De Deo Sœratis, circa princip
comme il y en avait eu une, quatre-vingt-dii ans auparavant, sous rinfluence des calamités qui suivirent la mort de Néron. Comme le règne de Vespasien is'était inauguré au milieu du deuil et de souffrances toutes récentes encore, le règne de Marc Àurèle s'était inauguré au milieu de périls et de calamités de toutes parts menaçantes. Aux deux époques, la fièvre du paganisme avait eu un redoublement.
Mais, de plus, Marc Aurèle n'était pas le médecin propre à guérir une pareille fièvre. J'ai assez dit ce qu*il était: malgré de grandes qualités morales, faible visà-vis d'hommes qu'il ne pouvait estimer, faible vis-à-vis de dieux auxquels il ne devait guère croire, doublement faible par l'indécision de sa doctrine, par la superstition de sa vie pratique. En philosophie et en politique, la fermeté lui manqua. Philosophe plus décidé, il serait sorti davantage des voies du paganisme, et serait entré davantage dans la vérité du sentiment religieux. Politique plus résolu, il aurait compris comment ce redoublement de superstitions, toutes tournées vers l'Orient, cette prépondérance des myslèreâ sur la religion publique, des sectes d'illuminés sur les cultes nationaux, d'isis et de Hithra sur Jupiter et sur Cérès, de la superstition polythéiste et multiforme sur le monothéisme, devaient entraîner la ruine de l'empire. Il aurait vu le patriotisme romain ou ce qui en restait prêt à se perdre dans un cosmopolitisme que dominait l'esprit asiatique ; les mœurs romaines achevant de s'énerver dans celles de l'Orient ; les institutions de la liberté romaine, leurs débris du moins ou leur souvenir, prêts à se noyer dans un despotisme déifié comme celui des monarques de l'Asie. J'ai parlé ailleurs de ce péril que d'autres princes semblent avoir compris.
RECRUDESCENCE DU FAGANISHE. 83
Mais Marc Âurèie ne comprit pas ou ne voulut pas voir ce péril. Au lieu de tempérer par sa politique ses penchants superstitieux, il se fit une politique sur ses penchants. Il avait hien publié, ou renouvelé après ses prédécesseurs, des édits contre les astrologues et contre les devins, « qui cherchent à gouverner par des terreurs superstitieuses l'esprit variable des hommes ^. » Mais ce n'était là qu'un coin de la superstition publique, depuis longtemps illégal et depuis longtemps populaire. Et de plus, aux jours de l'épidémie, Marc Aurèie ne sut refuser à la terreur publique ni les devins ni les astrologues. 11 y avait parmi eux de véritables malfaiteurs qui épouvantaient Rome, tout simplement pour la piller; Marc Aurèie ne put prendre sur lui de les punir. 11 y en avait un qui, monté sur un arbre, au champ de Mars, annonçait au peuple que le monde allait finir ; pour preuve, disait-il, il allait se jeter de l'arbre, et, en tombant, se métamorphoser en cigogne ; une cigogne, cachée sous ses vêtements, devait faire l'œuvre de la métamorphose. Arrêté et mené à l'empereur, il confessa son mauvais dessein. L'empereur l'épargna, et rendit aux populations troublées cet exploitant de la superstition publique.
Mais surtout (et ce fut peut-être la faute capitale de Marc Aurèie) il céda à la terreur populaire ou il en profita, jusqu'au point d*ouvrir à Torientalisme la porte que ses prédécesseurs avalent, du moins, tenue entreb&illée. Au moment où il marcha contre les Marcomans, ce ne furent dans Rome que cérémonies expiatoires. Toute la ville fut purifiée avec l'eau lustrale. Pendant sept jours les statues des dieux furent solennellement exposées sur
i.JHg., de Pemù (XLVIIl, 19), Ulp., Pragm.in CoUal.Ugum Mosaiear. et Homanar,, XY.
des lits, seioD les rites de raocieQoe Rome. Marc Aurèle promit de si nombreuses hécatombes, que des plaisants lui écrivirent : « Les bœufs blancs, à Marcus César, salut ! Si tu es vainqueur, nous mourons tous ^. » Mais les rites romains ne suffisaient plus, et ce jour-là, pour la première fois, des prêtres de toutes les parties de l'Orient furent officiellement appelés à Rome, pour y invoquer, selon leurs propres rites, leurs propres dieux, en faveur de Rome, décimée par la famine, désolée par la peste, épouvantée par la guerre. Le départ du prince en fut retardé, et l'armée perdit du temps à l'attendre. Mais il fallait cela à la foi égarée du peuple, & la vacillante superstition du prince. Marc Aurèle semble dès lors avoir été gagné aux pratiques de l'Orient. (In divinateur égyptien , Amupbis, le suivit dans toutes ses campagnes, et lui enseigna le culte de Thoth, le Mercure égyptien *. Tous ces dieux de Rome et tous les dieux de la Grèce ne suffisaient donc pas à ce prince philosophe ; il lui hllait encore les fétiches de l'Egypte. Il livrait & l'envahissement asiatique tout ce qui pouvait rester de la moralité, de la dignité et de la liberté romaines.