‹ Les Apocalypses apocryphes de DanielChapitre 4 sur 29 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Dès que l’homme réfléchit, un des problèmes qui se dressent devant son esprit et réclament le plus impérieusement une solution est celui de sa destinée. A quelque époque de l’histoire que nous le placions et dans quelque lieu de la terre que nous voyions l'être humain chercher à savoir, c’est toujours la grande question de l’au-delà qui le préoccupe. Tous apportent leur réponse à cette question; et pour nous faire une idée quelque peu compiète des diverses solutions qui ont été proposées, les documents les plus variés s'offrent à nos investigations. Mais nous ne devons pas seulement interroger les fondateurs de religion, les philosophes, les savants, les historiens; à côté de cette élite, les conceptions populaires, produit d’une imagination souvent enfantine et terre à terre, n’en ont pas moins une importance capitale à nos yeux.

En effet, lorsque nous rencontrons chez un auteur une réponse au problème qui préoccupait ses contemporains, nous devons nous garder de lui en attribuer à lui seul la paternité. Souvent il n’est qu'un écho des idées qui avaient

cours parmi le peuple, et nos recherches seraient condam-

nées à la plus complète stérilité, si nous ne tenions un

‘grand compte des éléments épars puisés à des sources multiples. Il faut remonter à ces sources, dont la connaissance seule nous permet de porter un jugement sûr et exact, pour nous rendre compte de la genèse, du développement et de l’enchaînement des croyances et des faits.

Nous pouvons admirer le poème du Dante et l’art avec lequel il nous dépeint les tourments des damnés ou la félicité des élus: sa description de l'enfer, du purgatoire et du paradis, prise en elle-même et en tout état de cause, méritera une admiration sans réserve. Mais l’intérêt scientifique grandira bien davantage si nous pouvons savoir à quelles sources le poète a puisé; nous apprendrons par exemple qu'il affecte tel châtiment à telle faute parce qu’il a pris ce renseignement dans une Apocalypse populaire, comme celle de Pierre ou de Paul (1), ou qu’à telle bonne action il attache telle récompense parce que cette notion lui est fournie par l’Apocalypse de la Vierge (2); il empruntera d’autres traits aux Oracles Sibyllins, et, pour parfaire son œuvre chrétienne, il ne craindra pas de solliciter l’aide païenne d’un Virgile ou d'un Homère. C'est dire combien nous attachons de prix à Ja connaissance des croyances populaires relatives à la destinée humaine: les unes ne nous sont conservées que par la seule voie de la tradition orale; il en

(1) Cf. A. Lods, L’Evangile et l'Apocalypse de Pierre, Paris, Leroux, 1893. — Cf. aussi l’Apocalypse de Paul dans Tischendorf : Apocalypses apocry phæ, Lipsiæ, 1866.

(2) Texts and Studies, vol. IT, n° 3 : Montague-Rhodes James, Apocrypha anecdota, Cambridge, 1893, p. 109 ss.

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est d’autres, au contraire, qui nous sont connues par les œuvres apocryphes de tout genre, et principalement par les Apocalypses.

On a peut-être trop dédaigné de telles productions. On s’attachait aux doctrines eschatologiques d'un savant Père de l'Eglise ou aux élucubrations souvent bizarres d’un théologien en renom. Quant aux œuvres populaires, bonnes tout au plus à satisfaire la curiosité du vulgaire, elles ne semblaient mériter à aucun titre d'arrêter l’attention d’un philosophe Depuis quelques années, un revirement se produit. La découverte de plusieurs manuscrits détourne de leurs études traditionnelles un certain nombre de savants. Les Apocalypses surtout commencent à être étudiées avec un soin tout particulier, et les résultats déjà obtenus nous paraissent un encouragement à entrer dans cette voie. Parmi ces Apocalypses, les unes ont été examinées avec le plus grand soin, et il semble vraiment qu’on ait dit le dernier mot à leur sujet. Mais il en est d’autres, fort peu connues jusqu'à présent : quelques-unes d’entre elles seront l'objet de ce présent travail; nous voudrions faire connaître les Apocalypses apocryphes de Daniel.

Dans le vaste champ de la littérature apocryphe, le nom de Daniel occupe une place considérable. Après une étude personnelle sur la littérature daniélique, nous avions concu le projet d'en faire un tableau où nous aurions exposé au lecteur les diverses phases par Îles quelles elle a passé. Il nous semblait également intéressant et facile d'atteindre notre but. Après avoir donné

notre conception du livre canonique de Daniel, nous au-

CARO rions essayé de dire comment ce même livre, chez les Alexandrins, avait subi de très bonne heure des augmentations de texte, et nous aurions étudié au point de vue littéraire les variantes entre la version de Théodotion et celle des Septante. Puis, quittant le domaine de l’Ancien Testament, nous aurions suivi les destinées du nom de

Daniel dans le Talmud, dans le Nouveau Testament,

chez les Pères apostoliques, dans les littératures syriaque, éthiopienne, arabe (1); enfin nous aurions terminé par ce

(1) Dans le Talmud, on attribue à Daniel un rôle de

législateur; en voici un exemple tiré du traité Berakhoth

de Babylone, V, p. 349 : « On doit toujours prier dans une pièce où il y a des fenêtres », comme :il.est dit en Dan., VI, 11 : « Il avait ouvert les fenêtres », etc. — « Pour que l’on sache bien qu’il est inutile de prier toute la journée, Daniel a dit explicitement : trois fois par jour», etc. (cité d’après la traduction française du Talmud par M. Schwab). — Quant au syriaque, il existe à la Bibloth. Nat., à Paris, fonds syriaque, n° 276, 1°,. un traité d’astrologie intitulé : Prédictions du prophète Daniel, en carschouni. Mais c’est l’arabe qui nous offrira la plus riche

moisson d'œuvres apocryphes portant le nom de Daniel;

voici les principales, en manuscrit, à la Biblioth. Nat. : Ne 150,2», fol. 14 : Explication de la vision que le prophète Daniel raconta à son disciple Esdras, et indication de ce qui doit arriver aux enfants d’Ismaël et d’Agar la Copte. — N° 153, 400, fol. 461" : Sermon d’Anbâ Athanase sur ce que le prophète Daniel lui révéla en songe. — N° 170, 120, fol. 171: Explication de la quatrième vision de Daniel. — N° 2602, 4, fol. 56% : Traité d’astrologie fondé sur les doctrines d'Hermès le Sage, de Daniel, de Dsou’l-Qarnaïn Alexandre. — No 2633 : Traité de divination, attribué au prophète Daniel, indiquant les pronostics qu'on peut tirer

qui fait l’objet propre de notre étude, les Apocalypses de Daniel, genre tout particulier, côté entièrement nouveau de la littérature daniélique.

Ainsi concue, notre étude réclamait des connaissances et des facultés qu'on ne saurait exiger d’un candidat au baccalauréat en théologie ; il eût fallu étudier les langues éthiopienne, talmudique, arabe, arménienne et copte. Le temps et les moyens dont nous disposions ne nous permettaient pas de tenter une pareille entreprise. Il fallut restreindre notre sujet à des limites bien déterminées. C’est alors que notre cher maître, M. A. Carrière, nous proposa d'étudier les Apocalypses apocryphes de Daniel. Ainsi réduit, le champ de nos investigations ne laissait pas d’être encore suffisamment vaste. Il exigeait la connaissance de langues dont l'étude ne rentre pas dans le cadre ordinaire de la discipline théologique, mais qui pouvaient tenter la curiosité d’un jeune théologien, désireux avant tout de s’instruire.

Les Apocalypses apocryphes de Daniel, que nous connaissons. sont au nombre de neuf : une en persan, une en copte, une en arménien et six en grec. Sauf la persane, ces Apocalypses n’ont encore été l'objet d’aucune étude spéciale ni d'ensemble. L’Apocalypse copte a été imprimée par Woide dans son Appendix ad editionem N. T. græci e codice alexandrino, Oxford, 1799, in-fol., p. 140 ss. Cette même Apocalypse se trouve en

du tonnerre et des éclairs. — No 2735, 2°, fol. 7 : Traité imprimé dans lequel un Juif de Constantinople parle de la venue du Messie et de la prophétie de Daniel, etc.

ISAETS NS manuscrit à ia Bibliothèque Nationale, fonds copte, n° 58. L'Apocalypse arménienne a été éditée par le P. Gr. Kalemkiar, dans: Wiener Zeitschrift für die Kunde des Morgenlandes, VI Band, 2 Heft, Vienne, 1802, p. 109 ss., d’après trois manuscrits. Les Apocalypses grecques ont été en partie éditées par Tischendorf, dans la préface de ses Apocalypses apocryphæ, p. XXX ss., mais il ne donne pas le texte en entier ; l’un des manuscrits est à la bibliothèque de Saint-Marc, à Venise et vient d’être édité par M. Klostermann ; deux autres manuscrits sont à la Bibliothèque Nationale de Paris, sous les numéros 2180 et 947. Vienne possède deux manuscrits d’une Apocalypse grecque de Daniel. La bibliothèque de Saint-Marc, à Venise, possède encore deux oracles sur les iles de Crète et de Chypre, attribués à Daniel. A. Vassiliev a édité trois textes d’Apocalypses de Daniel ; nous y reviendrons ultérieurement. Enfin l'Apocalypse persane a été étudiée par M. James Darmesteter, dans le 73° fascicule de la Bibliothèque de l'Ecole des

Hautes Etudes (Mélanges Rénier, p. 405 ss.). Elle fait

partie d’une Histoire de Daniel apocryphe, qui a été éditée en entier par M. Zotenberg, en persan, avec traduction allemande en regard du texte, dans l’Archiv für wissenschafiliche Erforschung des Alten Testaments, 4 Heft., Halle, 1860, p. 385 ss. |

Comme ces ouvrages n’ont pas encore paru en français, au lieu de longues analyses et de fastidieuses dissertations, nous croyons préférable de faire connaître les textes eux-mêmes. Nous donnons donc la traduction en

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