CHAPITRE XXIX
SUSANNB DAHS l'aNTIQUITÉ CHRÉTIENNE. — LES PÈRES ET L'ÉPIGRAFfltE. — LES FRESQUES DES CATACOMBES.
Le sujet de Susanne, gloire spéciale de la cappella greca, est presque neuf en archéologie. On ne trouve le nom de la Susanne biblique ni dans Bosio, ni dans Aringbi, ni dans Boldetti. Elle n^ fait qu'apparaître dans Buonarrnoii, Bottari et Millin. Après avoir rencontré deuz fois sur les monuments son nom en toutes lettres au-dessus de son image, les contemporains ne se sont point appliqués à la recherche de ce type sur les monuments non épigraphiques. La lumière éclatante fournie par la cappella greca nous invite à cette recherche et va nous guider. Bien des figures méconnues ou insuffisamment reconnues pourront se révéler; des Orantes anonymes, placées au premier rang dans les compositions, retrouveront, je Tespère, leur nom ; et si ce n'était pas ambitieux, je serais tenté de dire que la Susanne de notre chapelle apostolique va nous faire comme une évocation de Susannes ensevelies.
Etudions les textes des Pères, les fresques des cimetières, les sarcophages, les monuments divers et reconnaissons le r61e de Susanne aux premiers siècles de TÉglise.
L'histoire de Susanne figurait au second siècle dans la Bible des Septante. Elle était reçue des Juifs comme des chrétiens, puisque vers la fin du siècle, sous Commode, le juif Théodotion d'Éphèse publia sa traduction grecque du texte de Susanne, en utilisant les Septante là où leur version était littérale et non simplement abrégée. S. Irénée cite Thistoire de Susanne d'après la version nouvelle *. Tertullien • et S. Cyprien ' mentionnent l'histoire de Susanne.
* Contra Hœres., 1. IV, cap. XXVI, 3. - Dan., XIH, 20, 52, 53, 56.
* De Corona, IV.
» Pair, lat., t. IV, col. 1230.
LA CAPPELLA GREGA 561
Attaquée par Jules Africain, elle fut très bien défendue par Origène *. Rome la connaissait comme TOrient, les Gaules et l'Afrique. Dès le commencement du IIP siècle, la version de Théodotion y était reçue : le docteur S. Hippolyte la commente. C'est celui des Pères qui a le plus amplement parlé de Susanne et le mieux exposé le symbolisme de son histoire. Le lecteur connaît ses textes les plus beaux ; il a vu toute la théologie chrétienne rattachée par lui à ce drame si riche en mystères de Susanne. Ajoutons que, suivant des traditions hébraïques, contestables peut-être, mais reçues, parait-il, à Rome, le saint docteur donne à Susanne la plus illustre parenté. Il la fait fille du grand-prétre Helcias qui tirouva dans le Saint-des-Saints l'autographe des Livres de Moïse, et sœur du prophète Jérémie^ lapidé pour la justice comme elle avait décidé en son cœur d'être lapidée elle-même. Voici son commentaire sur deux mots du texte sacré :
€ Et son nom était Joachim, Ce Joachim, nouvellement domicilié à Babyloue, prit Susanne pour épouse . Susanne était fille du prêtre Helcias qui trouva le livre de la Loi dans le temple du Seigneur, lorsque le roi Josias ordonna de purifier le Saint-des-Snints. Son frère est ie prophète Jérémie qui, après la transmigration du peuple h Babylone, fut conduit avec les restes du peuple en Egypte et habita à Taphnis où, prophétisant, il mourut lapidé par eux.
Elle était très belle et craignait le Seigneur, Car par le fruit de leur postérité on connaît facilement l'arbre. Des hommes religieux et zélés pour la Loi produisaient dans le monde des enfants dignes de Dieu : l'un devenu le prophète et le martyr du Christ, l'autre trouvée chaste et fidèle à Babylone, dont la pudicité et la chasteté révélèrent le saint prophète Daniel '. « - .
Nous verrons l'importance de ces paroles de S. Hippolyte pour rinterprétation de certains monuments chrétiens, dont l'un voisin de la cappella greca. Contentons-nous de rappeler ici la concordance de son éminent commentaire de Susanne avec les fresques non moins éminentes de cette chapelle, même en certains traits ou celles-ci développent le texte sacré. D'où vient ce parallélisme ? S. Hippolyte s'est-il inspiré de nos fresques, ou nos fresques de S. Hippolyte, ou le docteur chrétien et le peintre chrétien ont-ils traduit chacun à part une théologie symbolique tellement reçue
» Epist, ad Jul. A fric; Homiî. I m Levit,; Tract. XXXI in Jlalth. — Euseb., Hist, eccles., 1. VI, c. XXXI.
» Patrol. grœc, t. X, col. 689.
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qu'ils ont dû marcher dans une harmonie préétablie? Mais les fresques, tout rindique, sont antérieures à S. Hippolyte et lui ont été bien connues. Les anniversaires des saints et illustres défunts, déposés à la cappella greca, ou autour, ont dû maintes fois Ty conduire. Si donc il expose sur Susanne la doctrine traditionnelle, c'est en partie à la cappella greca qu'il l'emprunte. Son sanctuaire en contient les deux plus anciennes pages ; et certes la première, avec Satan excitant les deux infâmes juges, et le Christ venant au secours de Susanne en qui apparaît l'Église, est encore aujourd'hui la page la plus sublime qu'ait inspirée l'émouvant récit du livre de Daniel. S. Hippolyte — je n'hésite pas à suivre la tradition que Prudence a trouvée vivante à son tombeau à Rome — subit le martyre en 235 à l'embouchure du Tibre, c'est à dire à Porto où était son siège. S. Méthode, évêque de Tyr après Tavoir été d'Olympe en fiithynie et de Patare on Lycie, S. Méthode, qui sera martyrisé en 312, parle en substance de Susanne comme S. Hippolyte. Dans son fameux Banquet des dix Vierges, Areté (la vertu), ordonne aux neuf vierges, ses compagnes, Marcella, Theophila, Thalia, Theopatra, Thalussa, Agatha, Procilla, Thecla, Tysiana, Donmina de se lever et, debout, en couronne autour de l'arbre agnus, d'adresser un hymne au Seigneur. A la droite d'Areté, Thecla préside le chœur. Il chante le refrain, elle les strophes. Voici par extraits toute la substance de l'hymne splendide au milieu duquel on rencontre Susanne, type de l'Église épouse du Christ :
f Je me garde chaste pour toi, et, tenant des lampes qui portent la lumière, Époux, je Tiens au devant-de toi.
D*en haut, Vierges, est venu le bruit de la voix qui réveille les morts, disant d'aller toutes au-devant de TÉpoux, en vêtements blancs, avec des lampes, vers rOrient. Réveillez- vous avant que le Roi vous prévienne, entrant au-dedans des portes!
Je me garde chaste etc...
J'ai oublié ma patrie, désirant ta grâce, 6 Verbe! J'ai oublié les chœars des vierges de mon âge, la fierté de ma mère et de ma race, car c'est toi qui m'es tout, 6 Christ !
Je me garde chaste, etc...
Tu es, 6 Christ, le chorège ^ de la vie. Salut, Lumière sans soir ! Reçois cette
* Conducteur du chœur.
LA CAPPELLA GREGA 563
acclamation. Le chœur des Vierges s'adresse à toi, fleur parfaite, charité, joie, prudence, sagesse, Yerhe I
Je me garde chaste, etc...
Les pointes ouvertes. Reine aux splendides vêtements, admets-nous aussi dans la chambre nuptiale, toi dont le corps est sans tache, nymphe qui as remporté la belle victoire, qui respires la beauté : vêtues co mme toi, nous sommes aux côtés du Christ, chantant ton hyménée, jeunesse toute heureuse.
Je me garde chaste, etc...
Des coupes pleines de douceur sont devant nous : buvons ! C'est la boisson céleste, Vierges, que l'Époux sert à celles qui sont appelées dignement aux noces.
Je me garde chaste, etc...
Abel figurait magnifiquement ta mort, 6 Bienheureux!. . — Joseph, ton vigoureux serviteur, ô Verbe, a remporté le prix de chasteté. . . — Jephté offrait à Dieu, victime récemment immolée, sa fille non touchée par un homme... — Judith, saintement audacieuse, après avoir, par d'habiles ruses, décapité l'étranger, conducteur de hordes, qu'avaient charmé les attraits de sa beauté et qui n'avait aucunement souillé ses membres, disait en ses cris victorieux :
Je me garde chaste, etc...
Voyant le beau visage de Susanne et rendus insensés d'amour pour elle, les deux juges dirent: 0 femme, nous désirons la couche de tes noces secrètes, 6 chérie ! Elle répondit avec des cris pleins de frisson :
Je me garde chaste, etc. .
Mourir vaut bien mieux que souffrir, trahissant ma couche, 6 insensés de luxure ! l'éternel châtiment sous le feu vengeur de Dieu. Sauve-moi, Christ ! de ces hommes-là ! ,
Je me garde chaste, etc..
Votre Précurseur a été conduit injustement à la mort par un homme méchant, pour la cause de la chasteté... 6 Bienheureux ! - Celle qui vous a enfanté à la Tie. Grâce intacte et immaculée... Vierge vous portant dans son sein, dit :
Je me garde chaste, etc..
C'est par des hymnes, heureuse nymphe de Dieu^ qu'ornant la chambre nuptiale, nous te célébrons. Vierge intacte, Église au corps de neige, aux cheveux noirs et bouclés, sage, irrépréhensible, aimable.
Je me garde chaste, etc...
Psalmodiant maintenant un nouveau cantique, le chœur des Vierges te conduit ▼ers les deux, ô toute Reine ! enveloppée des blancs calices des lys, et portant dans les mains des flammes qui lancent des éclairs.
Je me garde chaste, etc..
0 toi qui habites le trône sans tache du ciel. Bienheureux, sans principe, contenant ensemble toutes choses par ta puissance éternelle, reçois avec ton Fils — nous sommes au-dedans des portes de la vie — Père, reçois-nous aussi * ! >
• Pairol. grœcy t XVIU, col. 208-13.
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Vienne la paix de rÉglise, S. Cyrille, exposant à Jérusalem la doctrine sur le Saint-Esprit, Tinspirateur et Tavocat de Susanne, dira :
€ Cest lui qui a renda sage Tàme de Daniel^ afin que ce jeune homme devint le juge des vieillards. La chaste Susanne avait été condamnée comme impudique. Elle n'avait point de vengeur ; qui Favait arrachée des mains des archontes ? On la conduisait à la mort, elle était déjà dans les mains des exécuteurs. Mais l'Anziliaire survint, le Paraclet, TEsprit sanctifiant toute nature intelligente, c Viens à « moi ici^ jeune homme, dit-il à Daniel, confonds ces vieillards infectés des péchés c de la jeunesse : > car il est écrit : Dieu stiscita V Esprit-Saint d'un jeune ado^ îescent. Et, pour abréger, cette femme pudique fut sauvée par la sentence de Daniel ^. i
S. Ambroise cite cinq fois Thistoire de Susanne '; S. Zenon trois fois. Celui-ci oppose Susanne à Eve dont l'amour impudique embrasa la poitrine pour faire périr Adam sous ses traits, et il la compare à Joseph '. Il dit d'elle ce beau mot : <c Entourée dans la solic tude de son paradis du mur de la chasteté, qui, certes, est la « vraie et étemelle beauté, quée certe vera est et 3dtema formositas; » et cet autre encore : a pour abréger les douleurs^de sa pudeur, elle (( haïssait les retards de la mort, déplaisant à tous, mais plaisant à « sa conscience seule, omnibus displicens^ sed soli suse conscientùs « placens S>. Il lui consacre enfin un petit traité, parmi de semblables sur Abraham, Jacob, Judas, Job et Jonas '^.
Nous savons comment S. Jérôme voit dans Susanne TÉglise chaste que les vieillards pervers, c'est à dire les hérétiques, cherchent en vain à corrompfe *. Nous avons entendu Augustin mettre Joseph et Susanne parmi les précurseurs de S. Etienne, le proto-martyr, et exalter Susanne condamnée par les hommes, justifiée par Dieu ^. Ajoutons ces paroles d'une lettre de S. Jérôme à son compagnon en
* Catech. XVI, De SpiHtu Sancto, XXXI; Patrol. grœc, t. XXXTII, col. 961.
* Patrol lat., t. XVI; De officiis ministrorum, col. 26, 43, 170; Exhortatio virginitaiisj col. 361; De Spiritu Sancto, col. 785.
* Patr, lat,, t. XI; De spe, flde et charitate, col. 278.
* De pudieitia, col. 299.
* De Susanna^ col. 443.
* Id, chap. VII.
■^ oiap. VI, vm.
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Syrie, Innocent, qui réunissent deux, trois peut-être des sujets de la cappella greca :
€ Ici, ici Tient à moi l'exemple des trois enfants qui, au milieu des globes froids des flammes, chantèrent des hymnes au lieu de Terser des pleurs : autour de leurs chausses orientales et de leur sainte chevelure se joua l'incendie innocent. Ici rappelons l'histoire de Daniel près duquel les lions eurent peur de leur proie et agitèrent leurs queues caressantes. Et mûntenant que Susanne, célèbre par sa foi, soit présente à tous les esprits, elle qui, condamnée par un jugement inique, fut sauvée par l'Esprit-Saint qui remplit un enfant '. »
Un des principaux commentateurs des Écritures, Théodoret, évêquc de Cyr, au nord d*Autioche, écrira en 448 à Domnus, patriarche de cette ville, lui signalant ces menées euty chiennes de Dioscore, patriarche d'Alexandrie, qui vont amener dans un an le brigandage d'Ephèse et le martyre de Flavien, patriarche de Constantinople, il lui écrira, dis-je, ces paroles où Ton voit combien TÉglise des premiers siècles se reconnaissait en Susanne :
€ Ayant lu votre ]ettre,je me suis souvenu de la bienheureuse Susanne qui,voyant des hommes pervers et croyant le Dieu de toutes choses présent auprès d'elle, fit cette effrayante exclamation : Les angoisses sont de toutes parts auprès de moij et cependant aima mieux tomber dans les rets de la calomnie que de mépriser le juste juge. Et maintenant. Seigneur, deux choses dont nous avons parlé souvent sont devant vous, ou offenser Dieu et agir contre votre conscience, ou tomber dans les injustes jugements des hommes *. «
En ce temps-là S. Maxime, qui paraît avoir occupé un demi-siècle le siège de Turin, où on le trouve encore en 465, commentant à son peuple le sujet si souvent reproduit sur les sarcophages chrétiens de la comparution du Christ devant Pilate, compare le Christ à Susanne dans ce remarquable passage :
< Il vous semblera étonnant, mes frères, que le Seigneur étant accusé auprès du gouvernenr Pilate par les princes des prêtres se taise... Assurément il ne confirme pas l'accusation en se taisant, mais il la méprise en ne la réfutant pas ; car il se tait avec raison, celui qui n*a pas besoin de défense... Mais que parlé-je du Chnst? Susanne, une femme, se tut en présence de ses ennemis et elle vainquit. Étant devant Daniel, son juge, elle ne se défendit pas avec des paroles, elle ne se
* Edit. Vallarsi, 1776, 1. 1, col. 5. La lettre est de 370. ' Epist CX; Patr. grœc. , t. LXXXin, ool. 1304.
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sauvegarda point par un discours apologétique ; mais en cette sainte femme, la langue se taisant , c'est la chasteté qui parlait pour elle. La chasteté de Susanne assista an jugement, elle qui avait été sa tutelle au paradis de son époux : ici elle pourvut à sa pudeur, là à son salut, d*un côté empêchant son honnêteté d*ètre souillée, de l'autre son innocence d'ôtre condamnée. La chasteté donc de Susanne confondit au paradis les vieillards impudiques et, au tribunal, les fit reconnaître pour faux accusateurs : deux fois victorieuse, elle les montra Coupables dans leur émoignage comme elle les avait montrés coupables d'adultère. Mais quel est le juge enfin que mérite cette chasteté? Daniel, un jeune enfant, qui n'a point encore atteint la puberté. Elle a, certes, bien du mérite devant Dieu la pudicité, puisqu'elle obtient de lui un juge vierge ; et elle est bien certaine de la victoire, la chasteté, puisqu'elle va être jugée par la virginité. La cause de la pudicité n'a dû être entendue que par un homme pwdique; la continence mérite un arbitre près duquel la modestie ne court aucun péril. Après avoir connu l'affaire de Susanne,un peuple ignorant voulait sous de fausses accusations la condamner: Daniel dit: Je BuU'pwTy quant à moi, du sang de cette femme. Cette parole de Daniel sur Susanne e^it celle même de Pilate sur le Seigneur ; Je suis pur, quant à moi, du sang de ce juste. C'est donc par la même sentence qu'est délivrée la pudicité, qu'est absoute laju^tice ; mais Daniel fait mieux que Pilate : il ne condamne pas 1c sang pudique, il le délivre; Pilate reconnaît le sang juste et le livre. ^ i
S. Maxime qui prêchait cette homélie un jour de la Semainesainte, sans doute, la reprend un autre jour et enrichit ainsi sa comparaison du Christ, durant sa Passion, et de Susanne :
a II y a quelques jours nous avons démontré que le jugement de sainte Susanne a été tout à fait semblable au jugement du Sauveur, et que la chasteté de cette femme a été en proie aux mêmes incriminations que l'intégrité du Christ. La pudicité en Susanne a eu des persécuteurs semblables aux siens. Elle, en convainquant les vieillards d'adultère, est saisie comme adultère ; lui, convainquant les Pharisiens de sacrilège, est accusé comme sacrilège. Ce sacrilège des Pharisiens peut bien être appelé le grand adultère; car l'adultère religieux est plus grave que l'adultère corporel, et il y a plus de mal à porter atteinte à l'intégrité de la divinité qu'à violer l'intégrité de l'homme. Susanne est donc condamnée et le Seigneur condamné, elle parce qu'elle défendait la chasteté du corps, lui parce qu'il défendait la pureté delà religion. La cause du jugement était la même pour l'un et pour l'autre; mais Susanne a trouvé un meilleur juge que le Seigneur Le procurateur juge le Seigneur; le prophète, Susanne : lui est entendu par un homme que terrifiaient les séditions des Pharisiens, elle par un enfant que remplissait l'Esprit-Saint. Celui-ci prononce hardiment ce qu'il pense, celui-là ne défend pas ce qu'il prononce. Le juge de Susanne l'absout et la délivre ; l'examinateur du Christ condamne et livre celui qu'il absout. Le jugement de Susanne et celui du Seigneur
« Homil XLVI; Pair, lat,, t. LVII, col. 331.
LA CAPPELLA GRECA 567
sont, d'aillenrs, à peu près semblables en toutes choses. Les vieillards défèrent au tribunal Susanne, Judas accuse le Seigneur; elle est incriminée par les docteurs, il Test par son propre disciple. Des pseudo-prôtres dénoncent Susanne,un pseudoévèque trahit le Sauveur. Car Judas fut évèque, comme dit le Prophète, parlant de lui: Que ses jours soient peu nombreux, et qu'un autre reçoive son épiscopat (Ps . cviii). Les lieux mêmes, mon frère, ne sont point sans ressemblance en ces deux causes. C'est dans le paradis de son mari que Susanne est circonvenue par les accusateurs : c'est dans le paradis d'un petit jardin que le Seigneur est enveloppé par les traîtres ; là elle est aux prises avec ceux qui lui tendent des pièges ; ici il souffre celui qui le livre. Voyons enfin l'issue des deux jugements. Les accusateurs de Susanne sont, comme fkux témoins, frappés de la sentence du prophète, et punis comme coupables du crime même pour lequel ils étaient avides de verser le sang de rinn«>cente. Pour le Seigneur, je ne trouve pas que celui qui l'a livré ait été condamné par le juge; ni Pilate ne le condamne, ni le peuple; mais, ce qui est plus grave, il se condamne lut-mème, et, toute sentence du juge cessant, il est jugé par sa pi'opre sentence... »
On ne s*étonnera point, après cela, si nous signalons la scène de Susanne et des vieillards, avec ou sans Daniel, sur des monuments chrétiens offrant celle du Christ au tribunal de Pilate. * A quelques années de S. Maxime, astce du versant oriental des Alpes, un astre du versant occidental, le convertisseur pour une part de Clovis, roi des Francs, et de Sîgismond, roi des Bourguignons, le neveu de Tempereur Avitus, S. Avite, évêque de Vienne de 490 à 525, prenait sa'lyre. 11 préludait à Milton en chantant la Création, la Chute, la Rédemption par la pénitence, le Déluge et r Arche du salut, le Passage de la Mer Rouge, et il écrivait à Fuscina sa sœur, vierge consacrée à Dieu, un poème De consolatoria laude castitaiiSy Des louanges consolatrices de la chasteté. Après Joseph, Susanne y tient un rang à part, Daniel et les trois Hébreux lui faisant cortège comme à Babylone, comme à la cappella greca :
€ Un jeune homme, autrefois, avait été vendu par la troupe jalouse de ses frères, et la terre de Memphis retenait Joseph esclave. 11 eut à souffrir de son maître^ étant accusé faussement du crime sacrilège, du triste crime qu'il avait refusé de commettre. Il supporta patiemment les cachots, les entraves, les chaînes, pendant que le soleil, doublant son orbite, joignait une année à une année. Il avait oublié la lumière, et déjà de sa chevelure éparse un poil pauvrement nourri touchait son dos. Mais son esprit que Dieu faisait grandir et que n'enfermaient aucunes ténèbres prévoyait des secrets que l'avenir venait révélei^ à point. Enfin^ tiré du cachot^ ce n'est point le pardon seulement qui l'accueille, c'est la gloire ; on le sollicite avec des prières de prendre le diadème sur sa tète de captif et de changer
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l'exil en règne, l'egclave en prince. Ainsi ce jeune homme reçoit la récompense d'avoir bien gardé son cœur.
Après loi, qui trouvera jamais d'assez dignes louanges pour célébrer Susanne, qui vainquit autrefois dans un âge infirme les vœux criminels et les fureurs conjurées des vieillards? Ils avaient d'abord formé leur desseiu chacun à part, et l'un et l'autre s'était promis l'escpérance delà faute. Mais le feu qui couvait honteusement dans leur cœur gonfla ensuite leur esprit h tous deux dans la fournaise du crime. Ils se rencontrent — car il se trouva par hasard que, feignant de se retirer, ils revinrent chacun de leur côté — ; ils se rendent ensemble dans un bosquet ; ils se découvrent, ils se confient mutuellement la brûlante volupté de leurs deux cœurs. Au88it6t,trompant par L\ firaude la jeune femme qui ne se doute de rien, ils courent à elle et lui demandent de consentir à leur désir, sans que le bruit de sa faute fasse éclater un si grand déshonneur. Ils disent que si elle ne cède pas.le forfait se retour nera contre elle ; et, ayant ainsi confessé leurs ardeurs, ils révèlent également leurs mensonges organisés et découvrent les filets qu'ils sont prêts à nouer. Elle, embarrassée, lutte longtemps avec elle-même ; elle hésite, elle flotte : où faire pencher le poidtf de son esprit incertain? La Loi lui défend de pécher; l'infamie, de son côté, l'épouvante. Deux fois elle tente d* amollir par ses prières leurs âpres fureurs et d'éteindre par ses larmes leurs flammes obscènes. Mais, une égale lubricité dominant ces vieillards insensibles aux supplications et aux avertissements, cette femme dont l'âme e.^t embrasée d'une magnifique pudeur, prend alors le parti de mourir chaste et de ne point livrer à un commerce si cr'uninel la misérable vie de sa chair. Elle appelle k témoin le ciel, elle récuse une vaine renommée, contente de son jugement à elle, confiant sa conscience à la foi du Très- Haut et la réservant à l'avenir. Mais l'Inspecteur des secrets aima mieux instruire sur place un examen patent, révéler le forfait caché, et produire au jour les fraudes qn'avaient préparées les pièges.
Il contemplait la ville émue de larmes vaines, ce jeune adolescent qui doit être bientôt le compagnon des trois jeunes gens que la colère du Parthe. plus ardente que les flammes, a jeté à la flamme ondoyante, parce qu ils ont méprisé son commandement. La fureur, d'un côté, la foi, de l'autre, ont brûlé d'une ardeur également croissante ; mais le feu a molli et servi les saints, et la braise, attiédissant sa rougeur, s'est faite leur jouet, jusqu'à ce que le Satrape, dans l'admiration, ait ordonné de mettre fin à l'incendie et que l'abondance des flammes ait enveloi>pé ceux qui étaient debout près de la fournaise. Égalant leurs mérites et atteignant leur vertu, Daniel a tenu en arrêt les horribles têtes des lions grinçant des dents,' qu'irritaient les aiguillons de la faim et de la fureur. Ils étendent tous ensemble leurs corps avec leurs béantes gueules muselées ; et, à jeun, ils lèihent leur pâture saine et sauve. Cependant Daniel prend la nourriture qu'un prophète suspendu sur sa tête lui apporte ; la main d'un auge qui soutient ce prophète l'a transporté rapidement à travers le v:de ; ses pieds immobiles ont foulé l'air qu'ils dominent : il est arrivé lié d'un faisceau de bandelettes. Daniel a reçu ces aliments transmis d'en haut; les plats ont émigré, sans perdre leur chaleur, des terres lointaines : ils gardent encore leur saveur sur un soi étranger.
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Cet impubère, donc, voyait par hasard Susanne entraînée au supplice ; le peuple ignorant la vérité venait de la condamner sans Tcntendre ; et tous ensemble étalent empressés à contempler la mort crimin^le d'une innocente. Tout à coup le jeune homme se précipite au milieu de leur troupe, réprimandant de sa voix tendre encore leur tumulte ardent : Comment dans une telle assemblée ne se trouve* t-il per^ sonne qui juge la chose, et ^libre,s' écrie qu*il ne veut pas courir à un trépas injuste? Soudain émue et docile à la voix de Vadolescent, la foule retient son emportement ; il est choisi lui-même pour juge et examinateur des vieillards: c'est par lui que se révélera la voie véritable. Séparant les vieillards, il s'informe de Tordre du crime ; et, comme ils donnent une réponse discordante, ils avouent séparément le crime même qu'ils ont coucerté ensemble. Alors la crainte saisit sans exception tout le monde ; de toutes parts monte un seul cri ; tout le peuple lapide les nuteui*s de cette scélératesse ; et on loue Dieu qui ne se détourne jamais des vœux des bons et, au moment voulu, leur montre son secours ^. »
Ces textes des Pères, du troisième siècle au sixième, nous font bien voir que Susanne avait sa place dans la théologie des Catacombes et de l'ère du triomphe ; qu'elle faisait partie du cycle consacré des types scripturaires ; qu'elle était même par excellence la figure biblique de l'Église. Je dis biblique, Marie étant par excellence la figure évangélique. S. Hîppolyte ne nous laisse aucun doute sur cet
* V. 533-619. S. Avite, s'adressant ensuite à sa sœur, termine ainsi son petit et ravissant poëme Des louanges consolatrices de la chasteté :
c Et cependant^ avant tous ceux-là, est celle qui par une pudique virginité, présente son corps intact à des vœux perpétuels. Car si une jeune fille, se mariant selon la loi terrestre, est louée d'avoir bien gardé sa couche et de n'avoir connu qu'un lit, par une assemblée judiciaire simplement' mortelle, juge tout ce qui est préparé par le Christ aux mérites virginaux là où il nous appelle d'ici bas, là où sur son siège suprême, arbitre du globe, il partagera le genre humain en deux parts, étant plein de grâce pour les agneaux à sa droite, de mépris pour les boucs à sa gauche . . . Ainsi, ma sœur, pendant que le siècle est emporté par ses soucis, ne cesse pas de garder pour toi la part élue. Toute ta parenté t'a méritée à titre de première patronne. Déjà nous te suivons comme notre enseigne; la généalogie de tes parents vient volontiers après toi qui portes l'étendard du Christ. . . Pendant que ton père et ton oncle, grands de toutes parts, se plaisent, après les faisceaux^ à prendre (avec le pontificat) le faisceau des peuples, soutiens* les humbles frères que l'Église, qui les lie par un office semblable, a uni au sort des pères. Ne te lasse pas de rendre pour eux au Christ d'assidues actions de grâces ou d'épancher des pleurs, de sorte qu'il ne te manque personne dans le nombre de tes frères, lorsque tu recevras des récompenses dignes de tes actions et que, mère effective de tes parents, victorieuse et joyeuse, tu seras associée à la couronne des Vierges. »
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honneur accordé à Susanne ; et n*est-il pas bien appuyé par les autres Pères?
On voit aussi, par tous ces rapprochements entre Joseph et Susanne, que si cette figure de captif dont nous avons cru reconnaître des restes à la cappella greca^ à côté de la tentation de Susanne, ne représente pas Joseph, elle ne doit pas être sans allusion à ce compagnon classique de Susanne chez les Pères de TÉglise.
Une preuve de la place importante que Susanne occupait parmi leç images des Saints Livres, c'est la popularité de son nom parmi les chrétiens : « Les noms d'origine hébraïque, écrivait en « 1856, M. Le^lant, sont d'une excessive rareté sur les marbres « des fidèles de TOccident; le plus répandu de tous est celui « de la chrétienne de Lyon SVSANNA. J'en puis citer neuf exem- « pies '. » Nous en pouvons citer aujourd'hui (1877) plus de vingt, dont une douzaine semble appartenir à Rome. Les voici par ordre chronologique, autant qu'il est possible.
Le premier est celui de la parente de Dîoclétien, la nièce du pape S. Gains, la fille de son frère le martyr S. Gabinus, la célèbre martyre Susanne. Elle habitait avec son père, «^ côté de la maison du Pape, près des Thermes de Dioclétien, au lieu où est maintenant sa basilique, qui a été le théâtre de son martyre avant d'être le sanctuaire de son tombeau. C'était sur le bord d'une voie conduisant à la porte Nomentane, par où on va au cimetière de Sainte-A.gnès, et à la porte Salare par où on va iy celui de Priscille. Ici elle avait dû contempler maintes fois, près des tombes sacrées de Prisca et d'Â.quila, de Pudens, de Pudentienne, de Praxède, de Symetrius et de la récente martyre Prisca, dans l'église apostolique du cimetière, l'image si frappante de Susanne ; et, à côté, elle avait pu reconnaître, nous le verrons, plus d'une copie de cet original antique. Au cimetière de Sainte-Agnès, nous allons signaler une autre Susanne, postérieure, il est vrai, à la nièce du Pape^ mais qui nous montre assez qu'il a pu y en avoir d'antérieure. Ce nom de Susanne, donné par un futur martyr à sa fille s'explique donc bien. La cappella greca l'a plus ou moins inspirée ; et c'est l'héroïne de l'Ancien Testament, contemplée là, qui a passé son àme à la martyre du Nouveau. Le sang des Au-
< Inscripiions chrétiennes de la Gav^le^ 1. 1, p. 143.
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gustes qui coulait dans ses veines a fait ainsi battre son cœur non pour Tautel de Jupiter ou Thymen de César, mais pour le Christ, son unique Dieu et son unique Époux. A lui tout ce qu^elle a de ce noble sang I
Les autres exemples fournis par Rome sont d'abord celui d'une Susanne dont M. de Rossi a retrouvé la tombe, parmi d'autres tombes romaines composant le pavé de Sainte-Marie-m-Ca5/^//o, à Corneto,la cité des Tarquins. L'épitaphe de la fin du III* siècle ou du commencement du IV«, c'est à dire de l'époque de la martyre Susanne, porte : LOCVS SYS ANNE *. Une autre Susanne du quatrième siècle, non beaucoup avancé, ce semble, offrant une couronne d'or ou d'argent, ou tel autre don à un sanctuaire inconnu, y a joint une stèle à laquelle l'objet était peut-être suspendu, avec cette inscription : « AGpov Soxjava:, don de Susanne*. » Trois Susanne sont mentionnées par Fabretti '. Boldelti a trouvé une Susanne, mère do l'enfant Redemptus, sur une épitaphe du cimetière de Pontien, celui du quartier des Juifs à Rome *, et une SOSANETES, qualifiée « domina^ dame » par son mari, sur une épî.'aphe du cimetière de Lucine que recouvre la basilique de Saint-Paul-hors-lesmurs *. Un marbre chrétien de la collection de Saint-Paul fait lire : « SOSANNADEprOVINCIA SYRIAe EX YICO RAYVwdO, Susanne de « la province de Syrie, du victts de Raphnée, » queM. LeBlantcroit être le Pa^ayoîa indiqué en Syrie par Ptolomée et Josèphe *. Un autre do la même collection présente une Susanne qui « s'est repo- « sée » l'an 397, après s'être « acheté une mémoire : SVSANNA « COMPARAVIT SIBI MEMORIAM, QVIEVIT etc. ^ » Le cimetière de Comraodille, qui est dans la colline voisine de Saint-Paul, a fourni cette épitaphe : « CONSTANTIYS ET SOSANNA SE YlYi LOCYM
« BMelino, 1875, p. 401.
* Il museo epigrafUo cristiano Pio-Lateranense, Memoria del cora, J. B. de Rossi. Roma, 1877, 1, 8; p. 29.
' Inscriptionum antiquarum explicatio. Rom», 1699, in-foL, IV, 120; V, 224; VIII, CIX.
* Inscript, chrét, t. I, p. 329.
^ M. de Rossif InscripU christ., 1. 1, p. 196.
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« SIBI EMERVNT PRESENTES A | Û OMNIS FOSSORES, Constance « et Susanne de leur vivant se sont acheté cette tombe, présents « tous les fossoyeurs *. i>
Le cimetière d'Ostrien, voisin de notre cimetière de Priscille, a fait lire sur un marbre funéraire :