., XXU, 22.
^ buUetino, 1869, tav. ITI, 4.
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de la soif, ainsi au moiMle tout entier épuisé de Taiidité de la perfidie, la fontaine de la confesâion salutaire a débordé de la bouche de Pierre *. »
Un verre du musée britannique va jusqu'à nous montrer une chaire adossée au rocher d'où sort la source, ou engagée dans sa masse ^ C'est la chaire inébranlable et infaillible de Pierre d'où découle la doctrine du Christ illuminant et vivifiant les nations. Puisse l'Angleterre, nation docte et réfléchie, y prendre garde I
Pour conclure, ces deux figures, le Christ et Pierre, que nous reconnaissons avec tant de certitude, sur les traces des anciens, dans Moïse frappant le rocher à la cappella greca et tant de fois ailleurs, devaient nécessairement se reconnaître ensemble. « One « Pierre baptise, dît S. Augustin, c'est le Christ qui baptise : Petrus « baptizet, hiç est qui baptizat, > Car, vient d'observer ce Père, quels que soient les ministres, « la sainteté du Baptême n'est attribuée « qu'à celui sur qui est descendu la colombe, à celui dont il a été « dit : C'est lui qui baptise dans r Esprit-Saint^, h Mais le Christ ne baptise pas par lui-même, il baptise par Pierre, par ses successeurs, par ceux qu'ils envoient. Ainsi Moïse, l'auteur des sacrements de r Ancienne-Loi, figurant à la cappella greca l'auteur des sacrements de la Nouvelle, c'est le Christ leur instituteur et Pierre leur administrateur, c'est le Christ et Pierre à la fois. Pierre, toutefois, s'efface devant le Christ ; et il me semble entendre Pierre lui-même dire ici les fameuses paroles de son antique statue de bronze de la basilique vaticane : « Regardez le Verbe Dieu, la Pierre divinement « enchâssée dans l'or, sur laquelle étant établi, je ne suis point « ébranlé*. »
Nous avons dit le rapport de cette scène de Moïse frappant le rocher, au fond du sanctuaire, avec colle de l'Adoration des Mages qui lui fait face à l'entrée. Le Christ-Enfant est présenté comme le nouveau Moïse, et devant lui s'étalent en figure les merveilles de son règne. Mais la scène de Moïse n'a-t-elle aucun rapport avec
« Opéra, edit. Rom., 1784, p. 219.
* R. P. Garucci, Vetri, p. 142 ; Bulletino, 1868, p. 6. ' In Joannis Evangelium Tractatus, VI, 7, 8.
♦ Inscription grecque de la base de la statue, retrouvée par Mabillon dans le mss. d'Einsielden, du VII« siècle. Vetera analecta, t. lY, p. 505, 519.
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celle, qui est au-dessous, des trois Hébreux dans la fournaise? Il est bien difficile de le croire.
La pierre qui est le Christ a été placée par le peintre juste audessus de la^ tête de la statue d*or dressée par Nabuchodonosor. Cette petite montagne semble peser sur cette tête. Il y a là un rapprochement qui s'impose au spectateur et qui, sans doute, a été voulu par l'auteur. Le livre de Daniel parle d'une autre statue, celle-ci vue en songe par le roi de Babylone, statue à tête d'or, à poitrine et bras d'argent, à jambes de fer, à pieds mêlés de 'fer et d'argile. Une pierre se détacha « sans main d'homme » d'une montagne ; elle frappa aux pieds la statue qui se brisa, se pulvérisa; et la pierre devint une grande montagne qui remplit toute la terre. Cette statue, ce sont les quatre empires terrestres dont celui de Nabuchodonosor est le premier, celui des Césars le dernier. Cette pierre qui les brise, cette montagne qui les supplante, c'est l'empire que « doit « susciter le Dieu du ciel, » l'empire universel et éternel du Christ \ « La pierre frappant la statue et la brisant, la pierre remplissant la ce terre, c'est le Christ venant du ciel et apportant le jugement au « monde, » dit S. Hippolyte^ Comment ne pas songer ici à cette pierre? Le rocher que frappe Moïse, placé haut comme il est, parait descendre du ciel ; il a sous lui une statue babylonienne représentant bien celle du songe : c'est le rocher qui deviendra la montagne, après que la statue aura été touchée et mise en pièces. La suite de ces idées vient à qui regarde, et le peintre a tout fait pour la provoquer. Toutefois il l'a un peu déguisée, en cachant la statue des quatre empires derrière celle du supplice des trois Hébreux. Le déguisement était sage. « La quatrième bête ter- « rihle et étonnante, aux dents de fer^ aux ongles d airain : qui sont « ceux-là, dit S. flippolyte, si ce n'est les Romains? Leur règne « qui tient à présent est le règne de fer : le bas des jambes, dit Daniel, « est de fer,,, — Le bas des jambes de fer, la bête étonnante et ter- « rible, casont les Romains qui ont maintenant le pouvoir ^ » Il ne fallait pas rendre trop claire une peinture politique de cette gravité.
I Dan., n; 31-45.
• Fragmenta in Danielem, III.
« Ibid., 1. m, col. 644.
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Elle Tétait d'une manière plus que suffisante pour les Romains, à qui les visions de l'Apocalj-pse venaient de rappeler celles de Daniel et qui avaient la conscience que ces visions étaient leur histoire.
Le rapprochement n'est point aussi inmiédiat entre Teau du rocher et la fournaise des trois Hébreux. L'eau va pourtant du côté où est cette fournaise dans le plan inférieur, et il semble qu'en tombant elle apporterait aux martjTS le rafraîchissement. Cette pensée n'est point extraordinaire. A quelque temps de nos peintures, une chrétienne de Marseille, qui perdit ses deux fils dans les flammes allumées par les Antonins, écrivait sur leur tombe :
Refrigeret nos qui omnia potest !
Qu'il nous rafraîchisse celui qui peut tout !
Elle ajoutait à ces mots l'ancre cruciforme, le signe du Christ et de l'espérance*. En implorant la fin de cette persécution où ont dû périr les martyrs de Lyon, et au milieu de ses feux, elle allait, sans aucun doute, demander le rafraîchissement quotidien à ces eaux divines qui sont l'Esprit-Saint même, découlant « des sources du Sauveur, » dont la vive image est ici.
c Que les eaux du soutien au milieu des tourments, dit S. Bernard, découlent de la fontaine même de la Vertu, c'est-à-dire de TEsprit de Dieu, c'est ce que démontrent et ces trois jeunes gens placés dans Tinccndie de la fournaise bouillante, à qui la flamme même a servi de rafraîchissement, et surtout cet insigne martyr Vincent qui non-seulement supportait ses graves tortures, mais encore proToqoait avec intrépidité son bourreau, disant : c Elance-toi et déchaîne toi de « tout ton esprit de méchanceté : tu verras que par la vertu de Dieu je pnis plus f être torturé que tu ne peux torturer *. »
Et c'est pourquoi S. Jérôme nous a dit plus haut que le sang sorti du côté du Christ au Calvaire produisait les martyrs, comme l'eau les simples fidèles, et que les deux baptêmes d'eau et do sang étaient ainsi le double fruit de la Passion du Christ. Prudence a formulé cette doctrine dans ces vers mis sous une peinture de la Crucifixion, faisant partie d'une série parallèle de quarante-neuf tableaux de l'Ancien et du Nouveau-Testament, qui décorait une basilique :
» M. E. Le Blant, Inscription^ chrHicnnPs de ^n Gaule, t. II., p. 548. ' 5prmo LXVf, intcr jmrvos*
LA CAPPELLA GRECA 167
Trajectus per uirumque latus laticem atquc cruorem, Christus agit: sanguis Victoria, lympka lavacrum est,
€ Traversé d'un côté à l'autre^ le Christ épanche Teau et le sang : le sang, c'est la victoire, Tean, c'est le Bain ^ •
n dH pareillement ailleurs :
« Lympha nempe dat lavacrum, tum corona em sanguine est, » a Ueaa donne le bain^ et dn sang vient la coaroone * . »
Et dans Tinscription du baptistère de Calagurre, où reposaient deux martyrs, le poète, s' adressant à ces martyrs et aux fidèles de son cher pays natal, s'écriait encore :
Ibitis hinc, ut quisque potest, per vulnera Ohristiy Evectus gladdis alter et alter aquis.
c Vous monterez dlci au ciel par les plaies du Christ, chacun selon vos forces, le« «Mis portés par les glaives, les autres par les eaux ^ . Ji
Quant au palmier de la cappella greca, il est précisément audessus des trois Hébreux, des trois martyrs. Il est bien naturel d'y voir, avec l'indice de la vie divine qui les soutient, celui de la gloire divine qui les couronne. L'étendard de la victoire flotte siu* leurs têtes. « Le palmier, dit un ancien auteur imitant Origène et S. Jé- « rôme, est doux aux martyrs pour leur nourriture, ombreux pour ce leur repos, honorable pour leur triomphe, toujours vert, toujours « vêtu de feuilles, toujours prêt à vaincre : le palmier ne ^ Aétift « pas, car la victoire des martyrs ne se flétrit pas *. » Nous pouvons adresser à chacun des jeunes gens placés sur le bûcher le vers de Prudence sur Saragosse où a commencé le martyre de S. Vincent :
Indôy Vincenti, tua palma nata est, C'est ici, 6 Vincent, qu'est née ta palme * ! •
Une observation, enfin, ne doit pas, ce semble, être omise. Cette image de refi'usion de l'eau du rocher, c'est-à-dire du Saint-Esprit,
I Dittodixon, XLII.
« Cathm,, IX, v. 87.
* Peristephamn, IX, v. 17.
* Patrol. lat., t. XVII, col. 642.
» PerUteph., IV, v. 77. •. ;
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plane, à la naissance de la voûte, au-dessus de la chaire du Pontife etdeTautel. Le Pontife reçoit ses ondes .comme les Apôtres les langues de feu au Cénacle ; et c'est ainsi qu'il loue Dieu et instruit les peuples. Quant à l'autel, rappelons-nous que la colombe divine étend ses ailes sous le baldaquin du maître-autel de Saint-Pierre, et que S. Nil abbé, résumant la doctrine des liturgies orientales^ à commencer par cette vénérable liturgie syriaque de S. Jacques de Jérusalem, qui est en substance la messe dite sitôt après la Pentecôte par les Apôtres \ que S. Nil, dis-je, a écrit :
c Avant les paroles da prêtre et la descente du Saint-Esprit, les dons ofTerts^ ne sont qu*an simple pain et on vin commun ; mais après ees invocations redoutables, et la venue de FËsprit adorable, viviûcateur et bon, ce qui repose sur l*autel sacré ce n'est plus un simple pain et un vin commun, mais le corps et le sang prédeuz et immaculé du Christ, Dieu de toutes choses *. id
On comprend maintenant, je Fespère, pourquoi le peintre chrétien de Vâge apostolique a choisi le sujet de Moïse frappant le rocher
< Diaœnus. Quam terribilis est hora ista et quam tremendum hoc momentum, cbarissimi, in quo Spiritus vivus et sanctus de sublimi cœlo descendit et motus ac illapsus est super banc Eucharistiam, quae in sanctuario posita est, et sanctificavit eam...
Sacerdos, . . . Miserere nobis. Domine Pater Omnipotens, et mitte super nos et super haec oblata Spiritumtuum Sanctum, Dominum et vivificantem, synthronum Tibi, Deus Pater, oequalem Filio tuo, consubstantialem, coaetemum, qui locutus est in Lege, in Propbetis etNo\o tuo Testamento, qui columbae specie descendit super Dominum nostrum Jesum Christum in fluvio Jordane et super sanctos Apostolos specie linguarum igne.arum . . .
Exaudi me. Domine^ et adveniens. Domine, Spiritus tous vivus et sanctus descendat super me et super banc oblationem... ut illabens ostendat mysterium hoc corpus viviûcum, corpus salutare, corpus cœleste^ corpus animas salvans et corpora, corpus ipsius Domini et Redemptoris nostri Jesu Christi faciat, ut sit accipientibus ipsum in remissionem peccatorum et in vitam aetemam . . . VA, calicem hune ostendat sanguinem Novi Testamcnti, sauguinem viviûcantem, sanguinem cœlestem, sanguinem animas nostras et corpora salvantem, sanguinem ipsius Domini Dei ac Redemptoris nostri Jesu Christi faciat ut sit accipientibus ipsum in remissionem peccatoruai et in vitam œternam.
Asscmani, Codex liturgicus, t. V. Missale Ilierosolymitanum. Romx, 1752, in-4*, p. 138-9. — V. Missale Syriacum, justa rition Ecclcsix Antiochenw Syrorum. Romae, 1843, in-fol., p. 103, sq.
• I Epist. XUV.
LA CAPPBLLA 6BBGA 169
pour le placer vis-à-vis du Christ adoré par les Mages, au foyer du sanctuaire. Est-il, dans toute la Bible, un second symbole d'une telle étendue de portée, de tant de sublimité dans sa simplicité, de théologie dans sa poésie, et, pour tout dire, d'un charme mystique éi complètement divin ? Pour moi, je n'en vois pas. Mais je vois bien que celui qui a fourni ce thème à l'artiste, c'est S. Paul, se plaçant entre les deux Testaments pour concentrer toute leur lumière dans ce mot dit des Hébreux, à l'adresse des chrétiens : J Ils buvaient de la Pierre qui les suivait : or la Pierre était le Christ,
Ce mot de l'Apôtre des Gentils répondait aux aspirations religieuses de toutes les nations. La plus renommée par sa sagesse, l'antique Egypte, dans le plus sacré- de ses livres, le Livre des morts dit le Rituel funéraire, nous montre Osiris, son Verbe, son Messie fabuleux, identifié avec l'arbre de vie. De ses mains mystérieuses, il verse l'eau de la vie et il offre les fruits de vie à l'âme du défunt, qu'on voit d'ordinaire debout devant lui en orante. La rosée céleste d'Osiri§ et ses rayons, pleuvant de son soleil, vivifient ailleurs le corps du défunt, qui gît sur le lit funèbre * garni de la peau- de panthère, symbole de force et de résurrection. C'est une esquisse anticipée, plus ou moins correcte, du tableau de Moïse frappant le rocher à la cappella greca ; et cette esquisse remonte au-delà de Moïse lui-même. Moïse a fait jaillir l'eau miraculeuse que rêvait en vain l'Egypte. L'eau terrestre de Moïse est devenue l'eau céleste du Christ.
Mais de ce sujet fondamental ce Moïse frappant le rocher, passons, en suivant Isaïe et l'Evangile, à ceux qui en découlent. Voici d'abord les malades guéris par le Christ : voici le paralytique. Le fond de coupe qui nous représente le Christ, sous les traits de Moïse, faisant, la verge à la main, jaillir l'eau du rocher, nous montre, à côté, ce même Christ, avec la même verge, faisant marcher devant lui le paralytique qui emporte son lit *.
* DcLS Todtenbuch der Agypter von D' H, Lepsius. Leipzig, 1842, in-folio, cap. 57, 174. — Voir les vignettes de ces deux chapitres, planche VI, 4. « R. P. Garucci, Vetri, tav. I, 2. - Planche XVI, 3.
CHAPITaE XIV