Mgr Baudrillart : Loco citato, 1er octobre
Il ne voit pas, il ne veut pas ces conséquences : mais elles naissent l'une après l'autre de ses définitions et de ses négations ! ». Cette critique en raccourci renferme en germe tous les développements qu’elle recevra dans les discours, dans les leçons et dans les conférences de l’éminent Apologiste, bien converti maintenant s’il avait besoin de l'être. |
En 1886, dans une leçon donnée à l’ Institut catholique, voulant faire toucher du doigt à ses auditeurs les funestes
conséquences du cartésianisme et sa destruction complète
opérée par les systèmes qu'il avait engendrés, il suppose, par une fiction agréable, que Descartes ressuscité voit défiler devant lui Ribot, Taine, Renan, Sécrétan, Richet, Guvyau, Fouillée, Paulhan, Ravisson, Janet, Caro, Jules Simon, Spencer, Wundt, Büchner, etc. Chacun expose sa philosophie,
qui est un accroc à la philosophie du maître dont cependant
elle découle, ce qui met au désespoir l’auteur du Cogito ergo sum, qui avait prétendu renouveler la vraie philosophie ei qui l'avait ruinée pour des siècles ?. |
Dans la première conférence de 1891, qui ouvrait son apostolat à Notre-Dame, il jette un coup d'œil sur le champ
de bataille dans lequel il descendait; et en énumérant les
systèmes philosophiques contraires à la foi qui faisaient du bruit dans les écoles de l’Europe, à côté du kantisme, de l’inconnaissable, du monisme, de l’évolutionisme, de l’idéa-
lisme, il place le cartésianisme, qu’un pareil voisinage ren
dait déjà suspect : il ne devait pas lui faire grâce. Dans la
seconde conférence de la même année, il disait : « Par lui,
le branle est donné. Tout homme qui se sent la force de penser par lui-même va soumettre à une révision totale le système entier des connaissances, discuter les axiomes, chercher une nouvelle base à la certitude ou la déclarer inacces-
sible. Le monde de la pensée est devenu un vaste atelier où
chacun travaille isolément, où la matière intelligible est chaque jour soumise à une nouvelle refonte et coulée dans des moules dessinés à la hâte par de nombreux inventeurs... Dans les âges chrétiens, s'ans doute on philosophait librement; mais jusque dans l'usage légitime des fonctions de la rai-
son, on se sentait soutenu par la tradition : le génie indivi-
1: Mélanges philosophiques: Le progrès en philosophie, p. 310. 2, Ibidem. Antopologie des écoles catholiques. . Apologistes,
duel s'employait à la corriger parfois, non à la détruire. De là un fond commun de vérités qui demeurait à l’abri de toute atteinte : les vérités morales en composaient les principales parties. Désormais tout est changé. Les hardiesses des philosophes ne sont plus renfermées dans l'enceinte des écoles; leurs sophismes, s'ils en commettent, ne seront plus inoffensifs. Chaque auteur de système a la prétention de faire table rase de tout ce qui n'entre pas dans son cadre; et si c’est la religion, avec ses dogmes, avec ses lois, qui paraît irréductible au système, c'est la religion qui devra céder. »
Le cartésianisme était une réaction violente contre la scolastique ; la scolastique représentait la tradition en philosophie. . En tout ordre de choses, la tradition est une loi de la vie. Dans les sciences d'observation on admet le principe de la continuité des forces; on en a même abusé en l’introduisant dans l'ordre moral et religieux, pour nier la liberté humaine et les miracles. Le principe de continuité trouve son application dans l'humanité, prise comme corps vivant soumis à la loi du développement organique. Ici encore, comme dans la nature physique, tout s’enchaîne, tout se suit, mais non pas selon des forces fatales, qui ravaleraient l’humanité au niveau des êtres inconscients. D’après cette définition, la tradition suppose à la fois la stabilité et le mouvement; elle se forme par accroissements successifs, qui se superposent et ne s’annulent pas, à peu près comme une chaîne se compose d’anneaux qui demeurent unis, l’un continuant l’autre. La tradition postule le progrès, et le progrès la tradition; sans le progrès, la tradition n’est qu’une pétrification élevée sur la tombe du monde vivant; sans la tradition, le progrès ne se conçoit pas; il est un perpétuel recommencement, qui ne continue rien et rend impossible toute construction. C'est la tradition ainsi comprise qui a édifié les grandes patries, célèbres jusque dans la mort par les gestes de leur histoire. C’est la tradition qui a composé les collections immenses dont les nations se montrent justement jalouses, véritables trésors où les génies ont déposé l’un après l’autre leurs pensées, leurs découvertes, fruit de labeurs héroïques. C’est la tradition qui à orné la civilisation des chefsd'œuvre de l’art, royale parure qu’elle porte avec orgueil. Comme la politique, la science et les arts, c’est de la tradi-
tion que vivent les races; les religions elles-mêmes, vraies ou fausses, n'ont pas d’autre raison de leur durée. On sait comment finissent toutes ces grandes choses : l’individualisme s’introduit dans leurs assises dont il dissout le ciment; c’est une cassure, une solution de continuité entre le passé jet l’avenir, entre la tradition et le progrès : ainsi naissent les ruines.
La tradition, qui est la loi de la vie universelle et la condition de tout progrès, est spécialement la loi de la philosophie. La philosophie, considérée dans ses éléments constitutifs, est aussi ancienne que le monde, parce qu’elle forme le fond de l'esprit humain, qui ne peut pas se concevoir à l’état séparé d’un certain nombre de vérités, sous peine de n'être qu'une pure puissance, un phare non allumé. C’est pourquoi l'humanité naquit adulte; le créateur ne lui laissa pas le soin de découvrir les vérités nécessaires sans lesquelles elle ne pouvait pas subsister un quart d'heure. Tout ce qu’on a écrit de contraire à cette doctrine demeure au compte de publicistes égarés et impies, qui ont déclaré la guerre à Dieu en lui disputant l’homme qu'il a tiré du néant, et qu’il orna le jour même des dons de l'intelligence et de la liberté. Cependant la philosophie ne revêtit que plus tard la forme scientifique; ceci fut la part de l’homme; Dieu l’abandonna ici à son propre génie : ce fut l’œuvre des siècles. Les historiens de la philosophie en ont recherché les origines, en lui assignant des dates diverses, et des auteurs qui s’en partagent la gloire. On peut cependant indiquer deux foyers principaux où apparut la grande science, à qui appartient le primat sur toutes les autres, avec les points de contact qu’elle garde avec elles. Chez les Grecs, on nomme Socrate, Platon et Aristote ; chez les modernes, c'est la scolastique qui a continué les travaux de ces maîtres demeurés fameux. La philosophie, en recevant la façon scientifique, peut être faussée : elle le fut en réalité; le christianisme en révéla les erreurs, souvent monstrueuses, et les lacunes qui restaient à combler. Au moyen-Age, c'est la scolastique qui hérita des écoles grecques ; elle dégagea toutes les vérites contenues dans la tradition; elle bénéficia de toutes les formes scientifiques dont elles avaient été revêtues, et en sépara toutes les erreurs que la raison humaine, toujours faible par quelque endroit, v avait
mêlées. Quand donc Descartes parut la philosophie était faite dans ses grandes lignes. La scolastique y avait-elle ajouté des erreurs substantielles? on peut répondre négativement. … Des erreurs de détail sur des points étrangers à la philosophie, v. g. en cosmologie, en biologie, en physique et en chimie? C'est certain. Il fallait la corriger sous ce rapport, en tenant compte des progrès des sciences d'observation naturellement susceplibles d'augmentation. Quant aux problèmes que la scolastique, curieuse à l'excès, avait posés sans les résoudre, on pouvait les laisser flotter sans solution; que si les opinions étaient divisées dans les écoles, on réservait la liberté de choisir ou de s'abstenir. Mais la philosophie proprement dite de la scolastique demeurait ferme au milieu de la . poussière soulevée par les débats des doctrines.
Ces résultats -étaient acquis. C'est l'honneur de Maurice d'Hulst, après quelques hésitations au moins apparentes, d’en avoir fait le point de départ de son apologétique philoso- ‘phique. Il fallait du courage pour professer la scolastique en réfutant le cartésianisme, en plein Paris, même dans le monde ecclésiastique. Nous écrivons ceci 43 ans après le Syllabus de Pie IX, qui condamnait la prop. XIII contre la méthode scolastique, 28 ans après l’encyclique de Léon XIIL et au lendemain de celle de Pie X contre les modernistes. Mais ce serait une illusion de croire que ces actes d'autorité ont ramené tous les esprits au vrai, non seulement chez les laïques, mais Jusque dans les rangs des ecclésiastiques, sans parler des universitaires et de leurs succedanés: tant le libéralisme est entré profondément dans les os et les moelles de notre génération ; tant le cartésianisme flatte cette passion, qui fait des dupes en masse, même des martyrs. Nous prendrons la preuve de cette assertion dans la lettre encore récente de M. Georges Fonsegrive au journal Le Temps, à propos de l’Encyclique de Pie X contre le modernisme. « Quand les laïques lisent ces vénérables auteurs (les scolastiques) ils les admirent sans doute, mais ils s’y sentent tout dépaysés. Les problèmes qui étaient agités avec le plus de passion dans ces livres ne nous intéressent plus, ou ils ne se posent plus de la même manière. Encore faut:il bien trouver le moyen de se faire entendre d’eux (les laïques), pour guérir leurs maladies, assainir leur atmosphère et redresser leurs erreurs.
< Dans L Hotte ter HokS: de Lénine et des universités | dut l'atmosphère intellectuelle est telle, que la philosophie scolastique, même celle de saint Thomas, n’est plus entendue. C’est une langue morte qui n’éveille aucun écho ». __ Sans discuter ici la ‘critique de cet universitaire catholique et bien intentionné, prenonsle comme témoin de la mentalité de nos contemporains : il était bien placé pour la connaître.
C’est à ce public, et non pas seulement aux élèves de l’Ins-
ttut catholique de Paris, que Maurice d’Hulst va servir de la scolastique dans ses leçons et dans ses écrits : encore un coup il a bien mérité de la philosophie que les pontifes romains préconisent et que le siècle repousse. La formule de son apologétique sur ce nouveau terrain est celle-ci : « Le but est unique : défendre contre les aberrations pernicieuses de la pensée contemporaine le principe du spiritualisme. Le moyen proposé est constant : revenir à la tradition sans ex-
* -clure le progrès; redemander à Aristote et à saint Thomas la
clef perdue de la vraie métaphysique, et ouvrir avec cette clef les trésors de la science moderne! ». Cette formule, excel-
lente de tout point, demande quelque explication. La tradi-
tion en philosophie, c’est la scolastique : aucune école ne peut
lui disputer cette gloire. C'est elle que Maurice d'Hulst à
entrepris dé défendre; mais il entend par là « la scolastique renouvelée ». Qu'est-ce à dire? Quand Léon XIII imposa à tous les catholiques la doctrine des scolastiques et à tous les maîtres’ l'obligation de l’enseigner, il émit certaines réserves en ces termes : « S'il se rencontre quelque chose chez les docteurs scolastiques que l’on puisse regarder comme excès de subtilité, ou qui ne cadre pas avec les découvertes des temps postérieurs, ou.qui n’ait enfin aucune espèce de probabilité, il est bien loin de notre esprit de vouloir le proposer à l'imitation des générations présentes ». Pie X a reproduit textuellement ces paroles en ajoutant : « Et quand nous prescrivons la philosophie scolastique, ce que nous enten-
dons surtout par là — ceci est capital — c’est la philoso- ‘phie que nous a léguée le Docteur angélique. Nous décla-
rons que tout ce qui a été édicté à ce sujet par notre prédécesseur, reste pleinement en vigueur en tant que de besoin ». À la clarté de ces textes, on peut interpréter le sens que Mau-
1 Mélanges philosophiques, préface.
cn io
rice d'Hulst attachait au mot « scolastique renouvelée ». Il la prenait débarrassée des abus qui s’y étaient glissés au temps de sa décadence, des subtilités et des opinions étranges et sans preuve, en matière extrinsèque à la philosophie proprement dite, de tous les postulats que les progrès de la critique historique et des sciences d'observation ont relégués parmi les chimères. Ceci est d’une correction parfaite.
Notre Apologiste ne séparait pas la tradition du progrès : les deux choses lui était également chères. Par tempérament, par éducation il avait foi au progrès, qui était devenu pour lui une sorte de religion; il n’était pas moderniste à la manière de ceux que Pie X a condamnés, mais il était moderne, peutêtre à l'excès de temps en temps. Il le disait bien haut : c'était le moyen de réconcilier avec la tradition cette génération qui allait toujours en avant, en oubliant ce ce qui était derrière, une génération de déracinés. Il croyait au progrès en général, en tout ordre de choses; il y croyait, ce semble, en philosophie.
Comment comprenait:il le progrès en philosophie ? Sur cette question. l’opinion commune des auteurs est que la philosophie est faite : nous l'avons affirmé à plusieurs reprises dans cette étude, et nous le répétons à nouveau. Pour concilier le progrès avec la traditionn, il faut dire qu’il regardait comme un progrès la scolastique renouvelée, c’est-à-dire dégagée de toutes les végétations et broussailles dont elle avait été enveloppée, un poids mort que d’après Léon XII on pourrait rejeter, en respectant la doctrine ferme telle que les grands docteurs, saint Thomas en tête, l'avaient exposée et démontrée. La langue, dans l'espèce, est un accessoire de si mince importance, qu’elle n’est qu’une quantité négligeable,
Considérée dans son rapport avec les sciences expérimentales, la scolastique pourrait bénéficier de certaines découvertes physiologiques, propres à éclairer le jeu du composé humain, ou l’action et la réaction de ses deux éléments l’un sur l’autre, sans dissiper entièrement le mystère. On ne voit pas sur quelle autre partie de la philosophie le progrès serait possible ; la scolastique a résumé l’ensemble des connaissances que l'antiquité, la voix des siècles, nous a transmises.
Mais on se rapprocherait peut-être de la pensée de notre Apologiste en analysant ce qu'il appelle « la synthèse de la
scolastique avec les sciences modernes ». C’est la seconde partie du plan qu'il a entrepris de développer : il tient les deux bouts de la chaîne; il cherche l’anneau qui les reliera. Il faut rappeler ici ce que nul n’ignore, à savoir, que Maurice d'Hulst appartenait à une école de catholiques qui surveillaient très attentivement les progrès des sciences: cet objectif absorbait le meilleur de leur temps et de leur talent. On leur a reproché avec juste raison de faire passer la science avant la foi, au moins en apparence, tant ils professaient d'enthousiasme pour les découvertes de nos jours. Ils prononçaient le mot « science » avec une sorte de respect mêlé de terreur : c'était à leurs yeux un géant qui grandissait à chaque minute, et qui menaçait de bouleverser des doctrines traditionnelles jusque-là reconnues comme indiscutables. Tout n’était pas faux dans cette attitude; le péril pour la foi n’était pas chimérique; car la science depuis deux siècles, un peu partout, en France en particulier, a déclaré la guerre à la foi et bat en brèche tous ses enseignements. L'apologétique devait monter la garde, et prendre note de tous les mouvements de l’ennemi : Custos quid de nocte? Nous ne serons que justes en rendant témoignage aux catholiques distingués qui avaient Compris que l’attaque avait choisi un nouveau terrain, et qu'il fallait l'y suivre, au lieu de se battre contre les ennemis de la veille, dépense inutile de vaillance, véritable donquichotisme contre les moulins à vent. Mais leur premier tort consista à exagérer les découvertes de la science et le parti qu’on pouvait en tirer Contre la foi. S'ils en avaient suivi de près les prétendues découvertes, autour desquelles on fait tant bruit, ils auraient constaté que les conclusions fermes, données avec une assurance orgueilleuse, n'étaient que des hypothèses sans preuve; qu’elles étaient quelquefois démontrées fausses, même au point de vue purement scientifique, et qu’elles formaient de véritables hérésies de laboratoire, comme des savants mieux informés et exempts de parti pris l'avaient établi par des expériences décisives. Ils auraient pu éclairer. leur zèle et modérer leur admiration, en considérant que sur
la même question Yes opinions les plus contradictoires étaient
émises; que ces opinions ou systèmes avaient la vie courte,
et que la vogue qui les accompagnait la veille s’évanouissait
le lendemain. Pour ne citer qu’un exemple entre bien d’autres : le premier chapitre de la Genèse était devenu une arène dans
Fe RE MU Ex RS NER : Lan 2 LS ARS ÈS ÈS e SA
Fo 10.
laquelle se livrèrent des combats singuliers. Les créations spontanées, le rêve des monistes, qui y trouvaient leur point d'appui, firent fureur : elles sont encore dans leur symbole. Un matin Pasteur se jeta dans la mêlée, et avec ses ballons privés d'air creva les ballons des monistes gonflés d'orgueil et d’impiété. La célèbre théorie de l’évolution, qui tient encore le record, et qu’on applique à tout, à la politique, à la morale, à la littérature, à la sociologie comme à la biologie pure, a son principe dans les créations spontanées. Or si nous mettons à part les sectaires, qui la soutiennent dans un intérêt d'ordre théologique, il n’y a pas un savant sérieux à l’Institut qui ose s’en faire le défenseur. Les vaincus ne se rendent pas; leur seule ressource est d'espérer dans l’avenir : Laboremus, s'écrient:ils, en cachant leur dépit.
Devant cette situation, nos catholiques épris de science et hypnotisés devant ses progrès auraient dû garder une attitude vigilante et réservée. Maïs « la synthèse de la scolastique et du progrès » hantait leur pensée de nuit et de jour; à tout prix il fallait réconcilier la foi et la science; car le conflit toujours plus aigu entre ces deux forces antagonistes était le péril à conjurer. Les concordistes étaient les plus rombreux et les plus pressés : ils se recrutaient principalement parmi les plus ardents. Sur cette pente glissante, ils firent à la prétendue science des coñcessions téméraires : la paix proposée devait se faire au détriment des enseignements de la foi. Nos catholiques traitaient au nom de l'Eglise sans délégation préalable, et l'Eglise dut les désavouer. Le dogme de la création les sauva de l'hérésie des créations spontanées; mais ils se hâtèrent de prendre position dans la théorie de l’évolution. Ils défendaient la possibilité de l’évolution des espèces inférieures, en plaçant le Dieu créateur à l’origine pour donner la chiquenaude à la vie, et l’abandonner aux lois progressives d’où le monde serait sorti. Ces lois, qui n'étaient pas aveugles, .ni fatales. n’excluaient pas l’action de la Providence, ni son intervention dans le cas prévu du miracle; mais en écartant sa définition traditionnelle pour soutenir que le miracle n’est pas une dérogation aux lois établies dès l’origine, ils ont répandu sur lui on ne sait quel brouillard, qui semble en affaiblir, sinon l'essence, au moins l'éclat et sa puissance sur l'esprit, en tenant Dieu, en apparence, loin du phénomène
tn cel hos bol qhes haut ne s’arrêtèrent pas sur ce chemin peu pratiqué. Celui-ci s’avança
à pas timides, entre ombre et lumière, à travers un certain crépuscule, dans une atütude purement négative : 1} amorça nn la thèse qui étendait jusqu’à l’homme la loi de l'évolution.
Le texte de la Genèse lui sembla décisif touchant la formation “4 immédiate de l'âme de l’homme par le créateur. La chose, ot selon lui, était moins claire pour le corps de l'homme, qui |
aurait pu sortir par évolution de ia série des espèces animales | | inférieures, jusqu'à ce qu'il reçût du souffle divin l’âme qui sos devait le vivifier. Il n’est pas démontré, disaitil, que cette Res évolution humaine soit contraire à la foi. Un autre survint qui suivit cette piste, et affirma, en s'appuyant sur le texte Lu sacré, que le corps de l’homme n'avait pas été directement . façonné par l’action divine, et qu'il avait traversé toutes les formes successives, depuis l’humus d'où il était tiré, jusqu’à la forme définitive dans laquelle son âme fut insérée; sans exclure l'acte initial du Créateur, qui lui avait fait franchir l'intervalle de l’inorganique à l'organique. Cette interprétation, qui avait été déjà condamnée par un concile provincial en Allemagne, fut plus solennellement mise à l'index par ES Sacrée Congrégation. puit ° :
En même temps que nos concordistes reculaiént jusqu’à l'erreur vis-à-vis des biologistes évolutionnistes, ils perdaient pied devant les exégètes d'outreRhin, qui continuaient à disputer à la Bible ses caractères, et la réduisaient aux proportions d’un livre humain, quand ils ne lui refusaient pas la valeur reconnue aux ouvrages historiques en possession du respect des siècles. La question de l'inspiration des livres saints, que le concile de Trente étendait à toutes leurs parties, fut l’occasion d’un débat retentissant. Une opinion se | fit jour qui restreignait cette inspiration au dogme et à la morale, et la niait pour les livres historiques. Maurice d’'Hulst y attacha son nom, en publiant dans le Correspondant l’article intitulé : La Question biblique. Dénoncé à Rome, cet article n'aurait pas échappé à la censure : les mérites de l’auteur, sa haute position, les services qu’il rendait lui épargnèrent cette épreuve. Léon XIII saisit cette occasion pour tourner la difficulté et sauver la doctrine en ménageant l’Apologiste
‘tro
imprudent, mais de bonne foi. Alors parut l’encyclique Prouvidentissimus, qui contient l’enseignement officiel de l'Eglise -sur l’inspiration à laquelle, avec une touchante docilité, Maurice d’'Hulst, à la tête du corps enseignant de l’Université Catholique de Paris, se hâta de souscrire publiquement. Le Pentateuque, qu’on affecte d'appeler « l’exateuque », parce qu’on l'avait coupé en tranches comme une chair morte qui ne criait pas sous le couteau ou dont on méprisait les cris, eut son tour. Ce fut de mode de le disputer à Moïse, pour l’attribuer à des écrivains inconnus qui se rencontraient dans l'œuvre sans s'être jamais vus : œuvre fragmentaire de tout point, malgré l'unité qu’on avait voulu lui donner en rapportant sa gloire à Moïse, qui n’était qu'un compilateur, et qui fut terminée par d’autres plusieurs siècles après sa mort. Mais récemment la commission biblique qui siège à Rome a défendu la tradition contre les témérités de la nouvelle critique par des décisions que Pie X a sanctionnées de son autorité. Il est inutile d'ajouter que nos concordistes, toujours au guet après la science pour la désarmer par la méthode que nous venons d'exposer, étaient dans ce courant.
Ce coup d'œil rétrospectif jeté sur les tendances et les gestes d’une certaine école de catholiques ne nous a pas éloignés de la question. Nous cherchons le sens que Maurice d'Hulsr attache à ce qu’il appelle « la synthèse de la scolastique et du progrès des sciences ». Malgré les témérités que nous avons relevées dans ses écrits et ceux de ses frères d’armes, nous ferions gratuitement outrage à sa mémoire en supposant que ce fut son dessein d'arriver à la paix de Ja scolastique avec les sciences par un système de transactions à outrance et au détriment de la doctrine de l'Eglise : ce qui ne fut chez lui qu’un accident et un lapsus plume ne saurait être regardé comme une coutume, car en toute chose on juge ex communiter contingentibus. Nous préférons dire que cette synthèse qu'il poursuivit pendant toute sa vie avec une ardeur louable, qui avait sa source dans l’amour de la vérité et des intérêts de la religion, ne doit pas être prise dans le sens strict du mot, mais dans le sens relatif : la paix entre la scolastique et les sciences devait s'établir par voie de parallélisme et non pas de confusion ou d'identité. Car la philosophie a son champ limité à un certain nombre de problèmes dont elle ne saurait sortir sans cesser d’être elle-même :
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Dieu, l’homme, le monde, l’origine des choses et leur finalité : c’est à ces problèmes qu'elle doit donner des solutions. Tout autre est l’objet des sciences : elles étudient le cosmos en lui-même; elles enregistrent les phénomènes, elles déterminent les forces, elles en recherchent les lois; c’est-à-dire qu’elles demeurent sur l’écorce de ce cosmos, sans s'occuper de son origine ou de sa destinée. Cette différence dans l’objet des deux ordres de connaissances en amène une autre aussi profonde dans la méthode. La philosophie est la science des choses suprasensibles, elle se meut dans l'idéal; les idées sont ses outils, la réflexion son instrument de travail; quand elle touche au monde visible, c’est pour s'élever au monde invisible, jusqu'à Dieu qui en est l’auteur. Dans l’homme, elle analyse les idées qui sont dans son âme, et ne touche au corps que dans son rapport avec l'âme. C’est par le même procédé qu’elle va de l'effet à la cause, qu’elle découvre l’origine des contingences qui passent ici-bas et l'aboutissement vers lequel elles se précipitent fatalement. Telle n’est pas la méthode qui amène le progrès des sciences : ici l'observation par les sens en fait les principaux frais, le fait remplace l'idée; la raison n'intervient que dans les inductions qu’on tire des phénomènes, et qui aident à déterminer les lois c'est-à-dire la constance et la perpétuité du fait : ici c’est le positivisme qui règne en souverain. Ne dites pas aux sciences d’aller plus loin, de monter plus haut, elles n’ont pas d'ailes. Quand elles essayent de la spéculation, ce ne sont que des hypothèses, que le hasard justifie quelquefois. La spéculation les a égarées souvent; quand elles ont frappé juste, elles empruntent à la philosophie des facultés qu’elles ne possèdent pas elles-mêmes. Tout ce que la philosophie peut demander aux sciences c’est de rester chez elles, de ne pas se risquer dans des sentiers qu’elles ne connaissent pas, et de ne pas blasphémer des vérités qu’elles ignorent par définition. Mais nous ne prêchons pas ici le séparatisme absolu.
Dans ces conditions, que devient la synthèse de la scolastique avec le progrès des sciences ?
Cette synthèse, dans le sens le plus élevé, a été construite par Léon XIII dans l’encyclique Æterni Patris, d’après ce principe que les choses distinctes de leur nature, en restant telles, ne doivent pas être séparées, mais se prêter un mutuel appui, parce qu’il existe entre elles des rapports plus ou moins
re ie
immédiats. Léon XIII construit la pyramide sur toute son étendue. Au sommet, il place la théologie, et il indique les ressources contenues dans la philosophie scolastique, soit pour exposer les dogmes catholiques, soit pour les défendre - contre les attaques de l’impiété, soit pour ramener à la foi les esprits égarés qui s’en sont éloignés. Il passe ensuite à la société civile, aujourd’hui bouleversée par les mauvaises doctrines à laquelle la philosophie scolastique peut rendre la paix et la prospérité, en fournissant la vraie notion de la liberté, dégénérée partout en licence; en enseignant l’origine divine de l'autorité, le respect qui est dû aux lois, le gouvernement paternel et équitable des princes, l’obéissante des sujets aux puissances supérieures, la mutuelle charité qui doit régner entre les membres d’une même société. C'est un arsenal où l’apologétique peut puiser des armes victorieuses pour repousser tous les assauts que la Révolution livre de nos jours à l’ordre public.
En se rapprochant davantage de notre sujet, Léon XIII préconise l'importance de la scolastique pour la restauration de la philosophie, qu'il ést nécessaire d'entreprendre, parce qu’elle est sortie des voies traditionnelles au milieu des systèmes qui foisonnent, plus absurdes et plus dangereux les uns que les autres. I signale en passant l'influence de la philosophie sur les beaux-arts, dont les progrès ou la décadence correspondent au règne de la saine ou de la fausse philosophie.
Léon XIII arrive enfin à la question qui nous intéresse, la synthèse de la scolastique avec les sciences. Sans toucher à la nature des choses, en laissant subsister les distinctions qui séparent la philosophie des sciences, il enseigne que la philosophie scolastique, loin d'être un obstacle au progrès des sciences, le favorise de plusieurs manières. Il en donne des raisons de haut vol, en précisant l’objet formel de ce progrès. Les sciences ont pour point de départ la considération de la nature et des phénomènes qui s’y produisent; mais elles ne sauraient s'arrêter là; elles doivent rechercher quelle est la composition des substances corporelles, les lois auxquelles elles obéissent, les principes ou causes qui expliquent le bel ordre qui règne chez elles, l’unité dans la variété, et les affinités réciproques qui résultent de cette variété : c’est la syn-
thèse du cosmos. Qui ne voit la force et la-lumière que les
gciences puisent dans la philosophie, si cette philosophie
est celle qu’ enseigne Li saine aie à Cette Dhtlosoptie. dis He tincie des sciences, les domine et les éclaire. Dernière obser-
vation : comment la philosophie scolastique serait-elle un obs-
tacle au progrès des sciences? Héritiers de la méthode des
Pères, les scolastiques n’étudièrent si à fond l'anthropologie que pour établir que l’esprit humain doit prendre pour point d'appui les choses visibles et de là s’élever jusqu’à Dieu. D'où cette conséquence, que plus l'esprit humain connaîtra les merveilles de la nature, et mieux il montera jusqu’à leur auteur pour lui rendre gloire. Le progrès des sciences est au bout de cette doctrine.
Ainsi se réalise « la synthèse de la scolastique et ui progrès des sciences », qui fut le rêve de Maurice d'Hulst : c’est la seule interprétation rationnelle qu’on puisse en donner, pour ne pas prêter à un apologiste de grande valeur une formule vide de sens. :
Mgr Baudrillart, qui connaît si bien la pensée de Maurice
d'Hulst, a énuméré les différents sens qu'il a relevés à travers
ses œuvres touchant « la synthèse de la scolastique et des
sciences. » Quoique la distinction entre ces deux ordres y soit |
marquée, cependant ils se compénètrent plus d’une fois. La psychologie, science expérimentale, devient une branche de la philosophie. La philosophie à son tour devient une science, selon la définition scolastique « science des causes premières ». Le même apologiste « met de la philosophie dans toute science, soit qu'il déclare que tout savant est forcément métaphysicien, soit qu'il cherche la valeur scientifique de la métaphysique, soit qu'il travaille à constituer la synthèse des sciences ; car par là on ne peut entendre autre chose, ou que
« la totalisation du savoir humain, ou que la métaphysique :
dans les sciences, ce qui est incontestablement le sens auquel s'attache Mer d’Hulst! ». Mais il alla plus loin, et non content d'accepter les faits acquis par la science, il épousa de pures hypothèses, qui le lendemain étaient abandonnées, pour y chercher des movens d'adaptation entre les résultats de la science et la philosophie scolastique. [Ici le zèle de la concilation dépassait les bornes. Toutes ces nuances de la même idée, qui trahissent dans la philosophie de Maurice d'Hulst
un certain flottement, au moins d’après les formules, peuvent |
1, Loco citato,
se défendre, la dernière exceptée. Celle que l'éminent critique déclare être « incontestablement le sens auquel s’attacha Mgr d’Hulst », est précisément la doctrine de l'encyclique Æterni Patris, c'est-à-dire la philosophie dans la science, distinctes non séparées. fre
Si maintenant nous considérons Maurice d'Hulst comme orateur et comme philosophe, quoique le philosophe l'emporte sur l’orateur, nous sommes en présence d’un apologiste remarquable parmi ceux qui ont laissé une trace dans la dernière moitié du XIX® siècle, mais de second plan. Volontiers nous terminerons cette étude en empruntant la conclusion de Mgr Baudrillart : « Si donc, au terme de cette étude, nous osons exprimer une dernière fois le regret que les vicissitudes de sa carrière et la multiplicité des travaux n'aient pas permis à Mgr d’'Hulst de donner toute sa mesure comme penseur original, nous rendrons aussi un hommage convaincu à l’apologiste philosophe dont les travaux ont déjà fourni et continueront toujours à fournir, présentées sous la forme la plus brillante, les arguments les plus solides en faveur du spiritualisme chrétien 1 ».