HOTES
mens de couleurs indiennes. (Tinctis Indice coloribus, id., p. i47*) Un passage de S. Angesise, {Act. SS. Bened. sœc. IV, vol. I, p. 634.) où la couleur indienne est distinguée du vert et du rouge, me porterait à croire que c'était la même que Ton connaît encore sous le nom d'indigo. On ordonna aussi au clergé et aux moines d'adopter les costumes de leurs frères de l'Est. (Ibid.) Par l'est on entendait les nations du continent, comme il paraît d'après la comparaison de ce passage avec un autre, p. i5i.) J'ignore si ce règlement a jamais été mis en pratique ; s'il l'a été voici comment aurait été l'habillement des moines : une tunique fermée, de laine blanche, tombant jusqu'aux pieds, par dessus laquelle était un vêtement plus large, avec de longues manches et un capuchon de la même étoffe, mais d'une couleur plus sombre ; quelquefois celui-ci était remplacé par une robe plus courte de la même forme, avec cette différence qu'elle ne descendait qu'aux coudes et aux cuisses. On les appelait la tunique , le capuchon et le scapulaire. (Tunica, cueulla, scapulare, Mab., A et, SS. Ben. sœc. Y; pref., n° 59.)
Quant à l'habillement canonique du clergé je n'en ai rencontré aucune description exacte. Ingulf (f. 5oo) nous apprend que Turketul ordonna au clergé qui desservait l'église de Saint-Péga de porter chlamydem nigram, vestesque talares, ac omnes nigri coloris. La chlamyde était une robe ouverte , attachée avec une agrafe. (Isidor. orig.; 1. XIX, c. 24.)
Le bain chaud était d'un fréquent usage dans les monastères à cette époque; on le recommandait comme contribuant à la propreté et à la santé : S. Wilfrid se baigna tous les soirs pendant plusieurs années. (Edd.,
Vfa S. fFilf.y c. ai.) Le peuple se baignait avant la communion par respect pour le sacrement. (Mab., sœc.Wy tom. 2;pref., n° 187.) Bède loue Ste Edilthryda de ce qu'elle faisait rarement usage du bain chaud, excepté la veille de Pâques , de la Pentecôte et de l'Epiphanie. Il ajoute que toutes les autres nonnes avaient coutume de se baigner avant elle. (Bède, Hist., 1. IV, c. 19.)
Dans les histoires de quelques monastères on fait mention des recluses. Une recluse était une femme d'une piété reconnue, à qui l'abbé permettait de résider dans une cellule proche de l'église, et d'assister tous les jours au service divin : elle portait généralement le même habit que les nonnes, et se soumettait aux mêmes réglemens. Telle était Edilthryda, princesse de Mercie, qui avait été promise en mariage à Ethelbert, roi des Angles de l'Est : outrée de la mort cruelle de l'époux qui lui était destiné ( il fut tué par ordre de son père Offa à son arrivée à la cour de Mercie ) elle résolut d'abandonner le monde et de se consacrer à la vie religieuse. Croyland, qui avait été fondé par un prince de sa famille , fut l'objet de son choix, et les moines lui construisirent des appartemens attenant à un angle de l'église. C'est ainsi qu'elle passa le reste de ses jours. Sa cellule offrit un asile sûr à son cousin Witlaff, roi de Mercie , et le déroba pendant quatre mois au ressentiment de son ennemi vainqueur , Egbert, roi de Wessex. (Cart. Witlaf. apudlngulj. £ 487.)
Il était rare qu'on permît à plus d'une recluse d'habiter près du monastère. Si l'abbé recevait beaucoup de demandes il faisait quelquefois bâtir un couvent dans le voisinage; il nommait une prieure et rédigeait
un code de loi» pour ses habitans. (Matt., Paris, vit. Jbbat.} p. 992.) Les hommes se faisaient quelquefois reclus ainsi que les femmes.
U paraît que les maisons des Anglo-Saxons étaient semblables à celles des autres tribus septentrionales de cette époque : les murs étaient bâtis en bois ou en pierre; les toits, formés de branches d'arbres, étaient couverts de paille ou de roseaux; une ouverture dans le centre laissait échapper la fumée. (Bède, 1. III, c. io.) L'habitation que S. Cuthbert se construisit lui-même dans l'île de Farne consistait en deux chambres séparées, entourées d'un mur de la hauteur de deux verges; la dernière était de pierre et de gazon; les chambres étaient en partie creusées dans le roc. (Bède, p. 243 , 2 63. ) Le palais même du roi de Northumbrie n'était rien de plus qu'une vaste salle avec deux ouvertures parallèles tenant lieu de portes ; le foyer était au milieu du plancher. (Bède, L II, c. i3.)
Pour la construction de leurs églises les convertis suivaient la méthode des pays d'où venaient leurs maîtres : les missionnaires irlandais leur apprirent à bâtir les églises en tronçons de chêne fendu; c'est ce que Bède appelle « la méthode irlandaise,» (1. III, c. 25.] et qui paraît avoir été suivie en Irlande pendant plusieurs siècles. {Vit. S. Malackiœy auctore D. Bern., c. 5, i3.) On en voit encore un échantillon curieux dans l'église de Greenstead, du comté d'Essex : les murs se composent de tronçons de chêne sciés en deux, de la hauteur d'une toise, et dont le pied, taillé en tenon , s'emboîte dans une mortaise creusée dans une pièce
horizontale de charpente, qui sert comme de support. Une seconde charpente quadrangulaire, horizontale, en forme d'entablement, évidée comme la première, reçoit la tête des tronçons, dont les faces sciées se trouvent dans l'intérieur à un pouce de distance l'une de l'autre : à partir des bords les tronçons s'élèvent graduellement en forme de fronton à la hauteur de quatorze pieds. Les interstices en ont été laissés à jour ; mais nous trouvons dans Bède {Vit, Cuth., c. 46- ) qu'ils étaient quelquefois remplis de paille, et que d'autres étaient revêtus de peaux avec des clous : Eadbert de Lindisfarne les couvrit entièrement de plomb. (/<*.,!. III, c. a5.)
Les missionnaires romains , accoutumés à voir les édifices de l'Italie, introduisirent l'usage de la pierre pour la construction des églises, et la supériorité de ces dernières en élégance et en solidité discrédita bientôt la structure en bois.
La forme crucifère qu'on a ordinairement donnée depuis aux églises était alors rarement adoptée. On croit communément que l'église de Rainsey, bâtie en 969, fut le premier modèle de ce genre en Angleterre ; (Gale, Hist. Ram. , c, 20.) mais ce qui prouverait le contraire c'est un poème écrit en Angleterre long-temps avant cette époque, où il est fait mention d'une église bâtie en forme de croix. (Ethelwulf, de Abbat. Lindis.y c. 22.) Cependant les églises saxon nés en général approchaient de la forme d'un quadrilatère. (Jbid., c. 20; Bède, 1. II, c. 14.)
Les plafonds étaient aplatis, formés de bois de chêne, et soutenus par des rangées de colonnes, (Le/. coL, vol. I, p. 24; Aie, de Pont*, V, i5oy> Edd., Vit.
Wilf.,c. 17.) auxquelles étaient suspendues quantité de lampes.
Ut t relu m rutilât stellis fulgentibus ,
Sic trcmulas -vibrant subter tettudine templi
Ordinibua variis funalia pendula flanimas.
(Etbel.,<k Allât., c. ao.)
On avait pratiqué dans les murs des escaliers en spirale. (Edd. , Fit. Wilf., c. 20.) Le corps de l'église était environné de nombreux portiques , dont chacun formait une chapelle séparée. (Bède, L HjC 3; Edd., Fit. fFilf., c, 17, 20.)
Emicat egregiis iaquearibufl in tus atqae fenestris, Pulchraque porticibus fulgct circumdata multis.
( Aie, de Pont., 5, 1607.)
Plures sa cris al ta ri bu s aedes,
Qnas retment dubiura liminis introitum.
Qui s qui s ut ignotis déambulât a tri a plant»
Nesciat unde meat, quove pedem référât, Omni parte quia fores conspiciuntur aperta» ,
Nec patet ulla sibi semita certa via?.
(Wolatan, in Ad. SS. Ben., vol. III, p. 629.)
L'église de Ramsey était ornée de deux tours, l'une à l'entrée occidentale, et l'autre au centre delà nef, soutenue par quatre arceaux. (Hist. Rams., c. 20.) lia tour de la nouvelle église de Winchester était à l'extrémité orientale; (Wolst., p. 63o.)maisje pense que dans l'origine les tours étaient distinctes des églises , comme les célèbres tours rondes qui existent encore en Irlande. C'est ainsi qu'au rapport de Wolstan on en avait élevé une devant l'entrée occidentale de la vieille église de Winchester.
Tunis erat rostrata tbolis quia maxima quaedam Illius ante sacri puloherrima limina templi, etc.
(ÂcLSS. Ben., vol. U, p. 7.}
S'il m'était permis de hasarder une conjecture sur un sujet qui a exercé la sagacité d'une foule d'écrivains je présumerais que ces tours ont été dans le principe bâties à quelque distance de l'église de crainte que les murs ne fussent ébranlés par leur poids, et pour qu'on les considérât non seulement comme une décoration, mais aussi comme des phares propres à diriger le voyageur vers l'église ou le monastère. On y entretenait des lumières pendant la nuit; au moins il en était ainsi à l'égard de la nouvelle tour de Winchester, qui, ainsi que nous l'apprend Wolstan, était composée de cinq étages, à chacun desquels, vers les quatre points cardinaux, se trouvaient des fenêtres qui étaient illuminées toutes les nuits. (Wols., p. 63 1.)
Ceux qui connaissent la véritable histoire des moines anglo-saxons ne pourront s'empêcher d'avouer que par leur vertu , leur savoir et leur utilité ils ont mérité l'estime de leurs contemporains; il faut cependant convenir que tous n'y avaient pas également droit, et que dans plusieurs monastères on abandonna par degré l'austère discipline des fondateurs. L'expérience apprit que les richesses n'étaient pas en général ce qu'il y avait de plus favorable à l'accroissement de la vertu monastique ; toutefois il serait plus juste de n'en accuser que les circonstances des temps. Les richesses et l'importance attachées à la qualité d'abj)é provoquaient souvent l'ambition, et devenaient la récompense des intrigues des hommes les moins dignes d'un si haut emploi. Lorsque le prince s'arrogea le droit de nommer aux
abbayes vacantes le mérite devint assez souvent la dernière recommandation qu'il exigeait du candidat ; et si la liberté d'élection était laissée aux moines ils étaient quelquefois contraints par la rapacité d'un voisin sans principe d'acheter la protection de quelque famille puissante en donnant leurs suffrages à un de ses membres. Si nous parcourons les catalogues de ceux qui gouvernèrent les monastères les plus opulens nous les trouverons remplis de noms d'origine royale ou noble; et parmi ces supérieurs, bien que quelques-uns soutinssent avec honneur la réputation de l'ordre et la régularité des moines, le grand nombre se regardaient connue un peu au-dessus des thanes séculiers. Ils abandonnaient à d'autres le soin de la communauté, suivaient le souverain à la guerre, et se mêlaient aux plaisirs et aux occupations du monde. La conséquence était naturelle : on laissait tomber en langueur les austères vertus de l'institution; la discipline se relâchait, et le simple moine imitait sous beaucoup de rapports la dissipation de son supérieur. (Voyez Wilkins, p. 93, 97 ; Bède , l.IV, c. 2 5; Ep. ad Egb. , p. 3 1 1 ; Ep. Aie. apiid Canis ; 23, p. 4n ; Mat. Paris, Vit. Abbat., p. 992; Gui Thorn., p. 1781.)
La croyance de l'Eglise anglo-saxonne touchant la suprématie de S. Pierre est si bien établie que je ne m'arrêterai pas à effiler la trame que l'esprit sophistique de Hicks ( Gram. , p. 20. ) et de Whelock (HisL> p. 237.) a tissue avec quelques expressions de l'auteur des Homélies saxonnes; cependant je ferai observer
NOTES. 56cj
que l'autorité suprême de l'apôtre est confirmée par le passage qui fait le sujet de leur triomphe. « Maintenant Pierre représente le type ou la figure de la sainte Eglise , dont il est le prince sous le Christ. » (Whel., p. 237.) Whelock il est vrai a rendu le mot saxon ealdon par senior, elstob par évêque,- (Sax. HomiL, pref.j p. 4o. ) mais il est évident que par la contexture des idées ce devait être prince ou chef d'après la version d'Alfred par Bède, où ealdon répond toujours à princeps, et d'après le sermon original de S. Augustin , ( Sermo i3, de verb. Dom.) auquel ce passage fut emprunté par l'auteur des Homélies, et qui se sert de l'expression principatum tenens,
Le lecteur a déjà vu que le concile de Cloveshoe fut convoqué pour obéir aux ordres du pontife , et éviter une sentence d'excommunication dont il avait menacé les prélats anglo-saxons : je vais développer la manière dont Henry a entrepris de prouver par le même concile que l'Eglise anglicane était indépendante de l'Eglise de Rome. Il fut poussé à cette tentative par l'apparence de succès qu'avait obtenu Inettj (vol. I, p. 177.) mais il s'y appliqua avec plus de hardiesse, et le maître a dû céder avec plaisir la palme à son élève.
Pans le récit «ingénieux» de Henry il est dit, i° que le concile se tint probablement à l'instigation de S. Bon if ace; 20 que ses canons furent pour la plupart ex^ traits de ceux du synode de Mentz, que ce prélat avait transmis à l'archevêque Guthbert; 3° mais que Je concile anglais fit une altération très grave dans. \è
5yo NOTES.
canon concernant l'unité de l'Eglise. Dans celui que promulgua S. Boniface les évêques faisaient profession d'obéissance à S. Pierre et à son vicaire; dans celui que publièrent les prélats anglais il n'était pas fait mention de l'Eglise de Rome; mais on déclarait * qu'amour et affection sincère devaient régner entre « les membres du clergé dans le monde , en action et « en jugement, sans acception de personne. » — « Cet
* du canon , prouve suffisamment que le clergé d'An- « gleterre n'était pas encore disposé à courber la tête « sous le joug intolérable et ignominieux de Rome.» (Henry, vol. III, p. aa5.)
Il faut avouer que l'art avec lequel ce récit est présenté fait honneur au talent de l'écrivain. L'idée que le synode fut assemblé à l'instigation de S. Boniface, et que les canons furent triés parmi ceux qui avaient été transmis de la Germanie au métropolitain saxon, est bien calculée pour justifier la conclusion qu'il était si embarrassé d'établir : il n'y a qu'un seul défaut dans le système; c'est qu'il repose tout entier sur un fondement trompeur, sur les imaginations d'un écrivain moderne, et non sur les anciens documens de l'histoire. Ce narré de Henry se trouve contredit dans toutes ses particularités «parles actes mêmes du concile.» i°Dans le proœmium les évêques affirment qu'ils se sont assemblés non par l'instigation de S. Boniface, mais par l'ordre absolu du pape Zacharie. 2° Les canons envoyés de l'Allemagne n'étaient qu'au nombre de neuf et renfermés en quelques lignes ;(Wilk., p. 91.) ceux qui furent publiés à Cloveshoe se montaient à trente, et sont au moins pour la plupart d'une longueur
considérable : (Ibid., p. 95-100.) il est difficile de concevoir comment les premiers ont pu être triés des derniers : en réalité il n'y a que deux ou trois passages qui se ressemblent. 3° lies évêques anglais ne firent aucune altération dans le canon touchant l'unité de l'Eglise; on ne rencontre de semblable canon dans aucune des deux collections. Comme les évêques assemblés à Mentz avaient été envoyés en Allemagne par les papes pour travailler à la conversion des païens, il était naturel qu'ils fissent une profession expresse de leur obéissance au siège apostolique. Mais les prélats anglais se trouvaient dans des circonstances différentes, et l'on ne peut assigner aucune raison qui les engageât à tenir la même conduite; ils ne firent donc point usage du premier canon du concile de Mentz; encore moins y firent-ils quelque changement. Pour donner une apparence plausible à son histoire Henry a eu recours à une ruse de guerre qu'emploient quelquefois les écrivains controversistes ; il a fabriqué un nouveau titre pour le second des canons de Gloveshoe, dont il a omis le commencement, et Fa interpolé dans un passage important. Le titre véritable n'est pas « limité de l'Eglise, » mais «l'unité de la paix;» {De unitate pacis, Wilk., p. 95. ) et l'objet du canon est de nous apprendre que les évêques avaient signé un traité par lequel ils s'engageaient «à maintenir entre eux la paix et la concorde sans s'immiscer dans les affaires l'un de l'autre, et sans avoir de préférence particulière pour personne. » L'engagement qui restreint la déclaration du canon aux parties contractantes Henry l'a « prudemment omis,» et pour en étendre l'effet il a ingénieusement inséré ces mots : « tout le clergé du monde.» Ip*i prwsules^
572 notes:
disent les actes, ad se ipsos verba mutuœ exhortât ionu
verterunt, et secundo loco sub testificatione quadam
confirmaverunt ut pacis intimas et sincerœ charitatU devotio ubique inter eos (« tout le clergé du monde ,» dans la traduction de Henry) perpetuo permaneat, atque ut una sit omnium concordia in omnibus juribus ccclesiasticœ religionis , in sermone, in opère, in judicio, sine cujusquam adulatione personœ.ÇWûk., ibid.)
Mais Thistorien a un autre argument en réserve : « Les prélats, ajoute-t-il, étaient si attentifs à se pré- « munir contre les empiètemens des papes sur l'indé- « pendance de l'Eglise d'Angleterre que le vingt et * unième canon désapprouva le recours à Rome dans « des cas difficiles , et conseilla aux évêques de recourir « à leur seul métropolitain dans un synode provincial.» Gomme Henry n'a pas traduit ce canon, et qu'il m'est impossible d'y découvrir la désapprobation dont il parle, je me bornerai à le transcrire pour la satisfaction du lecteur. Unusquisque episcoporum, si quid in sua diocesi corrigere et emendare nequwerit , idem in synodo coram archiepiscopo , et palam omnibus ad corrigendum insinuet. (Wilk.,p. 98.) Henry croyait-il réellement que ce canon eût pour but «de se prémunir contre les empiètemens des papes ? » S'il avait lu la lettre à laquelle il ramène quelquefois il aurait appris qu'il fut composé dans l'origine par S. Boniface, qui ajoute immédiatement après : Sic enim, ni Jallor, omnes episcopi debent metropolitano , et ipsi Romano ponti/ici, si quid de corrigendis populis apud eos impossibile est notum facere , et sic alieni fient a sanguine animarum perditarum. (Ep. S. Bonifi ad Cuthb. archiep., apud Wilk. , p. 91.)
Les efforts ardens que fit S. Wilfrid pour introduire les observances canoniques parmi ses compatriotes, et le succès de ses appels à la justice des pontifes lui ont mérité les plus graves reproches de la part des ennemis de l'Eglise romaine. Peindre son caractère sous les plus odieuses couleurs a été le soin favori des écrivains modernes : parmi la foule de ceux qui ont rivalisé de zèle, j ai mis Carte au premier rang; et afin que le lecteur puisse se former une idée de son mérite j'y joindrai quelques traits de son ouvrage , et je les confronterai avec l'histoire originale d'Eddius.
Selon Carte (p. a5o) «Tapit pel de Wilfrid parut si nouveau « et si étrange qu'il causa un rire « général comme une chose tout à te fait ridicule. » Il renvoie à Eddius. (c. 24.) Henry jugea cette observation si importante qu'il eut soin de la copier.
2. Carte accuse Eddius de déguiser la vérité lorsqu'il dit que "Wilfrid fut conseillé d'en appeler par les évêques ses co 11 frères, cum consilio coepUcoporum suorum, (Ed., c. 24, p. 63.) parce que personne, excepté Winfrid, évêque déposé de Mercie, ne pouvait lui donner un tel avis. ( Carte, p. a5o.)
3. Carte affirme que le roi de Northumbrie ne voulait point rétablir le prélat déposé parce qu'il pensait que la conduite du pontife dérogeait aux droits de la couronne. ( p. a5i.)
1. Eddius (c. 24, p. 63) ne dit pas que l'appel excita la surprise ou la risée , mais que les flatteurs du roi exprimèrent leur joie par leur rire : Adulatorïbut cum ri.su qaudenttbus ; ils riaient de la disgrâce de Wilfrid. Qui ridetis in mcam condemnationem.
(Ibid.)
2. L'assertion d'Eddius est confirmée par la pétition de Wilfrid au pontife, dans laquelle il fait observer que bien que plusieurs évêques fussent présens avec Théodore nul d'entre eux n'approuva ses mesures : in conventu Theodori altorumque tune ttmporit antistitum... Absque consensu cujuslibet episcopi. (Ed., c. 29, p. 66.)
3. Selon Eddius l'objection était fondée sur ce que le décret du pape avait été acheté à prix d'argent, pretio redempta. (Edd. , c. 33, p. 69.)
4. Selon Carte (p. a5a.) le roi lui offrit une partie de son premier diocèse à condition qu'il rejetterait l'autorité du mandat du pape. 11 àEddius. (C.a5.)
5. Si nous en croyons Carte (p. s54-) Wilfrid fit sa soumission à Théodore, et employa l'entremise de l'évéque de Londres pour obtenir une réconciliation. 11 s'appuie sur Eddius. (G-
6. Pour prouver que cette réconciliation était due non au respect que le métropolitain rendit à l'autorité du pape, mais uniquement à l'estime qu'il avait pour le mérite personnel de Wilfrid il renvoie son lecteur à la lettre de Théodore au roi Ethelred. (p. a54.)
7. Carte nous apprend que quand les débats furent terminés au synode de Nid on convint, sans avoir égard aux termes du décret du pape, que "Wilfrid serait réintégré dans son siège d'Hexham et dans son monastère de Rippon.
8. Selon Carte les évêques anglo-saxons pendant ces débats eurent soin de s'opposer à l'introduction des appels et de
4. Eddius nous apprend que le rot lui offrit une partie de son premier diocèse à condition qu'il nierait l'authenticité du mandat du pape.
Sidenegaret ver a esse. (Edd., c.35, P'7°)
5. S'il faut ajouter foi à Eddius ce fut Théodore qui, poussé par le remords de son injustice passée, envoya chercher Wilfrid et l'évéque de Londres, et sollicita le pardon de l'homme qu'il avait outragé. (Edd., c. 4 a, p. 78.)
6. Théodore dans sa lettre au roi Ethelred représente l'autorité du pontife comme la cause de sa réconciliation : Idcirco ego Theodorus, humilis episcopus, decrepita œtate, hoc tute beatitudini suggero, quia apostolica hoc, sicut scis , commendatauctoritas. (Ep.Theod.
apud WillL., p. 64; Ed., c. 4a, p. 740 Le P8!-* Jean affirme la même chose. Ut ex ejus dictis apparaît, decretis pontificalibus obsecutus erat. [îbid., c. 5a, p. 8a.)
7. Cependant sa réintégration à Hexham et à Rippon était tout ce que demandait Wilfrid au pontife , (Ed., c 49i P* 79- ) c'était aussi tout ce que. requérait le décret du pape, que l'archevêque Brithwald explique ainsi : Ut prcesules ecde~ siarum hujus provinciee cum frido episcopo pacem plene perfecteaue ineant, et partes ecclesiarum, quas olim ipse regebat , sicut sapientes mecum judicaverint, restituant. (Ed., c. 58, p. 85.)
8. Il est évident d'après toute l'histoire d'Eddius que les deux archevêques au lieu de s'opposer à l'introduction des appels recon-
fonserrer l'indépendance de leur mirent leur légalité , et envoyèrent église. des messagers à Rome pour soute-
nir leurs propres décisions. ( Ed. , c. 39, p. 66 i c. 5o, p. 79.)
Ce poème fut écrit vers Tan 810, et publié par Mabillon (Sœc. IV, tom. II, p. 3o2.) d'après la copie d'un manuscrit de Cambridge, que Gale lui avait envoyée. Dans sa préface il fait observer que ce poème prouve qu'il existait dans l'île de Lindisfarne un autre monas* tère que celui qu'avait bâti S. Aidan; (Préf., n° ai3.) mais le savant moine s'est indubitablement laissé tromper par le titre de monachus Lindisfarnensis ecclesiœ, appliqué à Ethelwold au commencement et à la fin du poème. Il est évident par le texte que le cœnobium S, Pétri, auquel il appartenait, n'était pas dans l'île; et la copie dont Leland tira ses extraits ne paraît pas avoir contenu Fépithète de monac/ius Lindisfarnensis ecclesiœ, (Lel., Collect. , vol. I, p. 362.) Dans son catalogue des écrivains anglais Leland nous apprend qu'Ethelwold était un moine du monastère^de Saint-Pierre : ad orientale littus Berniciorum. ( Lel. , de Scrip.y p. i4o.)
Le poème de Wolstan contient une description curieuse de la vieille église de Winchester; voici celle qu'il fait de l'orgue :
Talia et auxistis hic organa qualia nusqnam
Cernuntur, gemino constabilita solo.
Bisseni supra sociantur in ordine folles,
Inferiusque jacent quatuor alque decem.
FlatibiM altemis sptraculu maxima reddunt ,
Quos agitant validi sept u a gin ta viri , Brachia versantes, multo et sudore ma dentés,
Certatimque suos quique nioncnt socios, Viribus ut totis impellant (lamina sursum ,
Rugiat et pleno capsa referta sinu.
Sola quadragintas quss sustinet ordine Musas,
Quas manus organici tempérât ingenii.
H as aperit clausas, iterumque h as claudit apertas,
Extgit ut varii certa camœna soni.
Considuntquo duo concordi pectore fratres,
Et régit alpbabetum rector uterque suum. Suntque qualer dénis occulta fora mina linguis,
Inque suo retinet ordine queque decem.
Hue aliae currunt, illuc aliaeque recurrunt ,
Serrantes modulis singula pu ne ta suis, Et feriunt jubilum septem discrimina vocum,
Permixto lyrici carminé semitoni.
( Wolsun, Carm. Sœc. Ben., V, p. 63i.)
P Outre les orgues il paraît qu'on se servait dans 1 e-
glise d'autres instrumens de musique.
Et simul bymnisonn fratrum coeunte corona, Quisque tuum votum, qua valet arte, canit.
CimbalicsB voces calamis miscentur acutis, Disparibusque tropis dulce camœna sonat.
(Ibid., p. 63a.)
Le lecteur, qui ne s'est formé des idées de l'antiquité que sur l'autoriré des écrivains modernes, trouvera peut-être étonnant que j'aie osé avancer que la doctrine « de la présence réelle » a été la doctrine de l'église anglo-saxonne. Quoi! demandera-t-il, Parker, Lisle, Usker, Whelock, Hicks, Collier, Carte, Littleton et Henry n'ont-ils pas démontré que la croyance de nos ancêtres touchant le sacrement de l'eucharistie s'accorde parfaitement avec celles» des églises réfor-
mées? Mais c'est par l'évidence et non par l'autorité de l'écrivain que les faits doivent être prouvés ; et à cette formidable phalange de controversistes , de philologues et d'historiens on peut opposer une masse plus formidable encore de preuves contemporaines, et qui ne peuvent être révoquées en doute. Ma conviction n'a pas été l'effet delà précipitation, mais le résultat de longues et constantes recherches; et avant de m accuser de témérité j'espère que le lecteur voudra bien parcourir les observations suivantes :
i° L'histoire ecclésiastique des Anglo-Saxons peut se diviser en deux époques ; celle qui précéda et celle qui suivit les dévastations danoises dans le neuvième siècle. On doit convenir que la première a été la plus brillante : les écrivains qu'elle a produits furent égaux, sinon supérieurs à tous leurs contemporains chez les autres nations de l'Europe; les ouvrages de plusieurs ont survécu aux révolutions de dix siècles, et ils existent encore pour attester la croyance religieuse de leurs auteurs. En vain y chercherait- on un seul passage qui niât la présence réelle; mais des témoignages qui la supposent implicitement, ou qui l'affirment expressément peuvent s y découvrir presqu a chaque page; et par la connaissance approfondie que j'en ai obtenue en composant cet ouvrage j'ai acquis le droit d'avancer cette assertion.
Mais il faut au lecteur quelque chose de plus qu'une simple assertion; pour satisfaire son jugement sans fatiguer sa patience je joindrai ici quelques courtes citations, des actes du concile de Calcuith , des homélies du vénérable Bède et des pontificaux anglosaxons.
578 NOTBS.
i° Une coutume, qui date des premiers siècles du christianisme , avait introduit une loi par laquelle aucune église ne pourrait être dédiée à moins que les restes de quelque martyr ne reposassent dans ses murs. En Angleterre la difficulté de se conformer à ce règlement engagea les évêques du concile de Calcuith (Anno 816) à statuer que quand on ne pourrait se procurer les reliques nécessaires « l'eucharistie serait consacrée et conservée avec soin dans l'église. » La raison qu'ils en donnent est à remarquer ; * parce que l'eucharistie est le corps et le sang de notre Seigneur Jésus-Christ. » ( Quia corpus et sanguis est Domini nostriJesu Christi. (Con. Cale. apudWilk.y p. 16g.) Expressions qui dans ce cas paraissent supposer la présence non seulement réelle, mais aussi permanente, qui ne se borne pas simplement à l'instant de la manducation.
20 Bède, le plus brillant flambeau de l'Eglise anglosaxonne, dans une homélie sur la veille de Pâques exprime avec force la croyance qu'on lui avait appris à entretenir touchant le sacrifice de la messe et le sacrement de l'autel : « Lorsque nous célébrons la messe, « dit-il, nous immolons de nouveau au Père le corps « sacré et le précieux sang de l'Agneau , par lequel « nous avons été rachetés de nos péchés. » Missarum sdlemnia célébrantes corpus sacrosanctum et preticsum Agni sanguinem, quo a peccatis redempti sumus, denuo Deo in profectum nostrœ salutis immolamus. (Nom. in vig. Pas., tom. VII, p. 6. )
3° Egbert, archevêque d'Yorck, vivait avant le milieu du huitième siècle : son pontifical, écrit en caractères anglo-saxons, était conservé dans l'église d'Evreux en
Normandie. L'abbaye de Jumiège, dans la même province, possédait un autre pontifical anglo-saxon à peu près de la même époque. Martène, moine de S. Maur, a publié divers extraits fort étendus de tous les deux dans son traité de Antiquis ecclesiœ ritibus , (anno 1700 et seq. ) et qui peuvent servir à faire connaître sur-le-champ quelle fut la doctrine de nos ancêtres à l'égard de l'eucharistie. Dans le cérémonial de l'ordination on avertissait l'évêque d'invoquer la bénédiction de Dieu sur le prêtre qu'il ordonnait, afin qu'il pût être doué de toutes les vertus et « transformer par une bénédiction sans tache le corps et le sang du Christ. » (Tu, Domine, super hune famulum tuum M. quem ad presbjrterii honorent dedicamus, manum tuœ benedictionis infunde ut,,., purum atque immaculatum ministerii tuidonum custodiat , etper obsequium plebis tuœ corpus et sanguinem fdiitui immaculata benedictione transformet.) (Pontif. Egberti apud Martène , tom. II, p. 353; Pontif. Gemet., Ibid., p. 366.) Le vase où était renfermée l'eucharistie est appelé « le porteur du corps du Christ... » ( Corporis DominiJesu Christi gerulum.) (Pontif, Egbert. apud Mort., 1. II , p. a58; Pont. Gemet., p. 266.) et « un nouveau sépulcre pour le corps du Christ, » (hoc vasculum corporis Christi no mm sepulcrum Spiritus Sonet i gratia perficiatur.) (Pont. Egb. ibid.) Le corporal est dit être un morceau de toile, « sur lequel on consacrait le corps et le sang du Christ, et dont ils sont couverts ou enveloppés; » (hœc linteamina in usum altaristuiad consecrandum super ea, sive adtegendum involvendumque corpus et sanguinem filii tui.) (Pont. Egb,, ibid, p. a55; Pont. Gemet,, p. a65.)et l'autel est dit con-
sacré afin que sur lui, « par une vertu secrète, les es- « pèces destinées pour le sacrifice soient changées au « corps et au sang du Rédempteur, et transformées par « un changement invisible en hosties sacrées de TA- « gneau, afin que comme le Verbe fût fait chair, de « même la nature de l'ohlation, étant bénie, soit con- « vertie en la substance du Verbe ; et que ce qui « auparavant était nourriture soit fait ici vie éter- « nelle. » Quod electas ad sacrificium creaturas in corpus et sanguinem redemptoris virtus sécréta comertat, et in sacras Agni hostias itwisibili mutât ione transcribat, utsicut Verbum caro factum est, ita in V erbisubstantiam benedicta oblationis natura proficiat y et quod prius fuerat alimonia vita hic ejficiatur œterna. (Pont. G émet. > p. a63.)
II. La seconde époque, comparée à la première, pourrait presque être appelée un siècle de ténèbres. Les écrivains qu'elle a enfantés furent moins nombreux et inférieurs en mérite : parmi eux se trouvait jElfric, moine qui étudia dans l'école de S. Ethelwold, et qui après avoir passé par les différens degrés de la hiérarchie ecclésiastique, fut enfin élevé au siège métropolitain de Cantorbéry. Il a laissé quelques traductions et divers sermons; mais il se fait remarquer surtout parla nouveauté et l'obscurité de son style concernant l'eucharistie. Il répète fréquemment que « leuchah ristie diffère du corps naturel du Christ , et que la « première est en effet son corps mais d'une manière « spirituelle et non corporelle. » (Scrm. in die Pasc, p. 7, edit. Lisle.) Des écrivains protestans ont accueilli ces expressions avec applaudissement, (Lisle prœf. Usher, répons, à Chall., p. 77 ; Whelock, p. 462 ;
NOTES. 58l
Inett., vol. I, p. 35i ; Henri, Hist., vol. II, p. 202, quarto. ) et en ont salué l'auteur comme le premier des réformateurs anglais. (JVise. apud Mores, 29.) Mais des controversistes catholiques ont refusé de le livrer à leurs adversaires, et ont vivement soutenu l'orthodoxie de ses sentimens. (Smith, Flores hist., p. 90 ; Cressy, Hist., p. 912 ; Alford, Annal., tom. III, p. 44°-) Pour mettre le lecteur à portée de se former une opinion sur ce sujet tant contesté je crois qu'il convient d'interrompre un moment ce qui concerne l'Eglise anglo-saxonne, et de porter son attention sur les disputes religieuses du continent.
Durant le neuvième siècle plusieurs savans des plus distingués en France exercèrent leur sagacité à discuter des points difficiles et obscurs relatifs au sacrement de l'eucharistie. De la doctrine universellement reçue que l'eucharistie était réellement le corps et le sang du Christ quelques-uns inféraient (Haimon, évêque d'Halberstad, et ses sectateurs ) « que le sacrement ne renfermait aucun mystère ou signe parce que le signe était nécessairement exclus par la réalité. » Ce raisonnement n'était point satisfaisant pour d'autres (Paschasius, Radbertus, Hincmar, etc.) qui admettaient également le signe et la réalité, et ajoutaient « que le corps du Christ contenu dans l'eucharistie était le corps identique qui était né de la Vierge, et avait souffert sur la croix. » Un troisième parti rejetait également les deux premières opinions, et soutenait une triple distinction du corps du Christ ; savoir, le corps né de la Vierge, le corps contenu dans l'eucharistie, et son corps mystique, l'Eglise. Entre ces derniers était Ratram ou Bertram, moine de Corbie, dont je ferai
connaître la dissertation, parce qu'elle se lie intimement à la doctrine d'iElfric.
Le traité de Bertram est court et divisé en deux parties : dans la première il se proposa de résoudre la question « s'il y a dans l'eucharistie quelque mystère ou figure » : avec Paschasius il se décida pour l'affirmative. Voici son principal raisonnement ; « Après la consécration le pain et le vin sont devenus ou sont passés au corps et au sang du Christ, (Facta sunt , p. 20, transitum fecerunt, p. 18.) en conséquence ils sont changés; mais aucun changement n'a été fait extérieurement ou corporellement : donc il a été fait intérieurement ou spirituellement. C'est pourquoi l'eucharistie est le corps et le sang du Christ, non à la vérité corporellement, mais spirituellement; et par conséquent il faut admettre un mystère ou une figure. » Il ajoute, de peur que son sens ne soit mal entendu, « qu'il n'affirme pas l'existence simultanée de deux choses si différentes comme un corps et un esprit; mais que la même chose est sous un rapport l'apparence du pain et du vin, et qu'elle est sous un autre rapport le corps et le sang du Christ. » Non quod duarum sint existentiœ rerum inter se diversarum, corporis -videlicet et spiritus, verum una eademque res secundum aliud species panis et vini consistât , secundum aliud coûtent corpus et sanguis ChristL La principale difficulté dans cette partie du traité est de découvrir l'exacte signification que donne Bertram aux mots corporellement et spirituellement : quant à moi il me semble vouloir dire que « dans l'eucharistie le corps « du Christ existe non avec les propriétés des corps « dans leur état naturel, mais d'une manière qui est
« spirituelle ou mystérieuse, et imperceptible aux » sens. » (i)
Dans la seconde partie il s'enquiert « si l'eucharistie est une même chose que le corps naturel du Christ : » pour prouver que cela n'est pas il fait observer que le corps naturel était visible et palpable; que l'eucharistie est invisible et impalpable : que le corps naturel paraissait être ce qu'il était ; que l'eucharistie paraît être ce qu'elle n'est pas : d'où il infère « qu'ils sont différens , et ne peuvent par conséquent être les mêmes. » Il continue ce raisonnement dans plusieurs pages; et après avoir comparé le corps eucharistique du Christ avec son corps mystique, la société des fidèles, (a) il conclut en priant le lecteur de ne pas inférer de ce qu'il a dit « qu'il nie que le corps et le sang du Christ soient reçus dans l'eucharistie. »Non ideoquoniamista dicimus, putetur in mysterio sacramenti corpus Dominé vel sanguinem ipsius non a fidelibus sumi, quando Jîdes, non quod oculus videt, sed quod crédit, accipit, p. i34. Quoique Bertram dans tout ce traité s'efforce de prouver « que le corps naturel et le corps eucharistique du Christ ne sont pas les mêmes » il paraît borner la différence « à la manière dont ils existent. » (Secundum speciem quant gerit exterius, p. 94.) Dans un passage il affirme clairement leur identité lorsqu'il dit « que le
(1) Ainsi il dit p. 4*, en faisant parler le Christ : Non eryo carnem meam vel sanguinem meum vobis corporaliter cumedendum vel bibendum, et per partes distributum dUtribuendum putetis... sed v'ere per mysterium panem tt vinum in corporis et sanguinis mei conversa substantiam a credentibus sumendam.
(a) C'est peut-être à ces opinions que Paschasius fait allusion quand il cite avec mépris les « inepties de tripartito corpore Christi. » ( Apud MabiL sœc. IV, tom. H , préf. n. 55. )
Christ, la veille de sa passion changea la substance du pain en son propre corps, qui allait souffrir, et la substance du vin en son propre sang, qui devait être versé sur la croix. « Paulo anlequam pateretwr partis siibstantiam et vini creaturatn convertere potuit in proprium corpus , quod passurum erat, et in suum sanguinem, qui post fundendus eœstabat , p. 4o. Les véritables opinions de Bertram peuvent avoir été prises dans celles de Rabanus Maurus, archevêque de Mentz, qui vivait dans le même temps, et qui défendait la même cause. Cet écrivain déclarait en termes exprès « que la différence pour laquelle il disputait se bornait entièrement à l'apparence extérieure. » Manifestissime cognoscetis, non quidem {quod absitî) naturaliter , sed fpecialiter aliud esse corpus Dornini, quod ex substantiel panis ac vini pro mundi vita quotidieper Spiritum Sanctum consecratur, quod a sacerdote postmodum Deo patri suppliciter ojjertur; et aliud specialiter corpus C/iristi, quodnatum est de Maria Virgine, in quod istud transfertur. {Dicta cujusdam sapienU apud Mabil. sœc* IV, vol. II, p. 593.) (1)
Dans le dixième siècle, vers le temps où S. Dunstan rétablissait l'ordre monastique en Angleterre, ces disputes se ranimèrent en France. Comme les dévasta-
(1) Le traducteur anglais de Bertram veut absolument que dans la latinité de cette époque le mot species signifiât la nature spécifique d'une chose. Ce passage prouve son erreur puisque species et natura y sont pris dans une acception contraire. Je ferai observer ici que l'orthodoxie de Bertram ne fut jamais révoquée en doute avant la réforme/ D'après les catalogues des bibliothèques monastiques que l'on trouve dans Le la ml il parait que les copies de son ouvrage n'étaient pas rares, ot cinq ans avant la première édition imprimée il est cité comme on défenseur de la foi catholique par le docteur Fisher, savant et vertueux évéquedeRochester. (Praf. lib. IV, « dver. OEcolamp., an. t5a(i.)
tions des Danois avaient interrompu la succession des moines anglais on fit venir des colonies d'instituteurs des monastères français ; et à la prière d'Ethelwold les abbés de Fleury et de Corbie chargèrent quelques-uns de leurs disciples d'enseigner à Abingdon et à Winchester. Ce fut dans ces établissemens qu'iElfric fut élevé, et il s'y imbut auprès de ses maîtres étrangers de la doctrine de Bertram , qu'il fut ensuite Je plus zélé à propager.
De tous les ouvrages d'iElfric c'est à son sermon sur le sacrifice de la messe que les écrivains controversistes ont attaché le plus d'importance: il est presque au quart rempli d'extraits de l'ouvrage de Bertram; et sur ces extraits on a affirmé, certainement avec plus de témérité que de prudence, qu'ils contiennent» la doctrine de l'Eglise protestante dans les termes les plus clairs, et qu'ils ne peuvent par aucune subtilité être conciliés avec les principes de l'Eglise romaine. (Henry, vol. II, p. 202.) Afin que le lecteur puisse en juger lui-même je traduirai aussi littéralement qu'il me sera possible le passage sur lequel cette assertion est spécialement fondée en conservant les expressions saxonnes qui se comprennent encore, et en intercalant les phrases « que Henry a supprimées. » J'ajouterai au-dessous le texte latin de Bertram afin qu'il soit plus facile de lui comparer la traduction d'jElfric. On peut voir le saxon à la fin du traité d'jElfric sur l'ancien et le nouveau Testament, publié par Lisle en i6a3, et dans l'histoire de Bède, édition Wheiock, p. 4^2.
« Il y a une grande différence entre la vertu invi- « sible du saint sacrement et l'apparence visible de ce
h qui en est l'espèce : dans son espèce c'est un pain « corruptible et un vin corruptible; mais par la vertu « de la divine parole il devient véritablement le corps « et le sang du Christ, non à la vérité dune manière « corporelle, mais spirituelle, (i) Il y a beaucoup de « différence entre le corps dans lequel le Christ a « souffert et le corps qui est consacré dans le sacre- « ment : (a) à la vérité le corps dans lequel le Christ a h souffert est né de la chair de Marie, avec sang et « os, avec peau et muscles, avec des membres hu- « mains et avec une âme vivante et raisonnable; mais « son corps spirituel, que nous appelons le sacrement, « est composé de plusieurs grains de froment , sans « os ni sang, sans membres ni âme; (3) et c'est pour- « quoi rien n'y doit être compris dans un sens maté- « riel, mais tout dans un sens spirituel. (4) Tout ce que « renferme le sacrement, qui nous donne la substance
(l) Christi corpus et languis superficie tenus considerata creatura est mutabilitati corruptelœque subjecta : si mysterii vero perpendas virtutem, vita est participantibus se tribuens immortcditatem. (P. 28.) Ad sensum quodpertinet corporis, corruptibile est, quod fides vero crédit , incorruptible. (P. 1 00. )
(a) Multa dijfcrentia separantur corpus in quo passus est Christus et hoc corpus quod in myttcrio passUmis Christi quotidie a fidelibus ceUbratur. ( P. 88.)
(3) W# namque caro, quœ crucifixa est, de Virginie came facta est, vsuh is et nervis compacta, kumanorum membrorum lineamentis distincta , rationalis anima spiritu vivificata in propriam vitam. M vero caro spiritualis, quœ populum cr aient cm spiritualiUr pascit, aecundum speciem quam gerit exterms, frumenti granis manu artificis consista, nuilis nervis ossibusque compacta, nulla membrorum varietate distincta, nulla rationali substantia vegetata, nuUos proprios potens motus exercer e. (P. Ç)f\.)
(4) fiihil in esca ista, nihil ih polu isto corporaliter sentiendum, sed totum spiritualiter attendendum. (P. 86.)
« de vie , vient de la vertu spirituelle et de l'opération « invisible. (1) C'est pour cette raison que l'eucharistie « est appelée sacrement, parce qu'on y voit une chose « et qu'on en comprend une autre .(2) Ce qui se voit a « une apparence corporelle; ce que nous entendons est « l'effet d une puissance spirituelle. (3) Sans doute le « corps du Christ, qui endura la mort et qui se releva 1 du tombeau , ne meurt plus aujourd'hui; il est éter- « nel et impassible. Le sacrement est temporel , non « éternel, corruptible et distribué en pièces, broyé « entre les dents et envoyé dans l'estomac; (4) mais il « ne laisse pas d'être tout entier dans chaque partie « en vertu de la puissance spirituelle. Plusieurs re- » çoivent le corps sacré , mais il est néanmoins tout « entier dans chaque partie selon le sacrement spi- « rituel ; bien que quelques fidèles n'en reçoivent « qu'une petite partie il n'y a cependant pas plus de « puissance dans une grande partie que dans une « petite, parce qu'il est tout entier dans tous les hom- « mes en vertu de la puissance invisible. (5) Ce sacre- « ment est un gage et une figure ; le corps du Christ
(1) Quidquid in ta vita prœbet substantiam , spiritualis est poUntia, et invisibilis efficientiœ , divinœque virtutis. (P. 94.)
(a) Ostendit (S. Isidorus) omne sacramentum aliquid secreti in se continere, et aliud esse quod visibiliter apparent, aliud vtro quod invisibUiter sit accipiendum. (P. 6a.)
(3) Exterius quod vùietur, spécieux habet corpoream interius
vero quod intelligitur,jructum spiritual cm. (P. ia6.)
(4) Corpus Christi, quod mortuum est, quod resurrexit... jam non moritur... œternum est jam, non passibile. Hoc autan quod in ecclesia ceUbratur, temporale est, non a ternum, corruptihjle non incorruptum. (P. 99, 100.)
(5) Je ne trouve point ce passage dam Bertram.
« est la vérité. Nous conservons sacramentellement ce « gage jusqu'à ce que nous parvenions à la vérité , et « alors ce gage cessera : (i) il est véritablement , comme « nous l avons dit plus haut ,1e corps et le sang du « Christ, non d'une manière corporelle, mais d'une « manière spirituelle. (2) Ne recherchez pas comment « cela se fait ainsi , mais croyez que cela se fait ainsi. (3) Je ne prétendrai point déterminer l'effet que produirait un tel langage dans une chaire protestante ; (4) mais il m'est permis d'affirmer qu'aucun théologien catholique ne le déclarera contraire à la doctrine catholique. i° Si le corps du Christ existe dans l'eucharistie il est évident qu'il n'existe pas de la même ma-
(1) Hoc corpus pignus est et species , illud veritas. Hoc eniin (jeritur doncc ad illud perveniatur : ubi vero ad illud perventum fuerit hoc rcmovebitur. (P. 1 14« )
(1) Est quidem corpus Christi, sed non corporale, sed spirituale : est sanguis Christi, sed non corporalis, sed spiritualis. (P. 80.)
(3) Nec istic ratio qui fieri potuit est disquirenda , sed fides quod factum sit adhibenda. (P. 36.)
(4) En vérité je ne te pais, car il m'est impossible de comprendre la doctrine de l'Eglise réformée sur ce sujet. En lisant attentivement la trente-sixième leçon sur le catéchisme par l'archevêque Secker j'ai seulement appris que « celui qui communie indignement reçoit ce que « Christ a appelé son corps et sang , c'est à dire ce qui en est le signe; « mais que celui qui communie dignement mange sa chair et boit son « sang, parce que Christ est présent dans son âme, dont il devient la « nourriture et le soutien par la vertu intime de son esprit. » Si le lecteur souhaite avoir de plus amples renseignemens sur cette matière il peut consulter l'évêquc Portcus. Il pense « que le corps et le sang de « Christ sont en effet et en réalité pris et reçus par le fidèle à la table »< du Seigneur, c'est à dire qu'il s'établit entre lui et le digue commu- « niant une union non seulement apparente, mais réelle et efficace. (Révfutations d'err^rs, etc., p. 37.) Si ces très respectables théologiens ont des idées claires sur ce sujet, il faut convenir avec moi qu'ils possèdent l'art de les revêtir d'un langage qui peut sembler obscur.
nière qu'un corps naturel. De là pour exprimer ce différent mode d'existence il est besoin de quelque distinction, lier train et YElfric adoptèrent les expressions spiritualiter et naturaliter. Le concile de Trente préféra naturaliter et sacrameni aliter, ( Sess. , i3 , c. I.) Nombre de catboliques cependant conservent encore l'ancienne distinction de Bertram. (Veron., lleg. fieL, c. ii.) Je ne citerai que Halden, Anglais et membre célèbre de l'université de Paris : Summa doctrina nostra in eo situ est ut verum et reale corpus Christi profiteamuresse in hoc sacramento , non more corporeo et passibiliy sed spirituali et invisibili, nobis omnino incognito, (Hold. , Anal.fuL, p. 192, édit. 1767.) Si cette distinction est la pierre de touebe du protestantisme il faut que l'Eglise romaine abandonne les plus distingués de ses enfans.
II. Il est vrai quTElfric nie « la parfaite identité du corps naturel et eucharistique du Christ; » mais la même doctrine est admise par les plus orthodoxes d'entre les écrivains catholiques. Lanfranc, premier archevêque normand de Cantorbéry, et redoutable adversaire de Berenger vers le onzième siècle , affirme « que si nous considérons la manière dont existe le corps eucharistique nous pouvons dire avec vérité que ce n'est pas le même cotps qui est né de la Vierge. « Ut i>ere dici possit et ipsum corpus quod de F irgine sumptum est nos sumere , et non ipsum : ipsum quidem quantum ad essentiam verœque naturœ proprietatem , non ipsum autem si spectes panis v inique speciem. ( La ni*. Advers, Bereng, c. 18.) Avec Lan franc s'accorde, et en termes plus forts, Bossuet, illustre champion du catholicisme
au dix-septième siècle. « En un sens , et n'y regardant « que la substance , c'est le même corps de Jésus- « Christ, né de Marie; mais dans un autre sens, et « n'y regardant que les manières , c'en est un autre « qu'il s'est fait par ces paroles. » ( Boss. , tom. 111 , p. 182.) Tel est le langage général des théologiens catholiques ; mais il s'en est trouvé quelques-uns qui ont adopté un langage plus énergique encore. « Ce « corps sacramentel , quoiqu'il n'ait pas été immolé « sur la croix , ne laisse pas d'être le corps de Jésus- « Christ , parce que sa sainte âme y est unie , et que « son âme est unie personnellement au Verbe. » ( /** truct. sur V Eucharistie y par l'évêque de Boulogne, p. 36. ) Peu importe la vérité de leur opinion ; mais si elle a été soutenue sans être accusée d'hétérodoxie je ne puis voir ce qu'il y a dans les écrits d'^Elfric qui répugne à la foi catholique.
3° L'observation d'iElfric que l'eucharistie « est un gage et une figure » est parfaitement conforme à la doctrine de l'église romaine : la même chose est expressément affirmée dans l'office du saint- sacrement dont se sert cette église ; dans l'antienne au Magnificat l'eucharistie est appelée « un gage de gloire future»; (pignus futurœ gloriœ.) dans la prière après la communion elle est appelée «une figure» presque avec les expressions d'iElfric. {Quant pretiosi corporis et sanguinis tui temporalis perceptio prœfir gurat.).
Si le lecteur d'après ces observations n'est pas convaincu du catholicisme d'jElfric , il peut parcourir le passage qui suit immédiatement celui que j'ai transcrit : pour y prouver la vérité de sa doctrine il
«n appelle à deux miracles dans lesquels il prétend que l'eucharistie, par la permission divine, parut à différentes personnes sous la forme de chair et de sang. ( Lisle , p. 7 ; Whelock , p. 427. ) Ce n'est pas ici le lieu de discuter quelle foi l'on doit à ces miracles ; mais je ne puis me persuader que quiconque nierait le changement surnaturel du pain et du vin au corps et au sang du Christ soit jamais tenté de prouver par de tels miracles la vérité de son opinion.
Des écrivains modernes répètent sans cesse que la doctrine d'iElfric « était la croyance nationale des Anglo-Saxons. » Sous un rapport cette assertion est vraie : iElfric aussi bien que ses compatriotes croyait « que dans la messe le pain et le vin devenaient par la puissance divine le corps et le sang du Christ ; » mais des hommes ingénieux se sont toujours arrogé le privilège d'exercer leur esprit en spéculations sur les mystères du christianisme, et leurs spéculations n'ont pas été condamnées tant qu elles n'ont pas porté atteinte à la foi. C'est dans cette carrière qu'iElfric, dirigé par Bertram , exerça sa subtilité ; et je pense avoir démontré que ses opinions ne répugnent pas à la doctrine établie de l'Eglise catholique : ses expressions et ses distinctions étaient sans doute singulières; mais je ne puis concevoir pourquoi nous les considérerions comme l'étendard de l'orthodoxie anglosaxonne. Quant à ses sentimens iElfric marche seul; il n'a ni devancier ni successeur : c'est en vain qu'on chercherait une simple allusion à ses opinions particulières soit dans les ouvrages des écrivains anglo-saxons , soit dans les actes d îs conciles anglo-
saxons qui vinrent avant , pendant ou après lui. Mais il serait aisé de trouver également de nombreux exemples d'un temps antérieur et postérieur, dans lesquels on inculque souvent et avec force la doctrine contraire «que le corps naturel et le corps eucharistique du Christ sont les mêmes : » i° le passage que j'ai déjà tiré de Bède affirme « que le corps de l'agneau, qui est immolé sur l'autel) est celui qui nous a rachetés de nos péchés 5 » et dans un autre endroit le même auteur vénérable fait observer « que le sang du Christ n'est plus versé aujourd'hui parles mains des Juifs, mais reçu parla bouche des fidèles. « Sanguis illius non in fi délit un r minibus ad pernicèem ipsorum funditnr , sed fidelium ore suam sumitur in salutem. ( Hom. in Epiph. , tom. VU. ) 20 A Bède j'ajouterai Alcuin : dans les livres Carolius qu'il composa en grande partie, et auxquels des écrivains modernes renvoient fréquemment leurs lecteurs, on nous dit que l'eucharistie « n'est pas une image mais la vérité , non l'ombre mais le corps , non la figure des choses futures, mais celle qui était préfigurée par des choses passées , etc. » Non enim corporis et sanguinis dominici mysterium imago jam dicendum est, sed veritas; non umbra, sed corpus; non exemplar futurorum, sed id quod exemplaribus prœjigurabatur : nec ait, Hœc est imago corporis mei, sed hoc est corpus meum , quod pro uobis tradetur. (Carol., lib. IV, c 14.) 3° Mais on trouvera peut-être que Bède et Alcuin ont vécu trop tôt,* consultons donc les écrivains qui suivirent iElfric vers le onzième siècle. Dans un manuscrit franco-théotisque, qui avait autrefois appartenu à Canute- le -Grand,
(Cott., Mss. Cal. A. 7; Wanley, p. 225.) Le Christ est représenté parlant à ses apôtres dans la dernière cène, et déclarant qu'il leur « donnait son corps à « manger et son sang à boire, ce corps qu'il devait « livrer pour être crucifié, et ce sang qu'il devait « verser pour eux. » (Hicks, Gram., p. 191.) Dans un autre manuscrit (Tib., c. 1.) de la même date, ou peut-être d'une date postérieure , on fait remarquer que « le Christ n'a pas dit : Prenez ce pain consacré, et mangez-le au lieu de mon corps, ou Buvez ce vin consacré au lieu de mon sang; » mais qu'il a dit sans figure ou circonlocution : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang; » et que pour aller au-devant de tous les subterfuges il ajouta : « Lequel corps sera livré pour vous, et lequel sang sera versé pour vous. » (Non dixit Dominus : accipite panem fiunc consecratum , et comedite in vice corporis mei, vel bibite vinum hoc consecratum in vice sanguinis mei; sed nulla figura, nulla circuitione usus : hoc, inquit, est corpus meum , hic est sanguis meus. Utque omnes excluderet errorum ambages : quod, inquit, corpus pro vobis tradclur, et qui sanguis pro vobis fundetur. (Wanley, Mss. p. wi 1 .) Ces exemples me semblent prouver que non seulement la présence réelle, mais aussi l'identité du corps naturel et eucharistique du Christ futreconnuepar l'église saxonne jusqu'à l'époque de la conquête normande.
Cette note peu à peu s'est convertie en une longue dissertation. J'espère que je n'aurai besoin d'aucune excuse auprès du lecteur désireux de connaître les vrais sentimens de l'antiquité. Mais j'avais osé contredire une opinion propagée par le zèle d'une foule d'écrivains estimés, et je devais au public et à
5p4 NOTES.
moi-même d'établir les raisons pour lesquelles je refusais de me soumettre à leur autorité. C'est à lui qu'il appartient de les apprécier à leur juste valeur.
Les trois jours qui précédaient le jeûne du carême, qu'on appelle encore shrovetide9 ( c'est à dire temps de confession ) étaient un temps spécialement consacré à la confession ; l'imposition de la pénitence publique était renvoyée à la messe du mercredi des cendres. ( Egbert. pœnitent. apud Wilk.y p. 127. ) Le matin ceux qui étaient disposés à réparer en présence de leurs frères l'outrage que, par leur conduite scandaleuse, ils avaient fait à la religion et à la morale étaient avertis de se rendre au portique de l'église pieds nus et couverts d'un cilice. A l'heure désignée l'évêque les introduisait dans l'église, et se prosternait devant l'autel tandis que le chœur chantait les trente-septième, cinquantième, cinquante-troisième et cinquante-unième psaumes. A la fin du dernier il se relevait, et récitait l'oraison suivante: « O Seigneur « notre Dieu! qui n'es pas vaincu par nos offenses, « mais qui es apaisé par notre repentir, abaisse tes « regards, nous t'en supplions, sur ces serviteurs qui « avouent avoir péché contre toi. C'est à toi de laver « le péché, et d'accorder le pardon au pécheur, toi « qui as dit « que tu ne veux pas la mort, mais le re- « pentir des pécheurs. » Accorde-leur donc, ô Sei- « gneur! d'accomplir le cours de leur pénitence, et « fais qu'ayant amendé leurs mauvaises actions ils se «« réjouissent dans le bonheur éternel, par Christ notre « Seigneur. >» Il imposait alors les mains sur eux,
plaçait des cendres et le cilice sur leurs têtes , et les avertissait « que, comme Adam pour sa désobéissance avait été exclu du paradis, eux de même pour leurs crimes seraient chassés de l'église. » Tandis que le clergé les conduisait au portique on chantait l'antienne « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front « jusqu'à ce que tu retournes à la poussière d'où tu as « été tiré; car tu es poussière, et tu retourneras en « poussière. » Ils se proternaient alors à terre : on prononçait sur eux quatre oraisons , et on fermait les portes. Pendant le reste du carême ils restaient dans les édifices attenans à l'église, et accomplissaient les exercices pénitentiels qu'on leur avait prescrits. [Pontificale Egberti, apud Martène, part. II, p. 4*5 Pontif. Gemet., ibid^ p. 440
Le jeudi avant Pâques les pénitens qui avaient achevé leur temps étaient publiquement réconciliés. Après l'Evangile on les introduisait de nouveau dans l'église , et ils se prosternaient sur le pavé. L evêque montait en chaire, et prononçait sur eux plusieurs formules d'absolution. La plupart étaient déprécatives ; quelques-unes étaient absolues. Il commençait par l'oraison suivante : « Prête l'oreille, ô Seigneur, à nos « supplications, et écoute-moi qui ai d'abord besoin « de ta miséricorde. Ce n'est point par mon mérite, « mais par ta grâce que tu m'as désigné pour être ton « ministre. Accorde-moi ton assistance pour remplir « le devoir que tu m'as confié, et toi-même par mon « ministère exerce la part qui appartient à ta miséri- « corde. » Il continuait alors : « Au nom de S. Pierre , «« prince des apôtres, auquel le Seigneur donna le « pouvoir délier et de délier, nous vous absolvons au-
« tant que vous en avez besoin et autant qu'il est en .< notre pouvoir. Puisse le Tout-Puissant être pour « vous le salut et la vie, et vous pardonner tous vos « péchés. » — «Roi des rois et Seigneur des seigneurs, « qui es assis à la droite du Père pour intercéder en « notre faveur, abaisse tes regards sur tes serviteurs, « et écoute -les implorant la rémission de leurs pé- « chés. Aie pitié, Seigneur, de leurs gémissemens; « aie pitié de leurs larmes. Toi, ô Sauveur, tu connais « la nature de l'homme et la fragilité de la chair : « épargne donc, ô Rédempteur du monde, épargne « tes serviteurs qui retournent à toi, dont la miséri- « corde est sans bornes,- guéris leur blessure; par- « donne leurs offenses; délivre-les des liens de leurs « péchés. » Ils se levaient alors de terre, et l'on chantait le cinquantième psaume. Levêque poursuivait ainsi: « O Dieu, toi qui rétablis et qui aimes l'inno- « cence, étends, nous t'en supplions, la main de ta « miséricorde sur ces serviteurs que nous relevons « de la poussière, et conserve-les purifiés de la tache « du péché ; car c'est pour la gloire de notre église « qu'ainsi que tu as donné au saint apôtre, chef de « notre mission, le pouvoir de lier et de délier de « même par la voix de ses disciples, les instituteurs « de la vérité, tu nous as nommés pour lier tes en- « nemis et délier ceux qui sont convertis à toi : c'est « pourquoi, nous t'en supplions, ô Seigneur notre « Dieu, sois propice au ministère de notre bouche, « et délie les liens des péchés de tes serviteurs, afin « que, délivrés du joug de l'iniquité, ils puissent « marcher dans le sentier qui mène au bonheur éter- « nel. » — «Moi , évêque, quoique pécheur et indigne,
« en confirmant cette absolution de ma main, de ma « bouche et de mon cœur, j'implore humblement la « clémence de Dieu , afin que par sa puissance et à « notre prière il vous dégage de tous les liens de vos « péchés, et vous absolve de tout ce que vous avez « commis par négligence en pensée, en parole et en « action ; qu'après vous avoir absous par sa miséri- « corde il vous conduise au bonheur éternel. Amen. » Les pénitens faisaient alors leur offrande, assistaient au sacrifice, et recevaient la communion. (Pontif., Egd. ibicl. ; Pontif. Geraet., ibid.) J'ai omis quelquesunes des prières des originaux, et j'en ai abrégé d'autres. J'ignore si on les récitait toutes à la fois: peut-être l'évêque choisissait-il celle qu'il jugeait plus convenable à la circonstance.
Je prendrai delà occasion de donner un petit détail de la manière dont le sacrement de confirmation s'administrait dans l'Eglise anglo-saxonne.
Le seul ministre de la confirmation était l'évêque. (Wilk., Leg. scur.y p. 167.) Elle était régulièrement donnée aussitôt après le baptême; mais comme l'évêque ne pouvait pas toujours être présent il avait soin dans ses visites annuelles (Wilk., Con., p. 95, 146, ai-3; Bède, Vit, Cuth., c. 29.) de le conférer à ceux qui avaient été baptisés depuis peu. Etendant les mains sur eux il priait que les septuples dons de l'esprit saint descendissent sur eux, et, faisant à chacun une onction sur le front, il récitait ces paroles : «Recevez « le signe de la sainte croix avec le chrême du salut « en Jésus-Christ pour la vie éternelle. Amen. » On leur ceignait alors la tête de bandes de toile neuve, qu'ils portaient pendant les sept jours suivans. L'évêque
répétait en même temps : « O Dieu, qui donnas l'esprit « saint à tes apôtres afin queux et leurs successeurs n le donnassent aux autres fidèles, abaisse tes regards « sur notre ministère, et accorde à ceux dont nous « avons oint le front aujourd'hui, et que nous ayons . confirmés parle signe de laeroix, que l'esprit saint « descende dans leurs cœurs et en fasse en y habitant « les temples de sa gloire. Amen.» Il leur donnait alors sa bénédiction, et la cérémonie était terminée. (Egb., Pontif., apud Mart., 1. I, c. 2, p. 249.)
L'origine des cérémonies qui, durant nombre de siècles, ont accompagné le couronnement des princes a été attribuée à la politique des usurpateurs, qui cherchaient à couvrir le défaut de titre du sceau de la religion. Carte, dans une dissertation longue et savante, s'est efforcé de prouver que Phocas, qui revêtit la pourpre impériale en 602, est le premier des empereurs chrétiens dont le couronnement *it été accompagné de la cérémonie religieuse. (Carte, Hist.y vol. I, p. 290. ) Il est vrai sans doute que Phocas fut le premier qu'on dit expressément avoir reçu l'onction royale à son inauguration ; mais il est également vrai que la plupart de ses prédécesseurs, peut-être tous, depuis l'avènement de Théodose en45o, furent couronnés par les mains du patriarche de Constantinople ; et le choix même qu'on faisait de ce prélat pour la cérémonie portera à conclure avec raison que le couronnement des empereurs n'était pas simplement un rit civil, mais un acte religieux. Carte à la
on
étant le premier officier de l'empire ; mais cette assertion n'est fondée sur aucune preuve, et se trouve repoussée par le témoignage du poète Corippus , auquel il en appelle. Cet écrivain , dans sa description du couronnement de l'empereur Justin, en 565, rapporte textuellement les prières et la bénédiction du patriarche.
Postquam cuncta videt ritu perfecta priorum Pontificum summus plenaque atatc venu»tus, Astantem henedixit eum, coelique potentem Exorans Douiinum, sacro diademate jussit Augustum sancire caput, sumnioque coronam liuponens capiti féliciter.
(Corip., LU.)
A l'égard d'autres princes Gildas, qui écrivait avant l'avènement de Phocas, nous rapporte que les rois qui régnaient en Bretagne vers la fin du cinquième siècle avaient coutume de recevoir l'onction royale; (Gild., p. 82.) et le fait rapporté de S. Colombe par Cuminius, son ancien biographe, ferait croire que le couronnement des princes d'Irlande au sixième siècle était accompagné de cérémonies qui avaient quelque ressemblance avec l'ordination des prêtres. (Cum., Vit. S. Colum,, p. 3o.) Devons-nous donc croire que les empereurs de Byzance empruntèrent le rit du couronnement aux petits princes de Bretagne et d'Irlande? Il me paraît plus vraisemblable que les chefs irlandais et anglais, aussitôt après le dénombrement de l'empire, et lorsqu'ils eurent recouvré leur indépendance , se firent couronner avec les mêmes cérémonies qu'ils savaient avoir été adoptées par les empereurs romains. Si le fait est vrai Je couronnement
de ces princes doit avoir été accompagné d'un rit religieux dès le commencement du cinquième siècle.
Carte n'est pas plus heureux quand il affirme « qu'Eardulf, usurpateur du sceptre northumbrien , en 797 , est le premier prince anglo-saxon qui fut oint à son couronnement. (Carte, p. 293.) La Chronique saxonne nous assure qu'Egferth, fils d'Offa de Mercie, a été sacré roi en 785. (Chron. sax., p. 64.)
Mabillon, dans ses Analecta vetera , p. 168 , a publié des litanies anciennes, qu'il intitule Veteres litaniœ Anglicanœ. Il avait découvert à Reims le manuscrit original, et il fut déterminé à lui donner ce titre par une oraison qui y était contenue pour la prospérité du clergé et du peuple anglais. ( Ut clerum et plebem Ànglorum consenare digneris , p. 169.) Comme nous savons qu'aucune des personnes dont il y est fait mention n'a vécu après l'an 65o nous pouvons en inférer qu'il fut composé vers la fin du septième siècle.
S'il était certain que ces litanies eussent appartenu dans le principe à l'église anglo-saxonne, ce serait sans doute un document curieux ; mais il y a , je pense, bien des motifs pour mettre le fait en question. En les examinant attentivement on verra i° qu'elles ne contiennent le nom d'aucun Anglo-Saxon, ou même d'aucun missionnaire chez les Anglo-Saxons ; car le S. Augustin inséré entre les SS. Grégoire et Jérôme paraît être le célèbre évêque d'Hippone. 20 Elles ne contiennent le nom d'aucun des premiers saints de la Brelagne, qui furent dans la suite honorés par nos ancêtres. 3° La plupart des noms sont évidemment
anglais, et tous ceux que l'on y reconnaît appartiennent à des personnes qui florissaient dans le pays de Galles , en Irlande , en Ecosse , et dans l'Armorique. Si ces litanies ont été autrefois en usage chez les Saxons comment est-il arrivé que tous ces noms , un ou deux exceptés, aient été ensuite effacés et remplacés par d autres?
C'est ce qui m'engage à croire que le savant éditeur a été induit en erreur. Les litanies me paraissent avoir appartenu à quelqu'une des nombreuses églises bretonnes que le sort de la guerre avait soumises au pouvoir des Anglo-Saxons dans les septième et huitième siècles, et j'attribuerais à cette circonstance l'insertion de l'oraison pour le clergé et pour le peuple anglais.
Le plus ancien document concernant les saints révérés par les Anglo-Saxons est le martyrologe de Bède. Il fut écrit vers l'an 700, et paraît s'être borné aux saints dont les moines de Weremouth et de Jarrow célébraient la fête. Entre les missionnaires il ne fait mention que des SS, Augustin , Paulin et Mellitus, et entre les naturels des SS. Cuthbert, Edilthryde et des deux Ewalds. Dans le Spicilegium de Dachery (tom. X, p. 126.) on rencontre un autre martyrologe, écrit en vers, et pareillement attribué à Bède, dans lequel sont ajoutés les noms d'Egbert, de Wilfrid et de Bosa.
Dans la bibliothèque de Cotton (JuL A, 10.) et dans celle du collège de Corpus Christ ik Cambridge (D. 5.) se trouvent en manuscrits deux copies imparfaites d'un ancien martyrologe ou ménologe. La dernière a été écrite vers le commencement du dixième siècle;
la première vers la fin de cette époque. (Wanley, p. 106, i85.) J'ai extrait de toutes deux le calendrier suivant des saints anglo-saxons, avec quelques saints étrangers, pour montrer l'union de l'église anglicane avec les églises du continent.
IAIYUB,
L2i S. Benoît, abbé de 'Weremouth et de Jarrow. 16. 8. Fursey, abbé et ermite.
février (est perdu).