‹ Les apologistes espagnols au XIXe siècleChapitre 1 sur 86 · JEAN DONOSO CORTÈS · texte numérisé non relu

JEAN DONOSO CORTÈS

L'Espagne fut toujours une terre féconde en hommes, alma parens virum, peut-on dire comme pour d’autres. Plusieurs ra-

ces s'étaient mêlées dans cette péninsule pour en former

“une, vigoureuse, altière, enthousiaste, à grand relief, comme du creuset où différents métaux se combinent sous une haute température on tire le bronze sonore, qui s’anime et vit sous le ciseau d’un artiste de génie. C'est la patrie des héros dont Pélage fut l'ancêtre, des poètes qui ont nom Calderon et Cervantès, des peintres tels que Vélasquez, L'Espagnolet, Mu-

rillo, les théologiens Suarez et Vasquez, des découvreurs

qui ont ajouté des mondes au monde connu, Cortès et Colomb,

qui lui appartient autant qu'à l'Italie, et des saints qui brilk

lent parmi les saints comme des soleils au milieu des étoiles, avec Dominique Gusman, Jean de Dieu et la séraphique Vierge. d’Avila, qui suffirait à sa gloire mystique.

Le XIXe siècle marque pour ce noble pays, dont l'His- | toire est une épopée, une période de décadence commencée depuis longtemps, qui alla en s ’accentuant et dont nous avons vu les dernières péripéties, qui ressemblaient à une agonie, tant les ruines s’amoncelaient dans la métropole et dans les colonies. Cependant ce siècle ne fut pas tout à fait stérile pour lui. Pour consoler ses douleurs, Dieu lui a donné des fils dignes de son passé; placé au second rang dans la famille des

peuples d'Europe, il les vit avec orgueil au premier rang parmi .

les écrivains catholiques qui ont défendu l'Eglise aux prises avec la philosophie rationaliste et la politique persécutrice.

Un” de ces vaillants champions, c'est Jean Donoso CoRe marquis de Valdegamas.

di appartient, dans les controverses contemporaines, à lé cole intégriste, classé en tête des plus connus, par la Bts Les Apologistes espagnols, 2

de son talent, par la vigueur de ses convictions et la fougue des charges qu’il exécute sur l'ennemi. On dit qu’on naît poète et qu’on devient orateur; lui était né libéral, il devint intégriste. Né en 1809, mort en 1853, sa vie s'écoule pendant la période la plus chaude, quand le libéralisme tenait le record, non seulement en politique, mais en religion et en philosophie. C'était le XVIIIe siècle, qui évoluait en différentes formes, avec ses funestes doctrines, et obtenait un peu partout la majorité des suffrages : il était l’air ambiant que les intellectuels respiraient. Depuis Louis XIV, il n’y avait plus de Pyrénées; c’est pourquoi les idées françaises passaient les frontières et recevaient bon accueil dans la Péninsule. Napoléon n'avait pas pu conserver le trône des Bourbons ; quand ses armées se replièrent devant la colère d’un peuple écrasé, non pas vaincu, Voltaire et Rousseau restèrent, soutenus par les hommes d’a-

vant-garde, toujours épris de nouveautés, sans mesurer les contre-coups encore très lointains qu’elles préparaient. Jean Donoso s’embarqua sur ce courant. Fils de la catholique Espagne, dont la foi enracinée dans les couches profondes des masses a résisté plus qu'ailleurs aux secousses qui l’ont ébranlée chez nous, élevé dans une famille de tradition, par une mère qui l’avait consacré à Notre-Dame du Salut en lui donnant ce nom, 1l n’oublia Jamais son baptême et ne versa pas dans la demi-incrédulité qui, alors, devenait de mode à Madrid et dans les Universités des provinces. Mais il voulut mêler le christianisme avec le libéralisme; et la moitié de sa vie s’écoula dans cette laborieuse combinaison, qui ne devait pas aboutir dans un esprit taillé par la nature sur un autre modèle : il ne recueillit que des tourments.

I] débuta en simple littérateur. Doué d’une imagination ardente, avec un tempérament chaud, la couleur abonde sur sa palette; le style à reflets d'Orient illumine sa pensée; avec la conscience de sa force et le désir avouable, chez un laïque, d'acquérir de la gloire, il brava la publicité. En 1823, à peine âgé de quatorze ans, encore simple étudiant, il écrivit Padilla, une tragédie que son biographe appelle « un audacieux écart politique et littéraire ». Il ne prenait pas sa voie; le théâtre ne fut pas favorable à son ambition naissante; son génie refoulé se tourna vers des travaux plus sérieux sans être plus doux.

Le professorat ouvrit devant lui une carrière qui fut courte

et peu brillante. Chargé d’un cours de littérature où ses facultés semblaient lui assurer le succès, il éblouit son auditoire dans sa première leçon qui épuisa sa gloire; car la foule se retira le lendemain du pied de sa chaire, où il resta seul avec un élève auquel il s’obstinait à s'adresser, dit son historien stupéfait.

La destinée des grands hommes présente de ces transitions mytérieuses; ils montent lentement à travers {es nuages qu les enveloppent et qui, un instant, paraissent arrêter leur marche, pareils à des astres qui subissent des éclipses avant d'arriver à leur zénith où ils brillent dans tout leur éclat. Donoso Cortès ouvrira plus tard un cours public à l’Athénée de Madrid, où il se sentait plus à l'aise par le genre de questions qu'il avait abordé sur la théorie générale dés gouvernements : C'était son vrai terrain, sur lequel il restera sa vie durant, mais dans un autre milieu et par d’autres moyens. Bientôt le professeur fait place au journaliste, qui deviendra un politique par la parole et par la plume. La figure de Does Cortès se dessine déjà dans ses lignes maîtresses.

Dieu l'avait fait naître dans un pays et dans un siècle de révolutions : à ces heures tragiques de la vie des peuples, le journal et la tribune sont les deux armes que les partis emploient pour l'attaque et pour la défense, pour la destruction et pour la restauration des patries : armes terribles par leur puissance et qu'il ne faut ni apothéoser ni maudire : il s’agit de savoir s’en servir. À l’époque où Donoso Cortès arrivait à l’âge d'homme et pouvait entrer en scène, l'Espagne était en proie aux querelles dynastiques, et déjà divisée sur les doctrines en matière de religion et de philosophie. Ce dernier mal encore latent, qui fermentait dans l'ombre, contenu par les lois et les mœurs, présentait déjà des signes sinistres, que l’œil des observateurs exercés apercevait et qu’ils dénonçaient avec terreur. On a dit que la Réforme, en déchaïnant la révolution religieuse qui avait altéré la foi de l’Europe catholique et brisé ses traditions, avait préparé toutes les révolutions politiques et sociales qui ont suivi cette date fatale et qui durent encore. Les faits historiques sont la démonstration de ce jugement porté sur l’œuvre de Luther et de Calvin : la moitié de l'Occident fut arrachée violemment du sein de l’umité de l'Eglise romaine. L'Espagne échappa au désastre, grâce, dit de Maistre, à la Sainte Inquisition, qui

ne versa pas, dans quatre siècles, la moitié du sang qui avail inondé l’Angleterre, la Suisse, la France, l'Allemagne à et les pays scandinaves dans les guerres de religion. L’éco- 1 nomie du sang n’est pas une quantité négligeable. Mais l’Es- pagne ne se défendit pas si bien contre les influences de la Révolution française, dont les constituants, ivres d'orgueil,

avaient proclamé « qu'elle ferait le tour du monde ». Ont-

ils reçu ï démenti des événements? Tant que l'Espagne fut soumise à la monarchie absolue des Bourbons et que le catholicisme fut la religion de l'Etat, sous cette double influence elle conserva son unité, avec l'unité la paix relative qu'elle assure aux peuples. Mais tout était changé. L' Espagne, traversée dans une même moitié de siècle par deux. invasions, l’une conquérante, l’autre restauratrice, toutes les deux étrangères,

avait perdu pour longtemps, peut-être pour toujours, sa tranquillité au dedans, sa sécurité au dehors. La famille royale divisée contre elle: même avait déchiré le pacte national en abrogeant la loi salique, qui était, depuis Philippe V, la base de ses institutions. Dès lors, le passé glorieux et prospère de l'Espagne s’évanouissait, Un avenir nouveau s’ouvrait avec À des chances redoutables : les partis descendaient dans la rue pour s’y livrer des combats acharnés. Le journal se répandait des Pyrénées à l'Océan; la tribune parlementaire se dressait aux Cortès : la scène devint grandiose et terrible. Donoso Cortès va prendre son poste de combat.

- Le journal ne fut jamais pour lui ce qu'il est devenu depuis, une feuille éphémère, qui vit au jour le jour, pour jusüfier son nom, des nouvelles et faits divers que le vent apporte et emporte; qui donne des comptes rendus des théâtres et des fêtes mondaines; qui ouvre ses colonnes aux œuvres d’art, et plus UE aux réclames de l'industrie et du commerce: qui vit des scandales de la vie publique et de la vie privée dont il tire les bénéfices, et qui est plutôt une caisse qu’un recueil littéraire; qui s’élance jusqu’à la politique sans dépasser l’étage où se manigancent les intrigues, où les intérêts généraux sont absorbés dans les intérêts privés, où les luttes de personnes font plus de bruit que les idées rivales en présence; qui ne s'occupe de doctrine que par distraction, une fois par mois, en s’excusant devant ses lecteurs qui lui demandent des jouissances plutôt que des articles, matière austère à réflexion. Outre que ce type de journal n'était pas encore créé

pas si a d'hotes jé ie déle ces Publicités to, qui amusent 108, peuples, quand ils ne les corrompent : pas : ils mè-.

tés, susceptibles d’être traitées sérieusement avec des études

nie l’entraîne irrésistiblement, à l'article de doctrine; pour Jui, le journal est une chaire où il enseigne, une tribune où ie combat, un livre dont il édite chaque matin un feuillet.

Ses articles ne sont pas des articles fantaisistes et décousus : ‘ce sont des thèses. Le journal ne put pas contenir dans ; ses colonnes limitées sa pensée qui déborde; alors les thè- | ses deviennent des Mémoires, et les Mémoires sont des brochures qui se croisent dans l'air avec des articles trop rapides, ; d'où se dégagent des luéurs qui mettent en lumière le jeune + écrivain et font pressentir le rôle qu’il jouera demain dans les

affaires de son pays. Du reste, en parcourant la série des - articles insérés dans les journaux ou publiés en brochures, AL. faut souligner ce trait, qu'il ne s’attarde pas dans la spéculation pure, vers laquelle le portent les ailes de son génie : 1 est. dans la réalité des situations auxquelles il'est mêlé, d’ abord comme spectateur, plus tard comme acteur. Il scrüte les. problèmes sociaux où la religion, la philosophie et la politique. se rencontrent dans une sorte de solidarité qui ne permet pas de les séparer, sous peine de s ‘éloigner de la solution vérita-. ble. C’est ainsi qu'il échappe, en débutant, à une des erreurs # de son temps, qui est le séparatisme, en payant encore tribut à à d’autres erreurs moins radicales dont il se dégagera peu à peu. se En 1832, il adresse à Ferdinand VIT le Mémoire sur la si- : tuation actuelle de la monarchie. Ce prince nourrissait dans son cœur un dessein devant lequel il hésitait. encore, et qu'il devait exécuter : c'était l'abrogation de la loi salique, qui était devenue la loi constitutionnelle du royaume depuis Philippe V, pour transmettre la couronne à sa fille sous le nom | d'Isabelle IT, Il renouait ainsi la grande tradition espagnole : Isabelle II: donnait la main à Isabelle de Castille, la dernière reine d’Espagne, à travers près de quatre siècles qui l'en sé- 1 paraient. Mais 1l brisait une tradition plus que séculaire à la- | 70e ee la un s'était accoutumée. Don Carlos ne devait pas

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Ne /Ttent ordinairement de front ces deux besognes. Ne le cher- i, : Mar chez pas au feuilleton ou à la chronique, pas même aux Varié

d'esthétique, de science ou d’histoire ; cherchez-le où son a. ;

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se résigner à ce coup d'Etat de son frère; la guerre des Carlistes devait ensanglanter la Péninsule pendant plusieurs années et déposer un ferment de discorde qui n’est pas encore étouffé. Si la faiblesse du père envers sa fille atténue sa faute, on est

étonné de voir Donoso Cortès, devenu plus tard le champion d’un traditionalisme que d’aucuns accuseront d’exagération,

pousser Ferdinand VII dans une voie funeste à son pays. C’est qu'il était encore atteint du mal français, l’éclectisme, importé par la politique et les événements accomplis la veille: 1830 avait franchi les monts; le roi bourgeois avait déteint sur le roi absolu de la veille. Donoso Cortès est ce qu'on a appelé chez nous « juste milieu »; il veut appuyer la monarchie sur « les classes moyennes »; il restera fidèle à son programme ; il travaillera pour la dynastie cadette qu'il aura contribué à fonder; et quand «les mariages espagnols » auront scellé l'alliance des deux branches arrivées au trône par la révolution, une large part de gloire lui reviendra dans ce succès ; il trouvera dans la corbeille de noces des deux sœurs une récompense qu'il ne cherchait pas : il fut le marquis de Valdegamas.

C'est Donoso Cortès première manière qui continue : il est dans les tâtonnements de l’éclectisme; il veut relier le passé avec un avenir qu'il pressent et qui déjà se réalise autour de lui, la monarchie avec la liberté, l'autorité avec le progrès. D’autres avaient déjà essayé de mettre ces forces en équilibre : après lui, l’école à laquelle il appartient cherchera le point d'appui, la clé de voûte de l'édifice social composé de pierres qui semblent s’exclure. Fernand Cortès, son illustre ancêtre, avait conquis le Mexique; lui ne découvrira pas la terre ferme des nouvelles institutions de son pays: et il abandonnera son île d’utopie pour cingler vers de nouveaux rivages. Mais l'heure n’est pas encore venue. Evidemment, à cette époque de sa vie, il était dans le mouvement moderne : il avait pris rang parmi les libéraux; mais les libéraux, alors comme aujourd'hui, s'étaient scindés en deux camps : les progressistes et les conservateurs, les centrifuges et les cen-. tripètes; quand l’unité est rompue, il n’y a plus que des fractions, comme d’un vase brisé il ne reste que des morceaux. Donoso Cortès s’agitait dans les nuances pour lesquelles son tempérament se prêtait peu. Il hésitait entre deux libéralismes, donnant des gages à la droite et à la gauche, sans

calcul, car il ne cherchait pas le succès; mais il courait après son constitutionalisme, opposé à la tradition de Îa monar. chie absolue, opposé au constitutionalisme français de 1830, : qui portait des fruits de l’autre côté des monts, fruits amers, dont l'Eglise souffrait déjà et qui avait en Espagne des partisans nombreux et résolus. C’est parmi ces constitutionnels qu’il rencontra les antagonismes les plus irréductibles. -

Cependant, en parcourant les brochures qu’il publie sans repos, on voit de quel côté il penche. En 1834, il publie les Considérations sur la diplomatie et son influence sur l’état politique et social de l'Europe, depuis la Révolution de Juillet jusqu'au traité .de la Quadruple-Alliance. Il écrivit ce travail au lendemain de la Révolution de 1834, qui avait soulevé les Carlistes contre les partisans d'Isabelle IT, et avait noyé Madrid dans le sang. Cette guerre fratricide, à laquelle il avait contribué par le Mémoire adressé à Ferdinand VII, le glaça d’effroi.et développa chez lui l’idée mère qui sera plus tard le résumé de sa philosophie, et à la défense de laquelle il consacrera, avec le meilleur de son génie, la moitié de sa vie : cette idée, c’est que l'Eglise est la base nécessaire de toute société, et la condition essentielle de sa prospérité. Il l’exprime sous la forme historique, qui est sa manière ordinaire, en ces termes : « Dans l’Europe barbare, l'Eglise seule était une société, parce qu’en elle seule il y avait unité d'objet et harmonie des volontés. Rome aspira à la domination au nom de la force, l'Eglise, au nom de la vérité : son titre était plus légitime. « Ces moyens ont été jugés par l’histoire... L'Eglise a continué le mouvement du monde romain; elle a élevé les mêmes prétentions et marché vers le même but (le rétablissement de l’unité sociale), mais plus inflexible encore, parce que la vérité est plus inflexible que la force. Victorieuse, elle ne pardonne jamais; vaincue, elle proteste toujours. Dans sa lutte avec les empereurs, à voir l'héritier des Césars prosterné aux pieds du successeur de saint Pierre, l'imagination étonnée ne peut parvenir à concevoir cette révolution immense dans la destinée du monde. En dehors de l'Eglise, il n’y avait que des individus; la volonté de l’homme régnait seule dans ce chaos où toutes les institutions humaines firent naufrage. »

A dégager de ce passage deux idées qui en sont le fond : l’idée de vérité et l’idée d’unité, qui manquaïient au monde ar-

tique e et que l'Eglise « promulguées en s’efforçant de les réaliser, chez elle 4 ‘abord, et dans les sociétés chrétiennes ensuite, dans la mesure où l'humanité rend possible un idéal que beau- |

coup relèguent dans la région des chimères. Mais, comme dit

l’axiome : Si non pro toto, saltem pro tanto. Ces idées fermen-

teront encore dans l’âme orageuse de: Donoso Cortès, en tra-

vail de la formule intégrale de la philosophie chrétienne; les ombres passeront sur les rayons de son intelligence : il sacrifiera aux idoles de sa jeunesse. Toutes les crises admettent des progrès et des reculs; jusqu'à ce que, dans le crépuscule

des doctrines mêlées, la lumière dissipe la nuit, et que le

plein jour commence. Prenons acte en attendant de ce pas

en avant.

Donoso Cortès continue à écrire. Sur un thème invariable, qui est la constitution des sociétés en général, et la constitution sociale de l'Espagne en particulier, il demeure « juste milieu », on peut dire impénitent; il garde son libéralisme corrigé et ne cesse de combattre un autre libéralisme exagéré, à peu vorès séparatiste, et révolutionnaire avec la prétention de rester conservateur. Il s’écarte toujours davantage de ce qu’on peut appeler la gauche de son parti; il mène sa croisade concurremment, dans son Cours de droit public, et dans une série d'articles de journaux et de brochures échelonnées dans les années suivantes. kBans trêve ni repos. C’est d’abord La loi électorale considérée dans sa base et dans ses rapports avec l'esprit de nos institutions. Les formules trahissent toujours

chez lui l’état d’esprit qui est comme son tempérament intel-

lectuel. Dans les quelques pages que L. Veuillot, son ami et le confident de ses pensées, a consacrées à sa mémoire, on lit:

«C’est un aveugle sublime: il pressent la lumière, il la devine

quelquefois, et il avoue qu’il ne la possède pas. Son esprit portait une tendance native à l’absolu, qui jamais ne s’est contentée de la supercherie des transactions éclectiques. Cette tendance l’enflamme pour tout ce qu'il croit grand, lui inspire des exécrations contre tout ce qu'il regarde comme indigne de la majesté de Dieu et de la liberté humaine ; l’entraîne à la défense de tout ce qu’il croit vrai, sans s'occuper des dan-

gers qui en résulteront pour lui. Ce n’est pas agir en éclectique.

On pouvait donc prédire qu'il ne resterait pas toujours ni même encore longtemps dans cette école d’équilibristes où son intelligence, prévenue par l’éducation, l'avait enrôlé, mais d'où sa

volonté, restée sa ne, le tirait par un Aube et Continuel. ef. s fort 1 ». ‘1 est impossible de mieux ‘rendre l’état d'âme de ; Donoso Cortès, à ce moment de sa vie intellectuelle, en roue vers la vérité intégrale. C'est une eau-forte. es En 1837, il fonda le journal l'Avenir, et il publia une he. chure sur la réforme constitutionnelle. À signaler un article in- titulé : La religion, la liberté, l'intelligence. Il est dirigé contre le libéralisme exalté, avec une note plus vigoureuse et même acerbe, qui rendait son écart encore plus considérable. « Quand ji le penseur considère le panorama si varié de l’histoire ; quand sa méditation évoque les révolutions qui ont ensanglanté le monde, et fait chanceler sur leurs bases les fragiles édifices des sociétés humaines ; quand, avide de pénétrer l’origine de ces terribles bouleversements, il demande aux révolutions et à l’histoire de lui révéler ce secret qui l’humilie, voici ce qu’elles lui répondent : « L'homme est, par sa nature, religieux, intelligent et libre. Quand ces trois caractères se déve- : loppent harmonieusement en lui, l’homme atteint son plus haut degré de perfection et de bonheur. Quand ces trois éléments ne se développent pas d’une manière harmonique, une perturbation fébrile l’afflige, et un mal-être indéfinissable le tourmente ». À l'appui de ces principes, la preuve historique: « La réunion de ces trois caractères dans un seul homme n’a eu lieu qu’une seule fois sur la terre, les siècles ne l’ont vue qu’une seule fois. Il y eut un homme dont la parole fut l’intelligence du monde et la confusion des savants : il fut aussi le plus intelligent parmi les éntelligents. I] y eut un homme qui, par sa venue, annonça le règne de la foi, dont la flamme pure embrasa les cœurs les plus tièdes : il fut ainsi le plus 5 religieux parmi les hommes religieux. — 1] y eut un homme Le. enfin qui, sa mission accomplie, se soumit volontairement à | la mort; il fut ainsi le plus libre parmi les libres. Voilà l’homme complètement grand, l’'homme-type, le beau idéal de l'humanité ie entière : Ecce homo ». Avec une pareille philosophie, un homme devait planter sa tente au sommet du Sinaï, et rester en contemplation devant son idéal, sans regarder à ses pieds. S'il en descend pour devenir le citoyen d’une société bouleversée par les révolutions, cet idéal devient un bagage embarrassant et un tourment s’il cherche à l’appliquer. Donoso Cor-

“à : tès ne cessa cependant de le préçgoniser par la prune et par la ‘4 1. Œuvres de Donoso Cortès. Vol. L. Doro ‘

mr 10

Détble. ne reculant pas devant limpérularsté qu il | provoqué: rait. Il avance résolument. : ae

Dans Îles années 1838-1839, il Éolabore à La ne de Madrid, au Pilote, au Courrier national, devenu le Heraldo. Dans ce dernier journal, il publie, en 1838, un article sur les Classiques et les Romantiques où, à propos de littérature, ül fait l'apologie de la civilisation chrétienne. Il y laisse une si profonde empreinte de foi que, devenu député pour la province de Cadix, il porta à la tribune ses idées nouvelles, qu'on pouvait appeler des idées de néophyte, et provoqua un éclat de rire dans les rangs des progressistes qu'il combattait maintenant de front. Ce fut son premier échec, et son dernier, sur ce théâtre où il devait remporter de si éclatants triomphes. Quand il aura écrit, en 1838, La Monarchie absolue en Espagne, en 1839, quelques articles au Correo national, en 1839, dans la Revue de Madrid, l’article intitulé : Etat des relations diplomatiques entre la France et l'Espagne, expliqué var le caractère des alliances européennes, son évolution sera terminée : nous aurons le Donoso Cortès seconde manière, le penseur définitif, dont les lignes en philosophie et en politique sont arrêtées et gravées dans l’airain, ære perennius. Laissons à son historien le soin de résumer en quelques lignes ce processus dont nous avons suivi les phases rapidement: « Sectateur du christianisme esthétique et sentimental de l’école française, aspirant à la fusion aussi absurde qu'impie du spiritualisme chrétien et du naturalisme païen. Ensuite, philosophe attiré par une secrète impulsion vers la religion sereine de la foi vive et de la charité féconde, et rendant un tribut d’admiration sincère au dogme et à la doctrine de Jésus-Christ; enfin, homme dont l’admiration d'artiste, pour ainsi parler, changée en amour de vrai chrétien pour la religion de ses pères, exhale ses sentiments dans une hymne sans fin à la miséricorde divine, qui donne la lumière à son âme et la tendresse à Son cœur »{

Ici s'arrêtent les œuvres, que nous appellerons les œuvres espagnoles de Donoso Cortès, parce qu’elles n’ont pas été publiées en France. Maintenant, abordons ses œuvres françaises, c’est-à-dire celles écrites principalement en Espagne pour l'Espagne et pour l’Europe entière, qui ont été traduites et publiées en France, et composent les trois volumes qui seront

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