‹ Les apologistes espagnols au XIXe siècleChapitre 55 sur 86 · AMÉDÉE DE MARGERIE · texte numérisé non relu

AMÉDÉE DE MARGERIE

Philosophe et apologiste, expositeur et défenseur de la vérité, les deux traits que nous avons relevés chez Gratry et chez Caro, caractérisent aussi Amédée de Margerie, digne par ses œuvres, ses talents et ses services d’être rangé parmi les meilleurs dans le mouvement chrétien qui s’est produit

dans une certaine couche de la société française après 1848.

Professeur de l’Université, c’est dans ce milieu, où tant

d’autres perdent la foi, qu'il a su conserver la sienne intègre,

et que la vocation d'écrivain catholique est venue le saisir: il a répondu à l’appel de Dieu avec vaillance. Son œuvre totale n'est pas volumineuse : il écrivait, La Philosophie contemporaine en 1870, Le comte Joseph de Maistre en 1883, H. Taine en 1804. Son principal ouvrage, c’est sa T'héodicée en 2 volumes, couronné par l’Académie, et déjà classé par l'opinion. C’est là qu'il faut étudier le philosophe et l'apologiste. Nous avons sous les yeux la réédition de 1865.

L’Auteur a fièrement dit pourquoi il écrivait : « J'écris ce livre pour faire mon devoir de philosophe spiritualiste et chrétien, en concourant, selon ma mesure, à la défense des grandes vérités sur lesquelles reposent tout l’ordre religieux

et tout l’ordre moral ». Le moment qu'il choisit pour inter venir de sa vaillante plume le demandait ; car le péril était

pressenti par les plus optimistes. « Sans doute ces vérités ont une importance éternelle et souveraine, qui ne dépend pas de l'état des esprits à telle ou telle époque, et sur tel ou tel point

as 4 nes du globe. Dans les âges même les plus croyants et les plus pacifiques, l’étude de la théodicée ou, pour parler un langage plus exact, de la théologie naturelle, est toujours le plus noble exercice de la raison... Mais cette étude, à laquelle les plus grands esprits de tous les temps ont consacré le principal effort de leur pensée, des considérations plus actuelles et plus pressantes me l’imposent aujourd’hui comme un impérieux devoir. La philosophie, en effet, n’habite pas tellement la région sereine des vérités éternelles, qu’elle ait le droit d'ignorer les faits qui se produisent dans la sphère mobile des opinions humaines... Quand un ensemble de symptômes fidèlement observés lui a montré de quel côté est le péril, elle n’a plus à choisir son terrain. Là où se produit l’attaque, là aussi doit se préparer la résistance. Or, si nous suivons, dans cette pensée, les déviations les plus considérables de la raison contemporaine, un fait menaçant... nous indiquera le poste où nous devons combattre. Ce fait, c’est la renaissance de l’athéisme, de l’athéisme sous toutes les formes, sous tous les déguisements,sous toutes les armures sous tous les noms, excepté son nom propre, qu’il faut lui rendre et que nous lui rendons ‘ >». Amédée de Margerie disait vrai: l’athéisme, encore un peu timide, entrait en scène masqué en domino. L’évêque de Poitiers, dans ses célèbres Synodales, avait annoncé son invasion en bon logicien et en prophète, puisqu'il s’appuyait sur l’évangile. Les rationalistes souriaient, les libéraux se fâchaient; une certaine école des catholiques en savait mauvais gré au savant prélat. L'heure vint où les menaces se réaiisèrent ; ceux qui haussaient les épaules la veille tremblaient le lendemain. Alors Gratry écrivit Les sophistes et la critique. Dupanloup, qui n’était pas assez théologien pour voir les conséquences contenues dans certaines prémisses, qui du moins ne semblait pas s'en émouvoir outre mesure, dans l'espoir de les arrêter, poussa le cri d’alarme; et, toujours splendide sur le champ de bataille, il lança à tous les vents de la publicité ces brochures ardentes, que nous avons eu l’occasion de citer dans l'Histoire de l’Apologétique en France. Le clairon de l’évêque d'Orléans arriva jusqu'aux oreilles du jeune universitaire, et il répondit à son appel. C’est dans cette mêlée, entre Gratry,

1 La Theodicée. Introduction.

en ES OURS

Dupanloup, le cardinal Pie, Louis Veuillot, Montalembert, qu’il faut pour le considérer pour avoir toute sa valeur, en mesurant la part qu’il prit à ces mémorables luttes.

La Théodicée, œuvre principale d'Amédée de Margerie, est à la fois un cours de philosophie et la défense des vérités qui y sont démontrées contre les erreurs contraires. Elle est précédée de certaines considérations « sur la méthode », qu’il faut analyser ici parce qu’elles révèlent, avec le tempérament de l’auteur, l'attitude qu'il a prise dans l’apologétique. II détermine avec précision la place que la théodicée occupe dans les sciences, qu’il divise en sciences spéculatives et en sciences expérimentales. Il pose ce principe, que la théodicée est une science mixte, qui est à la fois spéculative et expérimentale : « Il est très vrai que toute science qui veut atteindre le réel doit avoir son point de départ dans quelque réalité ; très vrai par conséquent que si la théodicée était une science rationnelle pure, à la facon de la géométrie, si elle partait d’une idée abstraite, d’une conception de l'esprit, étudiée comme conception de l’esprit, elle serait elle-même une science abstraite, et laisserait indécise la question de l'existence de'son objet; et il est très vrai aussi que la nature même de cet objet nous défend de placer la théodicée dans le groupe des sciences expérimentales. Les philosophes de la Hégaen concluent que la théodicée, en tant que science du réel, n’est pas une science, parce qu’elle n’est ni expérimentale ni rationnelle. Et nous nous affirmons qu’elle est science au plus hant degré, parce nue est tout ensemble rationnelle et expérimentale,

et parce qu’en elle deux grandes facultés de LRIAUERS se

ramènent à l’unité par leur concours à un résultat commun».

Où est l’abstraction dont on accuse la théodicée, en tant que science, pour avoir le droit de nier Dieu en niant sa preuve? Pour en démontrer l'inanité, l'auteur décrit, par une très fine analyse, le procédé géométrique qui part d’une abstraction pour aboutir à une abstraction ?. Parallèlement,

1 Première partie, chap. 1, page 67.

2 Jhidem, page 75.

NE

il décrit.le procédé inductif de la théodicée, qui part d’une réalité pour atteindre une réalité à l’aide du principe de causalité. Il choisit deux exemples, l’un dans l’ordre physique, l’autre dans l’ordre psychologique, le monde réalité contingente, l’esprit humain riche des idées d'infini, de perfection, que la conscience nous révèle. De ces deux réalités, à l’aide du principe de causalité que la raison nous fournit, nous nous élevons jusqu’à Dieu, cause première, cause réelle des réalités tangibles qui ne peuvent pas s'expliquer par-elles-mêmes :.

Cette simple distinction est grosse de conséquences ; elle contient en germe la réfutation du catholicisme tdéaliste, importé d'Allemagne, et que les Scherer, les Vacherot, les Renan et autres ont travaillé à vulgariser en France. Une fois de plusil demeure établi qu'une définition est tout un traité, et qu’en philosophie la question de la méthode est capitale.

Il faut ensuite considérer la part qu'Amédée de Margerie donne à la volonté dans la recherche de la vérité; il revient à la méthode de «l’âme tout entière » appliquée à la connaissance de Dieu. «& Mais ce n’est pas seulement avec toute l’intelligence qu'il faut aller à Dieu, c’est avec l’âme tout entière; et la question de la méthode n'est pas complètement résolue tant qu'elle n’a pas ajouté aux règles de la logique intellectuelle les règles de la logique morale. Ces règles se ramènent ä un seul devoir, qu’il s’agit de bien entendre, le devoir d’aimer la vérité, non pas seulement d’un amour curieux, comme satisfaction donnée à notre désir de savoir, mais d’un amour généreux, comme fin de notre intelligence, comme lumière et principe directeur de notre activité ?. »

On sent ici l'influence de Gratry,qui fit école parmi un certain nombre de professeurs de l'Université. Nous avons dit que le célèbre oratorien n'avait pas inventé la méthode de amour pour arriver à la connaissance de la vérité ;maïs ce fut son mérite de la remettre en honneur et de la faire entrer dans les procédés de la philosophie nouvelle. Descartes, qui

4 Jbidem, page 77.

2 Discours sur la Méthode.

avait rompu avec les bonnes traditions, ne paraît pas avoir fait grand cas de celle-ci. Les quatre règles qui constituent sa méthode sont toutes intellectuelles : pour lui, tout est à la tête ; c’est avec la tête seule qu’il va à la découverte de ia vérité ; on n’en saurait être surpris, puisqu'il appuyait toute sa philosophie sur la pensée : cogito. C’est à peine si, dans son traité Des passions, on peut dégager quelques passages où la passion est signalée comme cause d'erreur; il le croyait sans doute. Mais donner la passion comme cause d'erreur ce n’est pas donner l’amour comme condition pour découvrir la vérité. De là la sécheresse de la philosophie cartésienne, où l’âme tout entière, réduite à la seule pensée, ne trouve pas : Pemploi de ses autres facultés. On serait tenté de ranger Fénelon, qui était cartésien à coup sûr, dans une certaine mesure,parmi ceux qui faisaient de la philosophie avec la tête seule: c’est l'impression qu'on éprouve en lisant l'exposé du doute méthodique où il déploie tant d’ingéniosité et de subtilité ‘. Mais un pareil écart est difficile à admettre chez un homme de cette valeur, qui a dit équivalemment ailleurs ce qu'il n’exprime pas ici en formule scientifique ; et l’on revient de sa surprise quand, dans la même page où il dissèque le doute méthodique, on litcette belle prière : « O vérité, si vous êtes quelque chose qui puisse m’entendre et me voir, écoutez mes désirs, voyez la préparation de mon cœur;ne souffrez pas que je prenne votre ombre pour vous-même * ».

Chercher Dieu « avec l’âme tout entière > pourrait n’être à la rigueur qu’un procédé philosophique, le vrai; mais Amédée de Margerie va plus loin encore; sur les traces de Gratryil arrive au mysticisme : « Pour que l’esprit aille de bon cœur au devant de la vérité daus l’ordre intellectuel, il faut que dans l’ordre pratique la volonté soit résolue à en accepter et à en faire les conséquences. Or, parmi ces conséquenres il y en a qui sont blessantes pour notre orgueil ; il y en a qui sont dures et fâcheuses pour notre mollesse... Mais que faire si l’on a trouvé en soi quelqu’un de ces subtils et dangereux

À De l'existence de Dieu , deuxième partie, chäp. 1. ? Jbidem.

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obstacles à la recherche et à l'amour généreux de la vérité? Avant tout, réagir et lutter, se servir énergiquement de la bonne foi et de la bonne volonté qu’on a pour acquérir celles -qu'on n’a pas encore. Et puis? risquons le mot, il faut prier ‘ ». Ici le penseur devient directeur d’âmes. Si on rapproche ce passage des conseils que Gratry donne aux hommes malades du mal contemporain à la fin d’un chapitre de son Apologétique, dans ce qu'il appelle « faire l’expérience de Dieu ? », on voit que le disciple, d’ailleurs indépendant puisqu'il a réfuté la théorie de l'induction et qu’il rejette l'identité de l'infini géométrique avec l'infini ontologique, est sous d’autres rapports l'écho fidèle du maître. N’être qu’un laïque, en pleine jeunesse, en face d’un avenir qui n’est pas encore conquis, dans un milieu peu sonore pour les idées religieuses, et précher en professant, ce n’est pas d’une vertu ordinaire. C’est ainsi qu'Amédée de Margerie, qui s’est posé en philosophe chrétien, démontre par le fait que ce titre n’était pas une simple étiquette mais un programme. Par là il est très supérieur à Caro, qui fut un chrétien sincère dans sa vie privée, mais qui se pelotonna, en philosophie, sur le terrain étroit du spiritualisme, enlevant ainsi à sa doctrine de l'ame pleur, à son talent des horizons qui en auraient provoqué les envolées. |

A retenir dans l’œuvre d’Amédée de Margerie ce qui en forme la caractéristique dominante, l'esprit chrétien. Il ne fait pas de la philosophie pour de la philosophie; il la met au service de la théologie ; sa préoccupation, son objectif qu'il poursuit à chaque page, c’est la réconciliation de la religion et de la science. « M. de Margerie, écrit M. Elié Blanc, est l’un de ceux qui ont le mieux étudié la philosophie moderne dans ses rapports avec la religion * ».

Loin de dissimuler son dessein, il l’affirme dès la première ligne de son œuvre; il ne rougit pas plus des mots que des choses, et 1l dit aussi volontiers « théologie naturelle » que. « philosophie » simplement. Il dépasse même la théologie

1 Jhidem, p. 89-81.

? Les Sophistes, 1. IV, chap. vin.

3 Hisloire de la philosophie, vol. III.

nn

naturelle, et il arrive aux limites du surnaturel, qu’il indique clairement, s’il n’y entre pas à pleines voiles. C’est cet état d’esprit qurimprime à certaines parties de son œuvre quelque chose de sacerdotal, à son exposition un calme et une sérénité qui disposent en faveur de sa thèse, et à ses réputations une modération charitable, d'où sont exclus l’amertume, l'ironie, et ces traits acérés, qu’on trouve chez d’autres apologistes anciens et modernes, et qui blessent les personnes en exécutant les erreurs. Par le tempérament, Amédée de Margerie tient un peu d'Auguste Nicolas.

Si ce fut une belle audace pour un jeune professeur d’être chrétien au sein de l’Université de France ; il n’y eut pas moins de courage de se montrer scolastique ; dans ce milieu le chrétien pouvait être impopulaire : le scolastique était ridicule. Malgré ce que Cousin a écrit sur la scolastique, à laquelle il rend justice comme un grand mouvement philosophique qui sert de trait-d’union entre l'antiquité et la science moderne, il ne lui pardonne pas d’avoir mêlé la théologie à la philosophie, et d’avoir enchaîné le libre essor de l'esprit humain. On reconnaît là le chef du rationalisme spiritualiste, qui reporte toute son admiration sur Descartes, l’émancipateur, selon lui, de la pensée philosophique ‘; c’est pourquoi le nom de scolastique était au moins un sobriquet : Amédée de Margerie en fut un. Sa 7 héodicée est le calque de La Somme théologique ou de La Somme ad gentes de saint Thomas d'Aquin. C'est la même division : 1° De l'existence de Dieu. 2° Des attributs de Dieu. 3° Des œuvres de Dieu, bornées ici à la création et à la providence ou au gouvernement de la création. C’est la même méthode : 1° Exposition et démonstration de la thèse. 20 Révonse à l’antithèse ou aux objections. Non content d’adopter le plan général de saint Thomas, c’est sa doctrine qu'il reprend pour son compte ; ce sont ses preuves qu’il reproduit ; c'est son autorité qu’il invoque, avec textes à l'appui, avec l'indication des sources, dans le style un peu barbare de La Somme théologique. Le moine illustre,

4 Hisloire de la philosophie ancienne. Fragments de la philosophie du Moyen Age, p.62 et suiv. -

qui fut le soleil de l’école au xnx siècle, qui professa à FUniversité de Paris avec tant d’éclat, et depuis la Renaissance relégué dans les bibliothèques poudreuses, connu encore et pratiqué des maîtres de la science sacrée dans les écoles ecclésiastiques et dans les monastères, ce moine fossile reparaît tout à coup sous l’habit noir d’un philosophe laïque, monte en chaire avec lui devant des auditoires prévenus, et obtient par sa plume une réédition de ses plus belles Questions, avec un succès considérable auprès des penseurs sérieux, s’il ne peut pas arriver à la popularité. N'est-ce pas piquant?

Amédée de Margerie en écrivant sa T'héodicée ne s’est pas proposé de rédiger un cours complet de philosophie, avec toutes les parties qui composent l’économie de cette science ; en réalité, il touche à toutes ces parties ; car la théo-

dicée est le centre vers lequel elles convergent ; du moins elle les ramène toutes, celles même qui semblent en être indépen-

dantes !. Il ne débute pas, comme Descartes, par le doute; avec saint Thomas, il suppose la valeur des facultés humaines, au lieu de les plonger dans le vide, à la recherche des principes premiers qu’on ne saurait découvrir sans ces principes mêmes. Pour lui, nos facultés sont vivantes, adultes, en possession des objets sur lesquels elles s’exercent, et qui alimentent leur activité. Armé de ces instruments du travail intellectuel, que l’homme tient de la nature, il traite de l’exis-

tence de Dieu et de ses attributs. Or, il y a une logique dans

l'analyse du procédé inductif employé pour démontrer l’existence de Dieu et de ses attributs; il y a une métaphysique dans la preuve tirée des vérités nécessaires, que l'esprit humain trouve en lui-même ; il y a un cours de morale dans la preuve basée sur l’idée de devoir ; il y a une psychologie rationnelle dans la preuve qui résulte de la foi religieuse du genre humain. Ce qui manque dans ces thèses pour une philosophie complète est largement suppléé dans la réfutation des systèmes contraires.

1 Ainsi Amédée de Margerie échappe au reproche, qu’on fait à d’ autres, de ne

pas commencer par le commencement, parce que Dieu n’est pas le premier connu.

NÉ À à te PORN QU ETS OT CONTES

Pour la tonalité de son œuvre, Amédée de Margerie de-

meure dans les notes moyennes. D’après les sources où il

puise, on devine qu’il est classique. I[lest de ceux qui croient que la philosophie n’est pas à créer; qu’elle est une science primordiale dans sa matière, qu'elle s’est faite en route pour sa forme, et qu'aujourd'hui matière et forme, tout est arrêté dans ses grandes lignes. Si l’analyse peut mieux décrire le jeu des facultés et des organes de l’homme, les phénomènes de lunivers et les lois qui y président, elle n’y ajoute rien. Le rôle du vrai penseur se borne donc à restaurer les vérités perdues, et à les défendre contre les assauts de la passion et de l'erreur, immortelles dans l'humanité. Ce rôle est assez beau pour tenter le talent des maîtres, et leur assurer une gloire suffisante. Ces considérations dirigent notre Apologiste: il expose toutes les vieilles preuves de l’existence de Dieu et de ses attributs, celles qui roulent dans l’école d'âge en âge,

depuis Aristote jusqu’à saint Thomas, jusqu’à Bossuet,

Fénelon, Descartes et Leibniz. Cependant il a su rajeunir ces preuves en greffant sur elles des questions d'actualité, que

les écrivains d’autrefois n'avaient pas abordées, parce qu’ils

n’eurent pas à réfuter des erreurs non existantes. C’est ainsi qu’en développant la preuve morale, il compose un petit traité

sur le devoir, dont il trouve le fondement dans la loi éternelle,

absolue, universelle, qui est autre chose que la dictée de la conscience individuelle ou un fruit de l'expérience, et qui

n’est explicable que par la volonté d’un législateur suprême, qui est Dieu. L'occasion était bonne pour attaquer l’absurde doctrine de la morale indépendante, qui déjà faisait du bruit, et que les laïcisateurs de nos écoles allaient bientôt mettreà l’ordre du jour : Il en profite pour jeter à terre cette idole, qu'il n'a tuée, hélas ! qu'en métaphysique, et qui devait survivre à ses coups de syllogisme. La clarté, la précision, la force logique des déductions, un langage toujours académique, sont les qualités qui le distinguent : il est personnel sans être original. ll a consacré une belle étude à de Maistre, dont il n’a pas les éclairs, ni les saintes colères, ni l’éloquence vengeresse. C’est un beau fleuve, au cours tranquille, à niveau constant, qui baigne ses rives et ne déborde jamais. À ce signe, on reconnaît le philosophe chrétien, le soldat désintéressé de

la vérité, qui prépare ses victoires, en s’oubliant lui-même.

Parmi ses contemporains et ses confrères de l’Université on ne compte pas les excentriques, qui étouffent dans les cadres de la vieille philosophie, qui dédaignent d'en être les fidèles continuateurs par le bon emploi de leurs talents, et cherchent dans des théories malsaines, enveloppées de formules sibyllines, qu'ils n’ont pas même le mérite d’avoir inventé, une gloire qui ne vivra pas, et qui n’est que le bruit d’une heure. Mieux inspiré, notre Apologiste a travaillé pour la vérité, qui reste, tandis que les erreurs les plus emplumées et les mieux empanachées passent, en provoquant un éclat de rire, quand ce n’est pas le silence du mépris.

Conformément à la méthode de saint Thomas, notre Apologiste répond aux objections que la philosophie négative élève contre les doctrines qu'il vient d’exposer; s’il est vieux dans ses thèses, il est moderne quand il fait face aux antithèses; c’est ici que l'Apologiste se révèle avec d'éminentes qualités. Les deux dogmes qu'il a traités le plus à fond sont la Création et la Providence ; c’est sur ces deux points que la philosophie négative a porté son plus vigoureux effort, dans le but impie d'effacer Dieu de ses œuvres et, après lui avoir disputé le monde, lui disputer l’existence dont le monde est la preuve éclatante. Il s'adresse à deux écoles, l’école naturaliste, qui professe l’athéisme pur sous différents accoutrements, et l’école spiritualiste rationaliste, qui tient le milieu entre l'erreur radicale et la vérité intégrale ; il mène de front ces deux réfutations, qui se mêlent quelquefois. « Et maintenant, puisque par la nécessité des temps, ces études de théodicée ne sont pas seulement une exposition mais une lutte, la plus juste et la plus sainte des luttes définitives, il convient de nommer les adversaires contre lesquels nous aurons à maintenir ces vérités divines, qui sont le domaine propre de la raison ». Ces adversaires s’appellent : 1° le scepticisme subjectif; 2° le positivisme; 3° le panthéisme. Ces systèmes représentent la philosophie de l’athéisme pur, malgré les nuances qui les séparent : c’est l'armée de première ligne, et la plus redoutable. Notre Apologiste, attentif sur le mouvement des idées qui s'opère autour de lui, constate l’influence

croissante de ces systèmes funestes : le péril est imminent. Il sent que nous sommes arrivés à un tournant de l’histoire de l’erreur, qui a fait un pas. La veille, on dormait presque tranquille; on était en face du spiritualisme rationaliste, erreur mitigée, qu'on réputait un progrès sur la philosophie sensualiste du xvin° siècle, et que beaucoup de catholiques saluaient avec respect, presque avec sympathie, comme le gage d’un avenir meilleur. Mais la situation est bien changée : « Naguère encore l'alternative n'était, ce semble, qu’entre le christianisme et une philosophie rationaliste, qui du moins croyait à Dieu et à la vie future, c’est-à-dire entre la vérité complète et la vérité diminuée. Aujourd’hui, le problème, il est vrai, demeure au fond le même; mais il est posé d’une facon nouvelle.. Il s’agit de savoir si nous garderons la foi en Dieu et l'espérance de l’immortalité, et tout l’ordre moral que cette foi soutient, et que cette espérance protège ; ou si l’humanité doit, au nom du progrès de la raison, renoncer à tout cela comime à la dernière superstition de son enfance »!.

Notre Apologiste étudie les erreurs qu’il va réfuter dans l'antiquité et dans les temps modernes. Il avait déjà observé, après bien d’autres, que les erreurs contre l’existence de Dieu n'étaient pas nouvelles, mais renouvelées : témoignant par là qu’en philosophie on ne peut guère inventer, pas même des erreurs. Ceci est de parfait bon sens, très conforme à la réalité des faits, et un démenti courageux donné aux progres- ‘sistes à outrance, qui mettent leur dada partout. Malgré l'identité substantieile de ces erreurs, il les prend avec les noms qu’elles portent, et les formes variées qu’elles présentent à chaque époque. C’est un cours d’histoire de la philosophie en raccourci sur une question particulière, question capitale à la vérité, puisque c’est celle de l'existence de Dieu. Les systèmes défilent avec leur nutnéro d’ordre, leur date, le lieu de leur origine, leurs auteurs et les lignes générales de leur construction. Le dualisme et le panthéisme sont les deux formes principales qu’a revêtues l’athéisme dansiles siècles : cette dernière forme est la plus répandue. Les Stoïciens,les Alexandrins,

1 Vol. I, [re partie, chap. x1.-

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et plus près de nous Spinoza, sont les représentants les plus célèbres de ce monstrueux système. Quand tout est Dieu, rien n’est Dieu. Il y a plusieurs manières de le dire : au fond tous disent la même chose ; le panthéisme des anciens, indien d'abord, devenu grec en se précisant davantage chez les maîtres d'Athènes, est assez connu ; notre Apologiste n’a rien écrit ici de très spécial : il n'avait qu’à l’exposer.

Le panthéisme allemand larrête plus longtemps. Ici la vieille erreur a subi des métamorphoses nombreuses, étranges, qui lui donnent un certain air de création. Il y a création, en effet, dans les concepts accessoires, dans ce qu’on pourrait appeler les échafaudages qui étayent le monstrueux édifice, et dans l’appareillage des pierres dont il se compose. Il y a encore création danslesformules abracadabrantes dontchaque

écrivain enveloppe ses pensées, une langue nouvelle, quine

vient ni du grec, ri du latin, et qui est très probablement un dialecte de celle de Babel, très efficace, comme on sait, pour produire une effroyable confusion. Si Leibnitz et Wolf revenaient, ils demanderaient un truchement, s'ils ne trouvaient pas des traductions chez les libraires de Berlin.

Notre Apologiste possède à fond la philosophie allemande,

moderne. 1] confesse qu’elle est obscure; il doit le savoir, puisqu'il est descendu dans le puits de l’abîme, et qu'il a parcouru, la lampe du mineur à la main, les galeries où les

maîtres d’outre-Rhin ont rédigé leurs lecons abscondes atro

carbone. Avec son génie français il est mal à l'aise : il va cependant jusqu’au bout. Il ne remonte pas plus haut que Kant, le patriarche d'erreurs panthéistiques dans son pays, sans les avoir professées lui-même : mais le germe lui appar-

tint. À sa suite, voici Fichte avec son « moi absolu » et créa

teur ; voici Schilling, avec les deux faces de l'absolu, l’esprit et la nature, et le processus de l'être en puissance, ox le perpétuel devenir. Hégel est le penseur erminus : arrivé là, le panthéisme a obtenu son plein épanouissement. Hégel est le logicien de l'absurde ; il est l'inventeur, chez les modernes, de « l'identité des contraires », qu’il substitue au principe de contradiction, le pivot nécessaire sur lequel l'esprit humain trouve son point d'appui pour séparer la vérité de l’erreur,

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