CHAPITRE IV
En face de tels événements et d*un tel retour des passions païennes, quelle était la situation du christianisme ?
Nous avons parlé de la révolte des sceptiques.et de Lucien. Le christianisme lui aussi était un révolté. La population païenne ne se faisait pas faute de confondre ensemble les épicuriens, les sceptiques, les athées et les chrétiens. Le chrétien, invoquant un seul Dieu au lieu de divinités nombreuses, vénérant de modestes images au lieu d'adorer de splendides idoles, n'ayant au lieu des cérémonies pompeusep et bruyantes desreligionspaïennes que des réunions courtes, nocturnes et silencieuses, n'ayant au lieu de fastueuses hécatombes qu'une mystique immolation sur laquelle il devait se taire ; le chrétien, aux yeux du peuple, était bien moins l'adorateur d'une divinité nouvelle qu'il n*était un homme sans Dieu ^. Il rabattait trop de la religion commune pour qu'il lui restât, pensait-on, une religion. Que l'ennemi des dieux fût un sceptique ou un chrétien, on le reconnaissait aux mêmes signes ; et nous ne savons
1. Apoloffie. Apulée parle ailleurs d'une femme qui» • méprisaol et foulanl aux pieds toutes les divinités, au lieu d'une religion certaine, s'attache dans sa présomption Macriléga k un Dieu qu'elle prétend unique. • Metam»^ IX.
pas bien si c'est un chrétien ou un sceptique qu'Apulée dénonce quand il attaque son adversaire Émilien, ce « contempteur des dieux, cet autre Mézence :... il ne fréquente aucun temple ; il n'approche jamais la main de ses lèvres en passant devant un sanctuaire ; dans sa villa, pas une chapelle, pas un bosquet sacré, pas une pierre ointe, pas un rameau couronné, pas une offrande aux dieux rustiques ^ »
Il me semble même probable que la tentative de l'imposteur Alexandre dont j'ai parlé tout à l'heure, était une machination théâtrale, combinée avec le pouvoir ou favorisée par lui, pour réveiller la foi des peuples et combattre l'incrédulité épicurienne ou chrétienne. Ge misérable jongleur, protégé par tant de hauts personnages et dont le souvenir est resté sur les monnaies d'Antonin, fut probablement pour Marc Aurële un émissaire destiné à combattre ce double ennemi. Il peignait Épicure au fond du Tartare, assis dans la boue, ayant aux pieds des chaînes de plomb. Avant de commencer ses mystères, il faisait proclamer par lé héraut : • S'il est ici quelque athée, chrétien ou épicurien, venu pour épier les saintes orgies; qu'il se retire, et que ceux qui croient aux dieux soient heureusement initiés 1 » Lui-même, au besoin, faisait chasser ses adversaires en disant : c Hors d'ici les chrétiens ! » A quoi le peuple répondait : « Hors d'ici les épicuriens! » Et enfin, avec son autorité d'oracle, il faisait dire à son dieu : • La province de Pont est plein d'athées et de chrétiens qui blasphèment contre moi ; si vous voulez mériter ma faveur, armez- vous de pierres et chassez-les. »