‹ Les Apocryphes éthiopiens, Volume 9Chapitre 93 sur 95 · RUE SAINT-LAZARE · texte numérisé non relu

RUE SAINT-LAZARE

Tous droits réservés.

Les

Apocryphes Éthiopiens

LA SAGESSE DE SIBYLLE

- Dans le syncrétisme judéo-païen, tel qu'il se constitua à Alexandrie, les oracles sibyllins tinrent une place considérable et, plus tard, les Chrétiens, en se substituant aux Juifs, invoquèrent en leur faveur les prédictions des prophétesses auxquelles l'antiquité romaine avait ajouté une foi absolue. On admit que Jésus-Christ était l'enfant merveilleux dont la naissance est annoncée par la Sibylle de Cumes dans la quatrième églogue de Virgile, et le témoignage de la Sibylle hébraïque fut invoqué, comme celui de David, pour décrire le jugement dernier (i).

Varron comptait dix Sibylles : la première, la Sibylle perse, citée par Nicanor, historien d'Alexandre

(i) L'église catholique répète encore dans une prose de l'office des morts :

Dies irse, dies illa Solvet sasclum in favilla, Teste David cum Stbylla.

a LES APOCRYPHES ETHIOPIENS

le Grand ; la seconde, la Sibylle libyque, mentionnée par Euripide dans le prologue des Lamies (pièce perdue) ; la troisième, la Sibylle de Delphes dont il est question dans le livre de la divination de Chrysippe ; la quatrième, la Sibylle cimmérienne en Italie que nomment Névius dans son poème sur la guerre punique et Pison dans ses Annales ; la cinquième, la Sibylle d'Erythrée, compatriote d'Apollodore et qui prédit aux Grecs, partant pour Ilion, que cette ville succomberait, et qu*Homère écrirait des mensonges; la sixième, la Sibylle de Samos, dont Eratosthènes trouva, dit-il, un oracle dans les anciennes annales des Samiens; la septième, la Sibylle de Cumes, nommée Amalthée, ou Démophile ou Hérophile; c'est elle qui apporta les neuf livres à Tarquin Tancien ; la huitième, la Sibylle hellespontique, née à Marpesso, près de Gergithium, dans le pays de Troie, et contemporaine de Cyrus et de Selon, au dire d'Héra-? clide du Pont ; la neuvième, la Sibylle phrygienne, qui prophétisa à Ancyre ; la dixième, la Sibylle de^ Tibur nommée Albunéa et adorée comme une divinité sur les bords de TAnio (i).

La plus célèbre de toutes est la Sibylle de Cumes (2)

(i) Le pseudo-Hésychios de Milet, dans les fragments conservés par Eudoxia et par Suidas, compte également dix Sibylles (cf. éd, Flach, Teubner, 1880, in-i8. ch. lviii» 48).

(a) D*après Virgile (Eglogue iv, v, 4-7).

Ultima Cumœi jam venit carminis aetas.

Magnus ab integro saeclorum nascitur ordo ; Jam redit et Virgo, redeunt Saturnia régna, Jam nova progenies cœlo demittitur alto,

et Varron cité par Lactance. Insiiiutiones divînœ^ 1. I. ch. vi Toutefois un mythographe anonyme retrouvé par A. Mai, prétend que Varron remplaçait la Sibylle de Cumes par

qui, d'après les Annales citées par Aulu Gelle {Nuit^ attiques^ L. I, ch. xix) et Lactance {Institutions divines^ L. ï, ch. vi) vendit ses livres à Tarqoin TAncien dan$ des circonstances extraordinaires. < Elle portait neuf livres qui contenaient, à ce qu'elle disait, des oracles divins, et offrait de les vendre. Le roi lui demanda son prix ; la femme lui en demanda un si élevé et si exorbitant, que le roi se moqua d'elle comme d'une vieille femme privée par l'âge de sa raison. Alors elle plaça devant lui un bfasier allumé, brûla trois de ses livres et demanda à Tarquin s'il voulait acheter au'mémeprix les six restants. Le roi rit de plus belle et dit qu'assurément la vieille divaguait. La femme brûla de nouveau trois autres livres, et enfin lui de» manda, avec calme, s'il donnerait la même somme des trois derniers. Tarquin redevint plus sérieux et plus attentif; il comprit qu'il ne fallait pas dédaigner une telle constance et une telle confiance ; il acheta les trois livres restants pour la somme qui avait été demandée pour les autres. Alors cette femme quitta le roi et ne fut plus vue nulle part. Les trois livres, renfermés dans un sanctuaire, furent appelés Sibyllins » (i).

Cette collection ayant été détruite en l'an 671 de Rome (81 av. J.C.) par l'incendie qui éclata au Capi-

celle d*Erythrée. Il est à observer toutefois que l'auteur du Da Mirabilibus, attiibué à Âristote, mentioDnant à Cumes une Sibylle qui rendait des oracles dans une demeure souterraine, dit que c'est la Sibylle érythréenne. que quelques habitants de ritalie nomment cuméenne et d'autres mélacrène. La Sibylle d'Erythrée était d'ailleurs, au dire de Lactance (op. land,) une des plus célèbres et des plus illustres.

(i) Cf. sur cette collection Hoffmann, Die tarquinischen Sihyl» lenhiicher^ Rheinischer Muséum fur klassische Philologie^ neue Folge, t. I, 1895, p. iio et suiv.

tole, pendant la Guerre Sociale, le Sénat, pour réparer cette perte, fit rechercher partout les oracles Sibyllins : de tous côtés on en apporta tellement que, un quart de siècle avant J.-C., on ne comptait pas moins de deux mille livres d'oracles. Auguste fit faire deux triages, à la suite desquels, les livres réellement authentiques — ou du moins reconnus pour tels — furent placés dans deux cofl"res d'or, sous le piédestal de la statue d'Apollon Palatin. Il fut désormais interdit d'y ajouter quoi quft ce fût. Cette "collection se conserva pendant tout l'empire jusqu'au moment où le fanatisme de Stilicon la fît brûler.

Aux dix Sibylles énumérées par Varron, il faut ajouter celles que Ton désigne sous le nom de Sibylle hébraïque et de Sibylle chrétienne (i). La collection qui nous est parvenue sous ces noms comprend les oracles composés par des Juifs hellénistes d'Alexandrie depuis le milieu du second siècle avant J.-C, et par des Juifs alexandrins ou des chrétiens jusqu'à la fin du m* siècle de notre ère (2). 11 est probable que des fragments empruntés aux plus anciens livres dont se compose ce recueil, devai.ent se trouver dans

(i) Je laisse de côté la Sibylle scandiaave, la Voluspa de l'ancien Edda. Elle n*a qu'un lointain rapport avec le sujet qui est traité ici, quoique son inspiration soit incontestablement d'origine chrétienne, ce qu'on ne peut méconnaître, même sans adopter la théorie de Meyer {Voluspa^ Berlin, 1889) ^"^ ®^ ^^i* ^°® œuvre dépendante de VEliicidarium d'Honorius d'Autun. Cf.Bergmann, Poèmes islandais^ Paris, 1838, in-8, Voluspa^ p. 149-239 : E. Duméril, Histoire de la poésie Scandinave^ Paris, 1839, in-S*», Le chant de la Sibylle^ p. 86-iia : Bousset, Der Antichrist^ Gœttingen, 1895, in-8, p. 71-73.

(2) Le texte des oracles a été publié entre autres par Alexandre Oracula Sihyllina^ 2V. en 3 parties in-8, Paris, 1841-1854; 2« éd., paris, 1869, in-8, et par Rzach, Vienne, 1891, in-80.

la collection réunie de divers côtés par ordre du Sénat en 7j av. J.-C. L'ordre dans lequel ces oracles ont été recueillis n'est pas Tordre chronologique, comme rindiquait déjà Lactance. Mais, par l'étude du contenu, on est généralement d'accord pour reconnaître les plus anciens oracles dans le troisième livre, tandis que les derniers, contenus dans les livres XI-XIV, datent de l'époque d'Odénath (i).

L'autorité qui s'attachait au Hom de Sibylle fut durable en Orient et en Occident, et c'est pour cette raison que nous lui trouvons attribué le présent apo-r cryphe qui nous est parvenu en arabe et en éthiopien, dans le même cadre qu'une recension latine attribuée à la Sibylle de Tibur et qu'une version syriaque connue seulement par un fragment cité dans la traduction arménienne de la Chronique de Michel. Tous ces textes, quelles que soient les diflérences du contenu^ se ressemblent par le cadre et la conclusion : l'an* nonce des derniers jours du monde, .l'arrivée de TAntichrist (2) et la description des prodiges qui

(i) Cf. sur les questions relatives aux oracles de la Sibylle, outre les ouvrages cités et lés excursus d'Alexandre ; Migne, Diction' nàire des Apocryphes^ Paris, 1856-58, 2 vol.in-4, t. U, col. 931-936 : Ewald, Ueher Enstehung, Inhaît und Werth der sihyllinischen Bûcher^ Gôttingen, 1858, in-4; Badt, Ueher das viertes Bûches dtr Sibyllinischen Orakel et la critique qu'a faite de ces deux ouvrages Gutschmidt, Kleine Schriften, t. II, Leipzig, 1890, in-8; Delaunay. Moines et Sibylles^ Paris, 1874, in-i3. deuxième partie î Dechent, Ueher das erste, ^toeite und el/le Buch der sibyllinischen Weissagungen^ Frankfurt a. M. 1883 in-8 ; Fehr, Studia in oracula Sibyllina, Upsala, 1893, in-8, Sackur, Sihyllinische Texte und Forschitngen, Halle a. S., 1898, in-8, p. 117- ia6.

(2) U m'a paru préférable d'employer l'expression Antichrist qui signifie le personnage opposé au Christ, au lieu à! Antéchrist qui signifie celui qui viendra avant le Christ. Cf. Macler. Les apocalypses apocryphes de Daniel^ Paris, 1895, in-8, p. 10 1.

f> LES APOCRYPHES ÉTHIOPIENS

précèdent le jugement dernier. En ce qui concerne cette dernière partie, cette classe de livres Sibyllins se rattache pour nombre de traits à Tapocryphe connu sous le nom à^ Apocalypse (ou de vision) de Daniel : leurs rapports seront indiqués plus loin ainsi que ce qu'ils ont de commun avec les divers traités relatifs à l'Antichrist et au jour du jugement. La version éthiopienne, qui est inédite et traduite \c\ pour la première fois, est d'assez basse époque et dérive d'un original arabe différent des deux recensions que j'ai pu consulter, mais qui se rapproche cependant de celle que je désigne par arabeMl en existe deux manuscrits à la Bibliothèque Nationale (i), sous les ft"' 146, 18 (ms. du xviii* siècle) et 158, 4 (ms. du xvn« siècle). Je me suis servi du premier, auquel il a été ajouté un appendice relatant une seconde fois la venue de l'Antichrist et composé de divers morceaux où l'on reconnaît entre autres des ft*^ments du pseudo-Clément éthiopien (2). Le texte gjieez se trouve deux fois au British Muséum (3), et deux fois dans la collection de feu M. d'Abbadie (4).

(i) Cf. Zotenberg, Catalogue des manuscrits éthiopiens de la Bibliothèque Nationale^ Paris, 1877, in-4, p. 248-258.

(a) Il a été l'objet d'une notice de DiUmann, Gattingtr Gelehrte Nachrichten^ 1898, que j*ai citée d'après Bousset, Der Antichrist (Cf. p. 45-47).

(3) Dillmann, Catalogus codicum œthiopicorum Musei Britannici^ Londres, 1847, in-fo n» v, 5°, Wright, Catalogue of the Ethiopie manuscripts^ Londres, 1877, in-4, ^^ 39^1 n» Celui-ci paraît identique au ms. 146 de Paris.

(4) Catalogue des manuscrits éthiopiens appartenant à An* toine d^Abbadie^ Paris, 1869, i°"4» ^'^ I34» 7° où l'ouvrage est cité avec cette indication inexacte « Sagesse de la femme nommée Sabila, fille de Harqal, chef des sages de Efésos et explicateur des songes à ceux qui ont vu cent sages ddns Rome » au lieu de « explication du songe que virent cent sages de Rome »| eti93,ao.

La Bibliothèque Nationale possède trois textes de la version arabe n* 70 (fos 126-147), n** 281 (fos 109- 117) et n<» 178 (fos 175-181). Je me suis servi des deux premiers qui représentent une version différente, comme on le verra en comparant la traduction que j'en donne dans l'appendice. Le texte, inédit comme l'éthiopien, contient les fautes de grammaire et de copie qu'on est habitué à rencontrer dans les manuscrits chrétiens de ce genre ; le premier, que je désigne par arabe' est le plus développé ; le second (arabe») se rapproche moins de l'éthiopien ,

Il existe encore, à la Bibliothèque Nationale, une version en carchouni, c'est-à-dire en arabe écrit en caractères syriaques, datant du xvi« siècle. D'après une note de M. Zotenberg (i), elle se rapproche de la version arabe la plus développée, mais ne donne pas l'introduction.

Ici se pose la question de l'origine des versions arabes, et par conséquent de la version éthiopienne. Quoique, à ma connaissance, cet apocryphe ne nous soit pas arrivé en syriaque (2), on peut admettre avec une grande vraisemblance un original eh cette langue. Un chroniqueur syrien, Michel, dit dans un

(i) Catalogue des manuscrits du fonds syriaque et sahéen de la Bibliothèque Nationale^ Paris, 1874, in-4, p. 39-30.

(3) Dans une note du Catalogue des manuscrits éthiopiens^ p. 348, M. Zotenberg renvoie à Âssemanni, Biblioth. apostolicœ Vaticanœ codicum manusc. catalogus^ t. Il, p. 35a ; Payne-Smith, Catal. cod, syr,, col. 451. Il m'a été impossible de consulter ces deux ouvrages et de vérifier s'il s'agit d'une version syriaque ou simplement d'une version carchounie. Je dois observer qu*il n*est fait mention d'aucun texte de ce genre dans les histoires très complètes de la littérature syriaque de M. Wright (A short history of syriac Literature^ Londres, 1894, pet. in-80) et de M. R. Duval {La littérature syriaque^ Paris, 1899, il- 13).

s LES APOCRYPHES ÉTHIOPIENS

passage de la traduction arménienne de son histoire : « La vision des cent philosophes eut lieu en ce temps là à Rome, où ils virent tous dans une nuit sept soleils que Sibylle, femme sage, expliqua par sept siècles et sept souverains illustres. Le sixième soleil dont les rayons les éclipsaient tous et qui ne se couchait pas comme les autres, elle l'expliqua par le Christ» (i).

Je reviendrai plus loin sur ce passage, mais il semble évident que Michel fait allusion à un ouvrage syriaque dont il avait eu connaissance, par conséquent antérieur au xii® siècle. Cette opinion se confirme, si l'on assimile à notre apocryphe le livre arménien de la Sibylle mentionné par Mkhitar d'Airivank dans sa chronique écrite vers 1297 (2), parmi les Livres secrets des Juifs, entre le Livre éCHénok et le Testament des dou^e patriarches ; mais jusqu'à présent cet ouvrage paraît perdu (3).

Nous pouvons donc admettre que les versions arabe, éthiopienne et carchounie dérivent, quelquesunes avec des additions, d'un texte syriaque remanié sur lequel a été faite une version arménienne. Mais ce

(i) Cité par Sackur, Sibyllinische Texte und l'orschungen^ p. 143, d'après la traduction de Langlois. Ce passage a été reproduit en abrégé par Thistorieu arménien Vartan (Sackur, loc, laudj) Une édition de la chronique syriaque de Michel par M. Chabot est annoncée mais n'a pas encore paru.

(2) Histoire chronologique^ trad. Brosset, S. Pétersbourg, 1869, in-4, p. 33. •

(3) Cf. Carrière, Une version arménienne d*Assénetk^ Nouveaux mélanges orientaux publiés par VEcole des Langues Orientales^ Paris, x886, grand in-S, p. 483. L'assimilation de cet apocryphe à celui de Lamech, proposée par Zahn {Armenische Ver\eicknis5e kanonischer und apbkrypher Bûcher dans ses Forschungen ^ur Geschicjite des neu-t est ament lichen Kanons, t. V. Erlangen, 1893, in-8, p. 117) ne me paraît pas suffisamment établie pour reporter l'action du livre arménien de Sibylle au temps de Noé.

n'est pas seulement en Orient que nous trouvons cet apocryphe ; le même cadre servit encore en Occident.

On a vu mentionnée plus haut, parmi les dix Sibylles énuméréespar Varron, celle qui est nommée Albunéa. Le même auteur (a p. Lactance, Institutions divine s y L. I, ch. vi), rapporte que dans un trou profond de TAnio, affluent du Tibre, on trouva une statue de cette Sibylle, tenant en main un livre de sorts que le Sénat fit transporter au Capitole. Il nous est parvenu, attribuées à cette Sibylle de Tibur (i), deux recensions datant du moyen âge ; Tune plus concise, la seconde remaniée avec des matériaux de provenance byzantine. La première nous a été conservée parmi les œuvres douteuses de Bède le vénérable (2) et, avec quelques différences, dans le Panthéon de Godefroy de Viterbe, enfin dans un manuscrit de Dûsseldorf (3) ; M. Sackur en a donné une édition critique d'après de nouveaux manuscrits (4) ; la seconde existe dans un manuscrit de Berne (5).

(i) Cf. sur la Sibylle de Tibur, Sackur, Stbylîinische Texte und Forschungen, p. 125-137; il y mentionne d^autres recensions moins importantes que celles dont il est question ici ; Bousset, Der Antichrist, p. 27-28; ZezschwitZjVbiw rômischen Kaisertum \ur deutsehen Natiou, Leipzig, 1877, in-8 et le compte rendu de Gutschmid, Kleine Schriften, t. V.

(2) Cf. Vcnerabilis Bedae, Opera^ t. I, éd. Migne (t. XC de la Patroîogie latine), Paris, 1862, grand in-8, col. 1181-1186, Sibyllin norum verhorum interpretatio.

(3) Publié par Gers, Forschungen ^ur deutschen Geschichte t. XIX, p. 373-396. y

(4) Sibyllinische Texte und Forschungen, p. 177-187.

(5) Elle a été publiée par Usinger, Forschungen \ur deutschen Geschichte ^ t. X.

lO LES APOCRYPHES ÉTHIOPIENS

Les textes arabes et éthiopiens sont précédés d'une sorte d'introduction qui manque dans la version carchounie et dans la Sibylle de Tibur où elle est remplacée parl'énumération des dix Sibylles. Cette introduction a irait à Témigration des Juifs dans la Terre Sainte, à leur révolte envers Dieu, à leur défaite par Titus et à leur dispersion. La version arabe^ place cet événement au mois d'août 620, la version éthiopienne en 1020 de Tère d'Alexandre ; la version syriaque, au temps des Juges, à ce qu'il semble, car elle le mentionne après l'assassinat deSisara parjahel. La version arabe' ne donne pas de date : la Sibylle de Tibur se rapporte au temps de Tempereur troyen (Romulus, dans une variante). A ce moment a lieu la vision de cent philosophes qui voient tous la même nuit neuf soleils d'aspects différents version syriaque^ sept soleils (i); on remarquera la différence de ces chiffres, provenant d*une conception différente des âges du monde. Pour expliquer cette vision, on a recours à Sibylle : ce choix n'a rien qui doive surprendre, étant donnée l'autorité prophétique qui s'attache, comme nous Tavons vu, à ce nom. Mais tandis que la recension

(i) D'après Sackur, ce chiffre serait une preuve de l'origine chaldéenne : les sept siècles et les souverains illustres représentant les sept âges et les sept divinités des planètes {Sihyllinische Texte^ p. 1^4-1411). Toutefois les versions arabes et éthiopienne, et non pas seulement la Sibylle de Tibur, mentionnent neuf soleils : ce n'est donc pas dans des raisons tirées du paganisme gréco*latia qu'il faut chercher la cause de cette différence. Chez les anciensi du reste, le nombre des âges sibyllins était de dix (cf. Sackur» op, laud.^ p. 150-155).

occidentale voit en elle, par un souvenir confus de Cassandra la prophétesse, une Sibylle fille de Priam, appelée en grec Tiburtina et en latin Albunéa (dans le texte du pseudo-Beda, elle est même nommée Cassandra), les versions arabe* -^ éthiopienne lui donnent le nom de Sibylle, fille d'Hçrcule, chef des philosophes d'fiphèse (i). Le nom d'Hercule paraît pcorenir d'une confusion avec Heraclite (2). Les mêmes versions lui attribuent une sœur nommée Sëmâl (éthiopien), Chamal (arabe* et arabe*); elle-même est âgée de lyj ans (éthiopien) ou 180 ans (arabe' et arabe*); elle enseigne depuis 102 ans et 40 mois (éthiopien), et Dieu prolonge sa vie jusqu'à ce qu'elle atteigne 292 ans et 4 mois (arabe*), 294 ans et 3 mois (arabe*). Tous ces détails manquent dans la Sibylle de Tibur, où il n'est question que de ses longs voyages. Comme les sages sont incapables d'expliquer leur songe, ils s'adressent au roi qui fait chercher la Sibylle (arabe*, éthiopien, Sibylle de Tibur) ; suivant une autre recension, ce sont eux-mêmes qui envoient vers elle (arabe*, éthiopien).

Elle leur donne rendez-vous au Cirque et à l'Hippodrome (arabe*), au Cirque seulement (arabe*), sur le mont Aventin (Sibylle de Tibur) : le texte éthiopien ne désigne pas d'endroit. Ils racontent leur songe : neuf soleils leur ont apparu, d'aspects divers, mais

(i) Le passage est altéré dans arabe^. Quant à Ephèse, je ne puis y voir autre chose qu'une méprise pour Erythrée, moins célèbre en Orient. L'origine de Sibylle n'est pas indiquée en syriaque.

(2) C'est par suite de cette confusion qu*Hercule est cité quelquefois comme philosophe. Cf. Ech. Chahrastani, Kitdk el Miîel Bombay, 1315 hég. a v, in-8, t. Il, p. 13 ; id. trad. Haarbriicker, Reîi gionspariheien undPhîiosopkenschulen, Halle, 1851, a vol. in-8, t. II, p. 37.

menaçants, sauf les deux premiers. Leur description est très abrégée dans la Sibylle de Tibur; elle Test moins dans la version arabe^ ; dans l'éthiopien et la version ara be\ elle est plus détaillée ; dans ces trois derniers, rinterprétation est plus en rapport avec Taspcct des soleils. Chacun correspond à un âge, mais tandis que dans les recensions orientales qui viennent d'être mentionnées et en syriaque, l'apparition du Christ est placée au sixième, dans la Sibylle de Tibur, elle est reportée au quatrième. Le remaniement porte donc sur les périodes antérieures. La Sibylle com* mence alors l'interprétation de Taspect de chaque soleil : il est à remarquer que, sauf en ce qui concerna le 9«, celle qui est donnée par la Sibylle de Tibur est beaucoup plus sommaire que dans les ver* sions orientales.

Dans le premier, les hommes seront humbles^ zélés pour le bien (éthiopien, arabe*, arabe*, Sibylle de Tibur) ; ils aimeront à creuser des tombes (arabe*, arabe*, éthiopien), prendront part aux convois funèbres (arabe*), sachant que quand ils mourront, quelqu'un les enterrera [(éthiopien); en tout temps, ils penseront à la mort (arabe*), les diverses mentions de la mort manquent dans la Sibylle de libur.

Au second âge, les hommes ne différeront pas de l'âge précédent (Sibylle de Tibur, version arabe*) ; tout en étant compatissants, ils vaudront moins que ceux de la première période (arabeS éthiopien). Cette appréciation est plus en rapport avec la croyance à la diminution progressive du bien, telle qu'on la trouve dans la théorie des quatre âges du monde : or, argent, airain et ier.

L'explication du troisième soleil diffère dans les deux groupes/ tandis que la Sibylle de Tibur annonce

des combats dans Rome, les versions orientales ne mentionnent que les progrès du mal et la multiplication des péchés, quoiqu'il doive encore exister quelque bonne foi sur la terre.

Le quatrième âge, d'après les versions orientales, n'est que l'aggravation des précédents, mais c'est ici que la Sibylle de Tibur place l'apparition du Christ.

Le cinquième âge sera marqué par le meurtre, suivant les versions orientales ; la Sibylle de Tibur ne fait mention que de la mission apostolique confiée par Jésus à deux pêcheurs de Galilée.

Au sixième âge a lieu l'apparition du Christ, placée au quatrième par la Sibylle de Tibur. Le récit de sa naissance, de sa mort, et la description des récompenses accordées aux fidèles sont à peu près identiques dans les versions orientales. L'explication se termine par une citation empruntée au prophète des nations, suivant l'éthiopien où elle est très altérée ; à Daniel (arabe*), à David (arabe^). La Sibylle de Tibur consacre une phrase relative à une guerre qui paraît être celle qui est mentionnée dans V Apocalypse (xi, 2J.

Les versions orientales ont altéré l'explication, du septième soleil en confondant divers personnages. Ainsi la Sibylle de Tibur dit simplement que, dans cette période, apparaîtront deux rois qui feront de grandes persécutions dans la terre des Juifs. Elle désigne par là Vespasien et Titus. Les versions arabes parlent d'un roi de Byzanceet d'une femme de Constantiiiople, la version éthiopienne, d'Aspasianos (Vespasien), roi de Rome, et d'Hélène, mère de Constantin, qui viendront à Jérusalem et feront périr beaucoup de gens à cause du Crucifié. En même temps, de nombreuses conversions auront lier:. Ce qui suit n'existe pas dans la Sibylle de Tibur : Un roi, anonyme dans

la version arabe^ et l'éthiopien, mais que la version arabe* nomme Diqladianos (Dioclétien) fera périr les Chrétiens et brûlera les églises ; la versioa sirabe' mentionne seule (inexactitude historique) le châtiment que lui fera subir celui qui a été suspendu sur la croix. Viendra ensuite un roi pire que celui-là (Julien ?) qui détruira de nombreuses églises. Ici s'arrête la version arabe*. L'éthiopien et la version arabe* mentionnent la multiplication des Chrétiens, puis arrivent sans transition à Moh'ammed. Un homme appelé Mamadious (arabe*), Mafqad (éthiopietî)r sortira de Théman (i). Il régnera quatre ans (arabe*), . ou un certain nombre d'années (éthiopien), et après il y en aura dix (arabe*), ou un (éthiopien) comme lui. Le livre delà Sibyllese rencontre ici avec la versîôfl judéo-persane de Y Apocalypse de Daniel qui raen* tionne avec plus de détails l'apparition de Thomma de Théman (2).

Le huitième âge est décrit par la Sibylle de Tibur en termes très vagues : Rome sera déserte, et les femmes n'oseront plus enfanter. Dans les versions orientales, au contraire, nous trouvons beaucoup plus de détails ; mais ces allusions qui paraissent historiques et faciles à expliquer, sont au contraire très peu précises, sinon altérées. Naturellement, on ne s'attend pas à Voir se dérouler régulièrement la suite des événements ; maïs encore, on a l'impression d'un original écourté et mu-* tilé, où n'a été conservé qu'un très petit nombre de faits saillants, mais défigurés. Cette période s'annonce

(1) Taïmân (arabe) altéré ea Yaman (éthiopien) par suite d'une fausse lecture de l'original arabe.

(2) . Cf J. Darmesteter, V Apocalypse persane de Daniel^ Mé' langes Renier^ Paris, 1887, in-8, texte, p. 409 et suiv. ; traduc» tion, p. 418,

par un tremblement de terre, dans les trois versions ; par la mortalité dans le pays des Jébuséens (arabe»), par la terreur dans le pays d*El-Baser (éthiopien)* L'effroi régnera dans Byzance (arabe*, arabe*, éthiopien : Berét'ya, fausse lecture d'un texte arabe pour Bizant'ia) ; le chemin entre cette ville et le pays des Francs est interrompu (arabe*, arabe*, éthiopien), puis les Romains font une embuscade et tuent beaucoup de monde. La Syrie est ravagée (arabe*). La version éthiopienne ne mentionne qu'un grand carnage sur les chemins. Peut-être s'agit-il de Texpédition infructueuse de Maslamah sur Constant] no pie (716' 717 de J.-C.) ou de la défaite éprouvée par les Arabes commandés par Malik ben Sebib et *Abd Allah el Bat't'al devant Synoda : sur 50.000 Musulmans, 5.000 seulement échappèrent : le reste fut tué ou pris (734- 735 J.-C.) (i). Il est difficile de déterminer quelle est la ville qui sera ruinée en Orient (arabe* et éthiopien), ou dont les murs s'écrouleront vers TOrient (arabe*) : peut-être cette vague explication se rapporte-t-elle aux guerres qui marquèrent la fin de la dynastie omayade. Mais ce qui suit est plus précis et plus reconnaissable : il s'agit d'un roi qui règne 23 ans accomplis, mais sans achever la vingt-quatrième (arabe* et éthiopien. Le chiffre de 27 donné par la version arabe ^ est sans doute une erreur) : c'est Haroun er Rachid qui régna de 786 à 809 : il est également mentionné dans la version judéo-persane de V Apocalypse de Daniel (2) :

(i) Cf. Weil, Geschichte der Chalifen, Mannheim, 1848, 3 vol. in-8, t. I, p. 638, 639 et les sources citées ; lepseudo-Denys de Tell- Mahré, Chronique^ éd. et trad. Chabot, Paris, 189^, in-8^ p. a8 du texte, a^ de la traduction.

(3) J. Darmesteter, UApocalypse persane de Daniel^ p. 4x1, 415, 416, 418, 419.

l6 LES APOCRYPHES ÉTHIOPIENS

ce dernier toutefois rapporte les guerres de Haroun contre les Byzantins, tandis que les trois versions orientales ne parlent que de la paix et de la tranquillité dont on jouira chez les Francs (arabe*), chez les Romains (éthiopien), ou d'une façon indéterminée (arabe*). Ce roi recevra des présents du pays des Francs (arabe*), de toutes les îles de la mer (éthiopien) ; il est fait allusion aux ambassades échangées entre Haroun er RachidetCharlemagne(i). De son temps, la Syrie sera prospère, mais elle sera ravagée après sa mort (arabe*, éthiopien). Il laissera deux fils : le nom de Fun sera celui de Thomme qui est venu de Théman (arabe*, arabe* et éthiopien) ; ce sont les deux fils aînés de Haroun : Moh'antmed El Amin et El Mans'our. La version judéo-persane de l'Apocalypse de Daniel est plus complète et mentionne trois fils : le troisième est El Mo'tas'im (2). Ce qui suit est différent dans les trois versions : l'éthiopien dit que ce roi (Haroun) établira un de ses deux fils — celui qui n'est pas appelé Moh'ammed — comme gouverneur de la Syrie; la version arabe* rapporte que cette province éprouvera des ravages de la part de celui qui porte le même nom que Thomme de Théman. Or, .rien, dans l'histoire des guerres civiles entre El Amin et El Mans'our, guerres qui se terminèrent par l'assassinat du premier, ne s'applique à la Syrie, Il faut supposer, sinon une lacune, du moins un saut d'une assez longue période, car la version arabe*, à la place de ce qui vient d'être rapporté, annonce que les rois viendront contre les gens du royaume, et s'accorde avec la version arabe^ pour dire que les rivages et les

(i) Cf. Eginhard, Vie de Charlemagne, chap. xvi. (a) J. DarmesteteTf L'Apocalypse persme de DanielyÇ, 411, 416,

églises seront ravagées. Vient ensuite la description d'un bouleversement par lequel les conditions sociales seront interverties et où les esclaves prendront la place de leurs maîtres : un passage semble faire allusion à la domination de la garde turke, ou encore aux dynasties fondées par d'anciens esclaves, comme en Egypte celles des Toulounides et des Ikhchidites, dont la domination s'étendit jusqu'en Syrie : ceux qui ne connaissent ni leurs pères, ni leurs mères seront sultans : le texte de la version arabe* est plus développé. Le mal gagnera le clergé, et les trois versions sont d'accord pour signaler sa corruption, sa dureté et son orgueil, et aussi son humiliation et son châtitiment, de même que la destruction des églises et la mort des gens. Les versions arabe* et éthiopienne y ajoutent la rupture des liens de famille et une nouvelle insurrection d'esclaves contre leurs maîtres, ce qui n'est peut-être qu'une répétition des prédictions précédentes ; sinon cela pourrait désigner l'établissement des Fat'imites qui bientôt débordèrent d'Egypte en Syrie (i). Si Ton admet, ce qui est vraisemblable, des lacunes dans l'ordre chronologique des prédictions, on peut supposer que la mention du ravage de Jérusalem, où il ne restera personne, désigne la prise de cette ville par les croisés de Godefroy de Bouillon, dont il est clairement question dans la version judéopersane de V Apocalypse de Daniel (2). Les prières

(i) Il faut remarquer cependant que ces deux verdons placent «n Orient la ville qui sera prise par ces mêmes esclaves révoltés» et où le massacre durera trois jours et trois nuits.

(a) Cf. J. Darmesteter, V Apocalypse persane de Daniel^ p. 412, 416, 4J0. Toutefois, on ne doit pas oublier que ce dernier apo- <;ryphe étant rédigé par des Juifs qui n'avaient pas à se louer des Croisés, ils ont représenté la conquête de la Palestine comme une •catastrophe.

l8 LES APOCRYPHES ÉTHIOPIENS

des prêtres, des moines et des veuves seront vaines devant le Seigneur et la génération sera pire que la précédente. La version arabe* mentionne le ravage de ce qui est entre les deux fleuves (la Mésopotamie ?), allusion aux guerres dont Tlrâq'arabi fut le théâtre (?). Le ravage de la moitié de l'Egypte, le Nil rempli de sang et le naufrage d'une flotte rappellent sans doute les expéditions des croisés dans ce pays, surtout celle qui commença en 12 17, au cours de laquelle ils prirent Damiette(i2i9); ils éprouvèrent ensuite, sur les bords du Nil, des désastres qui les obligèrent à rendre cette ville et à évacuer le pays. La mention de ces événements se retrouve dans la version copte de V Apocalypse de Daniel (Quatorzième vision de Daniel) (i). Cest ici que s'arrête la liste des événements historiques prédits par la Sibylle : c'est donc à cette époque qu'on peut placer la rédaction du texte syriaque, dont les versions arabes et éthiopiennes que nous possédons ne sont que des remaniements. Cette date devrait être rapprochée d'une trentaine d'années, si, au lieu des guerres de 12 19, on voyait dans les prédictions relatives à l'Egypte, le récit de la malheureuse croisade de Saint-Louis (1247-12^0).

Avec le neuvième âge, nous entrons dans le messianisme et nous retrouvons dans nos textes les traits communs aux diverses descriptions de l'Antichrist et de la fin du monde. Dans la Sibylle de Tibur, cepen^ dant, l'annonce des derniers temps est précédée d'une longue prophétie historique dont on trouvera les idenr tifications dans les notes de la traduction. Tou^t d'abord, apparaîtra de l'Orient (éthiopien), de l'Occident (arabe*) un roi qui relèvera tout ce qui a été dé^

(i) Cf. Macler, Les apocalypses apocryphes de Daniel y p. 53, 5j;

truit sur terfe (éthiopien), ou dans le pays des Grecs {arabe*). La félicité arrivera à un tel degré que les vivants plaindront les morts au lieu de les envier, comme dans Tâge précédent. Ce roi me paraît ét^e, malgré des différences de détail dans le récit de sa mission , celui qui est annoncé dans la Sibylle de Tibur sous le nom de Constans, et dans lequel M.Sackur voit une résurrection du très obscur Constant, fils de Constantin, tué dans les Pyrénées en 350, en fuyant l'usurpation de Magnence (i). Ce roi, qui doit dominer pendant 112 ans, et, à la fin de sa carrière, convertir de force les Juifs, est aussi peu historique, malgré son nom, que le Théodore annoncé comme une régénération par le Fekkaré lyasous,

La prospérité de ce règne répond à celle dont le monde jouira sous celui de Jésus : elle durera quarante ans, d'après certains auteurs, au bout desquels apparaîtra TAntichrist. Dans les versions arabe» et éthiopienne, dans le Pseudo-Méthodius, la version judéo-persane de V Apocalypse de Daniel^ et la version copte du même livre, l'apparition de TAntichrist n'aura lieu qu'après Tinvasion de Gog etxMagog; elle la devance dans la version arabe* et la Sibylle de Tibur. Gog et Magog ne sont pas mentionnés dans la lettre d'Adso de Montiérender et dans les versions arménienne et grecque de V Apocalypse de Daniel,

(i) Sihyîîtnische Texte, p. 163. Bousset {Der Antichrist , p. 30) ne paraît pas disposé à admettre sans difficulté l'identification de ce personnage avec Constant II proposée par Gutschmidt. Dans le livre éthiopien du pseudo-Clément, analysé par Dillmann, ce fils de lion (c'est aussi l'expression dont se sert le texte éthiopien du Livre de Sibylle), suscité par Dieu, est assimilé par le traducteur à Constantin Copronynie qui doit triompher de l'Islam (Bousset, Der Aniic/irist, p. 45, 47).

Les traits qui caractérisent Gog et Magog appartiennent à la fois à la légende et à l'histoire : on a appliqué en effet ce nom à des invasions de populations diverses (scythiques, gothiques, hunniques, tatares) venues du Nord jusqu'en Palestine, ou du moins menaçant l'Asie occidentale et l'Europe. La légende d'Alexandre, ou plutôt sa partie orientale, fournit des traits à cette description (i). Chez les chrétiens, comme chez les musulmans, Derbend, dans le Caucase, fut regardé comme un barrage de fer établi par le héros macédonien pour fermer aux êtres, demi-monstres et demi-hommes, qui pullulent dans le Nord, l'entrée du monde civilisé. Cette barrière, qu'ils rongent sans relâche, tombera à la fin du temps et la terre sera inondée par les hordes de Gog; et de Magog, simplement mentionnées dans les versions orientales de la Sibylle et dont les ravages annonceront ceux de l'Antichrist.

Celui-ci étant la contre-partie du Christ, ou plus exactement un faux Christ (2) doit pouvoir, par des apparences trompeuses, séduire et tromper les hommes pour les conduire à leur perte. Ainsi la version arabe* et la version judéo-persane de l'Apocalypse de Daniel le font naître d'une vierge qui l'élève jusqu'à 30 ans (arabe*, cf. la durée de la vie cachée du Christ) ; elle est de la tribu de Dan (arabe*, arabe*, Sibylle de Tibur) ce qui tient à la fâcheuse renommée de cette tribu (3). La version arabe* lui donne pour

(i) Cf. les sources indiquées dans les notes de mes Contes populaires berbères. Paris, 1887, in-i8, note 64, p. 172, 174.

(2) Cf. les passages reproduits par Bousset, Der Antichrist, p. 83, 93 ; on peut y ajouter que le point de départ est probablement Matthieu, xiv, 4, 5.

()) Cf. Gniêse^ XLVii, 17, « Qus Dan soit une couleuvre sur

lieu de naissance H'arrân (?) dans la tribu de Dan ; le pseudo-Méthodius le fait naître à Corozaïn, nourrir à Bethsaïda et régner à Capharnaûm, en souvenir de la malédiction de Jésus contre ces trois villes (i). Son apparition aura lieu dans les montagnes de Galilée (arabei Djelil, devenu Halal en éthiopien). La ver- " sion arabe* dit que la femme l'enfantera dans la montagne des montagnes.

Son portrait est placé par la version arabe* aussitôt après sa naissance, il est rejeté au milieu de ses aventures par les versions arabe* et éthiopienne ; il manque dans la Sibylle de Tibur. Les trois premiers textes sont d'accord sauf quelques variantes: sa chevelure, donnée comme rare par l'éthiopien etleMidrach Wayocha, est abondante (arabe*), ses yeux sont brillants de lumière (arabe*); il a un signe dans l'œil droit (arabe*) : son œil droit est très brillant, suivant le texte éthiopien qui s'accorde ici avec un passage d'une version grecque d'Esdras (2). Le bruit de ses miracles attirera vers lui une foule de gens (arabe*, arabe*, éthiopien, Sibylle de Tibur); tous les textes s'accordent pour mentionner ceux qu'il fera dans le soleil, la lune et les étoiles ; les légendes musulmanes, de même que le pseudo-Clément éthiopien, spécifient qu'il fera lever le soleil au couchant après une nuit qui aura duré le triple de la nuit ordinaire (3). Il n'y

la route, une céraste dans le sentier, mordant les sabots du cheval pour faire tourner le cavalier » Cf. aussi Jérémie, viii, 16, et les passages des écrivains ecclésiastiques dans Bousset, Der Antichrist ^ p. 112, 115,

(i) Cf. Luc, X, 13 15 : Malheur à toi, Corozaïn ! Malheur i toi, Bethsaïda... Et toi, Capharnaûm, élevée jusqu'au ciel...

(2) Tischendorf, Apocalypses apocryphœ, Leipzig, i8C6, in-8, p« 29. Cf. aussi Bousset, Der Antichrist ^ p. 101-102.

(3) Cf. les divers miracles que lui attribuent les auteurs qui

a de désaccord que pour un miracle : la version éthiopienne, le IIP livre de la Sibylle (v. 66), le pseudo- Hippolyte, le commentaire d'André sur ['Apocalypse^ VElucidarium d'Honoré d'Autun lui attribuent le pouvoir de ressusciter les morts. Au contraire, sa magie s'arrête là et c'est cette impuissance qui le fera reconnaître pour un faux prophète suivant la version arabeS la version arabe*, d'accord avec V Apocalypse de Zéphanias, S. Ephrem, dans son Discours sur la fin du monde, V Apocalypse àw pseudo-Jean, les Ques^ lions à Anliochus (i). Ici la version arabe* et Téthiopien placent un épisode que la version arabe* rejette après le voyage de l'Antichrist à Jérusalem et qui manque dans les autres ouvrages qui traitent de ce sujet : il s'agit de la veuve qui viendra réclamer justice auprès de lui : après Tavoir repoussée, il lui dofiUera satisfaction afin d'éviter ses réclamations persistantes.

L^'Antichrist viendra à Jérusalem et plantera sa tente devant Sion (arabe*, arabe^, éthiopien) ; il prétendra être Dieu : ce trait est commun à tous les récits, depuis Irénée jusqu'à la Sibylle de Tibur (2). Alors deux (3) hommes (arabe* et arabe*), sortis d'un endroit inconnu, viendront le démentir: il les fera tuer. Ces deux hommes ne sont pas nommés dans les versions orientales, mais la Sibylle de Tibur, le

traitent de TAntichrist, ap. Bousset, Der Antichristy p. 115, 120.

(i) Cf. les textes dans Bousset, loc. îaud, auxquels il faut ajouter la version judéo-persane de V Apocalypse de Daniel (ap. Macler, p. 30), le Livre de V Abeille de Salomon de Basra, éd. Budge, Oxford, 1886 in-4, p. 130

(3) Cf. les textes dans Bousset, Der Antichrist ^ p. 104-106.

(3) Le chiffre de quatre donné par la version éthiopienne est probablement une faute du traducteur ou du copiste.

De Raiione Temporum de Béda le vénérable (i) et la lettre d'Adso donnent leurs noms : Ce sont Elie et Hénok. Leur mode d'intervention diffère suivant les récits : D'après saint Ephrem, dans le Discours sur la fin du monde (ch. xi), Elie et Hénok lui demanderont de prouver sa divinité en ressuscitant des morts, ce qui lui sera impossible, comme on l'a vu. Dans la version judéo-persane de V Apocalypse de Daniel^ ce seront tous les Juifs fidèles qui le mettront en mesure de prouver sa divinité par ce miracle (2).

La venue d'Elie et d'Hénok semble déjà indiquée &.2^ïi%V Apocalypse de Jean (3) qui mentionne les deux témoins envoyés par Dieu : ceux-ci, après avoir prophétisé 1260 jours, seront vaincus et tués par la Bête sortant de l'abîme. Quant au choix de ces deux personnages, il est aisé de l'expliquer. On sait que, d'après la tradition, tous deux furent enlevés au ciel(G^w<?5^,v, 24;/?(?/s, IV, ch. 11, 11-12): c'estcequ'indiquent nos textes quand ils disent qu'Hénok et Elie Viennent d'un endroit dont personne, si ce n'est Dieu, Ile connaît le nom (4). Leur arrivée est expliquée par la raison suivante. Tout homme doit mourir, et ceuxlà même qui ont échappé pour un temps à cette loi doivent y satisfaire avant la fin du monde (5). C'est

(i) Opéra, Ed. Migne, t. 1, col. 574.

(a) Macler, Les Apocalypses apocryphes de Daniel^ p. a8.

(3) Ch. XI, vçrs. 3-7. ~- Cf. aussi Beda, De iemporum raiione^ ch. Lxix(t. I, coi. 574).

(4) Dans plusieurs auteurs : le Commentaire sur V Apocalypse^ d'André et d'Aréthas, saint Ambroise, Théophylacte, Euthymius, le pseudo-Hippolyte, Siméon Métaphraste (Cf. Bousset, Der Aniichrist^ p. 137), Jean est donné ponr compagnon à Elie et à Hénok, sans doute parce qu'on lui attribue la composition de V Apocalypse ^ mais il est aisé de voir que c'est une addition postérieure.

(5) Cf. un passage de l'Evangile de Nicodème^ ap. Tischendorf,

en vertu de cette croyance que, chez les Musulmans, Jésus qui n'est pour eux qu'un homme, à qui Dieu au moment de son exécution a substitué Judas, doit mourir à la fin des temps.

La mort d'Elie et d'Hénok amènera Tintervention du Christ devant qui Timposteur fondra comme de la cire (arabe*, éthiopien), ou comme du plomb, suivant les traditions musuln^anes : c'est le développement d'une phrase de saint Paul (1I« Epifre aux Théssalonieietis, n, 3) empruntée elle-même à Isaïe (xi, 4), c'est également par le souffle de son esprit que, d'après le Midraeh Wayocha^ le Messie fera périr FAntichrist. Dans la version arabe^, comme dans l'Apocalypse copte de Daniel, il est dit simplement qu'il le tuera. — Suivant la Sibylle de Tibur, Beda {Dé temporum ratione, ch. lxix) et une interprétation rapportée par Adso, c'est l'archange Michel qui fera périr TAntichrist sur le mont des Oliviers, et le dernier ajoute que ce sera dans sa tente et sur son trône, à l'endroit même ou le Christ est monté aux cieux (().

A ce moment commencent lès signes précurseurs immédiats du dernier jour : le^feu descendra du ciel et consumera la terre jusqu'à une profondeur de 40 (arabe*, et arabe*), ou de 7 coudées (éthiopien), de 72 coudées dans V Apocalypse de Zephanias et \Apo^

Evangelia apocrypha^ Leipzig, 1874, in-8«, p. 404 : Cowper, The Apocryphaî Gospels^ Londres, 1897, pet, in-80, p. 309-310; Macler, Les Apocalypses apocryphes de Daniel^ p. iio-ixs ; Bousset, Der Antichrist^ p. 136-139.

(i) Cf. Bousset, Z^^r Antichrist^ p, 148-154, Sur le rôle de. Michel dans les légendes juives et chrétiennes, cf. Lueken, Michael^ eine Darstellung und Vergleichung der jUdischen und der morgenliindisch- christ lichen Tradition vont Er^engel Michael, Gœttingen, 1898, in-8«

cdlypse grecque de Daniel (i), de 8a dans la Vision d'Esdras. Dans le discours de saint Ephrem , Sur la fin du monde^ ce feu la ravagera pendant 40 jours. Les autres textes, le Livre III des Oracles Sibyllins, Tes Institutions divines de Lactance (L. Vil et 19), l'As-cension d'haïe (iv, 18), la Septième vision de Daniel en arménien, le pseudo-Clément syriaque, ne font mention que du feu sans préciser, soit la durée, soit l'étendue des ravages (2). Cette conception paraît avoir pour origine un passage de Daniel (viii, 11) et peut-être faut-il y voir la fumée qui annonce le jour du jugement dans le Qorân (xuv, 9) et les traditions musulmanes.

Le ciel se repliera comme du papier (arabe^ arabe*, éthiopien) : cette image qu'on rencontre dans le discours d'Ephrem sur TAntichrist, dans le pseudo- Hippolyte, dans le troisième livre des Oracles sibyllins (3), dans la Septième vision de Daniel en arménien (4), est empruntée à Isaïe (xxxiv, 4). Elle a passé dans le j2t?râ« (xxxix, 6j) : Les cieux seront plies comme un rouleau dans sa main droite.

Le soleil et la lune disparaîtront ; les étoiles toinberont (arabe* et éthiopien) : alors Dieu viendra pro^ céder au jugement dernier.

On trouvera à la suite du livre éthiopien de la Sibylle les deux versions arabes dmit j'ai parlé plus haut. Il m*a paru utile d^ joindre une traduction de

(i) C . KIostermann, Analecta T^ur Septuaginta^ Leipzig, 1895» in-80, p. lao.

(3) Cf. Boasset, Der Antichrist ^ p. 159-163, et le troisième fascicule de mes Apocryphes éthiopiens^ Ascension d* Isaïe ^ p. 24.

(3) Cf. Bousset, Der Antichrist ^ p. 160.

(4) Kalemkiar, Die siebente Vision Daniels^ Vienne, 1893, in-8<>, p. 43; Macler, Les Apocalypses apocryphes de Daniel^ p. 87.

la Sibylle de Tibur, d'après l'édition critique donnée par M. Sackur, et les chapitres consacrés à la fin du monde et aux signes qui l'annoncent dans la Péfrh des merveilles d'Ibn et Ouardi : on pourra ainsi comparer les traditions apocryphes chrétiennes aux traditions musulmanes et se rendre compte de Tinâuence que les premières ont exercée sur les secondes.

LA SAGESSE DE SIBYLLE

Sagesse de la femme nommée Sibylle (Sabéla, Brit. Muséum, Sâbilâ) fille d'Hercule (H'è'rqâl), chef des sages d'Ephèse (j&^'^ow) et explication du songe qu'eurent cent sages dans la ville de Rome (Rorn/â) la même nuit, à la même heure, après la sortie d'Egypte {Gëbs') des enfants [d'Israël] (i).

Après qu'ils eurent voyagé dans le désert pendant des jours fixés et qu'ils furent arrivés dans la terre du royaume des Grecs {Yonânâouyân)j des Hébreux (Ebraou/ân) et des Gergéséens (Gërchaouyân), il y avait chez eux des prophètes et des docteurs qui leur révélaient les secrets des mystères et les instruisaient dans ce qu'ils demandaient. Lorsque le péché se fut multiplié chez eux, qu'ils se prosternèrent devant les démons, qu'ils égorgèrent leurs fils et leurs filles ^ux mauvais génies, Dieu leur enleva la royauté, leur retira le don de prophétie et il n'y eut plus

(i) Les crochets indiquent les passages qu'il a fallu suppléer pour compléter le texte. Celui-ci porte par erreur: ¥. Après la sortie des enfants eTEgypte ».

a8 LES APOCRYPHES ÉTHIOPIENS

d'envoyés [de Dieu]. Alors ils voulurent s'adresser aux magiciens et leur demandèrent de leur montrer ce que les prophètes et les apôtres leur avaient fait voir précédemment. Ils ne purent faire de même. Sur ces entrefaites, Titus ÇT'it'os) les réduisit en esclavage et les emmena dans ta ville de Rome ; le Seigneur les dispersa dans toutes les provinces romaines.

Leur départ eut lieu en 1020 de l'ère d'Alexandre {EsJcëndros)^ dans le mois de magabit qui est août [qosVos).

Cent philosophes eurent le même songe dans la même nuit. Le bruit de ce rêve arriva à Alexandre, roi de Rome. Il envoya vers cette femme, fille d'Hercule, chef [des sages] d'Ephèse, laquelle apprenait aux enfants et aux jeunes gens ce qui existe dans tout le monde, en tout temps. Le Seigneur avait fait à cette femme un don considérable pour prophétiser à tous les peuples ce qui se passait dans l'eau, le soleil et la lune, tant sa sagesse était grande. Elle était âgée de iSy ans et avait une sœur nommée Semal à qui elle avait révélé tout ce qui est connu et tout ce qui est visible. Sa sagesse était tellement affermie en tout pays qu'elle s'éleva audessus des sages. Dieu la rendit supérieure à tous ses contemporains. Il s'était écoulé 102 ans et 40 [sic) mois depuis qu'elle expliquait tous les songes et toutes les choses extraordinaires de son temps.

Et l'an 67 de Maqdon César (Késar) roi de

Rome, cent philosophes eurent le même songe la même nuit et à la même heure. Le matin venu, ils se racontèrent les uns aux autres ce qu'ils avaient vu; ils ressentirent de Tétonnement et leur âme fut attristée de n'avoir personne pour leur expliquer ce songe. Ils se dirent Tun à l'autre : C'est une chose que Dieu nous a fait apparaître, et ils ajoutèrent : Qu'est-ce que ce rêve, et qu'arrivera-t-il ? Les philosophes de Rome envoyèrent vers cette femme appelée Sibylle pour lui demander de venir à Rome leur expliquer ce rêve : Elle partit avec les envoyés (i).

Quand le bruit de son arrivée parvint aux gens delà ville, ils s'avancèrent, grands et petits, à sa rencontre ; ils l'introduisirent avec joie et allégresse et amenèrent ces philosophes. Ceux-ci lui racontèrent leur songe et elle leur dit : Retirez-vous, jusqu'à demain ; alors réunissez-vous et parlez devant tout le peuple ; nous demanderons au Seigneur, notre maître, de nous faire comprendre le sens de ce rêve. Ils partirent comme elle le leur avait recommandé et le lendemain, ils se rassemblèrent. Elle les bénit et leur dit : Venez, gens de Rome, je vous raconterai les choses extraordinaires que présage ce songe ; parlez, dites ce que vous avez rêvé.

Nous avons vu, dirent-ils, neuf soleils : le

(i) On voit que nous avons ici deux récits juxtaposés du songe et de l'ambassade à Sibylle. Le mâoie fait se retrouve dans arabe A,

30 LES APOCRYPHES ÉTHIOPUNS

premier brillait extrêmement sur tout le monde: le second ressemblait au premier et était comme lui. Le troisième avait un brouillard. Dans le quatrième étaient des ténèbres et au milieu^ un couteau. Le cinquième était lumineux ; le sixième était mélangé de sang, et au milieu il y avait des couteaux : il était traversé par des images de scorpions; dans ce soleil était une grande lumière. Le septième apparaissait et s'éteignait : il y avait du sang, des scorpions, du brouillard. Le huitième était. peu lumineux et contenait beaucoup de scorpions et du sang. Le neuvième soleil était traversé par beaucoup de sang ; sa lumière était faible et il y avait des flèches.

Sibylle leur dit : ces neuf soleils que vous avez vus sur le monde entier représentent neuf âges d'homme : celui qui siège au-dessus des hauteurs, qui voit et qui est invisible, vous a montré ce que sera chacun de ces âges : il vous découvre ce qui arrivera à chaque époque.

Dans la première, les hommes seront humbles et amis du bien ; ils s'aimeront les uns les autres sans montrer entre eux d'hostilité ni de troubles. Ils réussiront; ils construiront et embelliront leurs œuvres et leurs tombeaux de leur vivant ; ils sauront que quand ils seront morts, quelqu'un les enterrera.

Dans le second âge, les gens seront compatissants comme eux ; ils leur ressembleront ; ils .aimeront à faire parmi eux des aumônes abon-

dantes, mais ils seront inférieurs à leurs préde'cesseurs.

' Dans le troisième, ils montreront Toutrage, l'orgueil et la vanité ; ils aimeront ce que Dieu hait ; il y aura encore chez eux un peu de foi, mais le péché se multipliera parmi eux.

Dans le quatrième, les hommes seront méchants : ils aimeront à verser le sang.

Dans le cinquième, ils aimeront à commettre des meurtres et à verser le sang.

Dans le sixième, une lumière [émanée] de la lumière supérieure qui réside au haut des cieux apparaîtra dans le sein sacré d'une vierge et naîtra dans la terre de Juda {Yëhoudâ); cette naissance causera de la joie dans les cieux et sur la terre. Des mages viendront de TOrient, apportant des dons. Des Juifs s'élèveront contre lui, le crucifieront, perceront de clous ses mains et ses pieds ; ils l'enterreront dans un tombeau ; il ressuscitera le troisième jour; il sortira du tombeau comme il sera sorti du sein de la Vierge. Et comme celle-ci sera restée vierge après sa naissance, [de même] après qu'il sera sorti du tombeau, on trouvera le sceau intact. Il marchera dans un corps charnel, comme a dit le prophète des nations : Ceux qui n'ont pas cru en lui, même lorsqu'il est allé vers eux, ne l'ont pas accueilli et l'ont traité de menteur. S'ils avaient cru en lui, il leur aurait donné ce que l'œil n'a jamais vu, ce que l'oreille n'a jamais entendu, ce que le cœur humain n'a jamais ima-

giné (i); il ne les nommera pas ses enfants et ses frères.

Dans le septième âge, un roi viendra de Byzance (Barât'yâ pour Bt:{antyâ) et une femme de .Constantinople {Quasfënfënyâ) ; ils iront dans la ville de Jérusalem Qyarousâlem) ; ils tueront beaucoup de gens à cause de celui qui a été mis en croix ; ils rassembleront une foule considérable qui adorait les démons et la ramèneront à lui. Ensuite viendra un roi exterminateur qui détruira les églises, qui tourmentera les hommes libres et les adorateurs du crucifié : beaucoup seront couverts de honte; devant ce roi, un homme fera périr un peuple considérable... (2) et détruira de nombreuses églises. Après eux, ceux qui croient au Seigneur qui a été mis en croix, se multiplieront. Un homme nommé Mafqad viendra à\iYém^n(Yaman pour — 7aman — ) et régnera quatre ans. Après lui, il y en aura dix comme lui.

Dans le huitième âge, il y aura beaucoup de pleurs et de troubles ; les terres et les contrées maritimes seront ruinées et désolées. Il y aura

(i) L* origine de cette expression se trouve dans Isaïe, lxiv, 4 : elle est plus développée dans saint Paul. I. Èpttre aux Corinthiens, II, 9 ; on la retrouve dans la version latine de V Ascension d'haïe^ XI, 34. Cf. le troisième fascicule de mes Apocryphes éthiopiens, p. 54. Elle a passé en arabe et on la rencontre dans un hadith du Prophète rapporté par Abou Horaïrah (Cf. Ah'med es Sahl el Balkhi, Le livre de la création et de l'histoire^ éd. et trad. Huart, t. I, Paris, 1899, in-8«, p. 190 da texte, 178 de la traduction).

(2) Passage corrompu. Le texte éthiopien porte « il mourra ••

ensuite une grande terreur chez les habitants du pays d'El Baser; Tîle de la mer sera conquise et pillée ; il y aura dans Byzance {Bérétya pour £i:{antyâ) de la crainte et du trouble ; la route entre Rome et les Francs {A/rèngui) n'existera plus. En ces jours, il y aura du carnage sur ce chemin (?), la Syrie sera ravagée ainsi qu'une grande ville. En Orient, un roi régnera pendant vingt-trois ans : la [vingt] quatrième année ne sera pas accomplie. Il recevra des présents de toutes les îles de la mer: la crainte ne viendra pas à Rome ; de son temps, la Syrie sera dans la joie, mais elle sera ravagée peu après sa mort. Il laissera deux fils : le nom de Tun sera comme celui de l'homme qui est venu du Yémen ; il établira l'un d'entre eux comme gouverneur de la Syrie et du rivage de la mer ; elle sera ruinée et les églises dévastées ; les gens vivront tous dans le mensonge et l'injustice. En ces jours, l'esclave se reposera et le maître travaillera ; la servante sera assise et la maîtresse tournera la meule ; les serviteurs se prendront pour les chefs ; ceux qui ne connaissent ni leurs pères ni leurs mères seront gouverneurs dans toutes les provinces. En ce temps-là, le péché et la fornication se multiplieront; l'injustice s'accroîtra, la justice disparaîtra, les prêtres seront adultères et marcheront dans la voie du péché ; ils aimeront la nourriture et la boisson ; ils n'enseveliront pas les morts et ne se lèveront pas pour la prière; ils se montreront orgueilleux envers le

peuple à cause de la parole qui leur aura été donnée ; ils seront couverts de honte et châtiés à cause de leurs actions. Ecoutez leurs paroles et n'agissez pas comme eux. Ils auront perdu la foi et la charité. Ensuite les églises seront ravagées, les gens périront afin que s'accomplisse la parole du prophète Daniel quand il dit : Le désert sera privé des ermites qui y vont ; il n'y aura dans les montagnes personne qui erre çà et là; le trouble s'accroîtra sur ceux qui vivent dans les villes. Tout cela arrivera dans le huitième âge. Les pères diront à leurs fils : Vous n'êtes pas à nous ; les fils renieront leurs pères ; [les esclaves] s'élèveront contre leurs maîtres? l'ignorant s'emparera du pays et d'une grande ville qui est en Orient ; le carnage y durera trois jours et trois nuits ; il n'y restera qu'un petit nombre d'habitants. Jérusalem sera ravagée ; il n'y aura plus personne à l'endroit où [Jésus] fut crucifié. Tel sera le huitième âge. En ce tempslà les prêtres, les diacres, les moines, les orphelins imploreront le Seigneur et gémiront. Mais ' à cause de la multitude de leurs péchés, il détournera d'eux sa face ; il n'écoutera pas leurs prières. Le mal se multipliera dans cette période plus que dans la précédente et la suivante. En ce temps, des gens viendront de TOrient et d'autres de l'Occident ; ils se rencontreront en route, s'interrogeront mutuellement et se diront : Où voulez-vous aller? Les uns répon^ dront : Nous allons vers l'Ouest. — N'y allez pas^

caf il y a là beaucoup de malheurs — Où allezvous, vous-mêmes ? — A TEst. — N'y allez pas, car il y a là beaucoup de malheurs. En ce temps-, là, les villes qui sont entre les rivières seront ruinées ; la moitié de TEgypte (i) sera incendiée ; la terre sera couverte de désolation ; beaucoup de vaisseaux seront brisés ; le sang coulera dans le fleuve ; [les vaisseaux] partiront pour ne plus: revenir; il y aura un grand chagrin et un grand, deuil, si bien que les vivants diront (2) aux morts : Heureux êtes-vous ! ;

Dans le neuvième âge, un lionceau viendra de rOrient : il rebâtira tout ce qui a été détruit sur la terre ; Tarche sera reconstruite. De son temps, Tabondance régnera dans le monde. En passant près des morts qui habitent les tombeaux, les vivants leur diront : Vous êtes morts alors que vous étiez dans un temps de tristesse et de douleur ; levez-vous et voyez cette grande, joie, cette allégresse, cette abondance où nous vivons. Le règne de cet homme durera 40 ans.

On cherchera à qui faire l'aumône, oii ne trouvera persontie pour la recevoir ; les fruits de la terre se multiplieront mêmesurles arbresdu désert ; les anachorètes seront nombreux dans la solitude ; les villes qui avaient été détruites seront rebâties. Quand la 49* année sera ac-

(i) Le texte porte : Mëchrdq^ qui doit être corrigé en Mësr, (2) Le passage est altéré daas le texte éthiopien qui porte: « On dira aux vivants et aux morts : Heureux êtes-vous! ï^

complie... (i) ; les anges descendront des cieux sur la terre, vêtus comme les hommes ; ils marcheront avec eux. Ensuite sortiront Gog (Gow^) et Magog {Magoug) ; ils s'empareront de l'univers. Après leur sortie pleine d'erreur, apparaîtra en leurs jours, de quelque part dans une montagne nommée Halal, celui qui prendra une forme et dira : [Je suisj Dieu. Beaucoup de gens le suivront à cause de la multitude de ses miracles et des prodiges qu'il fera dans le soleil, la lune et les étoiles ; il recevra le pouvoir de ressusciter les morts ; sa méchanceté et son impiété augmenteront. Une femme veuve viendra à lui et lui dira : Fais-moi justice de mes ennemis [mais il ne voudra pas] afin que s'accomplisse [la parole de celui qui a été suspendu à] la croix, à savoir : Il y a un juge qui ne craint pas le Seigneur et ne rougit pas devant les hommes. [Il jugera en faveur de la veuve] de peur que cette vieille femme ne le tourmente, ne vienne à lui et ne s'attache à lui continuellement. En ce temps-là la royauté, le sacerdoce et les miracles seront finis. Cet homo ie aura la tête grande, le cou mince, les cheveux rares, les bras longs, les doigts courts, l'œil droit joyeux. Il ira à Jérusalem, il plantera sa tente sous la montagne de Sion [S'ë/on). Quatre hommes sortiront d'un endroit que nul ne connaît, sinon Dieu. [Ils lui diront : Tu n'es pas

(i) Passage altéré.

Dieu, mais] un imposteur ; il ira à eux, les saisira et les broiera sur l'autel de la montagne de Sion, afin que la parole du prophète David soit accomplie : Ils feront monter des bœufs sur ton autel. Après cela, celui qui a été suspendu au bois de la croix viendra et [l'imposteur] fondra comme de la cire ; tous ceux qui auront cru en lui seront anéantis. La face de la terre sera renouvelée ; le feu descendra du ciel et la terre sera consumée à [une profondeur] de sept [coudées]. Le ciel sera plié comme du papier; le soleil, la lune et les étoiles tomberont. Alors viendra le jour terrible, sans pareil. Le Père se réjouira de son Fils, le Fils de son Père, et rÉsprit Saint avec lui. Si quelqu'un a fait le bien en ce monde, [il se réjouira ; s'il a fait le mal] il n'y aura pas de joie pour lui. Celui qui aura eu la foi sera sauvé.

( I ) Les églises se multiplieront ; on y fera la prière ; l'eucharistie, l'encens et les sacrifices monteront vers le ciel ; il y aura des prêtres impies, paresseux, insensés, orgueilleux, arrogants. En ce temps-là, il y aura des docteurs sans énergie ; tous ceux qu'ils auront jetés dans

(i) Comme il a été dit plus haut, ce qui suit est une recensioa diverse de la description du ix^ âge, ajoutée par le ms. 146 de la Bibliothèque Nationale.

^8 LES APOCRYPHFS ÉTHIOPIENS

rhabil religieux ne seront pas sauvés et ne se sauveront pas les uns les autres ; on abolira le Sabbat : on ne croira pas au jour de la Nativité ni au baptême.

Dans la quatre-vingt-quatrième année de la grâce, on aimera la croix et la vie érémitique; 'toutes les créatures, hommes et femmes, seront joyeuses; chacun reviendra à son premier état ; un homme juste régnera ; il ceindra ses reins de la justice, et l'équité entourera ses flancs (i). La justice croîtra à son époque. Il régnera quatre années, dans Tan 533 du cycle. Ensuite il aura trente ans (2). Puis viendra un faux Messie qui dira: Je suis le Christ; il fera des miracles et des prodiges ; il fera lever le soleil à rOccident et la lune du côté d'Elâm (3) ; son œil droit sera mêlé de sang; son pied droit sera court; les ongles de sa main seront tordus; ses pieds ressembleront à des faux... (4). Il régnera trois ans (5). Des bandes de moines, de diacres, d'évêques, de croyants, beaucoup de troupes de gens, tous ceux qui auront embrassé la vie monastique et revêtu le froc se rassembleront.

(6) Il dit à... Prends tout cela. Il le prit et

(i) Isaîe, XI, 5.

(a) Passage altéré.

(3) Passage emprunté au pseudo-Clément éthiopien.

(4) Passage altéré.

(5) Cette durée du régime de l'Antichrist est donnée d'une façon plus précise dans V Ascension d'Isaïe^ iv, 13.

(6) Le paragraphe qui suit est évidemment une interpolation ; du reste le passage est altéré.

«lonta vers les cieux. Ils pleurèrent amèrement et moururent tous et ses rois avec eux.

Michel (Mikâèl) et Gabriel (Gabrè'èel) viendront avec leurs troupes (i), prendront tous ceux-là et les conduiront dans la joie. Alors Oualonion le démon prendra avec lui mille et soixante-seize hommes ; ils arracheront les rochers comme un roseau ; ils dévoreront le feu ; ils boiront le sang des menstrues; un aigle régnera sept ans, résidant à Jérusalem ; il dévorera des enfants comme de la nourriture, mille le matin, et mille le soir (2). Ensuite Michel soufflera dans une trompe pendant 3o ans ; tous les os se rejoindront et toutes les chairs se rassembleront. La troisième fois que Michel sonnera de la trompe pendant trente ans, les morts se lèveront en un clin d'œil (3), l'éclat du soleil s'affaiblira ; de même dans les étoiles, les unes auront leur clarté diminuée et resteront dans rabaissement ; d'autres conserveront leur splendeur. Alors viendra le roi des cieux et de

(i) Dans la version judéo- persane de l'Apocalypse de Daniel y ce sont ces mêmes archanges qui viennent délivrer les Juifs de TAntichrist.

(2) Le texte éthiopien répète par erreur : 11 régnera sept ans. Ces traits semblent se rapporter à Gog et à Magog, dont la domination sur la terre, suivant la tradition musulmane, durera sept ans.

(3) Passage emprunté au pseudo-Clément éthiopien. Dans VOthot Messias et le pseudo-Chrysostôme, c'est également Michel qui sonne de la trompe. Dans V Apocalypse du pseudo-Jean^ ce sont Michel et Gabriel ; dans la version judéo-persane de V Apocalypse de Daniel, c'est Elie. Cf. Bousset, Der Antichrist^ p. 167.

la terre et il rémunérera chacun suivant ses actions. Louange et gloire à lui dan« l'éternité ! Amen.

(i) Fin de la prophétie de Sibylle. Louange au Seigneur maître du monde entier. Amen. Que le Seigneur nous fasse miséricorde à sa prière, éternellement. La Sibylle vit neuf soleils, chaque espace de temps [représenté par un soleil] est de 778 années; le neuvième est de 777. Les cycles de la Sibylle sont 800 ou 700; chacun est de 800 ans. Il y a 49 cycles d'Esdras ('Ezrâ), chacun compte 143 ans. Les cycles d'Hénok sont au nombre de 1 o et chaque cycle est de 700 ans. Les jours du Seigneur sont sept ; chez nous, il y a 2 548 000 jours.

(i) La chronologie qui suit termine le livre de Sibylle dans un manuscrit du British Muséum (Cf. Dillmann, Cataîogus codicum œthiopicorum Musei Brtiannici^ p. 4).

Page 1