‹ Les apologistes espagnols au XIXe siècleChapitre 56 sur 86 · IS · texte numérisé non relu

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les lumières des ténèbres, et dont il ne peut pas s’écarter sans tomber dans un irrémédiable scepticisme. « L'identité des contraires », qui contient la thèse, l’antithèse et la synthèse qui en est le résultat, est un défi lancé à l’humanité raisonnable ; tout l'appareil scientifique dont on revêt cette doctrine n'en dissimule pas l’horreur. Appliqué à la théodicée, on obtint ce résultat : Dieu est et n’est pas : Dieu-néant et néant- Dieu, ou le néant créateur, puisque le néant existe, Ici on touche à la dernière couche des stratifications de la philosophie panthéiste et athée : il faut s'arrêter par force.

Malheureusement, la philosophie allemande ne resta pas en Allemagne. Par imprudence, chez quelques penseurs artistes, plus épris de nouveauté et de bruit que de bonnes doctrines ; par calcul chez d’autres aux idées perverties, livrés à une propagande pervertissante, et toujours prêts à se faire les complices de l'erreur et du mal, l’hégelianisme s’infiltra dans la littérature française, et devint une des causes de l’état lamentable des esprits à l'heure qu’il est. L'étude de ces infiltrations successives et progressives est parfaitement menée par notre Apologiste. Il distingue l'hégelianisme de Cousin, tempéré, nuancé par cet apprêteur émérite, qui essaya d’en tirer quelques effets oratoires, et s’en lassa bientôt pour redevenir français : cette palinodie n’était ni la première, ni la dernière. On trouve dans la préface des Fragments de Philosophie et dans l'Histoire de la Philosophie la preuve de l’accusation portée contre lui par notre Apologiste. L'Hégélianisme pénétra plus profondément dans notre littérature avec l’école critique, dont Renan, Scherer, Vacherot sont restés des partisans obstinés. Leurs systèmes sont analysés, et solidement réfutés par les absurdités intrinsèques qu'ils contiennent, et par les conséquences désastreuses qui en découlent, en psychologie, en morale et en sociologie. Mais le côté odieux du criticisme français, c’est la prétention qu’il affiche de conserver Dieu, en repoussant vertueusement le péché d’athéisme qu’on lui impute. Si Vacherot, perdu dans les brumes d’une métaphysique abstruse, put mettre un peu de bonne foi dans sa défense — ce qui suppose qu'il ne se comprenait pas lui-même — on est d’accord pour dire que Renan ne fut qu’un bouffon,

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qui jonglait avec des mots. Notre Apologiste a rencontré ces hommes sur son chemin ; ila dû leur répondre, sans dire sur eux plus que ses précurseurs, puisqu'ils étaient passés à l’état de lieu commun, Renan principalement. Il ne pouvait pas les passer sous silence sans laisser une lacune considérable dans son œuvre.

Le positivisme de Comte fixe longuement son attention. Comte fut un esprit puissant, un manieur d’idées, un pétrisseur de systèmes : il commença par être religieux; après le naufrage de sa foi, il en garda je ne sais quel ressouvenir, qui donne à ses erreurs une certaine teinte de religiosité. Nature étrange, sa philosophie est frappée à sa marque : elle est hybrique ; l'empirisme de Bacon, exagéré par le sensualisme du xvine siècle, en fait le fond : c’est une forme nouvelle, avec

une étiquette nouvelle, du vieux matérialisme des grecs retapé par certains modernes. Notre Apologiste le dissèque savamment, et fait justice de la classification des sciences, dans laquelle il n’y a pas place pour la science morale, et pour cause. Il constate que la psychologie est noÿyée dans la physiologie la plus grossière, et que c’en est fait de la spiritualité de l’âme, de sa liberté, avec toutes les conséquences qui en découlent. Comte n'a pas manqué de sacrifier à l’empirismé des Allemands, imité depuis par nos Français; à son tour, il a construit l’histoire dans son cabinet ; il l’a divisée en trois périodes, qu’il appelle : théologique, métaphysique et positive. Il va sans dire que les deux premières préparent la troisième, qui est définitive. Le positivisme est une doctrine terre à terre, sans horizon, sans idéal : on étouffe sous les faits, le seul et unique objet de la science, sans pouvoir prendre son essor et s'élever jusqu’à la découverte des causes qui président aux faits et les expliquent. Qui vous empêche, demande notre Afpologiste, de vous livrer à la recherche des causes, dont la connaissance, outre qu’elle constitue la science, répond aux aspirations les plus nobles et les plus irrésistibles de l’âme humaine? Ce qui empêche les positivistes d’entreprendre cette pérégrination, c’est la crainte de rencontrer la cause des causes, qui est Dieu : car ils nient Dieu. C’est par ce point que leur doctrine touche

aux doctrines hégeliennes, panthéistiques et athées, sans autre différence que l’agencement des idées, et la disposition de leur architecture. Le positivisme est jugé par les ruines scientifiques et morales qu'il entasse, comme on juge un arbre à ses fruits. Quelle passion rabique contre Dieu, qui fait que des savants lui sacrifient, non seulement les intérêts moraux et sociaux, mais la science elle-même, en la mutilant par en haut par la suppression de la métaphysique, et par en bas en réduisant les sciences expérimentales à l’enregistrement des faits !

Amédée de Margerie accompagne l’exposé des erreurs panthéistiques de réfutations détaillées, qui n’en laissent aucune debout : on peut dire que ce travail est aisé. Il leur oppose ensuite des considérations générales, qui les renversent en bloc. « Comment joindre des adversaires qui nient la valeur objective de la raison, ou qui refusent a prior: de dépasser la sphère des phénomènes, ou qui proclament l'identité des contradictoires ? À quoi sert de disputer avec eux ? » — Pour le dire en passant, on voit par ce petit résumé que de même que la théodicée renferme directement ou indirectement toutes les vérités que la philosophie enseigne sur l’homme, surle monde, sur l’origine et la finalité des choses, ainsi l’athéisme est une erreur-synthèse, qui contient par contre-coup toutes les erreurs qu’on débite sur ces mêmes objets. Voici la réponse de désespoir faite à la demande précédente : « Ils ont déclaré qu’ils entendent se tenir au dehors et au-dessous de la vie intellectuelle. Tout est dit, et nous n’avons plus à les réfuter ; nous n'avons plus qu’à planter des signaux sur leur doctrine et le long des chemins qui y conduisent, afin que nul n’ignore qu'aller de ce côté, c’est aller vers l’écueil et vers l’abyme ! ». Cependant, en se détournant avec tristesse et dégoût, comme le Parthe, notre Apologiste leur jette une dernière pierre : « Mais il y a dans les doctrines négatives, dont j'ai dit les noms contemporains, deux inconséquences... la première, c'est que les philosophes négatifs parlent. Ils parlent, donc ils pensent ; ils pensent, doncils affirment ; ils affirment, donc

1 V. II, 2e partie, page 52.

ils croient qu’il y a matière à affirmer, à nier, c’est-à-dire qu’il y a du vrai et du faux. De plus, ils discutent, donc ils veulent nous convaincre; nous convaincre de quoi? de la vérité de leurs doctrines et de la fausseté des nôtres ; nous convaincre, avec quoi? avec leur raison, qui vêut se faire accepter de la nôtre ; ou plutôt avec la raison qui n’est ni à eux ni à nous, mais qui nous éclaire et nous juge les uns et les autres ; donc, dans le moment même qu'ils nient la vérité, ils la posent ». Ceci est la revanche du sens commun sur le pathos des panthéistes de tout acabit. Le sorite se déroule avec ses anneaux infrangibles autour d’eux : il les enserre et les ‘étrangle tout net. « La seconde inconséquence, c'est que l’idée de devoir, si impudemment niée, ou si ridiculement travestie par le sensualisme du dernier siècle, garde une place dans presque toutes les doctrines contemporaines, même les plus sceptiques et les plus négatives... Nous n’en demandons pas davantage; et nous espérons bien montrer à la philosophie critique que l'acceptation de cette seule idée rend à la raison tout entière, à toutes ses notions, à tous ses axiomes, leur certitude objective et leur valeur absolue — aux positivistes, qu’elle les constitue en flagrant délit de métaphysique — aux Hégeliens, qu'elle rétablit le principe de contradiction, fondement de la vieille logique, et ruine le principe de l'identité dés contradictoires, fondement de leur sophistique — à tous, qu'elle implique l'idée de Dieu, et qu'il faut par conséquent où proclamer résolument Paidiférence absolue des actes humains, ou rendre à Dieu sa place au sommet de la métaphysique comme au sommet de la morale ! ». Cuvier était si fort -en anatomie pre qu'avec un seul os il reconstituait tout le squelette d’un mastodonte. Descartes voulut tirer toute la philosophie de sa pensée : cogito ; on est divisé sur le succès de son entreprise. Amédée de Margerie est plus heureux avec l'idée de devoir admise de ses adversaires. Déjà il avait traité cette question ex pro/fesso, en exposant la preuve morale de l'existence de Dieu; ici il emploie l’arme qu'il avait forgée contre la philosophie négative, rétablissant l’un après l’autre tous les postulats de l’idée de devoir, qui sont les contradictoires des erreurs qu’il combat: comme Samson, avec une mâchoire il taille en pièces tous les philistins d'Allemagne et -de France. :

1 Jbidem, pages 54-45.

La création est la première œuvre ad extra de Dieu ; après. l'avoir démontrée comme doctrine, il la défend contre la philosophie négative dont on vient de voir les systèmes divers qui aboutissent tous au même résultat. La seconde œuvre de Dieu, c’est le gouvernement de la création, ou la Providence. Ici notre Apologiste suit la même méthode ; il démontre le gouvernement du monde par la Providence — la chose était facile — par les considérations classiques que l’on sait, toujours anciennes et toujours nouvelles, parce qu’elles sont toujours vraies. Le dogme dela Providence a été attaqué comme celui de la création ; il aurait pu nommer les mêmes antagonistes que plus haut ; car la négation de l'existence de Dieu, qui amène logiquement la négation de la création, conduit à celle de la Providence. Tout s’enchaîne dans l'erreur comme dans la vérité. Cependant dans une sorte de classification des

négations, 11 a mis sous un embranchement particulier les

négations de la Providence. Il suit ici la même méthode; il

… fait l'historique de l’erreur. Il remonte à Epicure, le père des

atomes crochus ; et arrive à Lamarck, qui marque une étape, et représente une autre forme de la même erreur. Fénelon avait déjà répondu à Epicure. Notre Apologiste s’adresse principalement à la forme moderne de cette erreur, connue sous le nom de transformisme. Lamarck en a fourni l’œuf, l'Anglais Darwin lui a donné tout son développement, et a attaché son nom à cette triste philosophie. Malgré les sourdines que par respect humain il a mises à son œuvre, il n’est pas éloigné

de chasser Dieu du gouvernement du monde: dans son pays.

un peu de diplomatie était nécessaire. Ses disciples sont allés.

jusqu'au bout ; et en Allemagne, en France, en Amérique et

un peu partout, il y à une école d'athéisme, qui s'appelle le transformisme. :

Notre Apologiste fait bonne justice de ce système, qui est une utopie en science, et une impiété en religion pour la plu-.

part de ses partisans. Il y a là d’abord du roman; telle la production des organes, et la formation des espèces, sous l’action

des besoins favorisés par les circonstances externes ; telle la

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fameuse théorie de la sélection naturelle exposée par Darwin dans son ouvrage : De l’origine des espèces par la sélection naturelle.

L'expérience, tant invoquée parles savants, avec juste raison, et qui décide de tout dans certaines questions, donne à cette théorie le plus formel démenti. Notre Apologiste prend ses conclusions, après avoir renversé l’échaufadage de carton des transformistes ; et il revientavec le bon sens, avec l’expérience, avec la tradition, à la fixité des espèces, à la finalité, la grande loi de la nature, qui suppose une intelligence coordinatrice. Il déclare triomphalement que la science proclame la Providence. Une fois de plus la science et la religion se donnent le baiser de paix.

Amédée de Margerie fut un des premiers, parmi les jeunes, à attaquer le transformisme, qui ne tarda pas à être à la mode, eomme 1l arriva ordinairement, chez les Français surtout, prompts à s’engouer des produits exotiques, par légèreté d'esprit, ou pour des raisons moins avouables. Hégel avait eu chez nous son heure de vogue ; Darwin eut la sienne. Notre Apologiste, dont l'intelligence était trempée aux bonnes sources philosophiques et dont l'âme s’orientait sur la foi, se croisa contre le transformisme sans biaiser. Après lui, d’autres écrivains catholiques devaient être moins fermes, et glisser dans des concessions dangereuses, je ne dis pas par amour de la popularité, mais sous le vain prétexte de rapprocher la science de la religion, et d’en préparer l’accord. Les intentions étaient bonnes ; mais la paix qu’ils souhaitaient était au détriment de la religion. Ils se fabriquent un transformisme spiritualiste, qui n'était pas dans la question, qui ne réfutait pas Darwin ; ne pouvant pas accepter la chose, ils adoptèrent le mot, pour paraître modernes. On sait jusqu'où ils sont allés. Nous les retrouverons sur notre chemin.

Après la philosophie négative, notre Apologiste combat la philosophie séparée : par là il entend le rationalisme spiritualiste des éclectiques, dont on connaît les chefs et le programme. Après une période de gloire qui n'était pas sans mélange, et malgré la faveur qu’elle avait rencontrée chez les modérés, amis de la relativité en toute chose, même pour la foi et la mo-

rale, l’école était arrivée à l’heure critique : elle allait être dévorée par les sectaires qu’elle avait engendrés, et qui ne voulaient pas s’arrêter sur le plan incliné où ils étaient placés. Ça et là on entendait des cris d'alarme, trop justifiés par le mouvement des idées radicales qui, en philosophie de même qu’en politique, montait comme un flot menaçant. Notre Apologiste fut de ceux qui donnèrent l'avertissement aux obstinés du rationalisme spiritualiste, cette petite religion délicate, convenable, commode, mais impuissante à arrêter les doctrines qui frappaient à la porte. Il déclare que la situation intermédiaire qu'ils ont choisie est intenable, qu’il faut reculer jusqu’au christianisme, ou avancer jusqu’au radicalisme de la négation : « Le terrain devient chaque jour plus étroit, et la position plus difficile à tenir pour la philosophie qui veut rester spiritualiste sans devenir tranchement et pleinement religieuse. C’est pourquoi celle-ci voit se réduire de plus en plus la petite armée de ses fidèles. Quelques-uns d’entre eux montent jusqu’à la pleine lumière de la vérité chrétienne ; d’autres s’enfoncent dans la nuit de la sophistique ; d’autres enfin, peut-être le plus grand nombre, mêlent aux saines doctrines qu’ils conservent de dangereuses hérésies philosophiques, qui faussent la notion de Dieu, et font la partie belle au scepticisme et au panthéisme. Les uns et les autres confirment, par une expérience qui se développe sous nos yeux, les graves réflexions que saint Thomas, au xmi° siècle, semble avoir écrites à l’adresse des rationalistes du x1x° siècle » (Somme contra gentes, lib. I, c. iv").

Pour combattre efficacement le rationalisme spiritualiste, notre Apologiste aborde résolument le surnaturel ; de simple philosophe, il devient théologien : ce trait particulier de sa Théodicée se dessine de plus en plus. L’essence du rationalisme — le mot seul l’indique — consiste à se parquer dans la sphère étroite des vérités que la raison nous enseigne, à s'obstiner dans ce coin où règne un éternel crépuscule, sous lequel les esprits s’avancent à tâtons, en refusant de lever les yeux vers la lumière supérieure qui inonde le monde. C'est

1 Vol. I. Introduction. Ire-partie : La philosophie négative.

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