Lucien, in Psetu/om., p
Da reste, les épicuriens et les sceptiques échappaient sans beaucoup de peine à ces essais de persécution. J'ai dit comment Démonax, dans l'intolérante Âtliènes, avait trouvé, pour mettre en déroute ses accusateurs, un secours que n'avait pas rencontré Socrate. Lucien n'est certes taillé ni en héros, ni en martyr. Cependant il va partout, faisant retentir sa belle parole de rhéteur; il habite surtout Athènes, qu'il affectionne particulièrement ; et il ne lui arrive rien de fâcheux, si ce n'est par une fourberie personnelle du prophète Alexandre ; il ne se brouille pas même avec l'empereur, et, malgré une hardiesse de langage que rien ne dépasse, il vit> fonctionnaire dévoué et bien payé de ce prince dévot. L*épicurien savait donc s'arranger, même sous un prince et dans un pays superstitieux, pour ne pas être lapidé \ sa conscience de sceptique ne Tempèchait pas au besoin de brûler son grain d'encens à Jupiter, sauf à se moquer ensuite et de Jupiter et de luimôme *. Le prince pouvait gémir, le peuple menacer, les oracles prononcer Tanatbème ; parler à son aise des dieux était une liberté depuis longtemps acquise ; elle demeurait le droit de tous, hormis des chrétiens *.
Pour les chrétiens, en effet, la question était plus grave. Le peuple savait qu'eux, pour rien au monde, n'eussent voulu ni brûler d'encens, ni sacrifier, ni jurer par le gi^nie du prince ; et c'est pour cela que le peuple leur demandait
1. Lucien parle d*un épicurien, prêtre de Castor et dePoliux. Con* vivium, p. 1041.
2. « Les philosophes, dit TertuUien, disent les mêmes choses que les chrétiens ; ils attaquent vos dieux, raillent vos superstitions, vous les louez ; ils aboient même contre vos princes, vous le souffrez. Vous ne leur demandez ni de jurer, ni de sacrifier, ni d'allumer d'inutiles lampes en plein midi. Loin de les envoyer aux bêles, vous leur votez des tttaïues et des pensions. Cela est juste, les philosophes ne sont pas chrétiens • Apologét., 46.
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de le faire. Le graad instigateur de la persécution savait de plus qu'il avait à craindre d'eux quelque chose et rien des philosophes. Les philosophes, dit TertuUien, ne mettent pas en fuite les démons. Voilà la raison dominante pour laquelle, au milieu de la tolérance universelle (de fait ou de droit, peu importe) accordée à tous les dieux, i toutes les idoles, à tous les mystères, à toutes les sectes, à toutes les philosopbies, à toutes les rêveries et à tous les rêveurs, le christianisme seul était persécuté.
Sous AntoDin, il avait pu avoir quelque répit. Mais ce répit ne pouvait être long. Les dieux se plaignaient de voir diminuer les victimes dans leurs temples ^ Les malheurs publics qui poussaient à toutes les superstitions, poussaient par suite à persécuter. La peste, la famine, la guerre, et de plus un prince faible de caractère et personnellement superstitieux, c'était trop pour qu'on pût continuer à. épargner les chrétiens.
La foudre éclata donc. Dès les premières années de Marc Aurèle, elle éclata à Rome, où un philosophe cyniqne, nommé Grescens, ameutait déjà le peuple contre les chrétiens. La femme d'un païen s*était fait baptiser ; après son l)aplême, rougissant de la vie de désordre que menait son mari et qu'elle-même avait longtemps imitée, elle avait supplié, averti, et enfin, usant du droit que lui conférait la loi civile, elle avait envoyé le libelle de répudiation. Le mari répondit par une accusation de christianisme, contre elle d'abord ; puis, comme elle
1. V. cette plainte déjà dans Pline. Bp, X, 97. et ci-deuus les oracles de l'imposteur Alexandre, les actes de beaacoa|> de martyrs (sainte Félicité, etc.). Les dieux, dans Lucien, émettent plusieurs fois les mêmes plaintes, Jupiter Tragœdus, p. 670 et surtout in fine, p. 704, Icammenippui, p. 1737.
obtint de Tempcoreur on sursis, conlre uo chrétien du nom de Ptolémée, auteur de sa conversion. Ptolômée fut saisi, traduit devant le préfet de Rome Drbicus ^ Interrogé sur le seul fait de savoir s'il était chrétien, il s'avoua tel, et fat condamné. Un citoyen présent au jugement se récria, en appela aux traditions de tolérance d'Àntonin, aux exemples de clémence de Marc Âurèle ; « Tu es donc aussi de ces gens-là ? lui dit le juge. — Oui sans doute, » répondit-il, et il fut à l'instant envoyé au supplice. Un troisième chrétien se présenta encore et fut immédiatement condamné. La persécution se rouvrait par ce triple martyre'.
Elle se rouvrait en même temps dans les provinces, dans l'Asie Mineure en particulier. Là^ à côté de la Diane d'Éphèse, de TEsculape de Pergame, de l'imposteur Âlexandre, des superstitions les plus triomphantes alors, s'élevaient les plus florissantes Églises chrétiennes. Les Juib firent là comme ailleurs le métier d'instigateurs. Le peuple païen, exalté par eux, se mit à crier : Mort aux impies ! Sans intervention officielle du prince, sans qu'un édit eût révoqué les édits de tolérance d'Hadrien et d'Antonin, les gouverneurs romains de TÂsie Mineure publièrent en leur propre nom des décrets contre les chrétiens. Les haines personnelles, les instincts de rapacité venaient à l'aide. On commença à fouiller de jour et de nuit les maisons chrétiennes ou supposées telles. La chrétienté, paisible
1. 8. JttstiD, Apol.f II, 1. Q. LoUius Urbicus, préfet de Rame, est menlionDé .dans ÏÀpoloçie d'Apulée. loscriplion en son honneur trouvée près de Constantine, en Afrique : il avait participé à la guerre judaïque sous Hadrien. Il avait été consul et proconsul d'Asie (Henzen, 6&00}. Gruter (p. 38} cite une autre inscription d'Urbicus.