‹ Les apologistes espagnols au XIXe siècleChapitre 58 sur 86 · DR RE · texte numérisé non relu

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la science, les chrétiens invoqueront le passé de la philosophie de la foi, et dans le présent la situation que la philosophie séparée a faite aux intelligences. L'histoire, qui est le témoin des temps, a gardé les preuves monumentales des services rendus à la raison humaine par la philosophie chrétienne. « Quand nous aurons énuméré tous ces travaux et toutes ces conquêtes de la raison chrétienne, quand nous aurons rappelé au spiritualisme rationaliste, trop disposé à l’oublier, qu’il vit tout entier de ce magnifique héritage, quand nous aurons mesuré le pas immense que la vraie philosophie a fait de Platon à Bossuet, ou à saint Thomas, ou à saint Augustin; quand nous aurons suivi, à titre de contreépreuve, la direction de la philosophie séparée, et que nous l’aurons montrée aboutissant au fatalisme avec Hobbes, au panthéisme avec Spinoza, au matérialisme avec les disciples. de Condillac, au scepticisme avec Kant, à la sophistique athée avec Hégel, nous aurons, ce me semble, donné une assez belle réponse historique à ceux qui accusent le christianisme de diminuer la raison et de paralyser son essor ‘ ».

Amédée de Margerie s'adresse aux chrétiens, pour que ce ne soit pas leur faute, si la réconciliation de la foiet de la philosophie ne s'opère pas. « Tel est donc le rôle de la philosophie chrétienne au xix° siècle... J'ai peur que plusieurs. des nôtres ne l’entendent pas ainsi... J'appelle ici tentation un certain penchant à confondre dans un même dédain, ou lemême anathème, la saine raison, la raison ouverte à toute. lumière, et la raison diminuée ou pervertie, qui s’enfermesystématiquement en elle-même, refuse a priori la lumière: divine, et devient le rationalisme stérile et fragile. On se figure volontiers que ce serait une habile stratégie d’applaudir à toutes les attaques dirigées par le scepticisme contre la raison humaine ; on espère que le christianisme va y gagner tout ce que perdra la philosophie, et que les âmes, affamées de vérité etlasses d’incertitudes, se jetteront dans la foi par horreur du doute. Ces tendances se sont souvent manifestées dans la. polémique religieuse... ces tendances ont été condamnées.

1 Ibidem, p. 38, 39..

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Après avoir dit leur fait aux spiritualistes rationalistes,

par l'Eglise toutes les fois qu’elles ont pris corps et se sont

affirmées sous forme de thèses doctrinales : ».

C’est le traditionnalisme qui est clairement désigné ici: notre À pologiste avertissait un mort. Cette école, qui avait jeté un grand éclat en France depuis Bonald jusqu'à Lamennais,

et plus tard, avec moins de talent, sous Bautain, Ballanche,

Maret et Bonnetty, était bien finie après la condamnation des six propositions du directeur des Annales de Philosophie chrétienne. Elle fut, au commencement du siècle, une réaction puissante contre les doctrines du xvi* siècle: elle ne sut pas rester dans de justes bornes. Le mouvement contraire se dessina avec Lamennais; ce génie extrême en tout passa brusquement'du traditionnalisme outré au libéralisme,d’abord

catholique, et versa dans le libéralisme révolutionnaire. Sa condamnation éloigna de lui ses disciples, qui restèrent des

libéraux mitigés,et ont donné leur marque aux idées des géné-

‘rations nouvelles,dans les soixante dernières années de notre bistoire.

Cependant les observations qu'Amédée de Margerie dé-

veloppait n'étaient pas sans objet ni sans utilité. Si, en 1864, il

n’y avait plus dans nos rangs des traditionnalistes en défiance

-contre la valeur et la puissance de la raison, il y avait des chrétiens endormis ou tournés d’un autre côté, qui n’apercevaient “pas le travail de la philosophie négative, et ne se tenaient pas à la hauteur pour défendre la foi menacée, L’outillage de guérre est toujours à renouveler. À cette époque, l’apologétique de la chaire était brillante avec Lacordaire et ses succes- -seurs; elle était vaillante avec Dupanloup et quelquesévêques contre la politique néfaste de Napoléon III : on se battait bien -et avec intelligence pour le pouvoir temporel; en philosophie,

l’évêque de Poitiers, trop théologien pour ses contemporains,

‘trop ecclésiastique dans ses formes pour être populaire, était le seul antagoniste sérieux du naturalisme et du rationalisme; -en matière scientifique proprement dite, nous étions à peine -représentés. Les hautes études dans le clergé étaient l'excep-

1 Jbidim.

tion : les prêtres savants — s’il s’en trouvait — n'étaient guère

encouragés. Il fallait se réveiller. Depuis le temps où Amédée

de Margerie publiait sa Théodicée, les chose ont changé de

face. Les Universités catholiques ont été fondées ; déjà elles

ont formé des écrivains et des travailleurs, parmi les laïques

et dans les rangs du clergé. Les congrès scientifiques catho-

liques ont siégé en France, en Belgique, en Suisse ; les questions à l'ordre du jour ont été abordées ; les solutions catholi-

ques ont été opposées aux solutions de la philosophie négative ;

nous avons des géologues,des physiciens,des mathématiciens,

des exégètes, des linguistes, des érudits qui ont pénétré dans

l’Institut de France, et sont respectés des savants renommés.

Les jeunes, parmi les catholiques, ont même trop obéi à cette

impulsion nouvelle; dans leur admiration pour la science,

désireux de la réconcilier avec la foi, ils lui ont fait des con-

cessions dangereuses, qui ont mérité les avertissements de

l'Eglise. Voilà la voie indiquée par notre Apologiste ; si Dieu bénit ces efforts, la science et la foi se donneront le baiser de

paix : la philosophie chrétienne sera reconstituée.

Malheureusement, de nombreux symptômes ne permettent pas de croire quenous soyons à la veille dece grand événement.

Amédée de Margerie ne traite pas le spiritualisme rationaliste en ennemi, parce qu’il respecte les vérités de l’ordre naturel qu’il garde. Son désir le plus ardent est d’en faire un frère d’armes contre l’ennemi commun, qui est la philosophie négative ou l’athéisme. Aussi, après avoir résumé les deux volumes de sa T'héodicée, il lui adresse un dernier appel en lui faisant considérer que les vérités qu’il défend, et qui demeurent exposées par leur fragilité à se perdre dans la mêlée des opinions qui se disputent les intelligences, ces vérités sont incomplètes, et ne trouvent ce qui leur manque que dans le christianisme ‘. Il avait déjà dit plus haut: «Il esttrès vrai que la raison pose plus de problèmes qu'elle n’en peut résoudre ; il est très vrai que nous nous sentons appelés à des vérités qu’elle ne nous donne pas, et à une fin où elle ne peut nous conduire. Il est très vrai encore, comme

i Vol. II, 2° partie, chap. xIv.

saint Thomas nous l’a dit, que Ja raison individuelle n’arrive que péniblement et tard à des résultats fort incomplets, qu’elle court de grandes chances d'erreur en une matière où l’erreur peut être mortelle, et qu’en conséquence elle n’est pas un guide auquel on puisse se livrer sans défiance ? ». Il est facile de vérifier ce jugement en détail. C’est ainsi que sur Dieu, sur l’homme, sur l’origine et la finalité des choses elle ne peut pas répondre, ou elle ne répond qu’à demi, aux problèmes qui se posent et qui ne peuvent pas s’éviter. Quand le spiritualisme rationaliste a affirmé l’existence d’un Dieu, personnel, libre, distinct du monde, il s’arrête. Après avoir démontré la spiritualité de l’âme chez l’homme, il n’en dit pas davantage. Il n’en sait pas long sur la vie future; et la doctrine de l’immortalité de l’âme, toute sèche, épuise sa théologie. Sa morale est courte et réduite aux simples éléments de l’honnêteté naturelle : elle ne suffit pas à l'humanité, qui a fait un pas depuis Jésus-Christ. Sur l’origine des choses, elle balbutie timidement le mot de création, sur laquelle il glisse, crainte de se heurter au mystère. Assurément, le christianisme ne dit pas tout sur ces questions redoutables; au lendemain de l’évangile, les inconnus ne manquent pas, et nos écoles se donnent carrière en de nombreux systèmes. Mais combien plus lumineuses et plus profondes sont les solutions du christianisme ; le catéchisme en dit plus long que tous les traités de la philosophie séparée. Cette philosophie n’est que le vestibule du temple de la vérité. Pourquoi rester dehors ? Il faut entrer.

Nous sommes loin de Descartes. Descartes est séparatiste : qu'il ne le fût pas intentionnellement, c’est une question; que sa philosophie soit séparatiste, prise dans ses formules, c’est certain ; on ne le calomnie pas en l’appelant le père — inconscient peut-être — du rationalisme. Descartes est resté

l’homme — on peut dire l’idole — des rationalistes: pour eux, la philosophie commence avec lui. Quand Amédée de Margerie écrivit sa T'héodicée, son règne n'était pas fini: il dure encore. Cependant il ne sacrifia pas à l’opinion générale dans l'Université. Le mouvement thomiste, rrovoqué par l’encyclique de Léon XIIT sur la philosophie scolastique, et le bref qui déclare saint Thomas patron des écoles catholiques

1 Introduction, pages 44-45.

n'avaient pas encore paru ; et déjà notre jeune maître donnait la main, par-dessus la tête du philosophe de la Haye, à la philosophie chrétienne, que les Pères de l'Eglise avaient préparée, en dégageant de la littérature païenne les éléments qui avaient surnagé après le naufrage des révélations antiques et des vérités premières de la raison, pour les fondre avec les enseignements de l'évangile; que les scolastiques avaient moulée dans leurs formules d’arain, et dont le monde avait vécu jusqu'à Descartes. Ainsi il travaillait à renouer le fil des grandes traditions chrétiennes, qu’on peut appeler traditions humaines, car on les trouve partout. Il avait conscience de la grandeur de son dessein: « Nous avons à faire une œuvre magnifique : sauver par la philosophie chrétienne la raison qui se perd par la philosophie séparée; à la remettre en possession d'elle-même; à lui prouver qu’elle se calomnie, et qu'après avoir eu tort de se diviniser en se déclarant souveraine, elle a tort de s’abaisser outre mesure, en se déclarant impuissante à discerner le vrai du faux, de s’animaliser (qu’on me permette ce mot rigoureusement vrai) en se refusant à elle-même le pouvoir de connaître Dieu, et l'âme et l’immortalité. Il faut la remettre dans sa direction légitime et naturelle, qui est vers les choses d'en haut et non pas vers les choses d'en bas... Cette œuvre n’est point achevée mais elle est glorieusement commencée. C’est de la philosophie chrétienne qu'est partie la première attaque vigoureuse et décisive contre la sophistique, le premier effort pour rendre à la raison humaine la double conscience dont je parlais tout à l'heure ». C'est à Gratry que s’adresse ce bel et juste hommage, appuyé sur une superbe page du Maître, tirée de La connaissance de Dieu, tome I. |

Quel que soit l'avenir de ce plan de restauration, une part de l'honneur de l'avoir tenté avec Gratry, Charaux, Huit, Rondelet, Ollé-Laprune et quelques autres professeurs sortis de l’école normale supérieure, reste à Amédée de Margerie, qui est un écrivain délicat, et surtout un apôtre.

Cette étude de l’œuvre philosophique d'Amédée de Margerie n’est pas une biographie. Chez lui le penseur était orthodoxe, l'écrivain élégant, l’homme était attachant, le chrétien résolu.

Après avoir mis sa parole et sa plume au service de la bonne cause, il entre fièrement dans les rangs des défenseurs de l'Eglise par l’action. Quand les Universités catholiques furent fondées, il n’hésite pas, avec quelques autres, à résigner ses fonctions de doyen de la Faculté des Lettres de Nancy, pour devenir doyen de la Faculté des Lettres à l’Université catholique de Lille, C'était s’embarquer sur un navire ballotté par la tempête, et laisser une position faite pour une position chanceuse; une certaine impopularité s’attachait à cette évolution, au moins dans le milieu qu'il quittait, où il avait ses relations et de bonnes amitiés. Ce passage d’un camp à un autre supposait de fortes convictions et du courage : Amédée de Margerie possédait ces qualités.

À Lille, il jeta sur l'institution naissante le prestige de son talent et de son noble caractère, contribuant ainsi à sa prospérité, qui est restée sans égale, et qui, toujours menacée, subsiste encore en face d’un lendemain incertain. C’est là qu’il usa les restes de ses forces, jeune par l’âme jusque sous les glaces de l’âge. Quand l'heure du repos fut sonnée, il se recueillit dans la méditation des vérités éternelles. C'est presque hier que nous apprenions la mort de ce champion de la vérité en philosophie et en religion, doux et fort, qui laisse après lui une œuvre utile à consulter, et une mémoire honorée au milieu des orages de la pensée, où tant d’autres ont fait naufrage.

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