LE PHÉNIX CHEZ LES CHRÉTIENS
Le premier des Pères qui ait fait valoir l'argument du ph^iiîx éû faveur de la résurrection, est le disciple du grand prédicateur Se là réstïrrection même, de S. Paul, le suecesseuf peut-être immédiat de S. Pierre, un ftomain ^'on croit parent dé Tite Flavièn Ctémetxt, consul avec son cousin Domitien, en 9S, le pape S. Clément. Écrivant dès 79, Tannée de la mort de Pline, au nom de TËglise romaine à' rÉglise de Corinthe, il disait : .
^ c Considérons, bien-aimés, comment le Maître nous prouve continuellement le fait de la résurrection future dont il a donné les prémices dans le Seigneur Jésus- Christ, le ressuscitaat d'entre les morts. Voyons, bien-aimés, la résurrection qui arrivera à son heure. Le jour et la nuit nous montrent la résurrection : la nuit se couche, le jour se lève; le jour se retire, la nuit vient sur ses pas. Regardons les fruits de la terre, comment s'opère Fensemencement dû froment.ïiO semeur sort, il jette le grain sur la terre ; les germes tombés sur elle, arides et nus, se dissolvent ; et de cette dissolution la grandeur de la providence du Maître les ressuscite, d'un graiif eu tire une quantité et produit son fh>it.
Voyons ce prodige paradoxal (t6 TcopcfôoÇov o7){X6îov)qui »lieû daîw les régions de rOrient, c'est-à-dire en Arabie. Ily a un oiseau nommé phénix, unique en son 'espèce, qui vit cinq cents ans. Arrivé vers la dissolution de la mort, il se fait un cercueil avec de Tenoehs, de la myrrhe et d^autres aromates, dan^ lequel', son' temps accompli, il entre et meurt. Sa diaii* étant pùti^éftéè, il^seibriile un ver qui-, nourri de hi substance* humide dte ranimai* défunt, prend des plUtiEies, etf, deveîltï fort, porte le cercueil là où sont les ossementb du'défunt son prédécesseur. Chargé des ossements nouveaux, il va droit de la région arabique en £)gypte vers la ville appelée Héliopolis ; et, en plein jour, volant au-dessus de tous les habitants qui le regardent, dépose ces ossements sur Tautel du soleil -, puis, s'élancant, il s'en retourne. Les prêtres consultent les registres des temps, et trouvent que l'oiseau est venu après cinq cents ans accomplis.
Jugerons-nous que c'est une chose grande et étonnante que l'artiBan de l'univers opère la résurrection de tous ceux qui l'ont servi saintement,avec la confiance
532 LA CAPPEtXA 6RSGA
â'ane foi courageuse, quand il nous montre même par un oiseau la magnificence de sa promesse * ? »
Les Constitutions apostoliques, dont la rédaction date du IIP siècle mais dont le fond parait remonter aux Apôtres, expliquent le terme prodige paradoxal de S.Clément, en présentant le prodige de la résurrection du phénix à la suite de ceux de Lazare ressuscité, des trois Hébreux sauvés dans la fournaise, de Daniel délivré des lions, avant la mention des guérisons du paralytique et de Taveugle-né, et celle de la multiplication des pains, au milieu enfin des sujets classiques des catacombes. Elles parlent ainsi de ce prodige aux Gentils qui ne croient pas à la résurrection de la chair :
c Ds disent, eux aussi, montrer une certaine résurrection, ne croyant pas ensuite aux choses qu'ils racontent eux-mêmes. Ils disent qu'il existe un obeau unique en son espèce, fournissant une riche démonstration de la résurrection. D'après eux, il est sans compagne et unique dans le monde ; ils l'appellent phénix ; et ils racontent qu'il vient tous les cinq cents ans en Egypte, au lieu appelé l'Autel-du- Soleil, apportant quantité de cinname, de casse et de bois de baumier. Ils se tourne, à ce qu'ils disent, vers le levant, en priant le soleil, devient volontiers la proie des flammes, et est réduit en cendres. De l'amas de ses cendres naît un ver, qui, réchauffé, a la forme d'un phénix nouveau-né. Devenu oiseau, il prend la route de l'Arabie, qui est par de là le nome d'Egypte. Si donc, comme ils disent, la résurrection est démontrée par un oiseau sans raison, pourquoi nous atta- . quent-iis sans prétexte, quand nous confessons que Celui dont la puissance a amené ce qui n'était pas à être, peut amener de même la dissolution à la réorganisation ' ? »
Au moment'où siégeait S. Clément et où'commencaiant à s* ébaucher les Constitutions apostoliques, qu'on mettra sous son nom. Tacite, parmi les païens, allait rapporter Thistoire du phénix, avec des doutes, Martial, Dion, Celse, Plutarque, en y donnant pleine croyance. Ainsi feront au second siècle ou au commencement du troisième, Lucien ', Aristide, Philostrate, Elien, Solin, en attendant, au quatrième et au cinquième, l'auteur du poème du Phénix, Lactance, ce semble, païen encore, Victor, Gaudien, Nonnus, Hora-
* Epist. I ad CoHnth,, XXIV-VI.
« L. V, c. VII Patr. grœc, t. I, col. 844.
' c Phénix, oiseau des Indes qui se brûle lorsqu'il est parvenu à une extrême € vieillesse. » Peregrinus,
LA CAPPELLA GRECA 533
pollon. Une fois pourtant, le doute de Pline et de Tacite semble atteindre Lucien*.
Les monuments publics ou privés confirment les écrits. « On voit, « assure-t-on, siu* plusieurs deniers d'or de Trajan, l'effigie du « phénix, la tête environnée d'une espèce de nimbe, qui n'est peut- « être autre chose que le disque du soleil, et une branche d'arbre « entre les serres '. » Une médaille d'Antonin, frappée à Alexandrie, porte un phénix au nimbe radié, avec la légende « AIÛN, siècle, » c'est-à-dire siècle d'or, ou peut-être « éternité \ » AETERNITAS est la légende d'une médaille de l'impératrice Faustine, femme d'Antonin, portant le phénix*. L'urne sépulcrale de Marcius Hermès aura de chaque côté de l'épitaphe un phénix sur un bûcher '. Une tombe païenne d'Ostie, faite en autel, présentera un phénix sculpté avec cette légende : « ET TAMEN AD MANES FOENIX ME SERBAT IN « ARA QVI MECVM PROFERAT SE REPARE. — Et cependant chez ce les Mânes le phénix me garde sur l'autel, lui qui avec moi a hâte « de se réparer ®. »
Chez les Romains, qui à l'embaumement égyptien avaient substitué pour les morts le bûcher, dont ils faisaient un théâtre d'apothéose, la légende,onle voit, s était enrichie du drame des flammes. On disait que le phénix ofiVait aux rayons ardents du soleil, siu* l'autel d'Héliopolis, le nid embaumé où il allait mourir, et qu'il renaissait de son mystérieux embrasement. Cet embellissementfigure dans les écrivains ecclésiastiques à la fin du second siècle. Les Constitutions apostoliques nous l'ont montré ; le voici dans Tertullien. Au traité De la résurrection de la chair y après avoir reconnu, à la suite de S. Clément, certaines images de notre résurrection dans toute la nature, dans le jour qui succède à la nuit, dans la plante qui sort de la graine ensevelie, il ajoute :
< « Je verrai ce que personne n'a jamais vu, le griffon, ce. quadrupède ailé, et a le phénix, cet oiseau des Indes. j> Le Navire.
* M. Larousse, Grand Dictionnaire, t. XII, p. 774. — En citant cet ouvrage, il faut observer qu'il a été mis à llndex, après le t. VIII, le l" mars 4873.
* Zoega, Num. jEyypt, imper, ^ tab. XI.
* Numm, Arscot., tav. XLIII,19. Mezzabar. in Faustina. Dans Bottan^ 1. 1, p. 107. » Fabretti, p. 378, XXXI.
^ Aniologia Romana, an. 1783, t. IX, p. 368
534 LA GAPPEUA GRECA
€ Si l'univers figure imparfaitement la nésurrectioa, si la création ne prçnve rigoureusement rien de tel,parceqne chacune de ses productions est dite finir pl^td|t qu^ mourir, reprendre sa forme plutôt que renaître, voici de cette espérance un témoignage complet et irrécusable. Il s'agit d'un être animé, sujet à la vie et à la mort : je veux dire cet oiseau particulier à FOrient, fameux en tant qu'unique, prodigieux par son mode de postérité ; qui,faiBant volontiers ses ftuniérailles, «e renouvelle, décédant et se succédant dans une fin qui est sa nais949oe, de nouvem pbénix où il n'y a plus persoi)^e, de nouveau en nature quand il n'es^ plus, autre et le même. Quoi de plus exprès et de plus rigoureux pour notre cause ? A quelk autre fin se rapporte cet enseignement? Dieu dit aussi dans ses Écritures : Et il fleurira comme le phénix \ c'est-à-dire du sein de la mort, des funérailles, afin que vous croyiez que la substance du corps peut être rappelée même des flammes. Le Seigneur a prononcé que nous valons mieux que beaucoup de passereaux * : si nous ne valcms pas mieux aussi que les phénix, ce n'est pas grand'chose. L'homme moui*ra-t-il une fois pour toutes, le3 oiseaux d'Arabie étant sûrs de la résurrection '? »
Ojigène, avec ses habitudes de critique, est moins assuré que Tertullien de la légende du phénix. Il dit de Celse, qui a admis, au premier siècle, cette légendu, sans le complément du bûcher :
« Ensuite se faisant le champion de la piété des animaux irraisonnables, Celse montre l'animal d'Arabie, le phénix, venant en Egypte après un grand laps d'années, apportant son père mort et enseveli dans une sphère de myrrhe et 1a plaçant au lieu où ^t le temple du Soleil. C'est ce qu'on raconte, en effet ; et if se fç^^^ m. c'est vrai, (j[ue ce soit un phénomène de la nature, la divine Providence voulant, même dans les différences des animaux, manifester largement aux hommes la diversité des dispositions qu'elle a mises dans le monde, et la rendre visible aussi dans les oiseaux. Elle a produit un animal unique en son espèce, afin de faire admirer en cela, non l'animal, mais son auteur ^. i
* Ps. XCI, 13.
* MaU., X, 31.
^ De resurrectione camis, XIII. — L'auteur du poème Du Jugement du Seigna^j qu'on ^oit carthaginois et cQuteqi^^orain de Tertullien» s'il i^'^t Tertullien lui-même, comme on l'a assuré» (Ut également ;
Et renovata suo vfvit fuligine phcenix.
Et 8uœ mox volucris (mirum) pqst busta resurgit,
c Le phénix renouvelé vit de sa suie : l'oiseau, 6 prodige 1 ressusdte, sitèt son a cadavre consumé. »
* Contra Cehum, 1. IV, 98. Patr, Grœc., t. XI, col. 1177.
LA CAPPELLA GRECA 535
A.11 IV* siècle, S. Cyrille de Jérusalem, se référant à S. Clément pape \ S. Grégoire de Nazianze *, S. Ambroise ', S. Zenon *, S. Epiphane S admettant tous quatre la résurrection du sein du bûcher, et le poète Ausone * acceptant la merveilleuse légende du phénix, S. Augustin, à qui on Tobjecte, respecte mais n'ose garantir cette croyance. « Ce que tu dis du phénix, répond-il à son ad- « versaire dans le livre De rAme et de son origine, écrit en 419, « n'est aucunement à la question. Cet oiseau marque la résurrec- <c tion des corps, il ne détruit pas le sexe des âmes, si toutefois, « comme on le croit, il renaît de sa mort ^ » S. Jérôme, acceptant des Septante et des Rabbins que le chol du livre de Job est non pas le sable mais le phénix, entend par phénix l'arbre, c'est-à-dire le palmier, non l'oiseau de la légende, et il fait dire au saint patriarche : Et sicut palma multiplicabo dies ^ L'omission par nombre de Pères de l'argument du phénix pour justifier la résurrection de la chair, mérite aussi d'être notée. On peut dire, en somme, que les Pères, le trouvant admis à peu près sans réserve par les païens, ne s'en sont servi néanmoins qu'avec une certaine réserve. On les a blâmés à cause du phénix : il faut les louer plutôt, les uns de leur bonne foi et de leur foi pleine de simplicité et de zèle, les autres de leur prudence critique.
Cette prudence apparaît dans les catacombes et sur les divers monuments chrétiens de Rome, On n'y a trouvé aucun trait spécial de . la légende du phénix, ni l'oiseau portant le corps de son père ou le déposant sur l'autel du Soleil, ni l'oiseau renaissant du bûcher. Les fidèles ont laissé aux païens ces images chères à l'idolâtrie égyptienne ou romaine, qui n'auraient point été sans quelque péril ou scandale, et qui étaient d'une vérité contestée.
* CaUchesis, XVm, 8.
« Carm. III ad Virg,, v. 526.
' De excessu fratria sui Satyri, 1. H, 59, anno 379; Bexaemeron, 1. V, 79, 80, an. 389; In Ps. CXVIII Expontio, 13.
♦ Lib. L Tractaius XVI de ResurrecUone, 9. » Ancoratus LXXXIV.
« EidylL XI, V. 15.
"^ De Anima, 1. IV, 33.
8 Job. XXIX, 18.
536 LA CAPPELLA GREC A
Le phénix n'a été reconnu jusqu'ici, dans les catacombes, à Tétat de symbole isolé, que quatre fois d'une manière positivement certaine. La première nous assure simplement du fait^ sans rien nous apprendre du mode de représentation. Les Actes de Ste Cécile, du commencement environ du V^ siècle, disent que Tiburce, son beau-frère, à cette question de l'exécuteur Maxime : « Et que peut être Tautre vie? » répondit :
« Comme le corps est vêtu de vêtements, ainsi l*âme est vêtue du corps, et comme le corps est dépouillé de ses vêtements, ainsi Tâme esl; dépouillée du corps. Le corps qu'a fourni la semence de la terre par la concupiscence, est rendu aux entrailles de la terre, afin que, réduit en cendres, il ressuscite comme le phénix, à Taspect de la lumière future ; mais Tàme, si elle est sainte, sera transportée dans les délices du Paradis pour attendre, dans TaffLuence de ces .délices, le temps de sa résurrection ^ »
Maxime, ayant cru, ayant été baptisé et ayant souffert le martyre après Tiburce et son frère Valérien, époux virginal de Cécile, « Ste Cécile, ajoutent les Actes, l'ensevelit auprès de Valérien et « de Tiburce dans un sarcophage neuf, et ordonna de sculpter un « phénix sur le sarcophage pour montrer la foi de celui qui avait « embrassé de tout son cœur la croyance qu'on lui proposait, sur « l'exemple du phénix '. »
On trouve ensuite le phénix caractérisé par un signe typique, le nimbe. Empruntant le nimbe au disque du soleil ou aux rayons des étoiles, les Égyptiens, les Grecs et les Romains le donnaient à leurs dieux, à leurs pharaons, à leurs héros, à leurs empereurs. Les Romains l'ont substitué à l'aigreftte du phénix comme honneur de sa tète. On nous a signalé des deniers d'or de Trajan, à l'efûgie du phénix ayant € la tète environnée d'une espèce de nimbe • ; nous avons vu le nimbe radié sur une monnaie d'Antonin. L'auteur du poème du Phénix, attribué à Lactance, dira du phénix :
c Une couronne radiée est adaptée à toute sa tète, rappelant dans son élévaticm la gloire de la tête de Phébus,^
^qualur ioio capiti radiuta eorona Phœhei refcrens verthis alla decus*.
* S. E. le 0*1 Bartolini, Gli Atti del martirio délia nohiUssima vergine romana S Vecilia. Roma, 1867, in-8*, p. 57.
«/6fd.,p.6i.
» V. 140. Pair, lai., t. VH, col. 283.
LA CAPPELLA GRECA 537
— c Sur son nid de cinname, dira Âusone, cet oiseau est radié autour des tempes, »
Aleê einnameo radialus tempera nido '.
— « Une gloire de feu, dira enfin Claudien^ ceint sa tète, »
Igneua ora Cingit hono$ *.
C'est ainsi qu'un fragment d'une grande plaque de marbre, trouvée dans les débris de l'ère seconde du cimetière de Saint-Calixte, et qui remonte au milieu environ du troisième siècle, a présenté le phénix avec le nimbe radié ' ; et qu'une épitaphe du cimetière de Cyriaque, datée de 385, le montrera avec le nimbe simple *.
Si le nimbe était le signe de rigueur pour reconnaître le phénix sur les tombes chrétiennes, nous serions réduits à ces deux exemples et au précédent. Ils formeraient avec les textes si nombreux et si solennels des Pères un étonnant contraste. Le phénix semblerait « étranger au cycle symbolique cémetérial », selon l'expression de M. de Rossi, qui se hâte d'ajouter : « C'est là^ à mon avis, une « apparence trompeuse ^ » Maintes fois sur les monnaies des fils de Constantin l'oiseau qui est sur le globe n'a aucun nimbe ; et il est si semblable à l'oiseau nimbé de ces monnaies que personne ne doute que ce ne soit un phénix. N'y a-t-il pas ainsi aux catacombes et ailleurs quantité de phénix à reconnaître? M. de Rossi écrit làdessus ces lignes importantes, en montrant le quatrième phénix qui est hors de discussion :
« Dans répitaphe païenne citée plus haut qu'a éditée Fabretti, les deux phénix sur le bûcher n*ont aucune couronne ; leur type cependant que j'appellerai physiologique, est semblable à celui des phénix nimbés, principalement par le cou long et la poitrine gonflée '. Nous devons donc chercher si, dans la variété d'oiseaux tracés à la pointe sur les pierres cémétériales, que nous avons coutume d'appeler indistinctement colombes, il s'en trouve qui ressemble à ce type. La parfaite imitation de l'oiseau ci-dessus décrit ne se rencontre pas fréquemment sur les épitaphes
« IdylL, XI, V. 15.
' IdylL de Phœnice, v. 17.
♦ M. de Rossi. Rom. $oU., t. II, p. ^13.
» M. de Rossi, Inscript, christ., 1. 1. p. 155. — Ici pi. XIll, 11.
«jRom. loU., t. II, p. 313
"^ Voir encore une inscription de la Gaule où M. Le Blant reconnaît le phénix. Inscr. de la Gaule, t. II, p. 44. Note de M. de Rossi. — L'inscription est citée vers la fin de ce chapitre.
538 LA CAPPBUA GRECA
oémétérialfis ; mais elles sont gravées négligemment d'ordinaire : et il faut tenir grand compte de cette distinction que tels des oiseaux portent le rameau d'olivier, tels la palme. Ceux-là rappellent la colombe de Noé, ceux-ci Poiseau ayant de commun avec la palme le nom ?oTviS et d'autres propriétés, qui ont fait que les anciens chrétiens ont uni le phénix à la palme. Et en effet, si j'ai pu citer un exemple capital du phénix nimbé, étant accompagné du nom, il s'en trouve un semblable du phénix sans nimbe portant au bec un petit rameau de palme, et négligemment tracé, comme il l'est sur les marbres cémétériaux. Celui-oi fût gravé sur l'architrave de l'antique porte principale de la basilique de S. Paul. Il offre sur la tête de l'oiseau cette claire et éclatante inscription : F£NIX ^... Cet oiseau est une vraie clef qui fait reconnaître le phénix dans une très grande quantité d'images d'oiseaux portant un rameau de palme '. >
Le « type physiologique », consistant dans « le cou long et la « poitrine gonflée », doit être grandement complété, à mon avis, par rirnage du phénix que les Égyptiens ont montrée à Hérodote et que Pline a signalée aux Romains, une sorte d*aigle au plumage de pourpre et d'or, en qui tout nous fait voir et Cuvier a vu avec assurance le faisan doré. Les Romains ont dû peindre pour le phénix un oiseau tenant du faisan commun, celui venu du Phase ^ qu'ils voyaient, et qui se rapprochait le plus, bien qu'imparfaitement, du type que leur indiquait Pline. L'élégant auteur du poème du Phénix, soit Lactance, soit tel rhéteur de son temps, en fournit la preuve. 11 fait venir le phénix d'un Éden situé au fond de l'Orient, primo Oriente; il lui fait construire en Syrie son nid ou sépulcre sur le sommet d'un palmier, disant que le palmier et la Phénicie, la terre des palmiers , tirent de lui son nom ; ressuscité, sur cet arbre, de l'incendie de son corps aux rayons du soleil, il le fait apparaître à Héliopolis, sur l'autel du Soleil, avant de reprendre le chemin de sa patrie; et, le dépeignant là longuement, lui donnant à pleines mains la pourpre et l'or, mettant le nimbe de Phébus autour de sa tète, il finit par ce trait :
c Son image apparaît mitoyenne entre la figure du paon et l'oiseau au plumage peint du Phase, »
Effigies inter pavonU mimta figurant
Cemitur, et pictam PhaMis inter avem *.
< Ici pi. XIII, 12. — Le point qu'on voit à droite de FENIX appartient à linscription.
* Rom. iûtt., t. U, p. 313.
LA CAPPELLA GRBGA 539
Voilà le laiaan déclaré une des deux images approchant du phénix ; le paon est Tautre. Ce dernier point mériLe attention et donne lieu peut-être à se demander si le paon des^ catacombes ne serait pas, au moins quelquefois, une image intentionnelle du phénix. Le premier nous avertit que si nous trouvons le faisan sur les monuments chrétiens, c'est le phénix qu'il y faudra voir.
En conséquence, je n'hésite guère à voir un phénix dans ce brillant oiseau — au corps émaillé de couleurs, à la queue allongée en pointe et pareillement émaillée — dont il reste une moitié caracté*risant le faisan, pictam Phasidis avem, qui fut gravé au trait sur la pierre fermant un loculus du cimetière de Saint-Calixte, de la hauteur presque de la pierre, à gauche de cette inscription :
AeHNOAÛPOY
KAT nP * IB KAL MPT
a Déposition d'Atbéaodore le XII arant les calendes de mars*. »
L'épitaphe, trouvée non loin du tombeau de sainte Cécile, est du milieu environ du troisième siècle. Il est bien vraisemblable qu'elle nous montre un dessin du phénix pareil à celui que Cécile venait de faire graver sur la tombe de S. Maxime. Il n'y a probablement II changer que le nom et la date pour avoir ici sous les yeuiç l'épitaphe du martyr et un texte illustré de sainte Cécile elle-même.
C'est un fajsan-phénix aussi que je crois reconnaître dans ce magnifique oiseau, ayant le port du coq, le plumage rouge et or, semé d'yeux, pietam (wem, dont la fresque des Cinq-Sainte, au cimetière de Sotère, touchant à celui de Saint-Calixte, nous offre encore tout le buste, moins la tête. L'oiseau est unique dans ce tableau incomparable du Paradis ; il se promène en bas parmi les plantes fleuries et trois grands vases, d'oîi jaillit Teau fraîche, oîi viennent boire les colombes ; deux paons, des oiseaux divers, y compris le coq> perchent ou volent plus haut : lui est à part, royal et vraiment grandiose '. N'e«rt-ce pas le phénix unique, tmica Phœnix, comne l'appelle l'auteur du poème du Phénix, disant qu'en
1 Les deux lettres sont réunies en un seul sigle sur Toriglnal.
« M. de Rossi, Ram, sott, U II, tav. XLVU, 24 ; t. Il, p. 273. - Ici pi. XIII, 13.
* Rom. 8ott., t. m, tav. I-II.
540 LA CAPPELLA GRBCA
son Éden d'Orient Foiseau, au lever de Taurore « immerge douze
« fois son corps dans les ondes pieuses, et douze fois goûte Teau
« du courant vif? »
Ter quater iila pias immergit corpus in undas; Ter quater e vivo gurgite libai aquam^.
Le second caractère pour reconnaître le phénix est le palmier. Portant le même nom, ayant la même renommée^ inégalement fondée, de longévité et de renaissance spontanée^ Tantiquité s'est complu à les associer. Ovide place le nid du phénix sur un palmier et le montre emportant, dans sa résurrection, des palmes avec son tombeau devenu son berceau : ramos levât arboris aliês. La palme est donc l'attribut classique de cet oiseau comme le rameau d'olivier est l'attribut biblique de la colombe. C'est le signe spécifique qui, sauf indice contraire, doit les faire reconnaître. Je dis sauf indice contraire. Il n'est pas impossible, en effet, surtout avec la théologie profonde, subtile, intarissable en rapprochements, de l'art chrétien des premiers siècles, qu'on ait prêté la palme à la colombe. Prudence ne parle-t-il pas d'une « colombe venue des astres» qui «met « en fuite les aigles farouches » , ajoutant : « Tu es pour moi, ô Christ, « la colombe puissante, à qui cède l'oiseau repu de sang ' ? » Le rameau d'olivier, même porté par le phénix, ne m'étonnerait pas, puisque le Christ ressuscité est venu dire à ses Apôtres : « Paix à vous! » Mais enfin il faut se reconnaître dans le symbolisme ; et si le nom écrit, si une forme caractéristique du corps, au lieu de la forme généralement vague des oiseaux aux catacombes, si telle autre circonstance ne vient pas nous avertir que, contre l'indication naturelle, l'oiseau portant la palme n'est pas le phénix, on doit dire sans hésitation : c'est lui. L'artiste qui a peint ou gravé a voulu se faire comprendre : il faut l'entendre ainsi, ou il est inintelligible. Aussi le nom de l'oiseau qui porte la palme étant écrit une fois, ce nom est il FENIX; et personne ne doute que l'oiseau qu'on voit si souvent sur le palmier, à la paix de l'Église, ne soit toujours le phénix. Nous pouvons donc formuler cette seconde règle : la palme est le déterminatif du phénix, en thèse générale.
« Cathemerinon, III, v. 163-7.
; "^^ LA CAPPELLA GRECA 541
De cette règle et de la précédente que l'oiseau semblable au faisan est le phénix, résulte à double titre une interprétation neuve et du plus haut intérêt d*une fresque, du troisième siècle environ, qu*on voit dans une chambre voisine de la cappella greca.
La chambre présente sous le cintre de la porte, Jonas vomi par le monstre ; en face, une Orante et deux sujets où nous verrons, je Tespère, Susanne et son histoire ; à gauche, le sacrifice d*Âl)raham ; à droite les trois Hébreux dans la fournaise; à la voûte, le Bon Pasteur portant sa brebis. Mais sur les trois Hébreux, chantant, au milieu des flammes et de leurs longs jets innocents, le cantique de la délivrance^ plane un inunense oiseau tenant un très petit rameau au bec. Le dessinateur de Bosio en a fait une colombe ; du rameau il a fait un rameau d^olivier \ A la vue de la photographie ', l'idée d'une colombe est insoutenable. L'oiseau a amplement la grosseur d'un gallinacé. G* est manifestement une sorte de faisan en qui le phénix, et le phénix seul, se trahit. Le très petit rameau, d'ailleurs, qu'il tient au bec, ayant cinq brins en éventail, est un bout de palme, fort semblable à celui qui est au bec de l'oiseau au-dessus duquel on lit : FENIX. Ayant fait cette découverte sur la photographie, j'étais certain d'avance de la voir non démentie mais confirmée par la peinture. Comme elle l'a été heureusement ! Dans mes visites avec mes amis au cimetière de Priscille, durant le mois des anniversaires de Pie IX et de Léon XIU, en février et mars 1879, ce grand oiseau nous est apparu à tous avec le cou et la poitrine rouges, des traits tirant sur le jaune, et le reste du corps bleu. En somme, c'est le phénix dont Pline a écrit : Aquilae narratur magnitudine, auri fulgore drca colla, cœtereo purpureus, cœruleam roseis catidam permis distinguentibus *. Le peintre avait, à n'en pouvoir douter, le naturaliste sous les yeux, et Toiseau a été porté du livre sur la muraille. Mais qui est ce phénix sinon le Christ qu'on voit en figure humaine à la cappella greca, domptant les flammes de la fournaise et faisant entonner l'hymne de jubilation à ses fidèles?
Un diptyque d'ivoire du V"* siècle le présente avec des ailes d'ange,
* Aringhi, t. II, p. 311.
' M. Parker, m 1471. — Ici pi. XIII, 14. La photographie montre autour du bec de Toiseau un ovale blanc, bien accusé, qui Mi songer au nimbe da phénix. 3 EisU nat^ X, 11.
542 LA CAPPELLA 6RECA
i^isMut YétB tes flaalBCies son seeptre terminé par son monogramme + et figurant sa eroix K Le phénix de notre fresque est Toriginal de cet ange. L'un et Tautre répondent à eette antienne antique que nous chanion^ k Laudes , au temps paseal, à la fin du cantil|ue des trois HétHreux : « Le Christ est ressuscité du tombeau, K lui qui a délivré les enfants de la fournaise du feu ardent. i^ Allelmat »
En fa^e on voit le feu d'un sacrifice, Abraham qui le montre, résolu à lui livrer son fils, et Isaae apportant le bois sous lequel il se courbé coaïime sous une croix. Avant les trois Hétoeux, Isaac a été délivré dtt bûcher par le divin Phénix du Calvaire dont il est la prophétie. On dirait que ce Phénix est ici unique, .surmontant une scène et faisant face à Tautre, pour qu'on sache bien que c'est le même qui a vaincu les flammes du bûcher et celles de la fournaise.
Le cimetière de Priscille n'a pas offert un second exemple aussi spleodide du phénix. Il est uni<]pie même, jusqu'ici, dans l'antiq^iité chrétienne. Mais d'autres exemples notables ne manquent pas autour de la cappella greca. Citons l'épitaphe de « Respectas qui a vécu « Mk an huit mois » et « dort en paix : RESPECTVS QVl VIXIT AjmV <t MENSES Vin DORMIT IN PACE. » L'enfant est à mi-corps en Orante dans une couronne de laurier, à gauche de l'inscription ; à droite est un ^eau tenant la palme * : c'est le phénix. Il est gravé, aiftsi sur un autre marbre, à côté de SCAMNATIVS IN PACAE \ Il sesdble bien que c'est une palme qui est dans les serres de l'oiseau gravé à droite de l'inscription de Prima « qui a vécu 51 ans, 5 mois, <c (?) jours, ir souskiqueUe estlecAi, X, flanqué à droite d'un poisson ayant à la gueule une palme tournée en couronne, à gauche d'une palnie étendue \ Nous avons entrevu plus haut et nous verrons j^u& lofai,, parmi les^ monuments du siècle de Constantin^ le phénix au haut du palmier^ dans une grande composition gravée sur un maj?bpe dtt âmetière de Priscille.
* Gori, Thésaurus veterumdyptichorum. Floreatiae, 1859, t» III, tav. Vni. — . Ici pi. XIII, 15. — Une pyxide d'ivoire de la collection Basilewski ofifrait à TËxposition de 1878 ce sujet si rare.
* Aringbi, t. II, p. 259. - Ici pi. XIU, 16. ' ' Âringbi, ibid.
*/6id. — Voiricipl. XI,28.
LA CAPPELLA OREGA 543
De C6 cimetière passons à nn cimetière yoisin^ celui de Sainl^ Hermès. On y voit trois oiseaux portant la pàhne aux serres, trois phénix. Deux sont sur les tombes de Cœsonius Salvius, mort âgé de vingt ans et de Lendonius, mort ftgé de dix-huit, tombes marquées du monogramme constantinien du Ghrtet^ Le troisième ac* compagne le dauphin sur une tombe plus ancienne, portant au-dessus du phénix ce seul mot grec : AMIANOC *. L*oiseau a de plus ici au bec un bout de rameau d*oliyier. Si ce détail est bien de l'original, n'est-ce pas le Christ, vainqueur de la mort, annonçant la paix à seê Apôtres? Il est peu probable que le phénix représente le défunt^ bien que gravé sous son nom. Il doit figurer le Christ comme le Poisson qui est à côté ; et peut-être le Poisson — Jésm^Christ Filé de Dieu Satcveur — n'est-il que le phonétique du phénix?
Les images du phénix caractérisé par la palme sont très notÊt^ breuses dans les divers cimetières chrétiens : Moltissime imagini^ dît bien M. de Rossi ^.
Boldetti nous montre cette image sur les tombes de Yulpius ^, d^iH lia •* ; de Léon et Maximilianète* ; de Dolutia Poppea Capra, kar{€lia) et Januarius ' ; de Cacia, KACIÂ, avec l'ancre % d'Irène *, les deux aux cimetières de lavoie Appîenne, vers Saint-Calixte ; de Populonius *^ de Leontia, au cimetière de Cyriaque "; d'Augentiès, AYFENTIHS^ à celui de Saint-Urbain, c'est-à-dire de Prétextât **; de Venerusus à celui de Pontien " ; de Léla à celui de Saint-Hippolyte ** ; de Salvius *• ; de Victorinus ". Cette tombe-ci, avec l'oiseau portant la palme, à gauche de l'inscription, a l'oiseau portant le rameau d'olivier, à droite. Il parait évident que l'un est le phénix, l'autre la colombe.
A son tour Marangoni nous signale l'oiseau portant la palme au bec sur la tombe antique de Quintianus, ^NOS — ^^^ ancre couchée séparant les deux moitiés du nom, — au cimetière de Thrason, vis-à-vis de celui de PrisciUe ". Là méme^ l'inscription
* Aringhi, t. II, p. 326.
* Ibid., p. 327.
» jRom. sott., t. n, p. 314.
*' Acta S. Victorini, p. 75.
544 Lh CAPPELLA GRECA
de Léla est flanqaée des deux côtés d'un phénix portant la palme tout à la fois au bec et aux serres *. Le phénix est ainsi en double, mais avec la pahne aux serres seulement, sur la pierre tombale de Titus, d'un cimetière de la voie Appienne *. Il y a un seul phénix avec sa palme sur la pierre de Primitiva trouvée par Marangoni dans la même région '. L'oiseau flanqué de deux palmes, sur le nom de PENTVRVS, qui est toute l'inscription, n'est-il pas un phénix aussi *?
Une cornaline, publiée par M. Perret, présente le phénix au vol, tenant la palme aux serres. La double aigrette droite rappelle celle du paon, que le poème du Phénix apparente avec le phénix \
M. de Rossi a trouvé au cimetière de Saint Calixte trois phénix, l'un portant la palme au bec, fort semblable à celui sur lequel on lit ailleurs FENIX • ; l'autre ayant devant lui une palme, séparée maintenant par une fracture du marbre, mais qu'il a dû tenir aux serres ^ ; le troisième au nimbe radié '. II en a entrevu un quatrième, à la disposition de la palme sur un fragment de marbre. « La palme, <c dit-il, tracée au poinçon sur le fragment tav. XLIX, 10, ne fut pas « isolée, à mon avis, mais jointe à un phénix ". »
L'oiseau portant la palme, le phénix, a devant lui, mais à distance, une grappe de raisin sur lés tombes de Léontia et d'Augentiès, aux cimetières de Cyriaque et de Prétextât *®. Sur un marbre inédit qui est dans la grande galerie des inscriptions chrétiennes du Vatican, près la porte de la bibliothèque, le phénix, la palme aux serres, becqueté la grappe ^\ comme font ailleurs les colombes tenant le rameau d'olivier. Le P. Lupi a donné un groupe semblable, d'un marbre qu'il a trouvé encastré dans un édifice rustique, sur la voie Appienne. 11 est au-dessous de cette inscription :
* Acta S. Victorini, p. 99. - « P. 132. - » P. 117. — * P. 105. » T. IV, pi. XVI, no 68 ; t VI, p. 115. •T.II,tav.XLV, 6;p. 314.
^ Tav. XLIX, 23. — M. de Rossi ne signale pas dans son texte ce phénix, dont l'identité est frappante.
* P. 314. — M. de Rossi voit aussi avec probabilité an phénix dans l'oiseau qui, sur la tombe de Macaria, va becqueter un raisin. T. II, tav. LVII, 32.
*• Boldeta, p. 369, 370.
*^ Ici pi. XIII, 17. — Le dessin, gravé au trait, a 0«265n de largeur.
LA CAPPELLA GRECA 545
BATIBO FILIO QVI VIXIT ANNOS TRES MENSIBVS QV ATTOR {sic) SAL DESA MATER FJLIO \ « Â Dativuô son ûls, qui a vécu trois ans, quatre mois, Salvia Desa — La mère, à son fils. >
Datîvus qui est donné, c'est-à-dire Dieu-donné, comme Tentend un chrétien, c'est le nom du petit enfant repris par Bieu à sa mère. Besa affecte ce nom de mère et prononce avec redondance celui de fils, comme Bavid pleurant Absalon : Mon fils Absalon^ Absalon mon fils ! Mais ce fils n'est point mort pour elle. I) est baptisé dans le Christ ', et comme lui vainqueur du démon, de la mort, de l'enfer. Son âme, en attendant son corps, c'est le phénix qui emporte loin du tombeau la palme, et va goûter le nectar éternel.
Le palmier est l'arbre de vie dont les feuilles servent au triomphe des élus et dont le régime peut leur fournir aussi les ivressèti du vin mystique. Mais ce vin, c'est par excellence le fruit de la vigne, le Christ ayant dit à la dernière Gène : Je ne boirai plus de ce produit de la vigne jusqu'à ce que je le boive de nouveau dans le royaume de mon Père '; et après la Cène : Je suis la vigiie vraie. ,.,je suis la vigne *. La grappe de raisin, rapportée par Caleb et Josué, fut le symbole de la Terre promise : c'est le symbole naturel du Paradis. La vigne dispute donc au palmier le titre d'arbre dévie. On les voit l'un et l'autre, à ce titre, aux catacombes ; et une fois la vigne s'y dresse comme un palmier ^ Ces deux images de l'arbre de vie sont réunies sur la
» Lisseriaiio et animadversiwxes ad nuper invenium Sefférœ tnartyris Epita* phium, Panormi, 1734, p. 121. — Ici pi. XIII, 18. — On trouve un Dativus près de la cappella greca. Son épitaphe, peinte au minium sur des briques de terre cuite, porte ce salut archaïque :
FAX TECVM DATIVE
Ancre couchée. ,
Deux défunts, trouvas • dans ce groupe de sépulcres, i doivent, d'après M. de j&oss», c être à peu près contemporains des célèbres vierges Pudentienne et Praxède. » Bulletino, 1869. p. 16.
« Rom., VI, 3.
» Matt., XXVI, 29.
♦ Joan., XV, 1, b.
» Inscript, christ., 1. 1, p. 201. An. 398.
tombe de Dativus et sur Tautre tombe anonyme. Il me semble que dans ce phénix, portant la palme de la victoire^ et allant s'enivrer à la grappe, Tartiste chrétien a voulu traduire précisément ces paroles du Christ parlant du haut des cieux : Au victorieux je donnerai de manger de l'arbre de vie \ Traduction heureuse et que je dirais volontiers incomparable de ce beau texte!
Le tableau est abrégé sur le marbre de Successus, que Boldetti tient pour un martyr. La palme est simplement croisée avec la grappe de raisin '.
L'oiseau qu'on rencontre sur les tombes chrétiennes, isolé et sans attribut spécial, surtout sll marche comme fait d'ordinaire le faisan, au lieu de voler comme la colombe, me semble probablement le phénix '. Le rameau d'olivier est trop le signe biblique et habituel de la colombe pour qu'on ait pu songer à elle en ne rencontrant pas ce signe. G*est sur le phénix que la pensée devait se porter alors, et sur l'article du Credo « la résurrection de la chair, » dont il est si éminemment la représentation.
A la paix de l'Église, le phénix prend pour ainsi dire son essor. Il est le symbole de l'ère nouvelle. Eusëbe ne manque pas de citer les vers du poète Ézéchiel sur la prétendue apparition du phénix à l'Exode des Hébreux, durant leur marche vers la Terre promise. Constantin, sur des monnaies où il a le titre de MAXIMUS que le Sénat lui conféra en 315, offre à Rome accompagnée de sa louve, un globe surmonté d'un phénix radié; et la légende porte : GLORIA SAECVLI VIRTVS CAESARVM ♦. C'est le siècle de gloire qui commence par la vertu des Césars, à l'enseigne du phénix. Quand on songe que c'est à son divin labarum, portant le monogramme du Christ et dessinant sa croix que Constantin attribuait, sur Tinscription même de sa statue au milieu de Rome, la délivrance de Rome et son rétablissement en sa splendeur, on entrevoit assez que le phénix cache ici le Christ. Une autre monnaie de Constantin, portant l'exergue : « FEL TEMP « REPARATIO, heureuse réparation des temps, » est ainsi décrite par
« Apoc, II, 7.
' Ainsi dans Bfarangoni, A. S, Victor.^ p. 94, 118.
♦ Banduri, t. II, p. 217, 242. - Ici pL XIII, 19, 20.
LA CAPPELLA GREC A 547
Du Cange : « L* empereur debout en habit militaire sur un vaisseau « tient de la main droite un globe surmonté d*un phénix, de la gau- « che le labarum où est le monogramme du Christ : au revers est « une Victoire conduisant un vaisseau \ »
Une monnaie de Constance, avec la même exergue, présente « Tempereur en habit militaire, la tète nue, debout sur un vais- « seau, tenant de la droite un globe surmonté d'un phénix radié, de a la gauche le labamm où est le monogramme du Christ : à la proue a de la trirème est une Victoire qui rame * ». Des monnaies de Constant, de Magnence, de Constance Galle offrent le même type '. Le phénix manque, et Constance tient de la droite le labarum, portant au drapeau le monogramme constantinien du Christ, sur une monnaie venue d'Afrique qui est à la bibliothèque de Versailles. La légende est : FELIX TEMPORVM RESTAVRATIO. Si le phénix n'est pas dessiné, il est indiqué par la légende. Une autre monnaie de Constance montre le phénix sur le globe qui occupe tout le champ; et le globe est croisé de deux bandes offrant à l'œil un chi, X, le signe du Christ arboré par Constantin, auquel Julien fera la guerre.
On voit sur une monnaie de Constant le phénix debout au sommet d'un haut bûcher, ayant au bec une couronne. C'est Timage de l'Empire renaissant de ses cendres sous le âls et les. petits-flls de Constance-Chlore, au siècle comtantien, saeculo Constantiano. « Heureuse réparation des temps, FEL TEMP REPARATIO t>, dit la légende *.
En même temps le phénix se dressait sur son palmier, à l'abside d'or des nouvelles basiliques dont Constantin avait donné, au Latran, aux tombeaux de S. Pierre, de S. Paul, de S. Laurent, de Ste Agnès et par tout l'empire, le signal. On le voit à celle du Latran, élevé sur la palme centrale de l'arbre de vie, qui monte, au milieu de la Jérusalem céleste, bien haut par dessus ses murailles. La composition de la mosaïque — sauf la grande tête du Christ offerte à la vénération du peuple par Constantin et respectée jusqu'à nous par le
* BaDduri, t. II, p. 271. On voit le premier siget sur une médaille, p, 217. Le vaisseau est celui de la République.
* Banduri, t. II. p 368, 377. - Cohen, p. 263, 302. — Ici pi. XIII, 21. 3 M. Martigny, 2* édit., p. 522; Banduri, t. H, p. 231.
* Banduri, t. II. p. 231. - Ici pi. XIII, 22.
548 LA CAPPELLA GRBCA
temps — date de Nicola^IV, qui siégea de 4288 à 1294. Mais elle dérive de la mosaïque primitive et suit assurément ses traditions.
Le phénix apparaît à Textrémité des palmes du palmier mystique sur la fresque absidale de la chapelle de Sainte-Félicité, près les Thermes de Titus, œuvre du V* sièele environ * ; sur'la mosaïque absidale des Saints-Côme-et-Damien due à Félix IV, Tan 530 * ; sur celle de Sainte-Praxède due à Pascal I, Tan 818 *; sur celle de Sainte- Cécile, due au même pape, Tan 820 \ Le phénix des Saints-Cômeet-Damien paraît tout or aujourd'hui ; celui de Sainte-Praxède a la tête et le cou or, le reste du corps rouge ; celui de Sainte-Cécile est tout rouge avec Tauréole d*or. On continue en somme à suivre Pline. Faut-il s'étonner qu'on Tait suivi six siècles auparavant au cimetière d^riscille, et avons-nous eu tort de reconnaître Toiseau à ses couleurs? Éa mosaïque de Saint-Marc de Home exécutée par Grégoire IV, Tan 828, offre aux pieds du Christ glorieux, le phénix sortant de Tincendie de son nid d'aromates. Aussi, par exception, est-il entièrement blanc comme la lumière ^ Des fresques de la catacombe de Saint-Nazaire à Milan ® et de la catacombe de Syracuse ^ ont aussi le phénix, ici associé au palmier^ là à la vigne dont le sarment déposé en terre ressuscite. Enfin divers monuments présentent d'autres imitations de cet ornement favori de Tabsicle des basiliques. Le plus remarquable de tous est peut-être le marbre célèbre décrit plus haut qui a clos un loculus au cimetière de Pnscille ^ Malgré les incorrections d'un dessin tracé à la hâte, il nous a transmis d'une manière saisissante le style grandiose des mosaïques de l'époque constantinienne ; et je ne serais pas éloigné d'y voir
^ A peu près invisible aujourd'hui, la Bibliothèque Vaticane en possède une copie. V. Mal, Luc, préliminaire des miniatures du Virgile du Vatican» Rome, 1835.
* Ciampini, t. II, tab. XVI. — Nous parlons plus loin du phénix qu'on voit sur la robe de sainte Agnès, à la mosaïque absidale de sa basilique, mosaïque faite par Honorius I«% vers 625.
» Giampini, t. II, tab. XLVII. — * T. II, tab. LU.
* Giampini, t. II, tab. XXXVII. — Id pi. XIII, 27.
* Polidori, Sepole. crist. scop, a Milano, p. 58, tav. I, n. 1.
' César Boccella, Pragmalog. catholica, t. XVI, n. 7, p. 116. « Ici, d'après l'original, pi. XIII, 23.
LA CAPPELLA GRECA 549
une certaine copie, placée au cimetière de Pudens, de la mosaïque absidale de la basilique de Saint-Pierre \
ATextrémité d*une des branches du palmier qui est derrière saint Paul, du côté où le Christ fait de la main droite un geste ample et sublime de démonstration, dont nous n'avons encore bien pu préciser le sens, apparaît la tète, ornée de rayons, du phénix. Quatre monuments nous révèlent le rôle que joue ici Toiseau mystique, et livrent enfin à Tarchéologie la clef de cette grande composition sacrée, la plus capitale de Tantiquité chrétienne, à partir de la paix de rÉglise.
La bibliothèque vaticane possède un célèbre fond de coupe de verre, dont le sujet offre de simples variantes de celui du marbre de Priscille. Sur le rouleau que le Christ donne à Pierre on lit : DO- MINVS, de la formule bien connue : « Dominus legem dat^ le Sei- « gneur donne la loi. » Les deux cités, marquées par deux tours, sont appelées « lERVSALE, BECLE, Jérusalem, Bethléem »; le fleuve, aux quatre courants ou nouveaux fleuves, est nommé « Jourdain, lORDANES»; TAgneau est sans nimbe, ni monogramme; et la scène qui contient ces détails est séparée de la supérieure par une bande, et forme un tableau distinct, mais coi^ugué avec elle. Un palmier s'élance derrière S. Paul. Un phénix nimbé est droit au milieu de ses palmes, à la naissance de son régime. Le Christ tourné vers lui, et le montrant avec un ample geste de la main droite ', dit manifestement à Paul, le prédicateur futur et par excellence de la résurrection, instruit par le Sefgneur du haut du ciel, ce qu'il disait à Marthe devant le tombeau de Lazare : Je suis la résurrection et la vie ' : je suis le vrai phénix.
^ Une des absides du mausolée de sainte Constance présente en mosaïque une composition qui a des rapports frappants de style avec celle de notre marbre^ et qui semblerait une autre copie d'un môme original (Ciampini, t. III, tav. XXXII, 1). Il n'y a pas de phénix sur le palmier qui ombrage S. Paul de ses longues palmes tombantes et vers lequel le Christ étend la main. Son image, sommaire comme sur notre marbre, aurait-elle disparu dans les restaurations qu*a subies le monument? On lit sur le rouleau que le Christ donne à Pierre : DOMINVS PÂGEM DÂT. Il y avait d'abord, je n'en puis douter : LEGEM, comme on lit toujours ailleurs.
« Buonarroti, Yetri, VI, I; Garucci, Vetri, X, 8. — Ici pi. XIII, 24.
' Joan., XI, 25.
550 LA CAPPELLA GRBCA
Cette interprétation est merveilleusement confirmée par deux sarcophages du cimetière du Vatican. Au centre de la face antérieure du premier *, qui offre à gauche l'entrée du Christ à Jérusalem, à droite sa comparution devant Pilate, le Christ est debout sur la montagne céleste. Il a près de lui TAgneau, qui est son image, portant sur la tête le signe du Dieu vivant, le +, son monogramme et l'image de sa croix. Sous ses pieds et ceux de TAgneau les quatre fleuves du Paradis s'échappent ; et, sortant des deux tours de Jérusalem et de Bethléem, les brebis, conduites par Pierre et Paul, y viennent boire la vie. Le Christ est entre deux palmiers, arbre de vie, qui est son image encore et celle de son Église. Sur le palmier qui est du côté de S. Paul et en avant, un phénix à aigrette de paon repose au milieu des palmes en éventail ; et le Christ le touchant presque du geste le montre à Pierre, pendant que Paul le considère dans le ravissement. Regardez le phénix : le phénix, c'est moi ! dit-il visiblement aux princes des Apôtres.
Le second sarcophage offre de précieuses variantes du même tableau. Les Apôtres, à la suite de Pierre et de Paul, occupent toute la largeur de la face antérieure, sous l'ombrage d'une vigne mystique qui est le Christ. Le Christ leur montre, en regardant Pierre, le phénix qui se dresse sur les dattes et dans la gerbe des palmes de celui des deux palmiers qui est derrière Paul. Mais sur les chapiteaux de deux colonnes portant une arcature et encadrant la personne du Christ, deux figurines apparaissent : Eros, Y Amour, tenant son flambeau, et Psyché, près du phénix, dont la seule main du Christ la sépare, tendant à genoux les mains vers le flambeau de la vie '. Son nom est VAmey et encore le Papillon, dont elle a les ailes et dont elle attend, après ses épreuves, la glorieuse métamorphose, vraie, celle-là, si celle du phénix n'est que poétique. Légende de Psyché, doublure de celle du phénix, rêve de 1 imagination, dont l'esquisse est dans la nature, et dont la grâce, par la résurrection du Christ, en attendant la nôtre, a fait la plus splendide comme la plus consolante des réalités !
Enfin la mosaïque de Saint-Marc de Rome dit expressément, et
« AriDghi, 1. 1, p. 295. - Ici pi. XIU, 25. » Aringhi, 1. 1, p. 307. — Ici pi. XIII, 26.
LA CAPPELLA GRECA 551
par une image spéciale du phénix et par les paroles du Christ qu'elle rapporte, tout ce que l'évidence nous a fait supposer sur ces trois monuments. Cette mosaïque^ où on trouve le portrait et trois fois le nom de Grégoire lY, dont elle est Toffrande, est ainsi composée. Au centre, le Christ, de grandeur surnaturelle, debout sur un escabeau marqué à son chiffre A û, nimbé avec le +, son mono gramme, couronné par la main du Père céleste, bénit à la manière grecque, élevant trois doigts pour rappeler la Trinité et joignant Tannulaire et le pouce pour indiquer rincamation. A sa droite est le collègue de S. Laurent, l'un des diacres de S. Sixte^ le martyr Félicissime, et l'Évangéliste S. Marc, la main sur l'épaule de Grégoire lY, qui porte le modèle de son église, par lui relevée et ornée; à gauche est le pape S. Marc, le martyr Agapit, autre diacre de S. Sixte et sainte Agnès. Tous sont sur des escabeaux où on lit leurs noms. Deux plantes fleuries indiquent aux extrémités du tableau que ce lieu est le Paradis. Mais voici un nouveau spectacle unique jusqu'ici dans les antiquités chrétiennes. Dans le champ du Paradis, sous l'escabeau du Christ, un phénix apparaît, sortant de son nid d'aromates aux grains nombreux. Lumineux comme le jour, il déploie ses ailes ; son cou rayonne de flammes ; sa tête a le nimbe, mais dessiné en cône, selon le mouvement de l'oiseau qui émerge en avant \ Placé entre le Christ représenté en personne et le Christ qu'on voit immédiatement au-dessous représenté en Agneau sur la montagne fleurie de l'Église, aux quatre fleuves de laquelle viennent boire les douze brebis sortant de Jérusalem et de Bethléem, il est clair que le phénix est le Christ encore. Sa bouche même le déclare, n tient de la main gauche le livre des Évangiles sur lequel on lit :
+ EGO SVM LVX EGO S VM YITA EGO S VM RE SVRR ECTIO c Moi, le Christ, je suis la lumière— moi, je suis la vie — ^moi, je suis la résurrectloa.»
La troisième parole, qui a été prononcée par le Christ avant la se^ conde ', a été transposée pour être en rapport immédiat avec lephé-
• Ici pi. XIII, 27.
* Joan., XI, 25.
552 LA CAPPELLA GBECA
uix gui est aouis le Cbri^t. L'image traduit Toracle. On voit dans le phénix qui ii'essuscite, le Christ qu'on entend dire : Je suis la résurrection. liO mot seul manquait aux trois tableaux précédents : il est ici. Je suis le phénix, c'est-à-dire la résurrection : voilà bien ce que le Christ, avec son geste vers le palmier surmonté du phénix, déclare entre Pierre, l'apôtre des Juifs, et Paul, celui des Gentils, sv^r la composition classique des mosaïques absidales. Yoilà ce qu'il (}it sur notre magnifique marbre du cimetière de Priscille.
Une médaille romaine de dévotion, en plomb, du YI' siècle au plus t^rd, qui a, d'un côté, le monogramme cruciforme, de l'autre, dans une couronna de laurier, le Christ entre deux palmiers, tenant de la main gauche l'Évangile près du palmier qui porte le phénix, et faisçuit de la droite le geste de la proclamation \ est une esquisse anticipée de la mosaïque de Saint-Marc et une certaine copie, accentuée à sa manière, des trois autres monuments romains. Le sens en esta p^ésejQt bien limpide.
Il en est ainsi pour trois sarcophages de Yéroi^e S de Saint-Maxi- ^lin % d'Arles \ pareils^ non sans une heureuse liberté, à ceux de Rome. Sur ce^ui de Saint-Maximin le graveur a placé un coq sur le pç^mier; mais il est évident que son mot d'ordre ou son dessin porti^ un phénix. Celui d'Arles présente aux extrémités, en parallèle, deux §cènes delà Passion, le Christ lavant les pieds à Pierre, le Christ comparaissant devant Pilate. Au milieu est en abrégé le tableau du second sarcophage romain gue nous avons décrit, deux apôtres, l'un derrière Pierre, l'autre derrière Paul, représentant toute la suite du Collège Apostolique. Le phénix trop proéminent sur le palmier a été mutilé ; mais on le reconnaît ; et c'est bien lui que montre le Christ. La Résurrection resplendit devant ses témoins entre deux scènes de la Passion.
Ainsi, l'Egypte ayant fait dire à ses défunts identifiés avec Osiris, Rédempteur de ses rêves : « Je suis le Bennou, le Grand, qui est
« BàUeHno, 1871, tay. IX, p. 150.
* Maffei, Muséum Veronense, p. 484; R. P. Garucci, Monumentiy t$iv. 333.
* Rostan, Monumeniê iconographiques de l'église de Saint-Maximin, fig. YIII; R. P. Garucdt MonumenH, taT. 334.
* M. E. Le Blant, Étude sur les sarcophages chrétiens antiques de la ville d'ArleSy 1878, pi. IX.
LA CAPPELLA GREGA 553
« dans An (la Ville-du-Soleit), » le Christ, vrai Rédempteur, dit : Je suis le Phénix, qui est dans la Jérusalem céleste, dont l'Agneau est la lampe * ; et le chrétien uni par la foi, au lieu d'être identifié par Forgueil, à TOsiris divin, pourra s'écrier en regardant le symbole de la résurrection qui lui est montré : Et moi aussi je suis le phénix! C'est le dernier mot de cet incomparable tableau qui, du IV* siècle au 1X% prime àTabside des basiliques, et dont une tombe placée auprès de la cappella greca, l'église du cimetière de Priscille, nous ofnre dès l'origine un dessin gravé sur le marbre. En réalité, le tableau émane originairement de cette église apostolique où on voit, au sommet de Tabside, le Christ en Moïse, l'eau de la vie éternelle qu'il fait jaillir du rocher mystique qui est lui-même, et le palmier, Tarbre phénix, symbole comme l'oiseau phénix, mais avec plus de fondement naturel, de l'immortelle résurrection.
Le plus souvent, comme aux mosaïques absidales de Saint-Pierre et de Saint-Paul, qu'a renouvelées le XIII* siècle, et sur tant de sarcophages du IV* siècle au VI*, le palmier seul de \sl cappella gfeca représente cette résurrection immortelle que proclame le Christ et dont il est l'exemplaire.
Le phénix était gravé, d'ailleurs, avec la palme au bec et son nom, le nom même de la palme, FENIX, sur l'architrave de la porte principale de la basilique de Saint- Paul.
Sije ne me trompe, ce tableau typique, consacré aux absides des basiliques, est une inspiration ou plutôt une traduction du récit qui couronne l'Évangile de S. Pierre, appelé du nom de son secrétaire, S. Marc :
« Une dernière fois les onze étant à table, il (Jésus) apparut et leur reprocha leur incrédulité et leur dureté de cœur parce qu'ils n'avaient pas cru à ceux qui Pavaient vu ressuscité d'entre les morts. Et il leur dit : Allez dan^ tout le monde et prêchez la bonne nouvelle à toute créature. Qui croira et sera baptisé sera sauvé, et qui ne croira pas sera condamné... Et le Seigneur Jésus après leur avoir parlé fut enlevé au ciel *. »
C'est la traduction encore de ce passage des Actes parlant des apôtres, à quelques jours de là :
« Hebr., XU, 22; Apec,, XXI, 33.
• Marc, XVI, 14-19.
554 LA CAPPELLA GRECA
€ Les prêtres et le magistrat du temple et les Sadducéens survim:^nt courroucés de ce qu'ils enseignaient le peuple et annonçaient en Jésus la [résurrection d*entre les morts ^. >
Quand donc on dit que le phéniz est « le symbole de rimmorta- « lité et de la résurrection ', le symbole de la résurrection bienheu- « reuse ', » on peut préciser davantage. Le pbénix est spécialement le symbole du Christ ressuscité ; et le P. Garucci ne s'est pas trop avancé en écrivant : « Le Christ ressuscité dont la palme avec le phé- << nix est le signe ^. » A qui ne serait pas convaincu par tant d'exemples frappants que nous venons d'offrir, nous pouvons fournir enBn même des textes positifs.
On lit dans le Physiologue des Gnostiques, qui n'ont eu aucune raison de s'écarter ici de la tradition catholique : « Le phénix repré- « sente la personne de notre Sauveur, 'O yip ^w»x\ itcoaciTrov tou 2(i>T9ipoc « ^(jiwv XatjAWvfit *. ») « S. Jean Chrysostome, dit S. E. le cardinal Bar- « tolini ^, compare le Christ ressuscité au phénix :
< Après des emprisonnements cruels et de durs liens, après les moqueries et les fouets, après la boisson du vinaigre et du fiel mêlé, après les supplices et les douleurs de la croix, après la mort enfin et les enfers, il est ressuscité de ses funérailles, chair nouvelle, phénix rajeuni, que le soleil expirant et les aromates de la piété avaient consumé de leurs ardeurs. La vie latente revient de TOccident, et le salut conservé dans la mort reparait et retourne plus beau de ses funérailles ''. i
En parlant du signe du Christ, nous avons mentionné une bulle de plomb du diacre Siricius ®. Cette bulle a deux types. Sur l'un, au revers de SIRICI, on voit le phénix au nimbe radié ; sur l'autre, au revers de SIRICI INDIGNI DIACONI, le phéoix au nimbe radié encore est accompagné de l'inscription + FENIX, que nous croyons devoir lire nécessairement « X (le Christ) phénix. » Le Christ, qui,
» Act., IV, i, 2.
' a La Fenice simbolo délia Immortalità e délia Resurrezione. » Boldetti, p. 230. ' ce La fenice, simbolo délia beata risurrectione. » M. de Rossi, BulUtino, 1871, p. ibl.
• Vetrl, p. 85.
• Spicileg, Solesm., t. III, p. 3i5.
• Gli ÂUi del martirio d. n. v. r. 5. CeciUa, p. 67.
^ nomil. de Re$urrecl., VIII. — Nous n'avons pas trouvé ce teite dans S. Jean Chrjsostome. Il est toujours de quelque ancien écrivain ecclésiastique. 8 Ch. XXII. — Rom. 80U,, t. H, p. 314, - Ici pi. XUI, 28.
avec son monogramme, ou sous le symbole du poisson, de Tancre ou tel autre, marque ailleurs les sceaux dès fidèles, marque ici, avec son monogramme et le phéniz à la fois^ le sceau de Siricius.
Un intéressant et mystérieux monument s'éclaire, ce me semble, à la lumière de ces divers textes.
Une pierre trouvée par Severano au milieu des ruines du mausolée de sainte Hélène, près des martyrs Marcellin et Pierre, sur la voie Lavicane, nous présente une chaire vide, aux côtés de laquelle pendent des voiles d'honneur. Un oiseau, ceint du nimbe est posé sur la cime *. Les anciens interprètes, auxquels se rattache M. de Rossi ', voient là une chaire épiscopale et la colombe du Saint-Esprit ceinte, par une exception dont il n'y aurait que cet exemple, du nimbe du phénix. Pourquoi la chaire ne sercdt-elle pas celle du Christ,que nous trouvons ainsi vide avec des voiles d'honneur, portant au milieu du dossier le monogramme du Christ, une fois le * dans un cercle sur un sarcophage de Tusculnm ', une autre fois le + sur la mosaïque du baptistère de Ravenne de l'an 451 *, la chaire étant accompagnée ici des deux ambons ecclésiastiques, et alternant avec quatre autels portant les quatre Évangiles ? Et pourquoi l'oiseau nimbé ne serait-il pas alors comme toujours le phénix, c'est-à-dire le Christ ressuscité qui s'est montré au monde sur sa chaire divine, on peut le dire, pendant quarante jours, chaire où les Apôtres et leurs disciples le montreront jusqu'à la fin des siècles?
Désignant le Christ, le phénix désignait naturellement le chrétien. Lui aussi, uni au Christ, est le phénix. Il me semble reconnaître au phénix cette signification particulière en certains cas. La tombe d'une « vierge consacrée » nommée Furia, surnommée Elpia, Espérance, offrait cet aspect * :
Vase Oiseau (pbéoii), la palme au bec, Vase
FVRIA HELPHIS
VIRGO DEVOTA
1 Aringhî, t. II. p. 55; BuîUtino, 1872, tav. IX. - Ici pi. XIII, 29. Le n* de rappel a été omis sur la planche. L'oiseau est en haut, à droite.
• Ihid., p. 134.
» Puli€«no, 1872, tav. VI.
^ md., tav. VIII, p. 137 ; Ciampini, 1. 1, tab. XXXVU.
* Aringhi, t. II, p, 309.
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Ces deux vases ne rappellent-ils pas au-dessus de la Virgo devota les paroles de Dieu à Moïse :... Vous oifidrez le tabernacle du témoin gnage et l'arche d alliance et la table avec ses vases * ? Et dès lors le phéoix qui est au milieu ne désigne-t-il pas FÉpouse du Christ, immolée volontairement avec lui et portant la palme de son immolation? « Vase du Christ, » comme dit une épitaphe : DIONYSI VAS ^*, elle est aussi son phi^nix.
Les deux phénix tenant la palme aux serres qui vont becqueter la grappe de la Terre promise, peuvent bien figurer le Christ, remontant au ciel et allant y boire le fruit nouveau de la vigne ; mais il semblent figurer plus spontanément les fidèles ressuscites allant boire avec le Christ ce fruit nouveau de la vigne qui est le Christ hiiméme. Au victorieux je donnerai de manger de l'arbre de vie, a dit le Christ, dont Toracle semble traduit en ce groupe mystique.
Le phénix gravé par les soins de Ste Cécile sur la tombe de S. Maxime, était bien le symbole de sa propre résurrection et de la foi qu'il en avait embrassée : Ad indicium fidei ejus, qui resurrectionem se inventurum, phœnicis exemplo, ex toto corde suscepit.
C'est donc Fimage de son fils devant ressusciter et s'enivrer du vin béatiflque de la vigne du Christ, que Salvia Desa semble avoir fait graver dans le phénix, au milieu des larmes maternelles trempées de la lumière, dé l'espérance, disons tout, de la joie chrétienne.
Cette image du phénix portant la palme et allant au Christ, a consolé aussi un père, Quodvult-Deus, Ce-que-Diett-veut, de la perte de « la très douce Elia qui a vécu un an, trois jours, » et qui est décédée dans le Christ aux nones de janvier. Boldetti a trouvé au cimetière de Saint-Calixte son épitaphe ainsi disposée ^ :
DVLCISSIMAE EYLIAE QVODBVLDEVS QVAE VIXIT ANNO D. III. DECESS -P SIT NONIS I lENVARIA.
Oiseau portant la palme aux serres.
' Exod., XXXf, 26, 27.
* L'épitaphe est conservée au cloître de Saint-Laurent-bors-les-Murs. BuUetino, 1867, p. 27.
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M. Le Blani, que ne contredit pas M. de Rossi \ signale sur une épitaphe de Saint-Romain-en-Galle, près Vienne, deux phénix dont l'identité reconnue jetterait un beau jour sur la question. Voici Vépitapbe et le commentaire du savant archéologue :
me PAVSAT EVFRA SIVS BENDICTVS IN PAGE QVI VIXIT AN LXX. MENS. II. DIES VII S\meciuruS. DIE CAELO CVM VENERIT AVCTOR *.
m Au bas de cette inscription sont gravés deux oiseaux, des phénix sans doate, puisque leur tète est ornée d*une aigrette ' sans qu'ils aient la longue queue' du paon ; au-dessous d'eux, le vase accosté de deux dauphins figurant le poisson symbolique. Par la représentation des phénix, comme par la formule finale, notre monument ouvre, dans la contrée, l'importante série des épitaphes qui témoignent de la foi en la résurrection, i
Ce vase, qui est le Christ, appandt entre deux paons, sur des épitaphes de Vienne et de Lyon \ Il y a à craindre que le phénix, qu'on ne rencontre guëres qu'à Tétat d'unité, selon sa légende, ne soit ici un paon grossièrement ébauché. Le surrecturus semble bien appeler un phénix ; mais le paon aussi est un symbole de la résurrection. L'épitapbe de Vienne, que nous venons de mentionner, porte : RESVRGIT IN CRISTO. L'exemple reste donc douteux. Il en est heureusement de certains; et celui fourni par sainte Cécile est péremptoire.
Mais sainte Cécile me fait songer à sainte Agnès. J'allais oublier qu'elle aussi apparaît identifiée assez clairement au phénix sur la mosaïque absidale de sa basilique '.
Cette mosaïque, ex-voto du pape Honorius, qui y figure offrant sa
^ « Voir encore une inscription de la Gaule où M. Le Blant reconnaît le phéc Dix {Inacr. de la Gaule, t. Il, p. 44.) i, écrit M. de Rossi, Rom, êott.j t. II, p. 313.
* c Ici repose Euphrasius, bénit, en paix, qui a vécu LXX ans, II mois^ Vil jours, c devant ressusciter qunnd notre Auteur viendra du ciel. »
' L'aigrette est pareille à celle du phénix égyptien et du faisan doré.
* M. Le Blant, t. II, p. 584; 1. 1, p. 136.
» Ciampini, t. H, tav. XXXIX; M. Perret, t. II, pi. I .
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basilique à la sainte, présente Agnès foulant aux pieds les flammes qu'elle a vaincues sur le bûcher et le glaive qui a consommé son martyre. Sur sa robe d'or^ semée de pierreries, on remarque, près de la jambe droite, un disque d'or, bordé de pourpre ; et, dans ce disque, un phénix, à la tête blanche, à Tœil et à Taîgrette rouge, à Faile bleue, au corps blanc rayé de rouge, aux pattes rouges. Est-ce le Christ qui lui-même porte écrit sur son vêtement et sur sa cuisse : Roi des rois et seigneur des seigtieurs \ et dont Tinscription, placée au-dessous de la brillante mosaïque, après avoir comparé cette mosaïque au jour, à Taurore, à Tiris, au paon, dit :
f Celui qui a pa fixer les limites de la nnit ou de la lumière a repoussé le chaos des tombeaux des martyrs, i
Qui potuit nttctiê ve? lucis reddere finem Martyrum e buitis reppulit ille chcu}hf
Il se pourrait. Mais n'est-ce pas plutôt, la martyre elle-même, rendue ici à la lumière, du sein de son tombeau et des profondeurs de sa catacombe, la martyre qu'une vision célèbre a montrée^ ici encore, passant au milieu des ténèbres de la nuit^ conmie un phénix éblouissant de lumière, dans le chœur des Vierges qui accompagnent TAgneau, leur Époux, Téternel phénix? Ce n'est pas seulement le Christ ressuscité qui est en phénix sur le vêtement d'Agnès, c'est Agnès elle-même glorifiée que je vois. Son signe de gloire est sur son vêtement^ comme celui du Christ sur le sien dans TApocalypse.
En achevant ce que nous avions à dire du phénix et des autres dérivations dans l'art chrétien des sujets de la cappella greca, nous devons consigner ici une observation. C'est que tous les types consacrés dans les catacombes ou inspirés par elles, ont trait de plus ou moins près à cette résurrection des morts, inaugurée par le Christ, dont le phénix a été le symbole spécial. Les Constitutions apostoliques où le phénix des Gentils parait avec ce rôle, nous donnent le sens fondamental bien précis des autres types antérieurs au phénix, et qui resteront toujours plus multipliés sur les monuments, comme émanant des saints Livres et non de la science ou de la poésie profane sujettes à caution. Elles font ainsi parler S. Pierre :
• Apoc., XIX, 16.
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c Le Seigneur des saints, Jésus le Christ est la vie des fidèles et la résurrection des morts... C'est luiqulnous a promis un jour la résurrection. 7Vm5 ceitx,d\irï\yqui sont dans les tombeaux entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l'auront entendue vivront. Une autre raison pour croire que la résurrection aura lieu, c'est la résurrection même du Seigneur. Celui^ en effet, qui a ressuscité Lazare, mort de quatre jours, et la fille de Jaîre, et le fils de la veuve s'est, d'après le mandat de son Père, ressuscité lui-même après trois jours, étant les arrhes de notre ré* surrection. Je suis^ dit-il, la résun^ection et la vie. Celui qui le troisième jour a retiré Jonas vivant et intact du ventre du monstre marin. et les trois jeunes gens de la fournaise de Babylone, et Daniel de la gueule des lions ne manquera pas de force pour nous ressusciter nous aussi... Celui qui a relevé sain et sauf le paralytique, guéri celui qui avait la main desséchée, rendu par de la terre et de la salive l'organe qui manquait à l'aveugle de naissance, nous rappellera à la vie. Celui qui a rassasié cinq mille hommes avec cinq pains et deux poissons, laissant un surplus de douze corbeilles, qui de l'eau a fait du vin et qui par moi, Pierre, a tiré de la gueule d'un poisson un statère pour le donner à ceux qui percevaient le tribut, celui-là ressuscitera les morts *. i
Presq[ue tout le cycle des catacombes figure dans ces lignes. On peut juger des quelques sujets absents par ceux présents avec qui on les trouve mêlés. C'est ainsi que Susanne qui manque, est placée comme type de la résurrection à côté de Lazare par S. Hippolyte, contemporain de la compilation des Constitutions apostoliques, sinon plus ancien. Nous allons la retrouver avec Lazare, Jonas, les trois Hébreux, Daniel, le paralytique, Taveugle-né, sur tel ou tel monument qui, semble la traduction ou plus ou moins Toriginal de notre précieux texte des Constitutions apostoliques.
Il reste une étape à notre longue course. Abordons enfin Susanne dans Tantiquité chrétienne.
^ Constiiutionei Apostolicœ, 1. V, cap. VII.