Le X couronné sur une monnaie de Gratien
79. Tbéodose-le^rand tenant le labarum marqué du X, et portant le globe sarmonté de la croix f.
80. La croix couronnée de chêne sur une médaille de Yalentiaieo III.
322 LA CAPPELLA GRECA
gramme constantinien et la palme panni « les signes accoulumés « du nom chrétien sm* les sépulcres, consueta.., in sepulcris ckris- « tiani nominis sigria » K Nous n'en citerons que deux exemples particulièrement remarquables.
Sous répitaphe de Prima on voit un X. A droite, vient un poisson tenant à la gueule une couronne ; à gauche, est étendue une palme '. C'est un souvenir manifeste de F Apocalypse, des couronnes offertes par les vingt-quatre vieillards devant le trône où l'Agneau est avec l'Eternel, et des palmes que la troupe immense des élus, vêtue de blanc, porte devant le trône, en présence de l'Agneau ^ Le poisson est le fidèle baptisé. C'est ainsi qu'on voit, sur un marbre tumulaire du musée de Latran, six agneaux, entre huit palmes, tenant à la gueule des couronnes qu^ils viennent ofTrir, trois à droite, trois à gauche, à un homme tenant un livre, qui ne peut être que le Christ. Sur la tombe de Prima, le Christ est représenté par son monogramme.
L'épitaphe de Maximianus est ainsi conçue * :
MAXIMIANVS IN P X C +
Il faut indubitablement lire d'abord in pace Christi, l'initiale du nom latin du Christ, C, étant répétée après l'initiale du nom grec, X. La croix carrée qui suit est une nouvelle preuve de l'identification de cette croix et du X, pour indiquer le nom du Christ et figurer son signe.
Voilà ce que nous avions à dire sur le signe du Christ au second et au troisième siècle. Mais nous manquerions à notre tâche si nous ne parlions aussi des principaux symboles du Christ survenus sur les traces de ce signe et qui ont des rapports certains, bien qu'inaperçus en partie jusqu'ici, avec lui. Deux sont très-rares, t Alpha et t Oméga, et le Tau; deux sont très-communs et priment avec le signe du Christ tous les symboles chrétiens, l'ancre et le poisson.
I. Tout près de la cappella greca^ dans un couloir des plus anciens
^ Ahnghi, t. II, p. 284. — Bosio Ta trouvé pareillement au cimetière d*Ostrien. Aringhi, t. II, p. 173, 177.
* Aringhi, t. II, p. 678. - Ici pi. XI, 28. «Apoc, IV, 11; V,6, 14; VII, 9.
* Boldetti, p. 432.
L4 CAPPELLA GREC A 323
du cimetière, on lit, sur trois briques fermant un loculiis^ Tinscription suivante tracée au minium :
MODESTINA A û ^
Ce nom de Modestina et celui de Pudentiana^ la modestie et la pudeur, se rencontrent heureusement, il faut en convenir, près de la chapelle où l'image de Susanne tient une si grande place. L'A û pourraient être à la rigueiu: d'une autre main que celle qui a peint le nom de la défunte. Mais les deux mains sont en tous cas contemporaines. L'inscription réclame quelque chose à cette place. Cette forme laconique et ce genre d'épitaphe d'une famille épigraphique des plus anciennes des catacombes dénotent la fin du premier siècle ou la première moitié du second. C'est la date qu'assignait à l'inscription M. de Rossi, en la montrant à son Em. le cardinal Pitra et à moi-même, le 16 mai 1871. Je tressaillais en voyant TApocalypse citée au lendemain de son apparition sur une tombe romaine. Dans l'Apocalypse, A et û, la première et la dernière lettre de l'alphabet grec, désignent l'Eternel ; et c'est son signe donné par lui-même. S. Jean salue les sept Eglises d'Asie d'abord au nom du Père, en ces termes : Grâce à vous et paix par celui qui est, qui était et qui doit venir,,. Je suis A et Û, le commencement et la fin, dit le Sei-ffneur Dieu, qui est et qui était et qui doit venir ' A la clôture de la vision, Celui qui était assis sur le trône dit encore deux fois à S. Jean : Je suis A et Q, le commencement et la fin % D'autre part, une inscription funéraire, malheureusement fruste, de l'an 355, qui porte en tête IN NOMINE A... * nous indique que c'est « au nom « d'A et Û, » c'est-à-dire du Dieu étemel, que la paix est souhaitée au défunt. C'est donc ainsi qu'elle a été souhaitée à Modestina, et c'est le sens de cette inscription très-antique.
» PI. XI, 29. — Le fac-similé est tiré d une note plutôt que d'un dessin et n'est qu'approximatif.
* Apoc, I, 4, 8. — il et 0 étant les vraies voyelles de Jehovab qu'on prononçait Javo, ou, ce qui est l'équivalent, a étant une voyelle vague, Jevo, ces deux lettres du commencement et de la fin de l'alphabet grec rappelaient aussi le nom ineffable de l'Être ou Éternel en hébreu
«Apoc, XXI, 5, 6; XXII, 13.
* M. de Rossi, Inscript, christ., t. I, p. 76.
324 I^ CAPPELLA GRECA
Mais, dans TApocalypse, V Alpha et V Oméga désignent aussi, au moins indirectement, Jésus. Car si Celui qui se nomme A û dit : Voici que je viens promptement, voici que je viens bientôt, venio velociter, venio cito, Jésus répondant à Tappel de TEsprit et de TEpouse qui est TEglise : Viens, veni, dit pareillement : Moi aussi je viens bientôt, etiam venio cita \ et l'appel est réitéré ainsi : Venez, Seigneur JésuSfVeni Domine Jesu, — ^^e^net/r en grec répondant kJehovah en hébreu *. Au commencement de cette révélation il a été dit de Jésus: Voici qu'il vient sur les nuées et tout œil le verra, et ceuxmêmes qui l'ont percé *. Le Fils vient donc avec le Père, et lui aussi est t Alpha et l'Oméga. Simon de Samarie et ses disciples, les juifs Cérinthe et Ebion, préludant au premier siècle à Arius et niant la divinité de Jésus-Christ, les fidèles leur répondent dès le second siècle en marquant leurs tombes de son nom sous cette forme A Q. Arius venu, ils proclameront la divinité du Christ en inscrivant çà et là sur leurs tombes : « {in) DEO | dans le Dieu Christ — NYTRI- « CATVS DEO CHRISTO {Dei Christi) MARTVRIBVS, Nutricatus aux « martyrs du Christ ', » et sur leurs fonds de coupe : « ANIMA DVLCIS <c VIVAS CVM DE(o) X {Christo), douce âme vis avec le Dieu Christ — « BALENTINE VIVAS IN | {Christo) DEO \ » Mais cent et cent fois le signe de TEternel, Vkil, accompagne le monogramme du Christ aux branches duquel il se trouve parfois appendu. Qu'il suffise de citer ici trois monuments plus insignes : Tépitaphe de Projectus, évèque de Lodi, de Tan 575, paraît-il, où A ii flanquent ce signe +, qui est manifestement le chi, Tinitiale de Christ ^ ; celle d'une lampe de bronze de la seconde moitié du quatrième siècle, avec la dédicace : «Pasifilus, vis en Dieu,» offrant entre TA et 12 le monogramme de Jésus Christ :^< ^ qu'on retrouve ainsi sur la mosaïque de l'église desSS. Nazaire et Celseà Ravenne, exécutée par ordre deGaUa Placidia vers l'an 440 ' ; Tépitaphe d'Héraclius, en notre cimetière de
1 Apoc. XXn, 7, 12, 17, 20.
* Apoc, I, 7.
» Bulletino, 1870, p. 15; 1869, p. 50.
* « Valentin vis dans le C. D. • M. Perret, t. IV, pi. XXII, 20; Bull., 1874, p. 126.
* Inscript, christ., p. L. — Ici pi. XI, 30.
* Bulletino, 1875, p. 153, tav. X, 1. - Ici pi. XI, 30 bis. ' Ciampinl, 1. 1, tab. LXVI, LXVII.
LA CAPPELLA GREGA 325
Priscille, où, dans un triangle, le monogramme crutiforme est flanqué de TA et de Yù ^ Ajouterai-je qu'une gemme annulaire d*un cimetière romain offre, à la place où est ailleurs le monogramme du Christ ou quelqu'un de ses symboles, TA il simple, précisément comme la tombe de Modestina * ?
Ainsi il est naturel de sous-enteudre X à côté de A û dans Tépitaphe de cette chrétienne et de la lire : « Modestina, tu as vécu dans. « le Christ, TEternel, » ou : « Vis dans le Christ, FEternel, » ou : « Paix à toi de la part du Christ, TEternel, » selon les formules plus explicites qu'on rencontrera plus tard.
Toujours est-il que Au, signe et en quelque sorte monogramme du Père, est intimement lié sur les monuments chrétiens avec le monogramme du Christ, dont la forme primitive est X ou l'équivalent +. Il semble qu'à l'origine on inscrivait les deux sur le front des fidèles, puisque dans l'Apocalypse les cent quarante -quatre mille qui suivent rAgneau ont son nom et le nom de son Père inscrit sur leur front ^. C'est ainsi que le pontife qui consacre une église trace sur toute l'étendue de son pavé un X sur les branches duquel il écrit, de Y alpha à Y oméga, l'alphabet grec et, de la première lettre à la dernière, l'alphabet latin. L'A û do la tombe de Modestina et les X ou +, nombreux dans le cimetière de Priscille, nous font retrouver les premières traces de cet usage auprès do l'église du cimetière, notre cappella greca, et en même temps la preuve de la liaison, aboutissant à l'identification, de ces deux signes qui représentent le Christ.
[I. Le Tau, T, est lié aveclo monogramme du Christ d'une manière encore plus intime que C Alpha et C Oméga, Sa forme hébraïque, nous l'avons vu, est substantiellement celle du chi grec, X. Tout en représentant la croix, c'est le chi même auquel il semble équivaloir tout d'abord sur les monuments chrétiens. Comment expliquer ce tau au milieu du nom d'Irène, qui est toute son épitaphc, IRE^NE *, et le jeu d'esprit visible de ce nom, qui veut dire la paix,
' Aringbi, 1. 1, p. 605. - Ici pi. XI, 31.
* Boldetti, p. 502. Voir un autrs exemple, Rom, soit,, t. lll, p. 119. » Apoc, XIV, 1.
* BulUtino, 1863, ïJ. 35. - Ici pi. XI, 32.
326 LA CAPPELLA GRECA
avec la paix souhaitée à la défunte, sinon en lisant d'après Tindication de tant de monuments connus : « La paix du Christ à toi « Irène? » L'inscription d'Irène a été trouvée au cimetière de Saint- Calixte. Elle y a pour compagne Tinscription d'Aphrodise, 'A^ppoôiVia, composée de ce nom seul^ sous lequel est gravé le T, mais avec la boucle du P annexée au flanc droit ^ Ces deux lettres représentent sans doute le mot aÏŒuPoV, croix, comme on les trouve dessinées avec le monogramme cruciforme, où le P domine le T au lieu d'être à Tombre de ses bras, dans le mot ECTAYPûeH, il a été crucifié {Apoc. XI, 8) de la Bible sinaïtique '. On voit combien le T confine auX, qu'il faut certainement voir dans la partie inférieure, +, du monogramme cruciforme. L'inscription d'Aphrodise est du IIP siècle. Elle répond, dans le cimetière de Saint-Calixte, à l'inscription grecque du commencement de ce siècle : « Ruflne, à toi la « paix du "+", » c'est-à-dire du Christ ; et une certaine identité au moins du X ou + et du T se trahit ainsi de plus d'une manière pour nous.
Elle s'accuse de plus en plus, sur une gemme annulaire, par un monogramme constantinien dontle P, traversant verticalement leX, est en même temps un T ^. Un monogramme semblable est flanqué de l'A ù ; et sa base, qui rappelle les bras de l'ancre a, à droite et à gauche, deux colombes qui s'y attachent, comme on voit ailleurs les poissons venir à l'ancre même. On lit au-dessous : SALVS *. C'est le mot dit à la barre du sanhédrin de Jérusalem par S. Pierre, parlant du nom du Christ : Non est in alio aliquo salus *. On le lit ainsi : SALVS MVNDI sous un monogramme du Christ ayant la forme d'une croix latine f, voisine du tau, T, au-dessus duquel est inscrit : « ÏXBrC, « Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur ^ » au foyer de la mosaïque de l'abside de Saint- ApoUinaire-m-C/awe, basilique construite de 345 à 549. Il est assez probable que ce signe f , cette sorte de tau doit se
» Roma soit., t. II, tav. XXXIX, 28. - Bulletim, 1863, p. 82. -Ici pi. XI. 33. « Bulletino, 1863, p. 62. « M. Perret, t. IV, pi. XVI, 18.
* Aringhi, t. II, p. 705. - Ici pi. XI. 34. » Act., IV, 12.
« Gori, Thés. vet. Diptych., t. III, p. 291 ; M. de Rossi, Spicil. Soiesm., t. III, p. 549.
LA CAPPELLA GREGA 327
lire X, c'est-à-dire « Christ, » puisque c'est ici la place du Christ, qui est montré par Moïse et Ëlie dans un vrai tableau de la Transfiguration \
Sur répitaphe d'Alexandre, inhumé l'an 370, dans un des cimetières des voies Appienne et Ardéatine, le Tau, flanqué d'A et û, a pour pendant le monofçramme constantinien ^ N'est-ce pas qu'il lui sert de répétition, de synonyme et, au besoin, de clef? Sur celle de Laurent, datée de l'an 509 et relevée du pavé de la basilique théodosienne de Saint-Paul-hors-les-Murs, le Tau allongé en croix latine a l'A et l'û suspendus à ses bras. Laurent est dit reposer « en paix, « IN pace ^ » N'est-ce pas dans la paix du Christ, dont ce Tau cruciforme représente le signe, c'est-à-dire le nom scellé à celui de l'Eternel ? Nous venons de voir, entre l'A et û, le Tau identifié graphiquement avec la double initiale du nom du Christ. Comment douter, après tout cela, que le signe de la croix ne soit en même temps une variante du monogramme du Christ et une des formes de son signe?
Une lampe d'argile, trouvée dans le palais des Césars, au Palatin, et qu'on suppose apportée de l'Egypte ou des Lieux-Saints de la Palestine, offre le T pur reposant sur l'intersection des branches du X *. C'est la croix du Christ sur son monogramme, comme une autre lampe, trouvée dans le palais, montre deux X sur les bras d'une croix latine ^ Ce pourrait bien être aussi un monogramme sur un autre, comme il y a l'une sur l'autre les deux formes de la croix. La môme figure a plusieurs faces, et le chi et le tau paraissent se jouer pour ainsi dire ensemble.
Nous voici sur la trace de renseignements bien autrement importants.
» Ciampini, t. II, tab. XXIV.
* Boldetti, p. 80, 353; M. de Rossi, Inscripl. christ., t. I, jf. HO. - Ici pi. XI, 35. — Boldetti, p. 352, parle trop expressément de la figure du T dans le groupe pour qu'il l'ait pu confondre avec un des monogrammes ordinaires. Il lui donne, d'ailleurs, des dimensions et une largeur de traits tout autres que celles du monogramme constantinien qui est à côté.
» Inscript, christ., 1. 1, p. 422. - Ici pi. XI, 36.
* Bulletino, 1867, tav. III, 3, p. 14. — Ici pi. XI, 37.
* BulletmOf 1867, p. 10. Il faut lire, sans doute : Crux Christi.
328 LA CAPPELLA GRRGA
L'épitaphe d'Agapis, avec ce nom seul pour légende, oflfre, à gauche, un grand T, accompagné au bord de la branche droite d'un S2, et, à droite, le monogramme constantinien, suivi en bas d'un A. Cet A est de dimension extraordinaire et, de l'autre côté du monogramme, fait pendant à Agapis \ Il semble bien que le graveur, en séparant cet A de l'û, en le plaçant ainsi et en lui donnant cette ampleur, a voulu attirer sur lui l'attention et lui attribuer quelque, signification spéciale. Je ne vois pas d'autre explication du fait et de tout l'ensemble de cette épitaphe, que la suivante fournie à point par l'Apocalypse. Le Fils de l'homme fait écrire à l'Ange, à Tévêque de Philadelphie : Celui qui sera victorieux, je ferai de lui utie colonne dans le temple de mon Dieu, et il ne sortira plus dehors ; et j'écrirai sur lui le nom de mon Dieu et le nom de la Cité de mon Dieu, la nouvelle Jérusalem, qui descend du ciel d auprès de mon Dieu et mon nom nouveau *. Le nom du Père du Fils de l'homme, c'est son monogramme A û, sur la tombe d'Agapis ; le nom nouveau du Fils de l'homme, c'est, en double, le tau rappelant le chi ou étant son équivalent et le chi uni au rAo, deux formes du monogramme du Christ ; enfin, le nom de la Cité de Dieu, la nouvelle Jérusalem, ne serait-il pas désigné par ce grand A, qui fait pendant à Agapis ? La sainte Cité est appelée dans l'Apocalypse la Bien-aimée, ■rfjv TQYainjîAsvyiv •. C'est le nom de l'Epouse du Cantique des Cantiques, toujours appelée dans les Septante 'AyaTH), Agapé, l'Amour; et c'est le nom d'Agapis notre défunte. Cet A intentionnel, qui fait pendant à celle-ci, ne répond à aucun autre mot possible de l'Ecriture qu'AYaTrrj. Sur la tombe d'Agapis nous trouvons donc, ce semble, trois monogrammes : A û, celui du Père ; T ou X joint à P, celui du Fils ; A,
• M. de Rossi, De iiiuUs carth,; SpiciL Soksm., t. IV, p. 527. — Nous reproduisons son dessin, pi. XII, 33. Le marbre qui était au Musée du Vatican est maintenant à celui du Latran. Il est photographié, tav XIV, 32, dans II Museo epigrafico cristianô PIO-LATERANENSE, Memoria del Comm Gio.-Uatt de Rossi, présidente délia pontificia Accadcmia di arcbeoiogia. — Estratto dol volume intitolato : Triplice omaggio alla Santità di Papa PIO IX nel auo Giubileo episcopale offerto dalle ire romane Accademie, pontificia di Archeologia, insigne délie Belle Arti denominata di S. Luca, pontificia de' Nuovi Lincei, Roma, 1877, fol., pp. 53, tav. XXIV.
« Apoc, m, 12.
»Apoc.,XX,8.
LA CAPPEIXA GRECA 329
celui de la Jérusalem céleste, qui est en même temps celui de TEsprit-Saint, l'Amour infini qui lui donne sa paix et son nom. L'épitapfae d'Agapis s'explique admirablement par l'Apocalypse et elle peut aider à comprendre un des passages les plus difficiles de ce livre mystérieux.
Les indications qu'elle nous fournit sont loin d'être isolées.
L'an 389, au cimetière de Cyriaque ou peut-être à celui de Saint- Sébastien, « sous les consuls Timasius et Promotus, homme claris- (c sime \ fut déposée en paix le XV des calendes de septembre Force tissîma, » dont le nom, celui de la femme forte des Proverbes, rappelle bien le victorieux de rApocaljrpse. Un vase de sang accompagnait son corps. Voici son épitaphe, qui orne le frontispice de la custode des reliques de la basilique de Saint-Marc, au pied du . Capitole * :
A monogramme conslaotinien û
monogramme DEP. IN P. XV. KAL. SEP. monogramme
crnciformo FORTISSIMA . CONS. cruciforme
TIMASIO. eT PROMoTo
(Colombe ayant aux [taltcs le rameau d'olivier)
Le nom de l'Eternel, l'A et û, est en tête de l'épita'phe, à la place du D M, Diis manibus, du nom des « dieux mânes, t> auxquels les païens consacraient leurs tombes. Au milieu est le nom du Christ, qui est dans la forme de Dieu, comme dit S. Paul ', étant le Fils éternel comme le Père. Ce nom, qui est là avec le monogramme constantinien, est aux côtés de l'épitaphe avec le monogramme cruciforme. Le grand I et les deux grands T de la quatrième ligne ontils été gravés ainsi pour rappeler le nom de Jésus et sa croix ? Je ne l'affirmerais pas ; mais ils pouvaient bien les rappeler. Quant au nom de la Jérusalem céleste, la Cité de la paix, dite aussi dans l'Ecriture Salem, la paix, il se trouve dans Vin pace de l'épitaphe et dans le rameau d'olivier apporté par la colombe, la paix apportée
* De famille sénatoriale.
* IiMcriptioneB christianœ, 1. 1, p. 166. »PhiUp.,II, 6.
330 LA CAPPELLA GRBGA
par le Christ, qui complète le monument. Sur le marbre de Fortissima, stèle — c'est le nom grec de la colonne \ — stèle glorieuse dans le temple de Dieu, apparaissent gravés le nom de Dieu, le noni nouveau du Verbe, le nom de la nouvelle Jérusalem. « Jérusalem,» n'est-ce p^s ainsi qu'est appelé sur un graphite le cimetière de Saint-Calixte *? De Fortissima donc on peut dire, d'après son épitaphe, ce que le Psalmiste a dit de Dieu qui venge ses saints : d Et factus est in PAGE locus ejus, son lieu a été fixé dans la paix, » L'hébreu porte dayis Salem, c'est-à-dire dans Jérusalem '.
Une médaille de dévotion, de la première moitié environ du cinquième siècle *, nous présente, en troisième lieu, d'un côté le riche tombeau de saint Laurent où une femme, un flambeau à la main, va faire un vœu, de l'autre, le fameux supplice du martyr. Le juge siège, le sceptre à la main, ayant son assesseur sur l'escabeau du tribunal. Devant lui est le martyr, étendu sur le gril, nu, la partie antérieure du corps du côté des flammes, les pieds tenus par le bourreau. Il expire enjoignant les mains. Son âme, sous la figure d'une jeune fille, V Epouse de l'Apocalypse plutôt que la Psyché, Vâme des anciens, car elle n'a pas les ailes de Psyché, monte au ciel, étendant les mains en Orante. L'A et l'O sont un peu au-dessus des deux mains ; le monogramme cruciforme du Christ est au-dessus et en avant du front du martyr; une couronne descend du ciel, apportée par la main divine, sur la tête de l'àme triomphante ^ Si l'A 12 se rapporte au Père, le monogramme au Christ, la couronne rappelle aussi Jérusalem, à qui le Prophète chante : Tu seras une couronne de beauté dans la main du Seigneur et un diadème de royauté dans la main de ton Dieu ^ : Jérusalem descendant du ciel d'auprès de Dieu \ Jérusalem où l'Esprit-Saint épanche cette vie infinie, dont
» Apoc,, III. 12
* Roma sotU, t. Il, tav. XXX.
» Ps. LXXV, 3.
* Bulletino, 1869, pi. III, 8. - Ici pi. XI, 39.
* J'ai vu ainsi, en 1876, sur le marbre d'un loculus, dans lu partie du cimetière d'Ostrien qui est sous la basilique de Sainte- Agnès, une Orante, dessinée à Tétat glorieux, sans yôtement, ayant le monogramme constantinien du Christ sur la tète, et au-dessus des mains, ici A, là û. Le marbre Tenait d'êtare découvert.
* Is., LXII, 3. Sept.
"Apoc., XXI,2.
LA CAPPELLA 6REGA 331
le Christ a dit au victorieux par la foi : Je te donnerai la couronne de vie *. Laurent reçoit cette couronne^ tissée de laurier, sans doute, comme son nom ; et la femme Successa vient lui demander de la faire participer à sa vie. La légende des deux côtés de la médaille porte : « SVCCESSA VIVAlS : Successa, vis » — « vis au nom de « Laurent, » selon la formule plus explicite qu'on rencontre ailleurs, et vis comme Laurent de la vie de Dieu, de la vie du Christ, de la vie de la Jérusalem céleste.
Un quatrième monument va nous donner une explication plus claire encore et complète, nous osons Tespérer, du texte difficile de FApocalypse sur lequel nous cherchons à concentrer de divers points une lumière nouvelle.
A Boville, rhéritière d'Albe, où se terminaient^ à quatre lieues de Rome, les deux files des splendides tombeaux de la voie Appienne, on vient de découvrir deux chapiteaux des quatre colonnes qui, au siècle de Constantin, supportaient lé ciborium de Tautel de la basilique. L'un et Tautre, au devant et dans toute la hauteur de la corbeille du chapiteau, formée de feuilles de palmier, offre le monogramme constantinien du Christ flanqué de TA et û '. Voilà bien, dmis le temple de Dieu et debout devant le trône et en présence de r Agneau % les colonnes resplendissantes qui sont les images des saints, les voilà portant inscrites sur elles le nom de TEternel et celui du Christ. Mais où est le nom de la Cité de Dieu, de la nou^ velle Jérusalem, TYjd Kaiv9i<y *IppouaaX7Îu ? Serai-je téméraire de le voir en double avec le K etlel, dans la ligne centrale et les deux branches ouvertes sur le côtés du )^ * ? S. Paulin, qui reconnaît une à une toutes les lettres du nom du Christ dans le monogramme, n'hésiterait guères, ce me semble. Je regrette assurément de ne pas trouver un seul texte des anciens à l'appui d'une interprétation si naturelle. Mais^ quand je vois, à rentrée de la chambre des Papes, au cimetière de Saint-Calixte, un pèlerin écrire : « lerusale civitas et ornaa mentvm martyrv dni, Jérusalem, la cité et l'ornement des martyrs
* Apoc, II, 10.
« Bulletino. 1873, tav. VllI, 1, 2. - Ici pi. XI, 40. » Apoc, VU, 9.
^ Le K apparat uni au F, au-dessous de la boude, sur une pierre cémétériale de Saint-Calixte. Roma soit, t. Il, tav. XXXIX» 17.
332 LA CAPPELLA GREGA
« du Seigneur ', » j*ai peine à croire que les anciens, avec leur subtilité pieuse et infinie, n'aient pas remarqué TI et le K, les initiales en grec de la Jérusalem nouvelle dan? le monogramme constantinien qu'ils n'ont cessé de transcrire et de varier. L'observation était plus facile encore avec la formule plus ancienne de ce monogramme, offrant au centre l'I au lieu du P et signifiant Jésus-Chnst au lieu de Christ. Les initiales de la Jérusalem nouvelle comme celles de Jésus-Christ y sont exactement. Et qui sait si, au cimetière de Sainte-Agnès, le marbre de Calinice, la Victorieuse, dont le nom grec écrit en lettres latines commence, au lieu d'un C latin, par un K grec où l'on peut facilement distinguer l'I et le K,
IcALINlCE,
ne nous ofi*re pas précisément ces initiales de la Jérusalem nouvelle dont le nom doit décorer la stèle du victorieux ' ? En joignant donc au monogramme )|c l'A 12 que nous trouvons à côté de la cappella greca, au lendemain de TApocalypse, nous avons, en dessin précis, son fameux texte sur les trois noms gravé sur la stèle ou colonne du temple de Dieu, dont les deux colonnes d'autel de Boville viennent de nous fournir, au siècle de Constantin, deux inappréciables exemplaires.
Il serait bien étonnant, d'ailleurs, qu'un texte de cette importance et qui semble inspiré de Dieu exprès pour inspirer les sculpteurs des tombes chrétiennes n'y ait pas laissé ses traces. On ira, ou je me trompe, en les retrouvant de plus en plus.
Celte explication d'un texte difficile de l'Apocalypse nous conduit à celle d'un texte précédent, et à unrj petite excursion non moins intéressante qu utile à notre sujet. Le Christ dit du fidèle victorieux du démon et du monde^ : Je lui donnerai de la manne cachée et je lui donnerai un jeton blanc et sur ce jeton un nom nouveau écrit que personne ne connaît que celui qui le reçoit *. Quel est ce jeton ? quelle est cette manne?
« Roma soit, t. II, tav. XXX.
« Aringhi, t. H, p. 177.
«IJoan., n. 13, 14; V,4, 5.
* Apoc., II, 17.
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LA CAPPELLA GRECA 333
S. Zénon^ évêque de Vérone dans la seconde moitié du IV* siècle, nous parle d'un denier, unus denarius, d'un denier d'or, denarium aureum, d'une solde, wmm stipendium, donné au néophyte après son baptême *. C'est, d'après lui, l'image du talent, unum talentum ou de la mine, mna tua, que reçoit au moins tout serviteur du Père de famille dans l'Évangile, et qu'il doit soigneusement et laborieusement faire valoir *. A Rome on donnait dix siliques, decem silicas ', petite monnaie, rappelant les dix as que vaut le denier. « La con- <c frontation des passages de S. Zenon avec les Ordres liturgiques « romains, démontre évidemment, dit M. de Rossi, que parmi les « anciens rites du Baptême, il y avait aussi celui de donner aux « néophytes quelque monnaie *. » Mais sur le denier d'or dont parle S. Zenon il y avait une marque : denarium aureum,,, signatum, dit-il.
Cette marque rappelait celle du denier romain dont on prononce ici le nom. Or la marque du denier romain est X à l'origine ^ ^ dès le second ou le troisième siècle * et sur les monnaies de Dioclétien \ Le X indique le nombre dix ; et le I transversal parait indiquer l'unité qui est la livre. Le denier qui originairement et primitivement était d'argent valait en effet dix as ou unités (â<; pour eU, «ii;, dans la langue des Tarentins), c'est-à-dire dix livres de cuivre, cette livre étant l'unité de poids à l'origine. Mais c'est là le monogramme de Christ, X, et, avec une seule variante de position celui de Jésus-Christ, )|c. Les chrétiens savaient bien l'y voir, il n'y a pas à en douter. Le cimetière de Saint-Calixte vient d'en fournir la preuve à M. de Rossi. Parlant d'une région récemment explorée, il écrit :
c Les loculi des parois sont presque tous intacts et garnis d'épitapbes tracées sur la chaux, parmi lesquelles j'obserYe une rare variante, plusieurs fois répétée, du
« Ub. I, tract. XIV ; lib. Il, tract. XXXV, XLIL
« Matth., XXV, 15, 24 , Luc,, XIX, 16. - S, Zeno, lib. I, tract. XIV,
» Martène, De ant. eccL ritihus, lib. I, cap. I, art. 18, Ordo VI, VIII.
* BulUtino, 1869, p. 57.
* Rich, Denarius.
^ Epigraphe de Théodore qui assure c -X- AEKA, dix deniers » au fossoyeur pour Tentretien annuel de sa tombe. Roma sott., U III, p* 432* ' Roma sotU, U III, p. 1)3 — Bulleiinoy 1875, p, 78.
334 LA CAPPELLA 6RBCA
monogramme du Christ, dessiné dans la forme de la noie romaine du denier. L'écrivain même d'une de ces épita^thes a apposé à eette note l'explication qui en certifie la signification chrétienne. Il a gravé : TE IN -)(- CHRISTVM ».
On retrouvera deux fois ce signe du denier romain, aux côtés de la croix latine, portant TA il, sur la tombe de Gundiisclus inhumé au VI' siècle à Reval-Tourdan, près Vienne dans les Gaules, le signe, x lui servant de variante sur une inscription d'Anse de Tan 498 *.
Le signe qu'on rencontre plusieurs fois sur les tombes, y compris celle d'Aquilinus, nous rappelant Aquila et Prisca et la cappella greca ',
:^ (inscrit dans un cercle) a^VILINI
•^ [inscrit dans un cercle),
avec cette variante parfois juxtaposée *
-f- (inscrit dans un cercle),
et celle du monogramme constantinien ou cruciforme, inscrit seul ou avec A û, dans un cercle ou une couronne % ce signe est est donc un denier marqué Jésus-Christ ou Christ. Et n'est-ce pas le nom nouveau du Verbe de Dieu, du Fils de Dieu, le nom nouveau écrit que personne ne connaît que celui qui le reçoit? Dans W 4e&ieF baptismal remis au néophyte comme son diplôme de christianisme, sa médaille ou tessère de frère dans le Christ, un païen ne devait voir que la marque du denier vulgaire, dix as. Le chrétien seul savait lire Jésus-Christ ou Christ; et il se plaisait même parfois à reconnaître ces noms chéris dans la marque spéciale du denier public où.
* Sois ou tu es dans le Christ. Ibid. — Voir Rotna soit , t. III, p. 92. « Inscript, chrét., pi. 62, 373 ; pi. 3, 9.
8 M. Perret, t. V, pi. XLVIl ; Boldetti. p. 374, 375 ; Marangoni, Acta S. Victor., p. 131; Roma soit,, t. III, p. 11, 188. L'épitaphe d'Aquilinus est dans \ARoma 8ott., p. 188. C'est un denier aussi qui parait attaché à la lampe de Januaria, la vierge sage de TÉvangile, sur le marbre de son loculus, au cimetière de Saint-Calixte, dans un appendice à l'aire première, remontant à la fin du second siècle. Rom. sotteiT., t. III, tav. XXVIII, 22. Nous décrirons plus loin cet important monument.
* Boldetti, p. 375 ; Marangoni, p. 131.
» Roma soit,, tav. XXIV, 7; XXVI, 39 ; XXVDI, 35, 36 ; XXX, 35, 42.
LA CAPPELLA 6REGA 335
à côté de rimage de Tempire ou de Temperear romain, surgissait pour lui celle de l'Empereur éternel. « Ce n'est pas étonnant, dit « M. de Rossi, parlant de la seconde marque du denier,que les fidèles « habitués à cacher le signum du nom du Christ, sous le chiffre (c qui, à la fin du troisième siècle et au commencement du qua- <c trième, courait dans toutes les mains comme signe du denier, « aient parfois employé à cet usage le sigle épigraphique solennel a du denier lui-même \
Ainsi paraît s'expliquer sans effort le passage où S. Zenon parle de l'empreinte du denier d'or donné aux néophytes, passage qui a fait le désespoir des commentateurs. S. Zenon appelle ce denier « denarium aureum triplicis numismatù unione signatum, un denier « d'or marqué de l'union d'une triple empreinte. » Nous venons de voir les trois barres croisées sur le denier sacré. Elles n'ont pas d'ailleurs un seul sens^ elles en ont trois. En exprimant le nom du Christ, elles dessinent sa croix et elles figurent la Trinité. C'est ce que nous apprendra S. Paulin. Il nous a signalé dans le chi traversé verticalement du rho une des deux formes de la croix : il appellera notre attention sur ces trois verges unies ensemble en un seul caractère, una tribus firmatur littera virgis, et dira que cette marque « unique avec trois verges est faîte pour signifier que le Seigneur « est en même temps trois fois un, ut tribus una. •<— Significet virgis K Dominum simul esse 1er unum *. » N'est-ce pas là cette « union « d'une triple empreinte » que nous trouvons sur le denier d'or de S. Zenon et en même temps sur le denier scellant diverses tombes chrétiennes?
Je n'ai point à rechercher si à Vérone^ au quatrième siècle, ce denier d'or était d'or matériel^ ou appelé d'or à cause de ses significations sublimes. Une petite médaille d'or donnée en étrenne baptismale au néophyte par son parrain, comme un anneau d'or est donné aujourd'hui par l'époux même pauvre à son épouse, n'a rien d'invraisemblable. Mais si l'or terrestre faisait défaut au denier, il portait, avec son empreinte, l'or même de l'essence divine.
Ce denier que recevait ce néophyte au sortir du Baptême ou
» Roma 8oU., t. III, p. 93.
« Poema XEL, v. 627-9.
336 LA CAPPELLA GREGA
plutôt de rEucliaristie qui suivait la Confirmation, complément du Baptême, ce denier frappé du signe du Christ était-il sans rapport avec le Christ en ce sacrement qui est lui-même, c'est-à-dire F Eucharistie ? Avec le denier de son initiation le fidèle emportait le pain eucharistique à sa maison. N'était-ce pas un disque sacré accompagné d'un disque plus sacré encore? Ernulphe, évêque de Rochesteren 1124, nous dit que le pain eucharistique était donné alors aux fidèles comme il Test aujourd'hui « en forme de monnaie, in « formam nummt *. » Honorius, prêtre d'Autun, mort vers 1145, dit qu'il représentait une sorte de denier, in modum denarii ^ Les pains des anciens apparaissant toujours ronds, le pain azyme, par lequel a commencé et a dû se continuer régulièrement la consécration de l'Eucharistie étant mince, ce pain sacré devant être emporté à la maison dans de petits coffrets de nature à y entrer et à y rester inaperçus, il est évident que dès les premiers siècles de l'Eglise, il a dû ressembler à une monnaie ou à un denier de plus ou moins large dimension. Comme les pains ronds étaient toujours marqués d'un certain nombre de rayons partant du centre, le pain eucharistique a dû l'être aussi ; et ces rayons au nombre de quatre ou de six ont du former le monogramme Christ ou Jésus^Christ, En effet nous avons trouvé les cinq pains multipliés au désert, image certaine du pain eucharistique, dessinés comme des deniers cruciformes avec le sens de Christ ^ ; et ces mêmes pains, accompagnés des deux poissons qui précisent encore davantage le symbolisme, ressemblent ailleurs à de vrais deniers romains dont le X et le I se lisent JésuS'Christ * Honorius d'Autun nous prouve qu'au douzième siècle encore la tradition sur ce denier mystique n'était point effacée, et il nous en donne une pleine révélation. Il dit de la forme du pain eucharistique. De forma panis :
a Le pain reçoit la forme d'un denier, panis,.. in modum denarii formatur, car le pain de vie, le Christ, a été livré pour un certain nombre de deniers, lui, le vrai denier qui sera donné en récompense aux ouvriers de la ?igne. L'image du Seigneur
* D*Achery, Spicileglum, t. III, p. 471. » PatroL lat., t. CLXXII, col. 555.
» Marangoni, Àcta S. Vict., p. 87. — îd pi. XI, 22.
* M. Perret, t. V, pL XLVII, 18.
LA CAPPELLA GRECA 337
est exprimée avec des lettres sur ce pain, parce que sur le denier on grave Timage et le. nom de Tempereur, et que par ce pain l'image de Dieu est réparée en nous et notre nom inscrit dans le livre de vie *. 9
Il nous montre le pain eucharistique marqué de la croix latine flanquée de FA û, dérivation certaine du monogramme conslanti-4 nien, du * et du +, qu'on trouve pareillement accompagnés. En terminant un chapitre par ces paroles : « Rien ne se fait dans « ce sacrement sans quelque cause de signification rationce nelle, » il intitule le suivant : a De ï Alpha et Oméga et de sa « croix, De A et a et illius cruce A f 11 ; et il montre soit dans TA ouvert en bas, couvert en haut, soit dans û présentant sur une ligne terrestre un cercle céleste, Thumanité et la divinité du Christ, ajoutant : « Le faîte de cette lettre (A û), est réuni en forme do « croix Alil : c'est la sainte Croix par laquelle les choses humaines « sont jointes aux choses divines '. »
Il me semble que dès le second siècle, S. Irénée préludait à Lyon à cette théologie exposée à Autun par Honorius. Je lis dans Maldonat expliquant la parabole du denier donné aux ouvriers delà vigne pour prix de cette journée qui représente notre vie temporelle : « On se demande pourquoi le Christ a comparé la vie éternelle à un « denier plutôt qu'à une autre sorte de monnaie. S. Irénée répond « (1. 4. cap. 70) : c'est parce que le denier portait l'image du roi et « que ceux qui seront sauvés deviendront conformes à l'image du « Fils de Dieu ^ » S. Ambroise comprenait de même le denier mystique, puisqu'il disait en parlant des deux deniers donnés pour le blessé, figure de l'humanité, par le bon Samaritain, figure du Christ : « Quels sont ces deux deniers^ si ce n'est les deux Testa- « ments qui portent sur eux l'image empreinte du Roi éternel dont « le prix du sang a guéri lîos plaies *? » S. Augustin ne l'entendait pas autrement, a Ce denier, dit-il du denier des ouvriers de la « vigne..., c'est la vie éternelle elle-même, c'est le Royaume lui- « même 4es cieux... Comme la vie éternelle elle-même sera donnée
* Gemma anitnœ^ 1. 1, cap, XXXV. Pair. laL^ t. CLXXII, col. 555. « Ihid., 1. 1, cap. C, CI, col. 576.
' JnJtfa«/i.,XX.
* In Luc, X, 35.
338 LA CAPPELLA 6REGA
« pareillement à tous les saints/un denier égal est attribué à tous les « ouvriers \ » Est- il nécessaire d'ajouter que le denier, étant pour S. Irénée, S. Ambroise, S. Augustin l'image de la vie éternelle dans le monde futur, il Tétait nécessairement de TEucharistie qui est cette vie dans le monde présent et qui sera précisément le festin de la vie béatifique?
L'Eucharistie est le type des chrétiens en même temps que leur vie. De là un point de vue nouveau pour le denier mystique et de nouvelles clartés aussi pour le signe du Christ.
Comparant et identifiant en quelque sorte les fidèles à TEucharistie dont ils se nourrissent^ S. Paul écrivait aux Corinthiens : Vous êtes des pains azymes, car notre Pâque, le Christ, a été immolé. . . Célébrofis donc la fête avec les pains azymes de la sincérité et de la vérité '. S. Zenon développait le jour de Pâques, cette pensée de TApôtre aux néophytes, dont les habits blancs rappelaient nonseulement la blancheur des brebis sorties du lavoir, mais encore celles des pains sacrés de Tautel. Marqués du signe du Christ, il les comparait à des pains portant comme des deniers le chiffre de leur juste poids, de leur divine valeur. Il leur adressait cette courte, cette profonde, cette ravissante homélie :
a Tressaillons,fr ères, dans le Christ, et enrichis du produit d'une si grande récolte, rendons louanges et grâces à Dieu le l'ère tout-puissant qui a changé les ivraies, le lolium, les bardanes, les tribules en joyeux froments, lesquels purgés par un soin diligent, heureusement broyés sous le poids pieux de la pierre meulière, criblés selon Tordre, séparés de tout son, ont brillé en blanche farine d'une merveiUeuse splendeur. Elle n*a été adultérée par aucun levain, mais diligemment arrosée et pétrie. Elle a reçu le sel, elle a été rendue lisse par Thuile qui donne la lumière, elle a été convenablement disposée par des services compétents, elle est devenue des pains azymes. Ceux que vous voyez, à la suite d'une cuisson excellente, respirent une suave odeur; ils n'ont pas été cuits au four, mais à la fontaine, non au feu humain, mais au feu divin ; l'air ne les a pas corrompus, aucune fumée amère ne les a infectés, le froid ne les a pas crevassés : de plus, ils sont levés sans levain. Certes, ce ne sont pas des pains de vile qualité, ni vieux, ni crus, ni moisis. Ils ont la couleur du lait, ils ont la saveur du lait. '
Mais peut-être, de ce que quelques-uns semblent petits déforme ', pensera-t-on
* De sancia virginiiate, 26.
» I Cor., V, 7, 8.
' Adolescent», enfants, gens de basse condition ou censés ignorants.
LA CAPPELIÂ GRECÂ 339
mal du boulanger. Peu m'importe, frères ; car, bien que pauvre, je protège mon front et je connais ma foi. Si les ouvriers qui sont avec moi savent quelque chose, qu'ils le disent! Je me réjouis de ce gain, mais sans avoir conscience d'aucune supercherie, je le déclare en vérité. Enfin vous aussi vous avez avec vous le poids antique, vous avez la balance : faites la vérification, comme vous voudrez; pesezles l'un après l'autre : vous n'en trouverez pas un qui n'ait le poids. Us sont tous du poids de trois livres, marqués de la livre unique de la monnaie sacrée, Tripjndes sunt omnes, numismaiis sacri una libi*a signati '.
S. Zenon ditailleurs des Juifs et des Gentils qu'ils forment par le Baptême un seul peuple, étant marqués du signe unique du Christ, in umitn populum Chris ti uno signo signati '. C'est ce signe qui est « la livre unique » , c'est-à-dire la marque unique du poids d'un chrétien. Or cette « livre unique » indique le poids « de trois « livres, » et c'est le signe de la Trinité en même temps que celui du Christ. Où trouver tout cela ensemble ailleurs que dans le mono gramme à « trois verges, » où S. Paulin nous le montrera en effet, dans le denier rond marqué du *, dont la forme et l'empreinte sont celles du pain eucharistique ?
S. Augustin expliquait à son peuple, à Hippone, le denier mystique, comme S. Zenon à Vérone, sans aller, il est vrai, jusqu'à signaler la Trinité dans les linéaments du nom du Christ, mais en insistant sur l' identification du Christ et du chrétien dont le signe du Christ, tracé sur notre front, et le corps du Christ, reçu et, si j'ose dire, absorbé dans notre poitrine, sont la cause efficace. .
c L'homme, dit ce Père, est la monnaie du Christ. Là est l'image du Christ, là est le nom du Christ, les fondions du Christ et les offices du Christ. Moneta Christi homo est. Ihi iviago Chris ti, ibi nomen Christi, 7nunu& Christi et officia Christi '... Nous sommes la monnaie de Dieu, nous avons erré hors de son trésor. L'erreur a effacé les caractères imprimés en nous : il est venu nous réformer celui qui nous avait formés. Il cherche lui-même sa pièce de monnaie comme César la sienne ; c'est pourquoi il dit : Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu : à César les deniers, à Dieu vous-mêmes, CesarinummoSy Deo vos ipsos ^»
Revenons au texte de l'Apocalypse.
« L. n, tract. XLIV.
« L. II, tract. XLIII.
• Sermo XC, 10.
* In Joan. , tract. XL, 9.
340 LA CAPPELLA GREGA
Le denier baptismal, rEucharistie ayant la forme de ce denier, Fun et l'autre, marqué du signe du Christ, étant l'image et le salaire du chrétien, n'est-ce pas là la manne cachée et le jeton blanc que le Christ promet au victorieux ? La manne cachée^ qui est le pain eucharistique, parait être distincte du jeton blanc portant le nom nouveau du Verbe. Ce jeton blanc, répondant si bien au denier fait régulièrement d'argent ou à tel disque d'ivoire, d'os ou d'une matière blanche quelconque qui en était l'équivalent, semble être en vérité la tessère baptismale. Le néophyte la rapportait de l'église avec l'Eucharistie. Il se pourrait cependant que le jeton blanc ne fût autre chose que la manne cachée désignée une seconde fois par sa rondeur, sa blancheur et son signe du Christ, celte figure de rhétorique appelée « ^v 5ià Suoîv une chose dite par deux, » étant très-ordinaire dans le style hébraïque qui est celui de l'Apocalypse. Toujours est-il que l'Apocalypse même nous fait entrevoir, si elle ne nous l'accuse, la distinction du pain eucharistique et de la tessère baptismale et qu'elle nous indique en même temps avec leur relation intime, leur intéressante ressemblance plus ou moins révélée par les monuments.
N'achevons pas cette excursion sans montrer combien les textes de l'Apocalypse parallèles aux deux que nous venons de commenter, s'éclairent de cette lumière tirée du signe du Christ.
Le Christ, parlant à saint Jean promet au victorieux sept récompenses que voici rapprochées l'une de l'autre :
c A TAnge de TËglise d'Ephèse écris : ... Que celui qui a des oreilles entende ce que T Esprit dit aux Eglises ! Au victorieux je donnerai de manger de Tarbre de vie qui est dans le Paradis de mon Dieu .
Et à l'Ange de TËglise de Smyrne, écris : ... Sois fidèle jusqu'à la mort, et je te donnerai la couronne de vie. Que celui qui a des oreilles entende ce que l'Esprit dit aux Eglises !
Et à TAnge de l'Eglise de Pergame, écris : ... Que celui qui a des oreilles entende ce que TEsprit dit aux Églises ! Au victorieux je donnerai de la manne cachée et je lui donnerai un jeton blanc et sur le jeton un nom nouveau écrit que personne ne connaît que celui qui le reçoit.
Et à TAnge de TËglise de Tbyatire, écris .... Voici ce que dit le Fils de Dieu... : Celui qui sera victorieux et qui gardera jusqu*à la fin mes œuvres, je lui donnerai pouvoir sur les nations, et il les paîtra avec une verge de fer et elles seront brisées comme des vases d'argile, ainsi que j'en ai reçu le pouvoir de mon Père, et je lui donnerai l'étoile du matin. Que celui qui a des oreilles entende ce que l'Esprit dit aux Eglises !
LA GAPPBLLA GRBGA 341
Et à l'Ange de l'Eglise de Sardes, écris : ... Le victorieux sera ainsi (que moi) revêtu de vêtements blancs et je n'effacerai point son nom du livre de vie, et je confesserai son nom devant mon Père et devant ses Anges. Que celui qui a des oreilles entende ce que l'Esprit dit aux Églises !
Et à l'Ange de l'Eglise de Philadelphie, écris : ... Le victorieux, je ferai de lui une colonne dans le temple de mon Dieu, et il ne sortira plus dehoi's, et j'écrirai sur lui le nom de mon Dieu, et le nom de la cité de mon Dieu, la nouvelle Jérusalem qui descend du ciel d'auprès de mon Dieu, et mon nom nouveau. Qile celui qui a des oreilles entende ce que TEsprit dit aux Eglises !
Et à l'Ange de l'Eglise de Laodicée, écris : ... Le victorieux, je lui donnerai de s'asseoir avec moi dans mon trône, de même que j'ai vaincu moi aussi et que je me suis assis avec mon Père dans son trône. Que celui qui a des oreilles entende ce que l'Esprit dit aux Eglises ^ ! v
Fruit de f Arbre de vie, couronne de vie y manne cachée et jeton blanc, étoile du matin, vêtements blancs, nom de Dieu, nom delà nouvelle Jérusalem, nom nouveau du Verbe de Dieu, Jésus-Christ, droit de s'asseoir dans le trône du Christ assis avec son Père, chacune de ces sept récompenses solennelles est signiflée à part et on lui trouvera sa représentation propre sur les monuments chrétiens. Il est bien remarquable, cependant, que ces sept récompenses apparaissent identifiées, ou en rapport symbolique plus ou moins immédiat, avec le denier eucharistique. Ne signalons pas ce qui est visible ou déjà signalé. Restent la couronne de vie, Vétoile, les vêtements blancs, le nom de Dieu, le trôiie. Ce nom de couronne de vie ne convient-il pas à TEucharistie avec la forme ronde du pain et le cercle naturel ou spécialement dessiné y enveloppant le signe du Christ appelé, nous l'avons vu, « Bita, la vie, » cercle qui sera une couronne sur le labarum de Constantin et tant de fois depuis? Des le second siècle, près de la cappella grcca, quatre fois la colombe apportant le rameau d*olivier, symbole du Christ, apparaît dans une couronne de laurier, aux coins d'une voûte, à la place ordinaire des Saisons, autour de Tiraage du Bon Pasteur rapportant sa brebis, entouré d'une même couronne ^ L'olivier de la paix tient lieu à lui seul des roses, des raisins, des épis, des branches de laurier ou
' Apoc., II, 1 III, 22.
• Aringhi, t. II, p. 293. — Ces quatre colombes, dans un cadre rappelant la couronne, se revoient autour du Bon Pasteur qui est dessiné ici pi. IX, 2, dans Aringhi, t. H, p. 303.
342 LA CAPPELLA GBECA
d'olivier, symboles des quatre Saisons et de leur béatitude : celle de la paix équivaut à tout, et Ton voit bien qui la donne. L'étoile manquait-elle au pain eucharistique? Il était marqué du monogramme ; et, + ou *, nous verrons par les monuments que ce monogramme était considéré comme l'étoile du Christ *. La blancheur du pain eucharistique est d'après S. Zenon, celle des vêtements des néophytes, vêtus comme les victorieux, comme le Christ, parce que, ainsi que le Christ, ils ont vaincu le monde et le démon. Le nom de Dieu, TA et U, se trouve dès le second siècle sur une tombe, et il sera au quatrième l'appendice ordinaire du monogramme du Christ: ne pouvait-il pas l'accompagner dès l'origine sur le pain eucharistique, comme S. Jean semble nous le montrer sur la colonne du temple? Quant à la septième récompense, s'asseoir dans le trône du Christ, le trône du Père, nous ne sommes pas si loin qu'il semble de l'Eucharistie. ]S Agneau esi au milieu du /r(Jn« dans l'Apocalypse ' ; et deux monuments du quatrième siècle, une gemme et un sarcophage, nous montrent son nom inscrit dans une couronne reposant sur le trône divin, la gemme portant au-dessus : « IXÏ8 ('lYi<rov<; Xptcrà; « ïlo; eecu), Jésus-Christ Fils de Dieu '. » C'est le denier d'or, le pain de vie, le soleil éternel.
Mais c'est assez tenter d'illustrer les passages les plus mystérieux de l'Apocalypse par l'archéologie chrétienne, et de rechercher dans les sacrements et les saints rites, au temps même des Apôtres, les traces du signe du Christ. Reprenons le cours de notre sujet. Passons au troisième symbole chrétien en rapport avec ce signe. C'est l'ancre.
{{{. On la rencontre au cimetière de Priscille, dés le second siècle. Elle est sur la tombe d'Irène, EIPH... (elpii^vi, paix), droite, rappelant le tau, T, le chi +, et figurant notre croix ordinaire f , avec un support ornemental fermé par deux segments d'arc tournés en haut, qui sont les crochets de l'ancre ^ Elle est couchée sous le nom grec d'Elpizt/^a (^Tci'Couaa, celle qui espère) écrit en lettres la-
* Voir le chapitre suivant.
•Apoc.,VII, 17.
» BulUtinOy 1872, tav. VI, IX. — Ici pi. XI, 74.
* Musée du Latran, XVIII, 14. - Ici pi. XI, 41.
LA fAPPELIA 6RECA 343
lines *. L'épitapbe de sainte Phîlomfene présente deux fois Tancre cou<îhée : une fois elle est unie à un rameau d'olivier qui monte à gauche du mot Pax '. « Dans la première dérivation des galeries du « cimetière, partant du noyau des hypogées primordiaux»... où Ton voit « des sépulcres et des épitaphes qui sont comme de la face mille des plus anciennes et des centrales, » Tancre apparaît outre deux poissons venant à elle, sous cette inscription dont la calligraphie, le laconisme, les noms grecs à Taccusatif « conviennent bien a au second siècle environ de Tépigraphie chrétienne : »
nAKTOrMIAN nAYAAN.
KAl <t>AABIANON OAYMniON.
« Pactumia Paula et Flavianus Olympius '. » Toutes ces épitaphes sont riu cimetière de Priscillo, et, leur antiquité le démontre, des alentours de la cappella greca. L'ancre est couchée sur le marbre qui fermait la tombe du « lecteur Favor, » au cimetière d'Ostrien dit de Sainte-Agnès, voisin de celui de Priscille ; et l'inscription de Favor appartient à la famille la plus archaïque ou l'une des plus archaïques des catacombes ^ Au cimetière de Domitille, sur le titre très-ancien d'un hypogée ou sépulcre de famille, trouvé dans Tabside de la basilique souterraine de sainte Pétronille, la fille spirituelle de saint Pierre, titre que M. de Rossi a été tenté de lire sepulCRVM FlavioRVM, l'ancre est debout, offrant une certaine figure Antau^ du chi et de la croix, et portée comme sur une base par les crochets de
* Musée du Latrun, XVIII, 10. — SpicU. Solesm., t. III, p. 563. - Ici pi. XI, \2. L'ancre couchée suit encoie répita,.lie VEIIONICI sur un marbre du même cimetière (ju'on vuit a ce Musée, a Dansi le UulUlino de 1870, p. 56 et suiv., dit a M. de Rossi, j*ai formulé les observaiions faites pnncijialement dans le cimetière c de Priscille, qui démontrent que dans la période la plus ancienne de l'épigraphie a chrétienne, Tancre apparaît d'abord seule, puis devient compagne du poisson. » Jkdletino, 1875 p. 62.
* M. Perret, t. V, pi. 42. L'original est avec le corps de la martyre à Noie. Le Musée du Latran en possède un fac-similé. — Nous reproduisons ici pi. XI, 43, la photographie de ce fac-similé, en remettant à sa place la troisième brique Ivmena, que le fossoyeur, par une erreur évidente, a mise la première quand il a fermé le loculus de Filvmena,
» Bulktino, 1870, p. 56, tav IV, 15. - Id pL XI, 44.
* Bulletino, 1871, p. 32.
344 LA CAPPELLA GRECA
l'ancre étendus et tournés en bas \ C'est l'enseigne chrétienne de la famille. Un sarcophage qui « présente les caractères manifestés de « la plus haute antiquité ' «et qu'on date de Trajan ou des premiers Antonins, le plus ancien sarcophage chrétien connu, celui de Livia Primitiva, qui, du cimetière du Vatican, a passé au musée du Louvre, va ifous montrer l'ancre, avec ses crochets en haut qui rappellent les bras du taUy escortant à droite le Bon Pasteur ramenant ses brebis que le poisson escorte à gauche '. Couchée ou droite, l'ancre sera, au second et au troisième siècle, un des signes les plus fréquents de christianisme. Quelle est la signification précise de l'ancre?
On y a vu l'idée abstraite d'espérance, l'ancre accompagnant au cimetière de Priscille les noms de deux femmes Elpiziisa et Spes^ qui sont en grec et en latin celui de l'espérance, et ailleurs le nom pareil d'Elpidius ; et, d'autre part, Tancre cruciforme d'un marbre du cimetière de Prétextât offrant à l'extrémité d'une des branches de la croix la lettre E, qui est l'initiale, pense-t-on, d' « ^XtcIc;, espérance. » Cette épitaphe prouverait donc qu'il faut traduire, l'hiéroglyphe de l'ancre par « espérance, » et que celui du poisson devant se traduire « Jésus-Christ Fils de Dieu-Sauveur », l'anci^e accompagnant le poisson est un hiéroglyphe double qui doit se lire : « Espérance dans le Christ, dans le Christ Dieu, Spes in Christo, spes « in DeOy spes in Deo Christo », comme on lit sur tant de monuments *.
Cette théorie prends avec raison, pour point de départ, ce texte de S. Paul : Nous, dont la ressource est de nous attacher à l'espérance proposée^ que nous avons comme une ancre de tâme sûre et ferme. Mais elle ne prend pas garde à cette suite immédiate du texte : et pénétrant jusqu'au dedans du voile où Jésus, précurseur, est entré pour nous , ayant été fait pontife pour l'éternité \ et aux
* Bulletino, 1874, tav. I. — Ici pi. XII, 8. » Bullelino, 1870, p. 59.
' M. de Rossi a donné un dessin très-exact de la partie centrale de ce précieux sarcophage [Bulletino, 1870, tav. V) que nous reproduisons, pi. XII, 39. Bosio a publié le premier le dessin du sarcophage entier. Âringhi, t. I, p. 321.
* M. de Rossi, De christianis monumentia IX0ÏN exhihentihus, Spicileg. Solesm., t. III, p. 562-3.
» Hebr., VI, 18-20.
LA CAPPELLA 6REGA 345
textes précédents : Ayant donc un grand Pontife qui a pénétré dam les vieux, Jésus Fils de Dieu^ retenons fermement la confession de foi que nom avons faite... Le Christ ne s'est pas glorifié luimême pour devenir pontife : il l'a été par celui qui lui a dit : Tu es prêtre pour l'éternité, selon l'ordre de Melchisedech *. En un mot Tancre, ce n*est pas Tespérance abstraite, c'est Jésus, c'est le Christ, c'est Tétemel Pontife^ attachant notre âme au fond des cieux où il apénétrépour nous,comme Tancreattache le navire aufond desmers. C est pour t espérance d'Israël que je suis enveloppé de cette chaîne, dit aux juifs de Rome ' S. Paul, parlant du Christ, puisqu'il va s'intituler dans ses Épîtres écrites de Rome : L'enchaîné du Christ, t enchaîné du Christ Jésus, l'enchaîné de Jésus-Christ '. Et écrivant aux Colossiens de demeurer fondés et stables dans la foi et immobiles dans l'espérance de l'Evangile, ne leur dit-il pas au sujet du mystère de cet Evangile, qui est la Bonne-Nouvelle : C'est le Christ en vous, t espérance de gloire : Sacramenti... quod est Christus in vohis, spes glorise *? L'ancre, c'est doncle Christ; et, si c'est le signe de l'espérance, c'est le signe de l'espérance dans le Christ.
Les textes littéraires confirment cette indication. Hécube, dans Euripide, s'écrie en parlant de Polydore: « 0 Dieux du pays, sauvez « mon enfant qui, étant seul l'ancre de nos maisons, habite la Thrace « neigeuse, sous la garde d'un hôte son compatriote ^ ! » Dans Euripide encore, quelqu'un dit : « Elle est pour moi la nourriture, une « mfere, une sœur, une esclave, une ancre, un toit ^ » Héliodore, écrivain du IV* siècle, né à Emëse en Phénicie, fait dire pareillement à Théagëne : « Chariclée était pour moi la vie... ma seule consolation
*Hebr.,IV, li; V, 5. 6.
« Act., XXII, 20.
» Ephes., III, t ; Philem., I, 9.
• Colos., I, 23, 27.
• 'û )^ôovfei ôeo\, dWdorTg icaî5 ' ^(xov, 8c {A^vo; otxrov dEyKUp ' dfAÔiv
djv )^iov(&$iQ ^Plli^i^v xaT^^ti Çtfvou ic«Tp(ou fuXaxaioxv.
Ex«6r|, V. 79-83.
• ffit jjLOi xpoçi;, Mifj-rflp àSeX^^, ^fMdîç ^yxopa, cxfpfj.
Fr% inc. 185 (ap. Vulck. Diatr. p. 274).
346 LA CAPPBILA OREGÀ
« et, pour ainsi dire mon ancre \ » A son tour S. Jean Chrysostome dira, mais religieusement et sagement: « Comme est voué à Texé- <( cration celui qui espère en Thomme, ainsi est bienheureux celui <( qui espère en Dieu. Ne vous attachant donc à aucune des choses w d'ici-bas, tenez cette ancre, hofic tene anchoram *. » C'est ainsi que le Christ était Tancre des fidèles, Vancre de tâme, selon le mot de S. Paul. S. Ignace d'Antioche écrivait en conséquence aux Tralliens : <( Jésus-Christ notre espérance, en qui il faut que nous « soyons trouvés passant notre vie, 'lT,aou Xpiatoù, t^; £Xtc(8o; -îifxwv, h « ^ oiotYopTf ; eupêÔYicofjie^a ^ ; » et il finissait son épitre aux Ephésiens par ce souhait : « Fortifiez-vous en Dieu le Père et en Jésus-Christ « notre commune espérance, ttj xoivt) ikisUt ijfiGv *. »
Les monuments tranchent péremptoirement la question. Une gemme, où la colombe perchée sur la branche d'une ancre cruciforme est appelée alHCOr(C), Jésus >, présente Fancre cruciforme escortée à droite et à gauche de ces lettres IHGOTC ; et au bas, à la place des crochets do l'ancre, on trouve étendu un poisson dont on sait la signification : « Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur ^ » Une opale taillée sur les deux faces ofl're pareillement, d'un côté, Tancre cruciforme, de l'autre ces lettres disposées verticalement à l'opposé de la tige de l'ancre «IXOÏG, poisson *, » avec le même sens évident. L'ancre c'est Jésus, c'est le Christ, c'est le Fils de Dieu Sauveur, pénétrant avant nous dans leciel et nous faisant un port de cet océan bienheureux. Une ancre couchée a au-dessus ces deux lettres IH, initiales de Jésus, au-dessous ces deux autres XB, signifiant « le « Christ Dieu '.» C'est la même interprétation parfaitement explicite de l'ancre. Enfin deux gemmes présentent, l'une un poisson collé à la hampe d'une ancre', lautre un dauphin enroulé autour ^ et sur
' XotpixXiià {AOi Cio^ ^v... fjiavifj izapa^xj/yi xoti, (o; eiTceîv, ofYxupa. Heliod.,IV, 19. « In Ps. X.
» M. Perret, t IV, pi. XVI, 26. — Ici pi. XI. 45,
« Mamachi, 1. 1, p. 428. — R. P. Garucd, Hieroglypta, p. 154. — Ici pi. XI, 46.
•^ Mamadji, t. III, p. 22. — Ici pi. Xi, 47,
« Bulletino, 1870, tav. VII, 2.
• Mamachi, t. III, p. 22. - Ici pi. XI, 48,
LA CAPPELLA ORBCA 347
les deux la légende «IXôTC poisson, » c'est-à-dire «Jésus-Christ, « Fils-de-Dieu, Sauveur. » Voilà ce que signifie le poisson, et voilà ce que signifie aussi Tancre à laquelle il est attaché comme une enseigne hiéroglyphique portant sa version avec elle.
Une belle ancre droite fait lire sur sa traverse IHCOYG et sous ses crochets XPtICTOC * : nouvelle preuve, également frappante, que Tancre c'est « Jésus^Christ. » Mais deux poissons escortent ici la tige de Tancre. Nous avons rencontré de même deux poissons se dirigeant vers une ancre droite sur la tombe de Pactumia et de Flavianus, dans le voisinage de la cappella greca et à une antiquité se rapprochant de la sienne. Nous les verrons aussi tout à l'heure sur une cornaline du second siècle *. Ils forment avec l'ancre un groupe vraiment classique '. Us ne peuvent, ou je me trompe, représenter que les fidèles, appelés « petits poissons, pisciculiyy par Tertullien, allant au Christ, unis au Christ. Un des plus anciens monuments qui nous montre ainsi les deux poissons est la tombe des fidèles susdits Pactumia et Flavianus. L'ancre entre deux poissons est remplacée par le X traversé de l'I, monogramme qui se lit « Jésus- « Christ, » sur un monument trouvé près de Modène *. Un monument de Tunis présente également la croix, équivalent du X, entre deux poissons '^ Aussi l'épitapho de Maritima, offrant l'ancre cruciforme couchée et flanquée de deux poissons, porte-t-ello ces mystiques paroles: «Maritima vénérable, tu n'as pas quitté la douce lumière, « car tu avais avec toi le pleinement Immortel en tout, la piété te « conduisant en tout ^ i> Au quatrième siècle, les deux poissons aux côtés de l'ancre seront remplacés par deux colombes aux côtés du monogramme du Christ : et ne convient-on pas que ces colombes représentent les fidèles et particulièrement les deux Églises du Judaïsme et de la Gentilité qui une fois avec leur image et leur
' Mamachi, t. I. pi. XXXI. — Ici pi. XI, 49. L'authenticité de tel de ces monuments publiés par Mamachi serait contestable - je ne Tai pas vue contestée — que l'ensemble n'en fournirait pas moins des preuves ou indices remarquables.
* Ici pi. XI, 50.
' Cf. Boldetti, p. 366, 370.
* Ck)8tadoni, dans le Bulletino^ 1870, p. 13.
* Munter, Primordia Eccleêiœ Àfricanœ. Hasni», 1829, in-4% 1. I, n° 2î. « Boldetti, p. 370.
348 LÀ CAPPELLA 6REGA
nom ^ et maintes fois sous les figures de S. Pierre et de S. Paul leurs Apôtres spéciaux", tiennent une place pareille àlaleur sur les monuments chrétiens? S. Zenon, d'ailleurs, nous déclare expressément, que ces deux poissons représentent les Juifs et les Gentils composant l'Eglise unique du Christ, sous son signe unique qui est ce poisson même. Expliquant aux néophytes allégoriquement et dans le sens chrétien, les douze signes du zodiaque, il dit des trois derniers :
f Le Capricorne a des manières variées et innombrables de nuire ; mais notre Verseau les noyant de ses flots a coutume de les anéantir sans effort. Les deux Poissons le suivant nécessairement dans un signe unique, c'est-à-dire les deux peuples des Juifs et des Gentils, vivant dans l*eau du Baptême, marqués du signe unique du Christ pour former un seul peuple, Uno.,, duo pisces in signo, id est duo ex Judœh et Gentibus populi, baptismatis aquâ vivantes, in unum populum Christi uno signo signati '. •
Si les fidèles attachés au Christ, ancre de T âme, sont représentés sous la figure de poisson, c'est qu'un objet maritime appelle naturellement Tautre, Tancre se rencontrant, d'ailleurs, tout spécialement sur les tombes des défunts dont le nom rappelle la mer, Maritima, Pelagius, Pelagia * ; que les chrétiens sont des poissons divins nés de Teau du Baptême; que Tancre indique le port où les poissons trouvent la sécurité contre les monstres dévorants de la pleine mer et bien plus facilement leur nourriture, les miettes des repas leur tombant continuellement des navires; et qu'enfin dans la pleine mer elle-même, l'ancre procure aussi cet avantage, outre que sa tête et ses crochets, formant pour ainsi dire filet au sein des mers, ne laissent pas d'arrêter quelques proies végétales ou animales. C'est ainsi que l'épitaphe d'Ulpius au cimetière de Thrason, nous montre, en compagnie d'une colombe qui va becqueter un raisin, un poisson attrapant une herbe, ce semble, attachée à la tête de l'ancre ^ Clément d'Alexandrie chante au Christ, ancre en même temps que pécheur : « Pêcheur des hommes qui sont sauvés de la
' Mosaïque de l'église de Sainte-Sabine, de Tan 424 environ Ciampini, t. I, tab. XLVm.
* Gai., II, 7. — Aringhi, t. I, p. 281, etc.
» Tractatus XLIII. Patr. lat,, t. XI, col. 496.
* Boldetti, p. 370; M. Perret, t. V, pi. V; Marangoni, Acta S. Victor., p. 107. ' Marangoni, Ibid., p. 111.
LA CAPPELLA GRBCA 349
« méchante mer, tirant du flot ennemi les innocents poissons par « Tamorce d*une douce vie \ »
Une insigne fresque du second siècle, aux cryptes de Lucine du cimetière de Saint-Calixte, oflre, au fond d'une chambre à Teotrée de laquelle est le baptême du Christ et qui contient divers symboles eucharistiques, deux poissons portant sur le dos une corbeille d'osier où sont des pains et une fiole de vin rouge, c'est-à-dire les deux espèces eucharistiques. Les deux poissons nagent en face Tun de l'autre vers un objet central, aujourd'hui disparu, qui, d'après les analogies, doit être une ancre ^ Ce sont les fidèles vivant et se mouvant autour du Christ dans les eaux de leur baptême et munis du viatique céleste, qu'on trouve ailleurs sous la forme d'un vase de lait porté sur le dos des brebis : double image de l'aliment eucharistique que, chaque dimanche, ils rapportaient de l'église dans leurs maisons. On a vu dans ces poissons l'image répétée du Christ sur lequel seraient le pain et le vin, identifiés avec lui-même, et, dans ce groupe, un symbole énergique de la transubstantiation. L'explication que nous donnons est bien plus naturelle : elle rentre dans l'interprétation qui nous parait certaine du groupe de l'ancre et des deux poissons.
L'ancre,quoi qu'il en soit, représente indubitablement Jésus-Christ. On peut se figurer ainsi sa genèse symbolique. A l'état le plus simple, avec sa haste terminée à un bout par un anneau, à l'autre par une pointe de flèche, elle ofiVe d'abord la figure de 11 % initiale du nom de Jésus auquel S. Paul l'a rattachée dans l'épitre aux Hébreux. Nous avons lu ainsi IHCOYC à côté de l'ancre, sur un camée ; et, à ce compte, l'épitaphe d'Agapète déposée au cimetière de Domitille dès le second siècle :