APOCALYPSE D'ESDRAS
V Apocalypse d'Esdras, connue dans la littérature éthiopienne sous le nom de Premier livré d'Esdras et dans la littérature latine sous celui de Quatrième livre d'Esdras, fut composée ep grec, à une époque que j'essaierai de déterminer plus loin (i). La version grecque, aujourd'hui perdue, mais qui a servi de modèle à toutes les autres, est citée pour la première fois, d'une manière certaine, par Clément d'Alexandrie, de 150 à 190 ap. J. C. {Stromates, m, 16), qui nomme Esdras le Prophète : le passage est imité du verset 35 du chap. IV. S. Hippolyte, mort en 235, dans son traité TTEpi Tou iravxdç, a Utilisé notre apocryphe et V Apocalypse
(i) L'opinion de Vence (ap. Migne, Dictionnaire des Apocryphes^ Paris, 1856, 3 V. g. in-8, col. 569-570) d'après laquelle cet ouvrage aurait été écrit en hébreu par un chrétien puis traduit en grec, est aujourd'hui complètement abandonnée. De même celle de Whiston (ap. Fabriciu5, Codex Pseudepigraphus Veteris Testamenti, Hambourg, 1713-1723, a V. pet. in-4, t. II, p. 174) de Morin (ap. Laurence, Primi E\rx îibri^ Oxford, 1820, in-8, p. 280) et de D. Calmet (ap. Mjgne, ap, laitd, t. II, col. 579) qui ont soutenu les mêmes erreurs.
de saint Pierre pour décrire la vie future ; particulièrement la contemplation par les méchants des tourments qu*ils auront à subir ; l'office des anges qui y président, Timpossibilité de l'intercession. C'est aussi sur ce dernier point qxie V Apocalypse d^Esdras fait autorité dans les Constiiùfions apostoliques (ii, 14) : ce recueil cite encore texlaeUement (viii, 7) un autre passage (Esdras, viii, 23) sur l'intercession épiscopale en faveur des énergumènes. A l'aide des versions qui vont être citées, M. Hilgenfeld a essayé de reconstituer le texte grec perdu (i), mais ce travail témoigne plutôt de l'habileté et des connaissances de l'auteur, qu'il ne nous fournit une base sérieuse d'études. Il existe encore en grec, sous le nom à^ Apocalypse d* Esdras y une apocalypse qui offre quelques ressemblances avec celle-ci (2), j'aurai occasion d'en parler ailleurs à propos d'une autre apocalypse éthiopienne attribuée à Esdras.
Parmi les traductions de la version grecque aujourd'hui perdue, il faut citer en première ligne la version syriaque dont un manuscrit unique existe à la Bibliothèque ambrosienne de Milan. Le texte a été publié par Ceriani (3) qui, deux ans auparavant, avait donné une version latine (4) : celle-ci a été reproduite avec des corrections par Hilgenfeld (5). Elle date peut-être de la même époque que la version des livres orthodoxes.
(i) Messias ludœorum, Leipzig, 1869, m-8,p. 56-115.
(2) Publiée par Tischendorf, Apocalypses Apocryphœ. Leipzig, 1866, in-8, p. 24-55. Cf. Van der Vlis, Disputatio critica de E^rof libra Apocrypko, Amsterdam, 1859, P- 5"9«
(3) MonumentA sacra et profana^ t. V, fasc. i, Milan, 1868.
(4) Monumenta sacra et profana, t. I, fasc, 11, Milan, 1866.
(5) Messias Judceorum, p. xxxvi-xxxviii, et 3ia-a6i.
La version éthiopienne appartient à la première période de la littérature gheez; le texte fut publié pour la première fois par Laurence (i), avec une traduction latine, une traduction anglaise et une comparaison avec la version latine et la première version arabe. Le texte est très défectueux, comme toutes les autres publications du même auteur. Des variantes recueillies par Dillmann furent données par Ewald (a), et d'autres, d'après un manuscrit de Paris par H. Zotenberg (3). La version latine de ♦Laurence fut insérée dans le Messias Judasorum (p. xxxii-xxxv, 262-332) de Hilgenfeld avec les corrections de Praetorius. Ce dernier donna deux fragments du texte (chap. i et commencement du chap. xii) dans sa chrestomathie éthiopienne (4), Enfin le livré d*Esdras fut publié d'une façon définitive, d'après dix manuscrits (sur vingt existant en Europe) par M. Dillmann, dans le volume d'Apocryphefe paru après sa mort (5). Cest le texte quej'at suivi dans ma traduction (6).
La première mention du livre d'Esdras qu'on trouve dans la littérature éthiopienne est fournie par une des prières du lundi de VOrganon Dèngél^ composé
(i) Primi E\rx lihri versio athiopica, Oxford, 1820, in-8. (3) Das vierte E\rabuchy Gœttingen, 1863, in-8, p. 93-100.
(3) Catalogue des manuscrits éthiopiens de la Bibliothèque na^ tionale, Paris, 1877, in-40, p. 48-50.
(4) ^thiopische G/'/ïwwa/i*,Karlsruhe,i886,ia-i6, Chrestp. 41-45.
(5) Vfteris Testamenti athiopici tomus quintus quo continentur libri apocryphi, Berlin, 1894, in-40,p. 152-193.
, (6) L'article consacré à l'apocalypse d'Esdras par Goldschmidt dans sa Bihliotheca œthiopica (Leipzig, ^893, in-S» p. 31-33), est absolument incomplet. Il mentionne une traduction allemande de R. Clemens {Das vierte Buch E^ra^ Stuttgart, 1850) que je n'ai pas eue sous les yeux.
d'après Bruce (i) en 1440, par Abbâ Georges TArménien, sans doute Georges de Sadamant. La prière du lundi commence ainsi (2):
« Ouvre ma bouche pour célébrer la virginité de la Mère de Dieu comme tu as ouvert la bouche d'Esdras qui, pendant quarante jours, ne prenait pas de repos, continuant d'écrire les paroles de la loi et des prophètes, que Nabuchodonosor, roi de Babylone, avait brûlées. » (Cf. xiv, vers. 50 et suiv.).
On trouve dans la prière du jeudi (3) :
« Esdras Soutâel, trente ans après que les villes d^lsraël furent détruites et les fils de Sion emmenés en captivité, commença à se lamenter sur Sion (cf. i, 1). Comme il pleurait très amèrement sur la consignation de la loi et la captivité des lévites, Sion s'oflrit à lui sous l'apparence brillante d'un soleil de rayons et les fondements des montagnes furent ébranlés pendant qu'elle parlait (iv, vers. 25, 38). Esdras fut consolé par la vue de la splendeur de cette gloire qui entoure ta ressemblance figurée, ô Vierge. »
Dans un recueil d'hymnes de la Bibliothèque de Berlin, M. Praetorius a relevé le passage suivant (4).
« Comme le prophète Esdras l'annonce dès l'origine, les temps de ce monde se hâtent de passer ; il
(i) Voyage aux sources du Nil, Paris, 1790, 5 v. in-40, t. I, p. 571. C'est par erreur que Laurence {Primi E^rœ libri, p. 306, suivi par Hilgenfeld {Messias Judœorum^ p. xxxvi) fait dire à Bruce que cet ouvrage date de 1340. Cf. sur cet ouvrage Ludolf, Historia âthiopica, Francfort 1680, in-8°,l. 111,4, 47 : Commentarius ad his' ioriam, p. 346.
(a) Laurence, Primi E\rœ lihri, p. 306 ; Hilgenfeld, Messias /«daorum, p. xxxrv.
(3) Laurence, Op, laud. p. 306: Hilgenfeld. Op. laud, p. xxxnr-
(4) Hilgenfeld, Op, laud. p. 35.
ne peut pas porter parfaitement Tespoir des saints (Cf. II, vers. 26 et 27).
4c Esdras dit : Raconte à ton serviteur par qui tu visites le monde. Il lui répondit : Je te le dirai : d'abord par l'Homme, ensuite par moi-même. Esdras a donc prédit la naissance d'un Christ d'une vierge (chap. m, 56, IV, 1).
« Paix soit à Esdras, origine de Toctateuque, le maître, le canal de la source de sagesse ; il a bu de l'eau de science dont la. couleur est de feu ; il a écrit 94 livres en quarante jours : il n'a jamais cessé de dire leurs paroles. » (xiv, vers. 39).
Nous possédons deux versions arabes indépendantes l'une de l'autre ; Tune d'elles existe à Oxford et au Vatican ; c'est d'après le premier manuscrit qu'Ockley fit une traduction anglaise qui parut dans le tome IV de W. V^histon, Primitive Christianity reviv'd (Londres, 1711). Le texte fut publié avec une traduction allemande et des notes par Ewald (i) : cette édition fut l'objet de remarques par Steiner (2). Une version latine revue par ce dernier fut insérée par Hilgenfeld dans son Messias Judxorum (3). Cette version est plus développée et plus exacte que l'autre : elle se rapproche davantage de l'éthiopien et par conséquent du grec.
L'autre version arabe, également dérivée du grec,
(i) Das vierte Êj^rabuch, Gœttingen, 1863, in-40. C'est cette version que je désigne dans les notes par arabe. ^
(2) Der arahischen Aus\ug des Propheten Esra nehst Berichtigungen ^u der arahischen Uebersei^ungy Zeitschrift fur wissensehaJFtliche Théologie, 1868, t. IV, p. 396 et suivantes. Fabricius s'était déjà servi de ce texte dans les notes de la version latine. Codex pseudepigraphiis novi Testamenti, t. II, p. 193-307.
(3) P. xxxi-xxxii, 323-377.
6 LES APOCRYPHHS ÉTHIOPIENS
existe au Vatican et en extraits à Oxford. Le texte entier fut publié complètement avec une traduction latine par Gildemeister (i). Les extraits avaient été ajoutés par Ewald à son édition (a). Cette version est très libre et souvent abrégée : elle présente parfois des lacunes.
Enfin, pour compléter la liste des versions orieur taies, il me reste à en signaler deux en arménien. L'une, dérivée du syriaque, fut imprimée dans la Bible arménienne parue à Venise en 1805 ; une version latine, due à Petermann, fut insérée par Hilgenfeld dans le Messias Judxorum (3). L'autre, traduite du latin, se trouve dans la Bible arménienne d'Uskan(4).
La version latine, dérivée du grec comme les précédentes, forme à elle seule une classe particulière, elle-même subdivisée en deux groupes, suivant la provenance des manuscrits : le groupe espagnol et le groupe français. C'est le premier qui renferme le texte le plus ancien (5). Cette version renferme, de plus que les autres, quatre chapitres additionnels : deux au commencement et deux à la fin. La langue est souvent incorrecte et rappelle le style grossier et barbare, de Commodien et de Potamius. Ce (ut longtemps la seule connue, avec une des versions arabes : elle a été publiée souvent : je ne citerai que l'édition
i) Esdrœ liber quartus arahice, Bonn, 1877, in-4». C'est celle que je désigne dans les notes par arabe^.
(3) P. xxxv-xxxvi, 378-433.
(4) Amsterdam, 1656, in-40 : Pétersbourg, 1815, in-40. Cf. Gildemeister, Esdrœ liber quartus ^ p. 43.
(5) Cf. Bensly et James, The fonrth beok of, E\ra^ Cambridge, 1893, in-8, p. XLiv-LXiii.
de Fabricius (i), de Sabatier (2), de Lefèvre (3), de Volkmar (4) et de Hilgenfeld (5). Une traduction française, remplie de fautes, fut insérée par Mignè, dans son Dictionnaire des Apocryphes (6) ; on y trouve reproduites (col. 569-580) les observations de Vence et de D. Calmet qui n'ont aujourd'hui aucune valeur. Mais dans toutes ces éditions, le texte était incomplet : le chapitre vu présentait une longue lacune entre les versets 35 et 36. Elle venait de ce qu'à une époque assez ancienne, on avait arraché un feuillet d'un manuscrit (Bibliothèque nationale, i^* latin II 505) prototype des autres, parce qu'il contenait un passage hostile aux prières pour les morts. Mais M. Bensly qui avait fait de cet apocryphe une étude approfondie, découvrit à Amiens un manuscrit indépendant de celui de Paris et renfermant le passage supprimé. Plus tard, M. S. Berger constata qu'il existait dans un manuscrit de Léon (7). M. Bensly fit l'histoire de sa découverte dans un travail spécial (8) et préparait une édition du texte complet quand il mourut. Son œuvre fut achevée par M. James (9) et
(i) Codex pseudepigrapkus veteris Tesiamenii^ t. II, p. 195-307. (s) Bihliorum sacrorum latinœ versiones antiquœ, t. III, Reims.
(5) Bihîia sacra vulgatœ editionis^ Paris, 1838, iii-8, p. 959-978^
(4) E\ra propheta^ Tubiagen, 1863, in-80. p. 3-213.
(5) Messias Judasorum^ ,1^. 114-311. .
(6) Tome I, col. 579-648. Sur les autres versions en langues modernes, cf. Gildemeister, Esdrœ liber quartus, p. 42.
(7) Notice sur quelques textes latins inédits de l'Ancien Testa" mentf Notices et Extraits des manuscrits^ t. XXXIV , a* partie, p. 90.
(8) The missing Fragment of the fourth hook of Es^ra, Cambridge, 1875.
(9) The fourth hook of E\ra, forme le a« fascicule du tome HI
c'est d'après cet excellent ouvrage que j'ai cité la version latine et traduit dans l'appendice les chapitres additionnels.
On a cru retrouver dans Tertullien {De prœscriptione hxreticorum, 3; De cul tu fœminarum^ i, 3 ; Adversus Marcionem^ iv, i6), dans S. Cyprien (Liber apologeli- ' eus ad Demeirianum)^ des traces d'imitation ou d'emprunts de la version latine; mais les expressions de ces passages sont trop vagues pour qu'on puisse conclure à des relations directes. Il en est de même de quelques passages de Commodien {Insiruciiones, 11, i ; Carmen apologeticum, v, 941 et suiv.) qui présentent des ressemblances moins vagues : mais il y a plutôt lieu de croire que Commodien a connu une tradition qui lui est commune soit avec l'auteur, soit avec le traducteur de l'Apocryphe. En réalité, c'est dans S. Ambroise qu'on rencontre pour la première fois, et d'une façon certaine, des citations du pseudo-Esdras qui y est nommé (i). Si l'on tient compte que les derniers chapitres xv et xvi, étrangers au texte primitif, font allusion à des événements qui datent de 263 après J. C, comme Gutschmid paraît l'avoir démontré, et furent d'abord écrits en grec et en Egypte, on placera dans le premier tiers du iv« siècle la date de la version latine qui avait acquis au temps de S. Ambroise assez d'importance pour être citée par lui.
de la collection d*Ârmitage Robinson. Texis and Studies^ Con» irihutions to hihlical and patristic Literature,
(i) De bono mortis ch. x = Esdr. vu, 32, 33 ; ch. vu = E. VII, 91-101 ; ch. XII := E. vu, 36, i^\ De Spiritu sancto ch. II, § VI = Esd. VI, 41; De excessu Satyri, i, a = Esd. x. 6-24; -Eptstola ad Horontianum^ Ep. xxxiv = Esd. m 5, tu, 78 ; Commentar, in Lucanty i, 6o=Esd. vu, 28, 30. Cf. James et Bensly. Jhe fourtk book, p. xxxii.
On a vu que cet apocryphe est mis sous le nom d'Esdras : il est inutile de s'arrêter à démontrer la fausseté de cette attribution; le livre est regardé comme apocryphe par l'église catholique elle-même ; mais quelques exégètes ont cru que le nom d*Esdras devait être remplacé par Salathiel. Le principal argument invoqué à l'appui de cette opinion (i) est que la version latine (m, i) commence par ces mots : Moi^ Salathiel^ qui suis Esdras (Ego Salathiel qui et Ezra :) de même la version syriaque (i, i) ; la version éthiopienne (i, I : Moi Soutael qui suis appelé Ezra). Le nom d'Esdras proviendrait d'une glose maladroite introduite dans le texte ou du remaniement d'un compilateur qui aurait choisi pour désigner l'auteur de l'apocryphe le nom le plus connu. Mais la version arabe* porte : Moi, Ezra, nommé Chalâthyâl (i, i) et la version arabe* : Esdras, fils de Salathiel (El Azir fils de Sâlâthyal). Je serais tenté d'admettre, en présence de toutes les variantes, cette dernière leçon comme la vraie, d'autant plus que, dans la Chronique de Jean de Nikiou (2), nous trouvons « Zoroubâbel qui est Esdras », et que d'un autre côté par II Esdras, ch. II, § 1, nous savons que Zorobabel était fils de Salathiel.
(i) Cf. particulièrement Kabisch {Das vierte Buch Esra^ Gôttingen, 1889, iii-8<>, p. 6-11) dont les arguments ont été résumes et les conclusions adoptées par E. de Faye (Les Apocalypses juives, Paris, 1892, in-80, p. 103, note).
(a) La chronique de Jean, évêque de Nikiou, éd. et traJ. Zotenberg. Paris, 1883, in-40, ch. li, texte p. 49, trad. p. 371.
lO iES APOCRYPHES ETHIOPIENS
Le corps même de l'apocryphe se compose des chapitres iii-xv de la version latine, qu'on retrouve dans toutes les versions orientales : en voici le résumé.
Vision L La 30^ année après la prise de Jérusalem, Esdras, le même que Salathiel, se trouve à Babylone, et réfléchissant sur les malheurs de son peuple, rappelle à Dieu qu'il Tavait choisi entre tous, et que, pourtant, il Ta livré à ses ennemis dont l'impiété et les péchés surpassent les siens. L'ange Uriel lui apparaît et lui montre par plusieurs exemples qu'il ne saurait résoudre ce difficile problème; pour calmer son désespoir, il lui conte l'apologue de la mer et de la forêt. Il conclut en disant que les derniers temps ne sont pas encore arrivés. A de nouvelles interrogations d'Esdras, il répond par la description des signes qui annonceront la fin du monde, et lui prédît qu'il' fera de nouvelles révélations après un nouveau jeûne de sept jours. Esdras transmet cette réponse au chef du peuple, Feltyâl, qui est venu le consulter (chap. l-iii, 19).
Vision IL Au bout du temps prescrit, Esdras reprend le cours de ses pensées et revient sur cette question; Pourquoi Dieu a-t-il abandonné le peuple qu'il avait choisi entre tous ? De nouveau, l'ange lui prouve par des exemples qu'il ne saurait pénétrer les desseins de Dieu. 11 lui explique seulement que le jugement aura lieu en même temps pour les générations successives, d'abord par le Fils de l'Homme, puis par lui-même. Il complète ensuite la révélation des
signes faite précédemment : ce sont ceux qu'on rencontre dans les ouvrages de ce genre : le son effrayant delà trompette, les naissances prodigieuses ;les tremblements de terre, l^apparition d'Hénok et d'Elie. 11 ajourne ensuite Esdras à une semaine plus tard pour de nouvelles révélations plus importantes (ch. m, 20 — IV, 34).
Vision III. Ce temps écoulé, Esdras rappelle à Dieu la création du monde faite en vue du peuple qu'il devait se choisir et que cependant il abandonne aux autres nations. L^ange lui répond par une figure : le bonheur ne peut être atteint qu'après des épreuves et des peines. Ceux qui succombent sont ceux qui ont méconnu la loi de Dieu. Il revient ensuite aux scènes du dernier jour, objet des précédentes interrogations d' Esdras : le Messie viendra sur la terre, précurseur du dernier jugement présidé par le Très Haut. Esdras fait alors cette objection ; Combien peu seront sauvés I... A quoi l'ange répond par une comparaison : L'or est moins commun que tous les autres métaux ; il est cependant le plus précieux : le petit nombre des élus vaut mieux que la masse des condamnés. — Alors, réplique Esdras, pourquoi créer l'humanité puisque sa plus grande partie doit périr ?... L'ange lui objecte que ceux qui périssent succombent par leur propre faute, pour n'avoir pas observé la loi qu'ils connaissaient (ch. iv, 39 — vi,39).
On doit remarquer, dans le récit de la création, la part faite au Verbe en qualité de démiurge : c'est déjà un exemple d'influence philonienne relative au Logos, et c'est dans le même esprit que le Verbe est représenté dans VEptire aux Hébreux.
Esdras demande ensuite des explications sur le sort des âmes après la mort. Celles des méchants su-
bissent sept châtiments ; celles des bons reçoivent sept sortes de récompenses pendant sept jours, après quoi elles rentrent dans les demeures d'où elles ne sortiront que pour le jugement (ch. vi, 40-66). Esdras veut ensuite savoir si l'intercession sera admise à ce moment. La réponse de l'ange est négative : c'est ce passage qui, au moyen-âge, fut supprimé dans un des manuscrits de la version latine, comme contraire à la doctrine catholique de la prière pour les morts. On en retrouve l'influence jusque dans le Qorân^ Sourate xxiii, 703 : Lorsque la trompette (du jugement dernier) sonnera, il n'y aura plus de lien de parenté entre les hommes; les liens de parenté n'existeront plus. On ne se fera plus de demandes réciproques. — Sourate lxxx, 33-37 : Lorsque le son assourdissant de la trompette retentira, le jour où l'homme fuira son père et sa mère, sa compagne et ses enfants, ce jour-là, tout homme souffrira à sa propre occupation — Sourate lxxv, ii, 19 : Cest le jour où une âme ne pourra rien pour une âme ; ce jour-là, tout sera dévoilé à Dieu.
A une objection d'Esdras qui rappelle l'intercession d'Abraham, dje Josué, d'Elie, etc., l'ange répond qu'elle s'est produite quand les temps n'étaient pas accomplis, avant l'apparition du Très-Haut comme juge suprême. Esdras reprend ses imprécations contre la vie qui ne doit aboutir qu'à une destruction presque générale ; l'ange le réfute par les mêmes arguments que plus haut et finit par le convaincre de la miséricorde et de la clémence de Dieu (vi, 67-viii, 3). Toutefois, cette pensée d'une création à qui le Seigneur a donné la vie pour l'anéantir ensuite, tourmente toujours Esdras : il adresse au Très-Haut une prière pour que le Seigneur pardonne aux coupables
LES APOCRYPHES ETHIOPIENS l)
en considération des justes parmi lesquels lui-même est rangé. Cette prière est repoussée par l'argument de la liberté dont les hommes, en majeure partie, se sont servis pour offenser Dieu (viii, 4-61).
Vision IV, Esdras revient sur l'époque du jugement. Le Seigneur lui répond que les signes Tannonceront, que le moment est proche, que la plus grande partie des hommes périront, qu'il aura encore une révélation s'il continue de jeûner et de prier pendant sept jours. Alors lui apparaît une femme qui a été stérile pendant trente ans ; puis elle a eu un fils qui est mort le jour même de son mariage ; elle ne peut, malgré les efforts d'Esdras, se consoler de sa perte. Tout à coup, elle fait place à une ville immense. L'ange explique que cette double apparition représente la Jérusalem terrestre et la Jérusalem céleste : les trente ans de stérilité sont les 3000 ans qui se sont écoulés jusqu'à la construction du temple ; le fils représente l'institution . des sacrifices par Salomon;sa mort, la ruine de Jérusalem qui sera remplacée par la Jérusalem céleste (ch. viii, 6i-x, 60).
Vision V. Le lendemain, Esdras voit un aigle à trois têtes, six paires d'ailes et quatre paires d'ailerons, qui régnent successivement sur toute la terre. L'aigle est l'empire romain, le quatrième des animaux mystiques apparus à Daniel {Daniel^ ix, 39-40). L'interprétation la plus vraisemblable est celle-ci : les six paire d'ailes représentent les six premiers Césars; César, Auguste, qui règne plus longtemps que les autres (xi, 16; xii, 15), Tibère, Caligula, Claude et Néron ; les quatre paires d'ailerons : Galba, Othon, Vitellius et Nerva ; les trois têtes: Vespasien, Titus et Domitien. Cet aigle disparaît devant le lion qui figure le Messie. Après les explications données par
l'ange, le peuple, inquiet de ne pas voir Esdras, vient le trouver et se plaint de son abandon : le voyant le renvoie de nouveau à sept jours.
(^ette vision de l'aigle, qui nous permet de fixer avec certitude l'époque de la composition du livre, a été l'objet de discussions sans fin. Volkmar, le premier, a fait faire un grand pas à la question en montrant (i) qu'il fallait compter par paires d'ailes (ou d'ailerons) et non par ailes : un oiseau volant d'ordinaire avec ses deux ailes. Cette judicieuse remarque exclut les hypothèses de Hartwig (2), de Le Hir (3) et de Gutschmid (4) qui nous mèneraient jusqu'à Caracalla, en suppritiiant, il est vrai, Galba, Othon, Vitellius et Albinus. Il est inutile de s'arrêter aux explications de Laurence (5) qui retrouve les ailes et les têtes de l'aigle dans les rois de Rome, les prétendants à la tyrannie comme Sp. Melius, M. Manlius et les triumvirs : il fut suivi par Van der Vlis (6) et Liicke (7), et il n'y a pas à faire plus dé cas des opinions de Hilgenfeld qui y
(i) Das vierte Buch Esra und apokalyptische Geheimnisse aberhaupt, Zurich, 1858, in-S^. On trouvera dans Hilgenfeld, Mes. stas Judœoruntf p. 54-61, la liste des interprétations antérieures à 1869 ; je n'ai cité que les principales.
(a) Apologie der Apokalypse wider fahchen Tadeî und fahches Loh^ t. IV/ Chemnitz, 1783, p. an et suiv.
(3) Etudes bibliques, t. I, Paris, 1869, p. 139 et suiv.
(4) Die Apokalypse des Esra und ihre spœteren Bearbeitungen dans ses Kleine Schriflen, t. IT, Leipzig, i8ço, in-80, p. 240-258. Gutschmid considère la vision de l'aigle comme une interpolation.
. (5) Primi E^rœ libri, p. 312-117.
(6) Disputaiionem criticam de E^rœ libro apocryphe^ Amsterdam, 1839, p. 179 et suiv.
(7) Versuch einer voUstundigen Einleitung in die Offenbarung des Johannes^ Bonn, 1852, in-80, p. 203 et suiv.
vit successivement la dynastie des Ptolémées (i), puis celle des Séleucides (2). Ewald se rapprocha davantage de la vérité en plaçant la composition du livre (et la vision de l'aigle) sous Titus (3). L'opinion de Volkmar, la plus vraisemblable grâce à sa découverte, fut suivie par Colani (4), Langen (5) Vernes (6) Renan (7) et Batiffol (8). Ce dernier admet cependant qu'elle pourrait remonter à Domitien, ce qui est aussi l'opinion de Kabisch qui en fait un écrit indépendant, œuvre d'un zélote, vers 90 (9). Dillmann, qui partage l'opinion de Volkmar, croit que si la vision de l'aigle fait partie du livre, l'interprétation a été interpolée (10).
Vision VI. Au bout de sept jours, Esdras voit sortir de la mer un homme contre lequel se ligue une foule venue des quatre vents du ciel : il se réfugie sur une montagne et extermine ses adversaires par le feu qui sort de sa bouche. Ceux-ci détruits, une foule de gens se réfugient vers lui. L'ange explique à Esdras
(i) Die judische Apokalyptik in ihrer geschichtlichen Entwickelungy léna, 1857, iii-80, p. 187-343.
(3) Die Propheten Esra iind Daniel und ihre neuesten Bearheitungen. Halle, 1863, iii-80.
(3) Geschichte des Voîkes Israël, t. VII, Gœttingen, 1859, in-8«, p. 63-69 ; Das vierie E^i^rabuc/t, p. 9-20
(4) JisuS'Christ et les croyances messianiques de son temps, Strasbourg, 1864, in-80, p 34.
(s) Das Judenthum in Palestina \ur Zeit Christi, Fribonrg en Brisgaïf, 1866, iii-80, p. ii3 et suiv.
(6) Histoire des idées messianiques, Vrus^ 1874 in-8. p. 375-381.
(7) V Antéchrist, Paris, 1873, in-80, p. 4'^8.
"(8) Anciennes littératures chrétiennes, Paris, 1897, in-13, p. 58.
^9) Das vierte Buch Esra, p. 158-165 ; suivi par R. de Paye, Les Apocalypses juives, p. 14-30.
(10) Ueher das Adlergesicht in der Apocalypse des Esra, Berlin, x888, in-80.
l6 LES APOCRYPHES ÉTHIOPIENS
que rhomme sorti de la mer est celui qui est mis en réserve par le Très-Haut pour régner sur le monde nouveau ; que les peuples réunis contre lui seront exterminée par lui des hauteurs de Sion ; qu'il rassemblera les neuf tribus d'Israël, déportées par Salmanasar et revenus au culte de la Loi (ch. xin).
Esdras reçoit de Dieu Tordre d'écrire, avant d'être enlevé au ciel, la Loi qui avait disparu, et les révélations dont lui-même a été favorisé. Il réunit des scribes qui, par la grâce divine, viennent à bout de leur tâche en quarante jours. Les dates qui terminent le livre varient avec les versions et ne me paraissent pas pouvoir, en l'absence de l'original, être prises, comme Ta fait Gutschmid, pour base de recherches sur la composition du livre.
. La croyance d'après laquelle les livres de l'ancienne Loi, détruits par Nabuchodonosor, auraient été dictés par Dieu à Esdras et -sauvés ainsi de l'anéantissement se répandit grâce à cet apocryphe. On la retrouve dans saint Irénée (ni, 21-2) reproduit par Clément d'Alexandrie (Strontates, i, 22), dans Tertullien {De culiu fœminaruniy i, 3), mais l'apocryphe lui-même n'est pas nommément mentionné comme dans les auteurs qui suivent, et l'on est fondé à conclure de l'ensemble des citations qu'il s'agit d'une légende d'origine rabbinique, reproduite indépendamment par chacun de ces écrivains. Au contraire, c'est bien du pseudo Esdras que la tient Priscillanus [De fide et apocryphiSy cité par Bensly et James, p. xxxv), et saint Jérôme {Adversus Helvidium) la regarda comme possible : il était cependant un adversaire de l'authenticité de ce livre, comme on le voit dans sa polémique avec Vigilance : celui-ci s'était appuyé sur notre apocryphe pour combattre les prières pour les morts
(Cf. la préface d'Esdras et Néhémie adressée à Domnion et Rogationus) dans la Biblia sacra, éd. Lefèvre, 1838, p. xLviNXLviii).
Il semble, d'après le résumé qui précède, qu'on ne saurait avoir de doutes sur Tunité de composition de cet apocryphe : les interrogations et les visions se succèdent naturellement et dans un ordre régulier. En général, du reste, l'unité de cet ouvrage a été admise^ sauf par un groupe qui détache la vision de l'aigle (Noack, Gutschmid). Toutefois Kabisch a déployé la plus grande ingéniosité pour arriver à disséquer l'Apocalypse d'Esdras, et il est arrivé à des résultats qui tiennent plus de la divination que de la critique. Ces résultats adoptés par de Paye sont les suivants. Le 1V« Esdras se compose : i^ de l'apocalypse de Salathiel écrite à Rome vers loo après J.-C. ; a» une apocalypse eschatologique d'Esdras, écrite à Jérusalem vers 31 avant J.-C. ; ^^ la vision de l'Aigle composée par un zélotevers 90 après J.-C. ; 4° la vision du Fils de THomme de l'époque de Pompée, écrite à Jérusalem ; 50 un passage d'Esdras, vers 100 après J.-C, enfin 6° diverses additions dues au compilateur définitif, un zélote, qui écrivait vers 120 après J.-C.
La vision de l'aigle, partie intégrante du livre, nous permet de la dater de l'an 97 environ (avènement de Nerva) et comme on le reconnaît par les idées et les tendances, il fut écrit en grec par un Juif alexandrin qui voulut imiter le livre de Daniel et vit dans les débuts troublés du règne de Nerva le temps destiné à venger le peuple de Dieu. 11 est bien entendu que quelques retouches ont pu être faites au livre quand il fut adopté par les chrétiens.
l8 LES APOCRYPHES ÉTHIOPIENS