Marc Aurèle
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le mauvais goût de s'ennuyer au spectacle, de s'y occuper des affaires publiques, de lire, d'écrire, de donner audience dans sa loge, de se rappeler qu'il était César, d'oublier qu'il était spectateur ; il parle quelque part des exhibitions théâtrales avec le dédain d'un philosophe. 11 en parle aussi avec le cœur blessé d'un homme de bien : c Quand tu ne pourras te dispenser d'y assister, se dit-il à lui-même, portes-y une pensée de miséricorde ^ » Il eût voulu que cette volupté de spectacle ne fût pas ruineuse, immorale, inhumaine. Gomme les acteurs se mettaient aux enchères et établissaient une concurrence entre les malheureux riches condamnés à donner des jeux, il fixa le maximun de leur salaire à dix pièces d'or (deux cent cinquante francs) *. Comme le peuple, souverain au théâtre, réclamait quelquefois impérieusement l'affranchissement de tel ou tel esclave, cocher ou comédien, Harc- Aurèle fit intervenir le Sénat, et ces aGHranchissements prononcés par le maître au théâtre et sous la pression de l'enthousiasme populaire, furent déclarés nuls ^. Comme la prolongation â l'infini des spectacles et le chômage qu'ils entraînaient arrivaient â nuire aux affaires commerciales, Marc Âurèle se permit de retarder l'heure des pantomimes, au grand mécontentement du peuple, qui, lui, était de l'avis de Fronton et croyait le spectacle plus nécessaire que le pain. Le peuple se plaignit qu'on voulait faire de lui un peuple de philosophes, et Marc Âurèle fut obligé de se disculper sérieusement de cette accusation.
l. Marc Aurèle, VIII, 3, XI, 6.
2 Capitol in. 11.
9. 3, Cod, JvsL QuimanvmiiterenonpossuntiyU, 11). Oig. 17. Qui et à quib. manumiU. (XL, 9).
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Et par-dessus tout, comme la scène était toujours souillée de saug humaio, Marc Âurèle (c'est là sou grand dissentiment avec son peuple et son grand honneur dans rhisloire), Marc Âurèle voulut la purifier : ce que Sénèque seul avait osé dire, lui seul essaya de le pratiquer. Déjà, au début de son règne, on l'avait vu faire mettre un matelas ou un filet audessous de la corde des funambules. Le peuple avait souri de cette singulière piété envers les victimes des voluptés publiques ; mais enfin les plaisirs du peuple n'en souffraient pas et le peuple n'avait pas murmuré. Un peu plus tard, Marc Âurèle s'était montré fort mécontent de rapparitioij sur la scène d'un lion qui dévorait des condamnés avec une férocité tout à fait romaine ; il n'avait pas couru à cet horrible spectacle et il avait refusé de récompenser par la liberté l 'esclave éducateur de ce lion ; le peuplé lui avait encore passé cette faiblesse. Hais lorsque ce peuple vit les cent lions produits par Marc Âurèle à l'amphithéâtre tués de loin, à coup de flèches, sans risquer la vie d'un seul homme ; lorsqu'un autre jour, Tempire ayant besoin de soldats, l'empereur s'avisa d'enrôler des gladiateurs et de dépeupler l'arène ; lorsque enfin, enhardi par la patience publique, et poussant la philanthropie au delà de toutes les convenances, il osa, lorsque le combat avait lieu devant lui, donner aux gladiateurs des épées émoussées et changer une mêlée sanglante en un. innocent assaut d'armes ' : cette fois, le peuple n'y tint plus et se plaignit
1. « Marc Aurèle n'aimait pas Je meurtre (^ôvocç ovx &aipfy) , et on peut en juger par ce fait, qu'à Rome les combats de gladiateurs auxquels il assistait n'éUient, à vrai dire, que des combats d'athlètes, car il ne permettait à aucun de se servir d'uD fer aiguisé ; tous combattaient avec des épées émoussées. » Dion, LXXI. 29. Gapitolin di seulement : t Qladiatoria spectacala omnifariam temperavit. . . .
1S6 UVRB TI. — MAltC ÀtJAÈLB.
hautement. Marc Aurèle perdit ce jour-là une bonne part de sa popularité, il se forma contre lui une opposition de dilettanti, un parti des volupiuaireSy qui déclara que l'empereur était bien dur et Rome bien opprimée. Ce parti, qui, Marc Aurèle vivant, protesta contre raffection publique, qui, Marc Aurèle mort, protesta contre les regrets publics, ce parti devait un jour être consolé ; Com* mode eut charge de dédommager ces gens de goût de la privation que leur avait imposée son père, et il s'acquitta de ce devoir à leur satisfaction.
Cette impopularité fait la gloire de Marc Aurèle. Ses devanciers immédiats n'avaient tenté rien de pareil. Auguste, par humanité ou par prudence politique, avait imposé quelques restrictions à ces hideux plaisirs. Néron, au début de son règne et dans un accès de philanthropie, avait osé donner des jeux où pas une goutte de sang, même de sang coupable, n'avait coulé ; une telle fantaisie d'humanité était permise à Néron. Mais, après lui, on nous parle des nombreux couples de gladiateurs que, dans sa bonté, le clément Titus accorde à son peuple ; on nous parle des dix mille couples que Trajan fait paraître dans l'arène. Antonin seul peut passer pour avoir restreint un peu les jeux des gladiateurs. Marc Aurèle tentait de les abolir. Il commençait une lutte qui devait être longue. Deux cents ans de .calamités, cent ans même de christianisme n'y suffirent pas. 11 fallut le sang d'un apôtre ; il fallut que la passion de ramphithë&tre fit un martyr et
Gladiatorii munms Bumplus modum fecic. > 11. 11 y a de sod tempa (177) une intcriptioD carieuie contenant des rœux pour les deux empereurs (Marc Aurèle et Commode) au nom du coUéffé de Silvain, plus les noms et qualités des quatre décuries de gladiateurs qui doi* Yent figurer dans les jeux. Inscription d'Àlhe, Oreili 2566.
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que rœuvre, à peine essayée par Antonin et Marc Aurèlp, fût accomplie par le moine Télémaque.
Arrêtons-nous ici. Marc Aurèle est le dernier de cette dynastie adoptive dont nous essayons d'étudier Tliistoire. Rappelons une dernière fois, en lesrésunaant, les véritableg titres de gloire de cette dynastie, c'est-à-dire ses efforts en faveur du progrès nioral des nations. L'ordre politique sagement maintenu sur lesbasesfixées par Auguste ; la liberté municipale protégée ; la clémence érigée en maxime de droit public etTéchafaud politique aboli ; le droit de cité romaine de plus en plus étendu avec libéralité et avec discernement; tout cela comme sous Auguste: mais, de plus qu'au temps d'Auguste, l'esclave protégé dans sa personne et arrivant peu à peu au droit de propriété et au droit de famille ; les affranchissements favorisés ; la puissance paternelle restreinte ; la femme déchargée ou à peu près de cette tutelle de toute la vie à laquelle elle était condamnée ; l'ordre de succession rectifié en sa faveur ; des fondations bienfaisantes inouïes dans l'antiquité, devenues une des habitudes du pouvoir : sous Marc Aurèle enfin, une atteinte portée aux inviolables traditions de l'amphithéâtre : — en un mot, par l'adoucissement de Tesclavage, le droit social, — par l'effacement des aspérités de la loi antique, le droit de famille, — parle nivellement des races, le droit politique, amenés de règne en règne à s'imprégner davantage d'équité, d'humanité, de liberté, d'égalité : voilà le plus grand mérite et le plus incontestable honneur des cinq monarques du nouvel empire.
Maintenant les princes qui travaillaient à cette salutaire révolution en avaient-ils bien la conscience ? Le monde sur lequel ils agissaient Tavait-il à son tour f Ses
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tendances répondaient-elles à leurs efforts, ses idées à leurs idées, ses mœurs à leurs lois ?
Pour Marc Aurèle, on peut croire que, plus qu'aucun de ses devanciers, il eut la perception lucide du but vers lequel il marchait. Nous avons lu ses pensées sur la bienfaisance, sur la parenté mutuelle des hommes, sur l'indulgence envers ceux qui ont failli. Il aime à dire que sa mère lui a enseigné la bienfaisance, qu'Antonin lui en a donné l'exemple. Il voudrait la transporter dans la sphère politique. Il n'est pas utopiste cependant : <( Ce sont des enfants que ces politiques qui prétendent faire vivre tout un peuple comme vivraient des philosophes Tu ne réaliseras pas, se dit-il à lui-même, la république de Platon. Rends les hommes un peu meilleurs et tu auras beaucoup gagné. » Il sait de plus que ce n'est pas la contrainte qui peut mener à ce but : « Pour changer la vie, dit-il, change les idées ; sinon, tu n'auras que des hypocrites et des esclaves ^ • Mais néanmoins, ce but, il le sent, il le comprend, il l'aime. Il a conscience de cette vie commune du genre humain, maintenant plus que jamais poussé par la Providence dans les voies de l'unité. Ce n'est pas seulement la cité, la nation, la patrie qui lui est confiée ; c'est le monde. L'amour du bien commun, le devoir envers la communauté {ré xocvcm^cscov) la pensée habituelle de la vie commune {xovmvoTiitofrwn *) sont des termes qui reviennent sans cesse dans sa bouche, ce Son frère Severus, » qui lui
i. Mai*c Aurèle, ïX, î9.
2* Tl Tton^tXk, I, 16 ; III. 4. 11 ; IVj 3 ; Vî. 30 ; Vit, 55 ; X, 6. Voici bipn l'idée de la patrie universelle : « Si la raison, l'intelligence, la loi morale nous sont communes à tous..., nous sommes concitoyens, membres d'une même cité, et cette cité, c'est le monde; car pour le genre humain il n'y a d'autre cité commune que le monde, a IV, 4.
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a fiadt connattre Thraséa, Helvidius, Caton, Brutus, lui a aussi fait « concevoir Tidée d'une société égale pour tous, où les droits et les rangs seraient égaux, où la royauté n'aurait rien plus à cœur que la liberté de ses sujets ^ » Ces idées devenaient-elles vulgaires ? Non, sans doute, mais elles pouvaient commencer à se répandre. A l'époque du désastre deSmyrne, il se montra parmi les païens un esprit secourable qui ne s'était guère vu jusque-là. L'espèce de gloire inhumaine attachée au rôle d'accusateur avait disparu ^. L'idée de bienfaisance entrait dans les esprits, le mot de bienfaisance dans la langue. Nous avons vu Fronton peiné et humilié de ne pas trouver dans son idiome un mot qui traduise le mot grec de philostorgia (amour des siens) ; c'est, dit-il, qu'il n'y a pas un Romain qui soit véritablement philostorgos. Mais peu à peu il allait voir changer, sinon les cœurs, du moins la langue. Bientôt le grammairien Âulu-Gelte se plaindra que le vulgaire détourne de son véritable sens (politesse, affabilité, bonne éducation) le mot latin humanitas et lui donne le sens Je bienveillance, amour des hommes, humanité {fùa^iftùftïa). C'est une faute que Cicéron ou Varron
1. ^onteeurien 'ka^ht tcokirtlaç cffovôfiov. xarà caômra xat lanytt^ mUn SiO(xouf«iv)ic, xac pa^Ckêlaiç rtyMOTiç irovrcov yLàltara r^ fXtu-
Marc Âurèle n eut pas de frère du nom de Severus. Faut-il lire ici Venis (son frère par adoption! ? ou ne serait-ce pas un cousin à lui, descendant de son aïeul Caillius Severus, et qu'il appelle frère, comme cela se faisait assez souTent entre cousins germains ? ou plutôt enfin Gn. Claudius Severus. philosophe përipatéticien, qui Yécut auprès de Marc Aurèle et dont le fils épousa une fille de ce prince? Marc Aurèle TappeUerait frère par amitié. Y. la généalogie à la fin du volume.
2.^0'était jadis le début des jeunes gens au barreau ; mais « hic mos, adoleacentibus incipientibus concessus, diu exolevit, •• dit Apulée, Apolog.
i60 LrVRB VI. — MAIC AURÊLE.
n'eussent pas commise, et Aulu-Gelle, en bon grammairien, proteste contre ce solécisme de la charité : « Car, dit-il fort justement, on peut être bienveillant et secourable, quoique fort ignorant dans les arts '. » Aulu-Gelle aurait pu ajouter avec plus de chagrin encore, que des néologues plus hardis, pour traduire le mot grec cuc^Ti^ia (bienfaisance), au lieu d'un solécisme faisaient un barbarisme et que Marc Aurèle, faisant de ce barbarisme le nom d*un dieu, récrivait au fronton d'un temple *, essayant d'introduire à la fois une vertu nouvelle au cœur de son peuple, une divinité nouvelle dans son Panthéon, un vocable nouveau dans son dictionnaire. C'est triste pour la grammaire, mais les progrès dans la vertu ne se font pas toujours avec les progrès de la langue.
Je suis encore tenté de croire à une certaine popularité de ces idées lorsque je vois le sceptique Lucien, railleur des chrétiens, railleur des philosophes, rêver pourtant ce qu'il appelle la cité de la vertu. C'est toute, autre chose ici que la cité de Platon ; celle de Lucien n'a rien d'exclusif ni d'arbitraire ; elle est toute fondée sur «la justice, régalité, la liberté. Elle est ouverte à tous ; barbares, petits, difformes, pauvres, tous peuvent y acquérir droit de cité ; il suffit de vouloir. Au lieu de la naissance, de la taille, de la beauté, de la richesse du vêtement, elle ne demande qu'une chose, la connaissance et Tamour du bien. Qui possède ce trésor est inscrit aussitôt dans les tribus et les phratries de cette grande cité. Dans cette république delà vertu, les mots d'illustres ou d'obscurs, de
l.XIÎI, i«.
2. Dion. LXXI, 34 *Ovôpxri rcvi cSicorarw néi fichnt étùvo^htri. Est-ce le mot de benefteientia que Dion Teut désigner, et qui esCen effet la traduction exacte du grec tUfiy^mJ Ce mol se trouve pourunt dans Gicéron et dans Pline.
GOUVERNEMENT INTÉRlEim 461
nobles ou de plébéiens, de libres ou d'esclaves, ne sont pas même prononcés *. »
On senl enfin un reflet de ces mêmes idéescbezles rhéteurs, les seuls témoins malheureusement qui nous restent de ce siècle où tout labeur intellectuel tournait à la rhétorique. Non-seulement, malgré son emphase laudalive, le rhéteur grec Aristide trouve une certaine dignité de sentiment qu^d il remercie les Césars au nom de la Grèce intelligente, relevée et honorée par eux : « La Grèce était tombée, vous lui avez tendu la main ; vous avez relevé cette mère nourricière de l'intelligence humaine. 11 est glorieux aux rois d'aimer la Grèce '. » Mais il s'élève plus haut encore, lorsqu'il parie au nom du genre humain, pour remercier Rome et Marc Aurèle de la paix qu'ils ont donnée au monde, de cette harmonie semblable à celle qui a régné dans le ciel, après la victoire de Jupiter sur les Titans : « Seuls, parmi les peuples qui ont régné, ditil aux Romains, vous avez eu la puissance qui fonde les empires, jointe à la sagesse qui les conserve... Les autres commandaient à des corps, vous commandez à des intelligences... Seuls, sur la terre, vous commandez à des hommes libres. Vous ne livrez pas une province au despotisme d'un satrape ; vous lui donnez les magistrats qu*elle aurait élus. Vous gouvernez toute la terre comme une cité se gouverne elle-même. » Et ainsi se réalise ce rêve de l'antiquité et des temps modernes, ce rêve de
1. HermolimuSy tive de sectis, p. 275, 289. Voy. encore, chez Lucien, des idées qn nous ûppeWerions soeialisf es ^ surla répartiiion des richesses, l'obligatioD pourles riches de partager avec les pauvres. EfisloUs salumcUes, p. 1350. On peut les comparer avec les idées économiqaes de Dion Cbrysoslomc. (V. ci- dessus, U I, p. 447, 449.)