‹ Les Antonins: ans de J. C., 69-180Chapitre 99 sur 156 · S II. - SITUATION MORALE DU MONDE ROMAIN · texte numérisé non relu

S II. - SITUATION MORALE DU MONDE ROMAIN

Parlons maintenant de ce qui touche la vie morale. — Je ne veux pas reprendre une fois de plus Ténu mération des vices inhérents aux sociétés païennes ; je ne veux que rappeler d'abord quelques traits propres à montrer que la Rome de Marc Âurèle, malgré le progrès que nous avons remarqués avec joie,n'était malheureusement pas encore trop différente de la Rome de Néron, et ensuite indiquer avec une certaine précision jusqu à quel point et dans

RÉSUMÉ DE l'Époque antoiiiiie. 309

quelle mesure le monde païen de Marc Aurèle était inférieur au monde cbrélien d'aujourdbui.

D'abord, dans le sens môme le plus vulgaire du mot, on était moins honnëles gens. Ainsi, bien que celte époque fût passablement avancée en fait de finances, qu'on sût fort bien le prix de l'argent, qu'on n'eût pas autrement goût à le laisser dormir, le crédit ne joue dans la vie d*alors qu'un faible rôle : pourquoi? Parce que la fraude, le manque de parole, la banqueroute étaient trop à craindre: on dit quelquefois aujourd'hui que la Bourse est un coupe-gorge; la Bourse d'alors eût été ulu bien autre coupe-gorge. Au contraire, le dépôt, les périls du déposant, les devoirs do dépositaire jouent dans l'antiquité un très-grand rôle et chez les jurisconsultes et chez les moralistes et chez les satiriques : pourquoi ? Parce que n'osant pas toujours placer son argent, il fallait bien le déposer quelquefois-chez autrui, et que cette marque de confiance que l'on donnait à un ami, on ne la lui donnait qu'en tremblant. Rendre un dépôt I mais dans l'antiquité c*est par excellence le signe distinctif de Thonnète homme. Nier un dépôt, c'est de toutes les fautes pour ainsi dire la plus usuelle et celle contre laquelle les consciences ont le plus besoin d'être prémunies. Bien souvent, faute de trouver parmi les hommes un sûr df^positaire, on le cherchait parmi les dieux; on déposait ses deniers dans un temple. Mais, hélas 1 les dieux furent parfois de mauvais gardiens : « Mars vengeur lui-même s'était laissé voler jusqu'à son casque ; pouvait-il être bon gardien de l'argent d'autrui » T »

i. JEnil multufl in arca

Fiscus, et ad Tigiiem ponendi Gastora nommi.

310 LIVRE YII. — CONCXUSIOlf.

Enfla, le serment, soit en matière de dépôt, soit en toute autre matière, tient une bien plus grande place dans le monde antique que dans le monde moderne: et le serment choisi, recherché, étudié, pour le rendre, le plus qu'il se peut Taire, obligatoire à la conscience d'autrui : pourquoi 7 Parce qu*on ne s'en rapporterait pas volontiers à la simple parole. Et pourquoi, à son tour, le parjure est-il si souvent mentionne^ par les poètes et par les moralistes comme un des crimes les plus usuels de la race humaine ? Parce que le serment fait à des dieux auxquels on ne croyait guère et dont il était bien permis de se moquer, ne pesait pas très-lourdement sur les consciences. Quand par hasard un homme avait un dieu plus sérieux que les autres dieux et qu'il eût craint de blasphi^mer, il gardait au fond de son cœur le nom de cette divinité-là de peur que son adversaire ne le découvrit et ne Tobligeât à jurer par elle ^

On était donc, en ce temps-là, moins honnêtes gens et, de plus, on avait moins de dignité qu'aujourd'hui. J'écris cependant au dix-neuvième siècle et en l'an de grâce 1863, qui, sous ce rapport, n'a pas, si je ne me trompe, de grandes prétentions. Mais enfln, même en notre siècle, on n'est pas mendiant, parasite, chasseur d'héritage, aussi effrontément qu'on l'était au siècle d'or de l'empire romain. J'ai raconté quelque part tous ces faits de mœurs

Ex quo Mtrs uUor galeam quoque perdidit et ret Non potuii servare suas

JOTtoAL, XIV.

Dépôts dans le temple d'Éphèse. Otoo Ghrysost., Oral., XXXI, Rhod., p. 327.

Page 1