‹ Les Apocryphes éthiopiens, Volume 9Chapitre 3 sur 95 · IV · texte numérisé non relu

IV

On a va plus haut que la version latine diffère du groupe oriental (et aussi de l'original grec) par l'addition de quatre chapitres supplémentaires (i et ii, xv et xvi) dont il reste à chercher la provenance.

Le premier groupe (i et ii) paraît avoir été écrit en Egypte à une date plus récente que l'Apocalypse qui y est imitée : on y trouve les traces d^influences d'écrits chrétiens, comme l'Evangile de Mathieu, de Luc, FApocalypse, le Pasteur d^Hermas, et surtout il atteste de nombreux rapports avec un autre apocryphe récemment découvert en copte et dont nous ne connaissons que des fragments : V Apocalypse de Zephanias. C'est sous cette forme, et sans doute dans sa composition originale, l'œuvre d'un chrétien. Elle est dirigée contre les Juifs partisans de l'ancienne Loi et^ qui ont méconnu la nouvelle. Assur, qui donne asile aux méchants, rappelle la protection accordée aux Juifs, soit dans les petites cours syriennes où abondaient les prosélytes, soit chez les Perses : peut-être doit-on l'entendre des colonies juives établies en Babylonie. Il est impossible de fixer l'époque de la rédaction de ce fragment et la tentative de Gutschmid pour la placer au temps de Sévère est plus ingénieuse que solide (i).

Les chapitres xv et xvi présentent dans le groupe français une recension plus ancienne que le groupe

(i) Cf. Liicke, Die Offenhaning des Johannes, p. i86«si3 : Gutschmid, Kleine Schriften^ t. II, p. 333 et suivantes : Bensley et James, The fourth book of E^ra, p. 79.

espagnol (i); ils forment d'ailleurs un tout spécial composé, d'après Thypothèse fort vraisemblable de Gutschmid vers 268, au moins dans la dernière partie du iii^ siècle , par un chrétien d'Egypte, imitateur des oracles Sibyllins et des livres prophétiques de TAncien Testament pour donner une suite aux chapitres iii- XIV. A cette époque, le christianisme était persécuté en Egypte (xv, 6-10) : il s'agit de la persécution générale ordonnée par Valérien (357-260) : Babylone n'est autre que Rome et comme cette ville paraissait menacée d'une ruine prochaine, il est évident qu'il s'agit de GalUen et des trente tyrans, et plus particulièrement de ceux qui s'élevèrent en Egypte : Macrianus et ses deux SU : Macrianus le jeune et Quiétus (261-262), puis Emilianus (262-263), Domitianus (268) ; et enfin de 270 à 272, de Zénobie, reine de Palmyre, pour le compte de son fils Onaballathos (xv, v, 10 et suiv.). Les guerres que les peuples se livrent les uns aux autres sont celles des Romains contre les Goths (253, 255, 258, 259, 260, 266, ^69, 270), contre les . Perses (256, 260) et celles d'Odénat contre les Perses jusqu'en 266. Les rois de l'Orient sont les Sassanides de Perse ; ceux du Sud-Est, les rois de Palmyre ; ceux du Sud, les chefs des Blemmyes, enfin ceux du Sud- Ouest, les chefs Libyens de la Marmarique qui ne furent vaincus que par Probus. La clef de ce passage est dans la lutte des Arabes et des Carmoniens, elle est trop détaillée pour ne pas s'appliquer à des faits réels et récents (xv, 28-33). ^^^ Arabes représentent Odénat, roi de Palmyre ; les Carmoniens ou Carmaniens sont les habitants du Kerman, province de Perse, conquise par Ardéchir sur Palâch, et ce nom

(5) Cf. Bensley et James, The Jourih book, p. 6}-^B,

aO LES APOCRYPHES ÉTHIOPIENS

désigne les Persans qui, après la défaite et la captivité de Valérien, envahirent, sous la conduite de Sapor, rOrient romain, s'emparèrent de la Mésopotamie, ravagèrent la Syrie et la Cilicie, prirent Tarse et assiégaient Pompéiopolis quand ils furent vaincus et repoussés par le général romain Ballîsta, en même temps que, de son côté, Odénat les anéantissait en Commagène ; les Persans furent obligés de faire une retraite honteuse (261). Déjà deux ans auparavant* Odénat, à la tête de ses bandes de Syriens et d'Arabes, avait ravagé la Mésopotamie. Après la défaite de Sapor, il franchit les frontières de la Perse, prit Carrhes et Nisibe, conquit la Mésopotamie et assiégea Ctésiphon. Il revint faire la guerre à Macrien dont il tua le plus jeune fils, Quiétus (262) puis, maître d'Emèse, associé à Tempire en 264 par Gallien, il reprit Toffensive contre les Perses, s'empara de Ctésiphon, et après avoir marché contre les Goths qui ravageaient l'Asie Mineure, il fut assassiné à Emèse, le 23 novembre 266, avec son fils et associé Hérode. L'espion assyrien du verset 33 pourrait être Mœonios, le meurtrier d'Odénat et de son fils, qui du reste ne régna que peu de temps et lut remplacé par Zénobie. Peut-être aussi, et c'est l'opinion de Gutschmid, ce verset }} fait-il allusion à un fait que nous ignorons. Par le nuage venu de l'Orient et du Nord (xv. 25-37), on doit entendre l'invasion des Goths qui, depuis 25% pillaient la Thrace, la Macédoine et TAchaïe et qui, vaincus par Macrien, général deGallien, purent se retirer en 262 en emportant tout leur butin. Une autre bande, conduite par Vespra, Veduco et Turvaro, passa le Bosphore en 259, dévasta la Bithynie où elle brûla Nicomédie et Nicée ; l'Asie, où elle détruisit le temple de Diane, la Galatie, la Cappadoce et la Phrygie ; puis.

après avoir ruiné Troie, repassa en Thrace par THelles. pont et de là rentra dans son pays en 262. Les versets 40-45 s'adressent à Rome que le prophète espère voir succomber sous les coups des barbares coalisés ; puis il revient sur les ravages dont l'Asie, où les chrétiens avaient été le plus maltraités sous Valérien et Macrien, sera la victime.

Le chapitre xvi est une récapitulation des malheurs annoncés dans le précédent (et en réalité arrivés quand parle Tauteur) et une exhortation à profiter de cette leçon donnée par Dieu à ceux qui ont méconnu sa loi. Cette période de désolation ne pourra se terminer que par la fin du monde, suivie du jugement dernier (i).

La version latine du Quatrième Esdras se compose donc des morceaux suivants :

i^ (Chap. iii-xiv) de V Apocalypse d' Esdras, écrite eft grec par un Juif d'Alexandrie vers 97 de notre ère (cette version, aujourd'hui perdue, fut traduite en syriaque, en éthiopien, deux fois en arabe et en latin).

2® Des chapitres xv-xvi composés peu après 266.

}^ Des chapitres i-ii dont la date est indéterminée. Le tout fut traduit en latin, postérieurement à 266, mais antérieurement à saint Ambroise qui le nomme et le cite comme un ouvrage d'une autorité incontestable. C'est donc de la première moitié du iv* siècle que date la version latine telle que nous la possédons.

On a vu que l'influence du livre d'Esdras se fit sentir jusque dans le Qoran : c'est à lui également qu'Eth

(1) Gutschmid, Kletne Schrijten, t. II, p. 212-332.

Thaialebiaempruntécequ'ila raconté sur levoyant(i); mais en Occident, du jour où il fut répandu par la version latine, il exerça une influence qui se continua jusque dans les temps modernes. En premier lieu, il faut citer le rituel de l'Eglise catholique romaine qui cependant le considère comme apocryphe :

i^ Un passage de TAntiphonaire pour les fêtes des martyrs dans le temps de Pâques : Une lumière éternelle brillera pour tes saints, Seigneur, ainsi que l'éternelle durée (Esdr. lat. ii. 35).

2° Un passage du commun des Apôtres : Ils sont couronnés et reçoivent une palme (Esd. lat. 11, 45).

}^ Un passage de l'office des morts : Seigneur, donneleur le repos éternel et qu'une lumière perpétuelle brille pour eux (Esdr, lat. 11. 35).

4° Un passage de l'Introït de la messe du mardi de la Pentecôte : Recevez le plaisir de votre gloire, rendant grâce à Dieu qui vous a appelés au royaume céleste (Esdras, lat. 11. 36-37) (2).

Saint Ambroise, comme on l'a vu plus haut, ne semble pas mettre en doute l'authenticité du livre : il s'appuie sur lui en parlant du jugement dernier où la terre rendra les cadavres des morts, du sort fait aux âmes justes et à celles des pécheurs, du paradis ; il recommande la lecture de ce livre en Tattribuant à TEsdras biblique ; bien plus, il déclare que saint Paul s'est inspiré de lui et non de Platon : il faut ajouter que les citations faites par saint Ambroise qui nous donne là un singulier exeniple de sa critique, sont souvent textuelles. Un écrit apocryphe qui lui est

(i) Qisas el Anbia, Le Qaire, 1382, hég. p. 375. (a) Cf. D. Calmet, Remarques, ap.Migae, Dictionnaire des Apocrypkes^ t. I, col. 571-^79.

attribué, contient encore deux citations du Quatrième Esdras (vix. 78 ; viii, 7-11) (i).

Mais l'influence de ce livre s*exerça dans des circonstances plus extraordinaires : Christophe Colomb y puisa des arguments pour convaincre ses adversaires de l'existence d'un nouveau monde, en s'appuyant d'abord sur l'autorité de Roger Bacon (1267), suivant qui l'Inde n'était qu'à peu de distance de l'Espagne. Et hoc per auctoritatem Esdrx probaiur qui dicit libro quarto quod sex partes terrx sunt habitatx et septima estcooperta acquis. Et ne aliquis impediat hanc auctoritatem, dicenSy quod liber ille est apocryphus : di~ cendum est quod sancti habuerunt illum in usu et eo in officio divino utuntur (2). La seconde autorité était le cardinal Pierre d'Ailly (1410) : Accedit ad hoc auctoritas Esdrœ libro suo quarto^ dicens quod sex partes terrœ sunt habitatae et septima est cooperta aquis, eu jus libri auctoritatem sancti habuerunt in reverentia (3). Les versets 6 et 7 du chapitre iv parurent à Colomb prédire non moins sûrement que le fameux chœur de la Médée de Sénèque (4) l'apparition de terres ignorées. Cette preuve était beaucoup

(i) Csisp3irU Ktrchenhistorische Anecdota, Christiania, 1883, in-8*, p. aiSfAltercatioS. Amhrosii.

(3) Roger Bacon, Opus majus^ p. 138, cité par A. de Humboldt, Histoire de la géographie du nouveau continenty t. I et II, Paris, s. d. in-So, t. II, p 66.

(3) Pierre d'Ailly, De imagine mundi, ch. viii, f. 136, ap. A. de Hamboldt, Histoire de la géographie du nouveau continent^X. I, p, 67. Sur l'erreur de Colomb qui place cette citation au 3« et 4« livre d'Esdras, cf. A. de Humboldt, op, laud, t. I, p. 186, et le commentaire de ce passage par A. de Humboldt, d'après Rosmmuller, id. t. I, p. 187-188.

(4) Veaient annis Saecula seris

plus à la portée des ignorants quMl essayait de convaincre que les renseignements scientifiques de son amiTôscanelli et, d'un autre côté, elle lui permettait, sans que sa foi put être mise en soupçon de réfuter les arguments saugrenus d'un Lactance ou d'un saint Augustin contre l'existence des antipodes (i).

Quibus oceanus Vincola rerum Laxet et ingens Pateat teilus, Tketisque novos Detegat orbes Nec sit terris Ultima Thmle.

(i) Cf. Gafiarel, Histoire de la découverte de l'Amérique Jusqu^à U mort de Christophe Colomb ^ Paris, 1893,1 v. in-8o,t. I, p. 93-94«

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