‹ Les apologistes français au xixe siècleChapitre 1 sur 44 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Un siècle qui s'achève ressemble à un jour qui finit : il doit ses comptes à la postérité.

En Fi'ance. le XIX^' siècle — qui a fait de la mauvaise poUtiipic — a vu les sciences d'observation prendre un développement considérable: c'est le plus net de sa gloire. Les grandes découvertes, qui font époque, s'y rencontrent en petit nombre. En détnil, les applications de forces et de lois déjà connues sont nombreuses. Dans l'ensemble, c'est un succès. Ce succès est proclamé chaque matin par toutes les trompettes de la publicité. Un peu de modestie serait de bon goût, et conviendrait aux victorieux.

Les sciences morales nont pas suivi le même mouvement ascensionnel. Ici, les pertes remportent sur les profits : la matière étouffe Tesprit. Il est vrai que les sciences morales sont moins progressives de leur nature ; du moins elles auraient dû garder leur niveau. Mais le perfectionnement des sciences d'observation et la décadence des sciences morales, considérées surtout dans leiu^s résultats pratiques, est un des traits caractéristiques de notre situation. C'est un très mauvais symptôme.

Pendant cette même période, où en est la théologie? C'est ici la reine des sciences ; quoique ce titre lui soit aujourd'hui disputé, elle n'en garde pas moins ses droits. La science séparée qui les nie ne s'en trouve pas bien.

Poiii- i'('|i()ii(li'o à la ({Liestion, il faut distinguer les diverses branches de la lli('ologie : la liiéologie (rexposition ou positive, la haute théologie ou la spéculation, enliu la tli('()li)gie ai)ologétique, <|ui défend le catholicisme contre les attaques du dehors.

La théologie d'exposition a subi de nos jours, eu France^ d'heureuses transformations. D'aljord, elle est devenue orthodoxe, en répudiant les vieilles erreurs d'école, qui semblaient avoir prescrit, le galliceanisme avec ses Quatre Articles et toutes leurs annexes, le jansénisme qui avait infecté surtout la morale. Ensuite elle a été mise au point, en traitant les questions nouvelles, nées des circonstances, et comme on dit, du milieu où nous nous mouvons : questions politiques, philosophiques, économiques, scientifiques, dans leur rapport avec la docti'ine catholique : autant de problèmes qui attendaient une solution. C'est à peu près fait.

La haute théologie retarde sur le mouvement général ; après un long sommeil, elle se réveille à peine. Ici, notre infériorité sur l'ancienne église de France, et sur les églises contemporaines de l'Europe occidentale, n'a pas besoin d'être démontrée.

On connaît les causes de notre misère.

Au commencement du siècle, il fallait relever les ruines de l'église de France, dévastée et presque anéantie par la Révolution : l'action du clergé alla au plus pressé. Cette période de reconstruction dura longtemps.

Alors nous n'étions pas outillés pour la haute culture: les maîtres manquaient, les établissements pour les cours spéciaux étaient à créer. La Sorbonne. le seul débris survivant des anciennes Facultés,faisait partir de l'Université et restait soumise à sa réglementation. La tutelle de FEtat ne favorisait guère son élan : elle était plutôt une cliaine. Cette école, qui vit passer sur ses chaires des hommes distingués, ne fut pas recherchée : elle conférait des grades sans valeur, même quand les soutenances n'étaient pas sans talent.

Le droit canon, dont Fapplication avait donné à la haute théologie une impulsion si féconde, qui est une des raisons de l'éclat qu'elle avait jeté dans les siècles précédents, était chez nous lettre-morte. A ce point de vue, il n'y a rien de changé.

Les rapports de l'Eglise et de l'Etat étaient un autre obstacle au progrès des hautes études. On sait de reste que l'Etat concordataire, rompant avec les nobles traditions de l'ancienne monarchie, ne recherche guère la science ecclésiastique pour la récompenser: il a plutôt l'air de la craindre. Cette situation pénible, si funeste aux intérêts catholiques, pour laquelle nous avons des ménagements excessifs de peur de pire, est très explicative.

Mais nous marchons vers les temps nouveaux. La haute théologie est enseignée dans nos Universités libres. Rome nous renvoie des légions de docteurs, qui sont l'honneur et l'espérance de nos dio-

VIII l'IŒFACI-:

cùses. Là sci('iic(,\ (loiinaiit l;i main à la vei'tu, fera sa trouée, et sera léiiitégrée au rang qui lui ai)pai'tient dans les cadres du clergé. C'est le droit canon qui Texige; c'est rintérêt de TEglise qui le demande.

Reste l'apologétique, ou la théologie olïensive et défensive. Ici nous sommes riches. A la lin du siècle qui s'en va, nous pouvons déposer notre bilan avec une légitime satisfaction. Nous avons fait <|uelque chose.

Nos succès viennent de plusieurs causes.

D'abord, la matière première ne nous a pas fait défaut : i)Our tout ouvrage c'est la condition indispensable. La matière première de l'apologétique, c'est l'erreur. Quelle est l'erreur qui n'a pas eu chez nous, dans ce siècle, son représentant et son organe? Toutes les erreurs du passé ont été renouvelées sous différents travestissements : peut-être avons-nous ajouté à ce sinistre synopsis, si c'est possible.

L'erreur ne va jamais seule : elle descend de la tète dans le cœur des sectaires, et elle y engendre la défiance, le mépris, souvent la haine vis-à-vis de la vérité et de ses défenseurs. Le catholicisme a rencontré ces dispositions dans les écoles, dans la presse, dans les parlements, surtout auprès des gouvernements qui se sont succédé, instruments misérables de l'opinion égarée, dont ils exécutaient les ordres, quand ils ne les dictaient pas.

L'attaque a provoqué la défense. Parce que l'attaque venait de partout, la défense a pris les mêmes

proportions : elle est sortie de partout. L'apologétique n'est pas comme la théologie spéculative, qui demande des spécialistes pour être maniée avec sûreté et avantage. La théologie spéculative a eu son rôle dans l'apologétique : la science sacrée a répondu à la fausse science, toujours victorieusement. Mais dans le grand combat de tous contre tous, la foi a suffi pour annner d'une noble ardeur ceux qui n'étaient pas théologiens de profession : tout chrétien a été soldat. De là, la belle part qui revient au laïque dans l'histoire de rapologétiquo à notre époque, part principale pour le talent débité, pour le courage déployé.

Dans un temps de laïcisation presque universelle, le laïque pouvait rendre de vrais services. Il n'était pas l'objet des préjugés qui s'acharnent sur le prêtre ; même avec l'écriteau de « clérical » collé sur ses épaules, il avait ses coudées franches. Libre visà-vis de l'Etat, n'ayant rien à ménager, s'il avait fait le sacrifice d'une carrière et qu'il vécût de sa plume ou de ses rentes, il pouvait frapper à droite et à gauche, se jeter tôte baissée dans la mêlée, braver l'amende et la prison ; et par de belles témérités, qui mènent souvent à la victoire, par l'éloquence de la i)arole et de l'écriture, ou seulement par le prestige qui s'attache à l'action intrépide, empêcher la prcscri])tion de l'erreur, dompter la haine du moins la réduire à l'impuissance, s'il ne pouvait pas la jiersuadcr.

Le (lû\i'l(>iti)cm(Mit fie r;i[)()l()gL'li4ii(' a (''té encore favorisé par les iiislifiitioiis de notre pays, je veux dire par la presse et le parlenientarisnic. Ce que valent ces institutions, ce n'est pas ici le lieu de le dire: nul n'ir^nore l'abus que nos contemporains en ont fait, au préjudjce de l'Eglise et de la patrie. Mais on peut tirer le bien du mal, et tourner contre l'ennemi ses progrès mômes. C'est ce qui est arrivé. Nos apologistes, laïques ou prêtres, laïques principalement, se sont laits join-nalistes ; ils sont allés s'asseoir au Parlement quand les caprices du suffrage leur ont permis d'en franchir le seuil. Alors l'apologétique a revêtu toutes les formes : elle a circulé dans les colonnes des feuilles à bon marché, depuis ((Tarticlede fond» jusqu'à « la chronique: y elle a fait de la politique, de la i)liilosophie.de Thistoire, de la science pure, de l'économie sociale, de la littérature, de l'art, défendant pied à pied le catholicisme sur tous les terrains (t'où partait l'attaque. Elle a volé d'un bout de France à l'autre et par delà les frontières, portée sur les ailes de la vapeur. Elle est mont('e à la tiihiine oarlementaire: elle a tenu tète aux gouvernements, persécuteurs par malice ou par làclieté, aux ]iartis sectaires, toujours ardents sur la (piestiou religieuse dont ils font leur trem})lin. Le lendemain des séances orageuses qui avaient remué l'opinion. K>s discours de nos apologistes, insérc's dans vingt joui'uaux. ciiculaient de main en maiu. dé'V(nés par un public ilivisi'. cousijués

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